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mardi 9 juin 2026

L’Histoire Romaine de Dion Cassius de la bibliothèque des Pères Augustins de Barfleur


Mon premier livre datant du XVIème siècle avait été acheté à un libraire de Bécherel (Ille-et-Vilaine) à la fin des années 90. C’est une histoire romaine en latin, dans une édition bâloise de 1558 chez Jean Opporin. Le texte est de Dion Cassius de Nicée, auteur du IIIème siècle de notre ère ; il nous est parvenu sous une forme lacunaire puisque sur les 80 livres rédigés par ce consul romain seulement 25 livres (Les livres 36 à 60) sont quasi complets, ce qui donne néanmoins un récit continu de l'histoire de Rome de Pompée à Néron, c'est à dire de la fin de la République au début de l'Empire.

Une partie des livres manquants, de 60 à 80, nous est connue grâce au très précieux résumé qu’en a fait au XIème siècle le moine Johanes Xiphilin. A l’image de la vie des Douze Césars de Suetone, il voulut écrire la vie des Vingt-cinq Césars, de Pompée à Alexandre Sévère [1].

Dion Cassius 1558, page de titre.

Dion Cassius, 1558, lettrines.

Les différentes éditions et traductions de cet ouvrage sont un peu difficiles à suivre entre les livres de Dion Cassius et le condensé de Xiphilin car elles ne sont pas chronologiques. Curieusement, la première traduction en français imprimée par les Angelier (1542) est parue avant la première traduction latine (Jean Opporin, 1558) et même avant l’édition princeps grecque (Robert Estienne, 1548).

Pour avoir un ensemble cohérent des textes, J’ai donc adjoint, au fil du temps, à la première édition latine de ce titre, l’original en grec de l’épitome de Xiphilin paru chez Robert Estienne en 1551, puis la première traduction française des 25 livres de Dion Cassius par un certain Claude Deroziers (1542). Enfin une seconde édition de la traduction latine parue chez Guillaume Rouillé (1559). Il manque encore à cet ensemble l’édition d’Estienne de 1548.


L’Epitome de Xiphilin, R. Estienne 1551.

Caractères et Lettrines de Garamont


La version grecque de Xiphilin est sans doute la plus esthétique. C’est un exemplaire du premier tirage du dernier livre imprimé par Robert Estienne à Paris, avant son exil à Genève. Sur le second tirage, le nom d'Estienne disparaît du titre. L’imprimeur a utilisé les lettres grecques du Roy dessinées par Claude Garamont et de grandes lettrines à arabesques. Comme les chapitres sont courts, les grandes lettrines sont d’autant plus nombreuses.  

Les 25 livres conservés en entier de Dion Cassius avait été imprimés chez ce même éditeur en 1548, à partir d’un manuscrit rapporté par François 1er et conservé à la Bibliothèque Royale, constituant ainsi l’édition princeps de l’auteur grec, édition reprise avec quelques corrections en 1551, année où Robert Estienne met au jour l’édition princeps de l’Epitome de Xiphilin.

Son fils Henri Estienne publiera à nouveau les 25 livres à partir du même manuscrit, en 1592, mais enrichis de la traduction latine de Xylander.




Dion Cassius, Les Angelier 1542.

Revenons à cette première édition latine qui nous intéresse ici [2]. Elle a l’avantage de contenir à la fois les livres conservés de Dion Cassius et l’Epitome de Xiphilin. C’est un ouvrage savant composé de deux volumes in-folio à pagination continue. Après une longue préface du traducteur Guilielmus Xylander (9 ff.) adressée à Jean Henri Herwart, auguste patricien, nous trouvons les livres de Dion Cassius (pp. 1 à 420) puis la traduction de l’Epitome de Xiphilin par Guillaume Le Blanc d’Albi (pp. 421 à 620), puis des commentaires de Xylander sur sa propre traduction (621à 668) suivi d’un arbre généalogique des Cesars, puis d’un court commentaire de la traduction de l’Epitome de Guillaume Le Blanc (pp. 671- 676). Le tout se terminant par un copieux index de 27 ff.

Dans sa préface, Xylander regrette, comme Robert Estienne, les lacunes du texte, et l’absence d’information sur les circonstances de leur rédaction : 

Louis Socinus, Italien de naissance, homme d'une grande érudition et d'une grande honnêteté, m'avait conseillé avec franchise et bienveillance à ce sujet, mais je n'ai jamais pu avoir la moindre certitude sur l’étendue de leurs ouvrages respectifs (Dion et Xiphilin), ni quant à leur origine ou leur lieu de publication : alors que Merula attribuait à Xiphilin les livres de Nerva, Trajan, Hadrien et à Dion Cassius l'incendie du Vésuve ainsi que le récit de la vie de Titus, j’aurais bien souhaité en savoir plus sur les ouvrages de Dion Cassius que ce qu'il en dit et s'il en existe réellement beaucoup d'autres.

Et il s’excuse presque d’avoir donné une traduction qu’il juge parfois maladroite en raison des défauts de l’original.

J'ai pris soin, autant que faire se peut, de transcrire Dion Cassius en latin avec aisance, afin qu'il puisse exprimer ses pensées aussi clairement que possible (ce que Robert Estienne, l'imprimeur, a cherché à faire aussi). Malheureusement, le texte est déformé, mutilé à de multiples endroits, comme si j'avais été contraint. Car s'il m'était permis de faire autrement, je ne doute pas que, par endroits, je me serais tiré d'affaire plus aisément. Mais, il n'est pas de livre si mauvais qu'il ne puisse être utile. Nicolas Leonicenus avait publié depuis longtemps Dion en italien, et je l'ai également vu traduit en français, mais la fortune m'ayant privé de la connaissance de ces langues, je ne sais si j'aurais pu faire autrement, et assurément, je n'aurais pu être aidé d'aucune manière. J'ai toutefois fait de mon mieux, ayant tout achevé avec la plus grande diligence.

Guilielmus Xylander, de son nom de naissance Wilhelm Holtzman, (1532-1576) était un philologue allemand, né à Augsbourg, qui professa le grec à l'université d'Heidelberg, et fut secrétaire des assemblées convoquées par l'électeur palatin Frédéric III à l'abbaye de Maulbronn pour statuer sur des points controversés entre diverses doctrines protestantes. On a de lui des éditions d'Euripide, de Théocrite, d'Étienne de Byzance, des traductions latines de plusieurs auteurs grecs, dont Tryphiodore (Bâle, 1548), Dion Cassius (1558), Marc-Aurèle (1558), Plutarque (1561-1570), Strabon (1571), Diophante (1575).

Le second traducteur est Guillaume Le Blanc, né à Albi vers 1520 d'une famille d'origine italienne. Il devient le vicaire général du cardinal Georges d'Armagnac qu'il accompagne à Rome. C’est dans cette ville qu’il découvre un exemplaire de l'Histoire de Jean Xiphilin dont il fait la traduction latine.

L’ouvrage était à l’origine protégé par une reliure en veau ou en basane orné d’un médaillon doré au centre des plats ; un décor courant au XVIème siècle. Elle a été rhabillée d’une simple toile au XIXème siècle mais curieusement nous voyons encore les fantômes des médaillons sur les contreplats, et même sur le dernier feuillet blanc, signe sans doute que les cartons ont été conservés. 

Fantôme de médaillon

Filigrane du papier

Sur la page de titre de notre exemplaire figure une marque de possession qui a été effacée, ce qui est regrettable car les bibliophiles aiment généralement savoir par quelles mains sont passés les livres qui finissent – bien provisoirement – par transiter par leur bibliothèque.

Avec quelques efforts, nous devinons bibliotheca et augustina, rendant très probable une provenance monastique. Mais laquelle ? Fort heureusement les moines de cette abbaye avaient eu la bonne idée de cacher ce même ex-libris sur une page intérieure du livre, de manière aléatoire pour déjouer les voleurs, sans doute. Le stratagème a bien fonctionné car, si l’ex-libris de la page de titre a bien été effacé à l’aide d’une bande de papier, qui rend sa lecture quasi impossible, celui du milieu du livre est resté intact et d’une belle écriture très lisible. Il nous donne une indication précieuse sur l’emplacement de l’ouvrage sous l’ancien régime :  ex L(ib)ri(s) Bibliotheca pp. augustin(orum) conventus Barafluctuensis. De la Bibliothèque des Pères augustins de Barfleur.

 

Ex-libris des pères augustins.

Au moyen-âge, Barfleur était un port actif du Cotentin en lien avec l’Angleterre. Le couvent des pères augustins est attesté dès le XIVᵉ siècle. Il prit la suite d’une confrérie dédiée à saint Thomas Becket (évêque de Canterbury) qui était un ordre hospitalier et militaire dont le siège était à Westminster et la règle empruntée à l’ordre teutonique. Après le schisme qui divisa la maison de Londres et celle de Chypre, l’ordre adopta la règle de Saint Augustin. Il reste de cette origine lointaine un manuscrit médiéval qui a trait à la confrérie de Saint Thomas de Canterbury.[3]

Les pères augustins (ou Grands-Augustins jusqu’en 1766) forment un ordre mendiant de droit pontifical suivant la règle de saint Augustin, tourné vers l’enseignement et les missions apostoliques. A Barfleur, son séminaire et sa grande bibliothèque avait une bonne réputation. L’église et les bâtiments abbatiaux ont fait l’objet de différents remaniements au cours des siècles. Les bâtiments conventuels visibles aujourd’hui sont occupés par la mairie et datent en grande partie de 1739, dans un style classique typique du XVIIIᵉ siècle. Ils témoignent d’une période de prospérité et d’embellissement du couvent à la veille de la Révolution.

Batiments actuels transformés en mairie, vus du côté du jardin

Vestige d'un porche surmonté d'une niche.

A la veille de la Révolution, la bibliothèque était supervisée par le sous-prieur et bibliothécaire Grappe qui aide à la rédaction d'un catalogue des ouvrages présents sur place juste avant leur dispersion. Il porte le titre de Catalogus librorum bibliothecae RR. PP. Augustinianorum Barofluctuensium renovatus 1790 et il a été signé par le prieur Knoepffler, par le révérend Grappe ainsi que par le maire Queslin. Il s'agit d'une liste de titres très succincts, classés par taille (in-folio, in-quarto, in-octavo) et vaguement par thèmes (on trouve plusieurs livres d'histoire ancienne à la suite, une section sur les dictionnaires, une autre sur les sermonts des pères de l'église, etc.) mais sans indication sur l'année d'édition, le lieu d'impression ou l'aspect de la reliure. L'inventaire révolutionnaire dénombre 400 ouvrages, qualifiés de dépareillés (?), ce qui largement moins que la bibliothèque du Mont Saint-Michel figurant juste après (4819 entrées) ou celle de l'abbaye de Savigny (3420). Le catalogue ne permet pas davantage de repérer les manuscrits de cette bibliothèque, alors que nous savons qu’ils étaient présents car les auteurs ont certifié qu'ils sont les gardiens des effets, livres et manuscrits mentionnés par l'inventaire.

D'après Charles de Gerville [4], il existait avant la Révolution au couvent des Augustins un registre de la Confrérie de Saint-Thomas de Canterbury. Il identifie ce manuscrit, probablement médiéval, avec le livre décrit comme "La confrérie de S. Thomas, 1 vol. in folio" à la page 8 du catalogue. Curieux pour un ouvrage médiéval de posséder un titre en français et non pas en latin. 

Inventaires révolutionnaires (Arch. Nat.)

Catalogue de la Bibliothèque des Augustins de Barfleur (Arch. Nat.)

Mention du Dion Cassius

Signatures en dernière page du prieur, sous-prieur et maire, 
constitués gardiens des effets, livres et manuscrits.


Les confiscations de la période révolutionnaire vont avoir pour effet disperser les ouvrages de la bibliothèque des Pères Augustins. Certains livres sont passés en mains privées, sans doute vendus par les révolutionnaires, comme notre Don Cassius. Ainsi l’antique registre de la confrérie de saint Thomas fut récupéré par Jean Charles François Ermisse (1764 - 1816), maire de la ville en 1810-1813, mais sa localisation actuelle demeure inconnue.  Les autres ouvrages ont rejoint la bibliothèque publique de Valognes qui avait été fondée en 1719 par Julien de Laillier par donation de 2000 livres complétée par les apports révolutionnaires des bibliothèques des couvents des Cordeliers et des Capucins de la ville, outre ceux des Augustins de Barfleur. Si bien qu’aujourd’hui, la médiathèque Julien de Laillier possède encore 220 manuscrits médiévaux et autant d’incunables.

Bonne journée,

Textor

Reliure de vélin au titre doré : Nicae Biblio. Regia.



[1] Avec un manque pour les livres 70 et 71. Voir La transmission humaniste de Dion Cassius par Marie-Laure Freyburger, Collection de l'Institut des Sciences et Techniques de l'Antiquité, Année 2017 n°1381 pp. 147-159.

[2] Il y avait eu auparavant quelques traductions latines très partielles de Dion Cassius : Giorgio Merula (1430-1494) avait traduit les règnes de Nerva, Trajan et Hadrien (1490), rééditée en 1519. Il y eut aussi la traduction partielle de Giovanni Aurispa (1376-1459), éditée seulement en 1510.

[3] La rue principale de la ville vers l’ancien couvent porte le nom de saint Thomas Becket.

[4] Charles de Gerville, Mémoires sur les anciens châteaux du département de la Manche in Mémoires de la Société des antiquaires de la Normandie, 1824 (1825), p. 177 - 367. (En ligne),

samedi 28 février 2026

L’Aquila Volante de Leonardo Bruni, un succès éditorial (1535)

Un petit ouvrage in octavo, habillé d’un simple vélin fripé comme je les aime, a rejoint la bibliothèque. Ce fut un grand succès de librairie durant la première moitié du XVIème siècle. Il convient aujourd’hui aux bibliophiles qui ne veulent pas se prendre la tête avec des ouvrages d’histoire romaine en latin.

 

Page de titre de l'édition de 1535

Dans le panorama intellectuel de la Renaissance italienne, Leonardo Bruni (1370-1444) occupe une place dominante en tant que chancelier de la République florentine et historien de premier plan. Ses Historiae Florentini populi libri XII, composées en latin cicéronien, ainsi que ses traductions du grec (Platon, Aristote, Plutarque) incarnent l’idéal humaniste de la redécouverte de l’Antiquité. Pourtant, l’Aquila volante (L’Aigle volant), se distingue radicalement de ce corpus savant. Présentée comme une traduction du latin en langue italienne, di latino nella volgar lingua dal magnifico et eloquentissimo messer Leonardo Arentino, dès la première édition imprimée, elle relève d’une tradition pseudo-épigraphique courante au XVe siècle : l’attribution à une autorité reconnue pour conférer prestige et légitimité à un texte de diffusion populaire.

Le texte constitue en réalité une réécriture en prose vulgaire d’une chronique médiévale majeure, la Fiorita d’Italia de Guido da Pisa (début XIVe siècle), elle-même inspirée de Virgile, de l’Historia destructionis Troiae de Guido delle Colonne et de compilations encyclopédiques antérieures. Structuré comme un survol panoramique de l’histoire universelle, le contenu mêle récits mythologiques (fables de Saturne et Jupiter), épisodes épiques (guerres des Grecs et des Troyens) et histoire romaine jusqu’au règne de Néron. L’auteur organise et commente ces matériaux en les reliant par des renvois littéraires : la Divine Comédie de Dante et l’Énéide de Virgile servent souvent de substrat et d’autorité textuelle, ce qui donne au livre une tonalité humaniste et moralisante.

l’Aquila volante emprunte son titre et sa métaphore centrale à la symbolique dantesque. L’aigle, figure de l’Empire juste (Purgatoire VI et Paradis), évoque ici le regard élevé, synthétique, à vol d’aigle, qui embrasse l’histoire sans se perdre dans le détail érudit. Cette perspective aérienne répond aux aspirations d’un public lettré mais non latiniste : marchands, courtisans, dames de la noblesse, qui souhaitent s’approprier l’héritage antique sans devoir lire des sommes latines indigeste et des gloses sans fin des œuvres humanistes classiques.

Adresse au Lecteur

Liber primus

Début du Livre II

Composé probablement dans le courant du XVe siècle (les premiers manuscrits datent des années 1440-1470), l’ouvrage s’inscrit dans un courant plus large de volgarizzamento qui, après les traductions de Boccace et de Villani, vise à démocratiser le savoir historique et mythologique. Il glorifie particulièrement l’histoire romaine, tout en intégrant des citations étendues de Dante et du Tesoro de Brunetto Latini.

L’attribution de l’Aquila volante à Leonardo Bruni demeure problématique et fait l’objet de réserves dans la critique moderne depuis le XIXème siècle (Brunet). Bien que toutes les éditions anciennes aient transmis le texte sous son nom, les spécialistes de l’humanisme florentin ont exprimé des doutes fondés sur des arguments stylistiques et philologiques. En effet, le ton, la structure et la langue de l’œuvre présentent des caractéristiques plus proches de la tradition allégorique médiévale que de l’humanisme classique et du latin élégant qui distinguent les écrits authentifiés de Bruni.

Par ailleurs, la proximité de plusieurs passages avec des textes du Trecento, notamment dans l’orbite de Guido da Pisa, désigne une tradition textuelle plus complexe. Bref, sans qu’une démonstration définitive ait été apportée pour exclure formellement Bruni, qui a pu intervenir comme compilateur, l’attribution repose aujourd’hui davantage sur une tradition éditoriale ancienne que sur des preuves critiques décisives. Nous retiendrons qu’il s’agit d’un produit hybride, mi-médiéval mi-humaniste, parfaitement adapté à l’essor de l’imprimerie vénitienne.

Le succès commercial de l’Aquila volante est attesté par la multiplicité et la rapidité de ses éditions. Nous pouvons distinguer deux phases de l’évolution éditoriale. Dans une première phase figurent les éditions de luxe de la période incunable et post-incunable (1492-1517) dans des formats in-folio ou in-quarto.

Imprimée pour la première fois à Naples en 1492 chez Ayolfo de Cantono (Dans un format in-folio, agrémenté d’un superbe bois gravé représentant un aigle couronné et une bordure historiée d’une richesse étonnante), l’œuvre connaît immédiatement un écho favorable. L’édition de Milan de 1495, même format, complétée par Allegretto Salensis, est encore de diffusion restreinte mais dès le début du Cinquecento, Venise – capitale européenne de l’imprimerie – prend le relais : Nous retrouvons ainsi une édition in-quarto chez Petrus de Quarengiis en 1506, puis en 1508, suivie d’une version chez Alessandro Paganino II en 1517. Ces tirages successifs, souvent ornés d’initiales xylographiques et de marques d’imprimeurs soignées, témoignent d’une demande soutenue.

Le pic de popularité intervient dans les années 1530-1540 avec la série des éditions Sessa. Melchiorre (ou Marchio) Sessa, membre d’une dynastie d’imprimeurs vénitiens réputés pour leurs livres populaires et illustrés, en propose au moins cinq réimpressions entre 1531 et 1549. Ce phénomène éditorial n’est pas isolé : il s’inscrit dans la vague des libri di battaglia et des chroniques universelles en langue vulgaire qui, à l’instar des Fiorite ou des Cronache de Giovanni Villani, saturent le marché vénitien. Le format réduit, le prix modéré et la langue accessible expliquent ce succès auprès d’un lectorat élargi, bien au-delà des cercles humanistes florentins ou romains. L’ouvrage circule également hors d’Italie puisque nous retrouvons des exemplaires dans des bibliothèques françaises (BnF, Arsenal) et anglaises, par exemple, mais il n’existe aucune traduction française ou latine connue pendant cette période ; l’œuvre reste un phénomène strictement italien.

Marque finale

Reliure en vélin

Ainsi, après une première édition de 1531 sans page de titre et de composition éditoriale incertaine, l’édition de 1535, qui nous intéresse particulièrement, est la plus soignée de la série, elle sera suivie de réimpressions quasi identiques en 1539, 1543 et 1549. Ces versions de poche abandonnent le grand format de prestige au profit d’ouvrages plus maniables et surtout meilleur marché, typiques de la stratégie commerciale des Sessa (qui publient également des Orlando innamorato, des Decamero, etc.).

L’édition vénitienne de 1535 de Marchio Sessa représente l’aboutissement esthétique et commercial de cette tradition. Format in-8° (15,5 × 10,5 cm), 12 feuillets liminaires non chiffrés (titre et table), suivis de 211 feuillets pour les trois livres et d’un dernier feuillet avec la marque de l’imprimeur. La table de notre exemplaire en 11 feuillets a été mal reliée en début d’ouvrage pour les sept premiers feuillets, deux autres feuillets ont été placés entre les ff. 208-209 et les deux derniers en fin de volume. De quoi donner quelques frayeurs au moment de la collation.

La typographie est caractéristique de la maturité vénitienne des années 1530 : un caractère italique de corps 10 d’une belle lisibilité, inspiré des modèles aldins. Les entame de chapitres sont agrémentés de lettrines ornées de motifs floraux ou géométriques simples. Le texte est encadré de bonnes marges pour favoriser l’annotation manuscrite.

Trois générations d’imprimeurs originaires de Sessa près de Lugano, se succédèrent à Venise, dont Melchiorre, le père [1]. Puis, ses fils Giovanni Battista et Melchior travaillèrent avec lui. On trouve également la trace d’un autre frère, Giovanni Bernardo, La dynastie des Sessa a utilisé une marque typographique devenue célèbre, celle d’un chat, symbole de vigilance, gardien de la bibliothèque qui comme chacun sait est infestée de souris. A l’origine, la gravure était d’un style maladroit et naïf, un animal plus ou moins reconnaissable tenait une souris dans sa gueule. Cette marque a évolué dans la version que l’on voit sur la page de titre de l’édition de 1535, répétée en fin de volume. Un chat toutes griffes dehors saute sur la souris, accompagné de la devise Dissimulius in Fida Societas (Je feins une sincère compagnie). Par la suite une troisième version de la marque, moins agressive, montrera un chat assis, la queue élégamment enroulée autour de lui.

L’Aigle de l’Arétin, après avoir survolé avec majesté les mythes et les histoires du monde a eu la bonne idée d’atterrir dans les rayonnages de ma bibliothèque. Il trouve sa place à côté d’autres œuvres de Leonardo Bruni que nous évoquerons prochainement.

Bonne journée,

Textor



[1] Voir à son sujet Silvia Curi Nicolardi : Melchiorre Sessa tipografo ed editore (Venezia 1506-1555). Mimesis - octobre 2019

Marque d'appartenance de Théodore de Bauffremont-Courtenay (1793-1853), 
avec sa devise familiale : « Dieu ayde au premier chrestien » et le cri : « Plus de deuil que de joye ».


mardi 4 février 2025

L’histoire d’Orose contre les païens (1483)

Tu aimes la guerre, le tumulte, les massacres et les défaites ? Alors lis-moi. Le bandeau d’annonce de l’ouvrage avait de quoi attirer le chaland dans les foires de Champagne. Je ne sais pas si Orose aurait apprécié cette manière radicale de présenter son livre dont le fond est bien plus complexe que la simple description d’une suite de batailles.  L'ouvrage traite de l'histoire du monde comme une preuve concrète des visions apocalyptiques de la Bible. Son importance réside dans le fait qu’il a été le premier auteur chrétien à écrire non pas une histoire de l'Église, mais plutôt une histoire du monde séculier interprétée d'un point de vue chrétien. Son ouvrage est devenu une sorte de manuel d'histoire universelle dont le succès ne se démentira pas pendant tout le Moyen-Age si bien que nous en avons conservé de multiples versions manuscrites. 

Incipit de l’édition d’Orose par Octaviano Scotto. 
L’ouvrage débute par une dédicace d’Orose à son commanditaire Augustin d’Hippone. 

Colophon et registre de l’édition de 1483 
précédés d’un petit texte repris de l’édition d’Hermannus Liechtenstein de 1475.

C’est le proto-imprimeur d’Augsbourg Johann Schüssler qui en fit la première version imprimée, autour de Juin 1471. Cette édition princeps débute par une table de 9 folios que nous ne retrouvons pas dans les éditions postérieures. Elle est suivie par une autre transcription, plus fidèle du texte d’Orose établie par le prieur de Sainte Croix de Vicence, Aenae Vulpus, sortie des presses d’Hermannus Liechtenstein en 1475. L’impression contient un petit texte valant colophon dans lequel les deux noms de l’éditeur scientifique et de l’imprimeur sont cités à côté de celui d’Orose. 

Dans la version de 1483 [1], quatrième édition incunable après celle de Leonardus Achates de Basilea, toujours à Vicence vers 1481, Octaviano Scotto a conservé ce petit texte en le plaçant au-dessus du colophon [2], après avoir gommé les quatre lignes relatives au travail d’Hermannus Liechtenstein.

La mention complète peut-être traduite à peu près de la manière suivante : 

Comme le titre dans la marge l’enseigne lui-même en premier : / Mon nom est Orose. / Peu importe qu’elles aient été les erreurs des bibliothécaires : / Enée a libéré mon œuvre. / Voilà la place du monde : et celle de notre temps / Depuis l'origine même du monde. / Celui qui veut du tumulte, de la guerre et des massacres. / Et des défaites : qu’il me lise !

Cette édition vénitienne est bien imprimée en lettres rondes et relativement peu courante en France puisque l’ISTC n’en recense que trois exemplaires dans les institutions publiques [3]. L’ouvrage n’a pas de page de titre et débute en a2 par un incipit de Paul Orose à son dédicataire : Pauli Orosii viri doctissimi historiarum initium ad Aurelium Augustinum. Une autre impression de l’œuvre d’Orose sortira de l’atelier d’Octaviano Scotto en 1499 sous la presse de Christoforum de Pensis de Mandello. [4]

Nous n’avons pas beaucoup de détail sur la vie et l’origine de Paul Orose [5], en dehors de ce qu’a bien voulu en dire saint Augustin.

Il est venu d’Espagne en Afrique en 414 pour rencontrer l’évêque d’Hippone et débattre de questions théologiques, notamment du développement des thèses hérétiques de Priscillien dans la péninsule hispanique [6]. Dans le chapitre III de son livre, l’auteur fait allusion à une attaque de son bateau par des barbares ce qui a conduit certains biographes à lui donner une origine plus nordique, la Bretagne ou l’Irlande mais les éléments de preuve sont faibles. [7]

Nous n’avons pas davantage de certitude sur sa date de naissance. Quand il arrive en Afrique en 414, il est, dit saint Augustin, un jeune prêtre, son fils par l'âge. [8] S’il avait alors une trentaine d’années, il serait né vers 375/380.

Saint Augustin l’envoie en mission en Palestine vers 415, pour seconder saint Jérôme dans son combat contre le pélagianisme. Orose participa au synode de Jérusalem (juillet 415) avant de revenir auprès de saint Augustin avec les reliques de saint Etienne. 

L’Histoire contre les Païens (Historiae adversus Paganos) est une œuvre de commande de saint Augustin à son disciple. Au lendemain de la prise de Rome et du sac de la ville par les troupes d'Alaric (août 410), une vive réaction s'est manifestée dans le monde romain. Cette catastrophe, disait-on, serait liée au développement du christianisme. Le culte des dieux traditionnels a été délaissé et ceux-ci punissent Rome. 

Saint Augustin souhaite démontrer que cette rumeur n’est pas fondée et demande alors à Orose de dresser un catalogue sommaire de tous les malheurs qui ont frappé autrefois l'humanité, histoire de démontrer que les Chrétiens ne sont pas à l’origine de toutes les misères du monde.

Orose prend cette commande très au sérieux et ne se contente pas de dresser un catalogue mais il compose sept livres sur l’histoire du Monde depuis l’origine des temps jusqu’à son époque (le livre s'achève en 416). Il n’oublie ni les horreurs de la guerre de Troie, ni les massacres de la première guerre punique, ni les différents incendies de Rome, ni les conquêtes sanglantes de la guerre des Gaules par César. 

Fusionnant l’histoire romaine avec le développement du christianisme, il apporte une vision originale sur les évènements relatés, ajoutant des parallèles avec l’histoire des peuples orientaux. Il sera une source importante pour les compilateurs après lui, de Cassiodore à Paul Diacre en passant par Isidore de Séville et Bède le Vénérable.

Bien que destinataire de la dédicace, saint Augustin n’approuva pas l'œuvre d'Orose pour des raisons théologiques et cela le conduisit à écrire, en 425, dans le livre XVIII de la Cité de Dieu, une réfutation de ses idées sur le déroulement de l’Histoire. 

Pages du Livre 1 sur le rapt d’Hélène 
et le tyran d’Agrigente Phalaris qui faisait rôtir ses victimes dans un taureau d’airain. 

Une page du livre 7. 
L’exemplaire possède des marges correctes (283x210 mm) mais celui de la Boston Library fait 296 x 220 mm.

L’œuvre d’Orose est divisée en trois parties d’importance inégale, le livre I s’étend sur deux feuillets avec la création du Monde et la guerre de Troie. Le livre II en sept feuillets évoque Babylone, Darius le roi des Perse, Cyrius et le livre III en neuf feuillets, les conquêtes d’Alexandre. Dans les livres IV à VI, Orose traite de l'histoire de Rome depuis la guerre de Tarente jusqu'à l'établissement du pouvoir d'Auguste, garant de la paix universelle voulue par Dieu pour la naissance du Christ. Le livre VII correspond à la troisième partie du plan d'Orose : de la Nativité jusqu'au moment où il écrit (416-417), époque qui voit l’émergence de l'Église dans l'Empire romain et son triomphe final.

Orose est avant tout un compilateur d’historiens latins (Tite-Live, Tacite...) pour lesquels il a eu accès à des sources pour nous perdues aujourd’hui. Il a également donné un abrégé de la Guerre des Gaules, croyant emprunter à Suetone, en décrivant de manière assez vivante les conquêtes de César, comme par exemple, dans cette description du siège d'Uxellodunum (Le Puy d’Issolud en Dordogne) au livre VI : 

Cet oppidum était accroché au sommet très élevé d'une montagne, il était entouré aux deux-tiers par un fleuve non négligeable le long de parois abruptes ; assuré, de plus, d'une très abondante source au milieu de la pente et appuyé sur une grande abondance de blé à l'intérieur de la place, il regardait de haut les vaines allées et venues des ennemis dans le lointain.

…. Comme César voyait qu'en raison de ces machines ardentes, le combat était difficile et dangereux pour les siens, il donne l'ordre aux cohortes de se porter rapidement, en se dissimulant, vers l'enceinte de l'oppidum et de pousser soudain de toute part une grande clameur. Cela fait, dans le même temps que ceux de l'oppidum, épouvantés, voulaient revenir en courant pour le défendre, ils se retirèrent de l'attaque de la tour et de la démolition du remblai.

Cependant, les Romains qui perçaient des galeries pour interrompre les alimentations de la source, en sécurité sous la protection du remblai, firent en sorte que les cours d'eau trouvés en profondeur, s'amenuisent en se divisant en multiples fractions et s'y tarissent sur place. Saisis d'un extrême désespoir devant leur source épuisée, les défenseurs de l'oppidum font leur reddition, mais César fit couper les mains à tous ceux qui avaient porté les armes et leur laissa la vie pour que là fût bien attestée aussi pour la postérité la peine encourue par les rebelles . [9]

Hoc oppidum in editissima montis arce pendebat… La prise d’Uxellodunum dont le nom a été tronqué dans cette édition mais que nous retrouvons dans les manuscrits.

Préface du Livre V 

Nous pouvons compter sur les doigts des deux mains, les livres réellement imprimés par Octaviano Scotto alors même que son nom apparait souvent sur les éditions vénitiennes des XVème et XVIème siècle.

Originaire de Monza, près de Milan, il vint établir une presse à Venise en 1480 mais il n’exerça le métier d’imprimeur que jusqu’en 1484, soit pendant à peine quatre ans, avant de sous-traiter cette activité pour se concentrer sur la tâche d’éditeur scientifique en même temps que de marchand-libraire, laissant à Bonetus Locatellus et à d’autres artisans le soin de réaliser les travaux d’impression. A partir de 1498, ses héritiers poursuivent l’activité éditoriale sous la raison sociale : "Heredes Octaviani Scoti Modoetiensis" et cela pendant une bonne partie du XVIème siècle. 

Pour l’édition d’Orose de 1483, année où régnait le doge Giovanni Mocenico (1478-1485), Octaviano Scotto indique encore qu’il est l’auteur de l’impression et qu’il a édité l’ouvrage à ses frais. (Opera et expensis Octaviani Scoti Mondoetiensis).

Marque d’Octaviano Scotto dans une édition de Thomas d’Aquin de 1516

Photo de la tombe d’Octaviano Scotto
sur laquelle figure sa marque d'imprimeur

Il meurt en 1498 et se fait enterrer dans le cloitre de l’abbaye San Francesco della Vinea. Sur sa tombe qui a subsisté, il a fait sculpter sa marque d’imprimeur à côté de ses armoiries, en y ajoutant ces mots : (Ci-git) Noble Octaviano Scotto de Monza, marchand-libraire et imprimeur pour lui-même et sa famille défunte 24 Décembre 1498. [10]

Bonne Journée,
Textor

_________________

 [1] Historiae adversus paganos. Ed: Aeneas Vulpes – Venise, Octavianus Scotus, 30 Juillet 1483. Goff O98 ; HC 12102*; Pell Ms 8788 (8653). In folio de 76/78 ff. – Signature : a⁸ b-m⁶ n⁴ (Folio a1 (blanc) et a8 en deficit). 41 lignes par page plus le faux-titre du types 106R(a), 106R(b) de 217 (224) x 149 mm.  Provenance : Vente de la Bibliothèque de Guy Bechtel, 2015, avec son ex-libris.

 [2] Ce colophon indique : Pauli Orosii viri clarissimi Ad Aurelium Augustinum episcopum & doctorem eximiu[m] libri septimi ac ultimi Finis. Impressi Venetiis: opera & expensis Octaviani scoti Modoetiensis. Anno ab incarnatione domini .M.cccc.lxxxiii. Tertio Kalends sextilis. Ioanne Mocenico inclito Venetiarum duce.

 [3] BNF (2 exempl.) et BM Nice. Mais l’ouvrage n’est pas rare, il en existe encore 115 exemplaires dispersés dans les bibliothèques publiques du monde, selon l’ISTC de la British Library.

 [4] In-folio de 72 ff., sig. a-m6. 

 [5] Paul Orose ne se prénommait pas Paul, c’est une mauvaise interprétation du P. qui précède son nom dans les plus anciens manuscrits et qui veut dire Presbyter (Prêtre).

 [6] Saint Augustin précise : ab ultima Hispania, id est ab Oceani litore

 [7] Histoires (III, 20, 6-7)

 [8] juvenis presbyter, filius aetate.

 [9] Traduction de Marie-Pierre Arnaud-Lindet in Orose, Histoires contre les Païens. 3 Tomes. Paris, Les Belles Lettres 1991.  Texte établi et traduit par M.-P.A.-L.

 [10] Nobilis Octavianus Scotus de/ Modoetia mercator librorum impressor/ sibi et successoribus qui obiit/ XXIV. Decembris. MCCCCLXXXXVIII


samedi 14 janvier 2023

Histoire du Royaume de Naples par Michele Riccio (1507)

Le petit ouvrage que fit publier Michele Riccio à Paris, en Aout 1507, chez l’imprimeur Josse Bade, a pour titre Histoire Condensée et Véridique des Rois Très Chrétiens Par Leurs Conseillers et Suppliants (Comme On Dit) [1]. C’est un ensemble de cinq livres qui s’attache à présenter l’histoire des dynasties qui ont successivement régné sur le royaume de Naples.

L’histoire du Royaume de Naples au XVème siècle est particulièrement mouvementée. Ancienne colonie grecque, Neapolis (La ville nouvelle) devient très tôt un carrefour stratégique et l’une des cités les plus peuplée d’Europe ; elle attire les convoitises.

La cité a vu passer, après les grecs et les romains, les normands qui fondent le royaume de Sicile incluant une bonne partie de l’Italie du sud, puis les angevins au XIIIème siècle, après la scission du royaume de Sicile, suivis des espagnols d’Alphonse V d’Aragon, qui prennent possession de Naples en 1443 après leur victoire contre René d’Anjou. René d’Anjou est le légitime héritier du Royaume de Naples mais après 4 ans de bagarres et de tractations, il finit par rentrer en France, ne gardant que le titre de Roi de Jérusalem et de Sicile. Alphonse V fait alors de Naples un foyer de la Renaissance italienne où des artistes comme Antonello da Messina, Jacopo Sannazaro ou Ange Policien y exercent leurs talents.

Page de titre du De Regibus Christianis.

C’est durant cette période faste que nait à Castellammare di Stabia autour de l'année 1445 Michele Riccio (1445-1515), fils de Nicholas de Ritii et Mariella Correale. Il eut comme précepteur l’humaniste Pietro Summonte qui l’orienta vers la carrière juridique. Ferdinand 1er d’Aragon, alors roi de Naples, le nomme professeur de droit à l’université du Royaume.

Lors de la première guerre d’Italie (1494-1497), Charles VIII de Valois, allié au duché de Milan, estime avoir des droits héréditaires sur le royaume de Naples. Il passe le col de Montgenèvre et envahit Naples sous le prétexte de mener une nouvelle croisade contre l'Empire ottoman et délivrer Jérusalem. À la mi-février 1495, le roi Alphonse II de Naples abdique et Ferdinand II lui succède. Ce dernier doit fuir devant l’arrivée des troupes françaises le 22 février 1495. C’est alors que des nobles italiens, nostalgiques de la période angevine et convaincus de la justesse des prétentions de Charles VIII, se rallient à lui avec leurs hommes d'armes. Michele Riccio est au nombre de ceux qui participent à ces ralliements. Il profite de la prise de Naples pour se placer sous la protection des Valois. Il devient ainsi Avocat fiscal, diplomate et conseiller du roi et il occupe différentes fonctions politiques qui l’impliquent dans les guerres d’Italie.

La conquête est de courte durée car les exactions des occupants provoquent l’hostilité de la population et une alliance anti-française connue sous le nom de la Ligue de Venise organise la résistance. Charles VIII choisit de battre en retraite et Michele Riccio le suit dans son retour en France. Il reçoit la charge de Conseiller du Roi au Grand Conseil.

Il entreprend alors la rédaction d’une histoire de l’expédition de Charles VIII (Historia profectionis Caroli VIII) dont le manuscrit daté de Juillet 1496 est conservé à la Bibliothèque Nationale de France.[2] Il s’agit d’un compte rendu de la première guerre d'Italie dans lequel Riccio prend parti sans nuance pour son protecteur. Cet ouvrage n’a pas bénéficié à l’époque d’une édition imprimée.[3]

Au décès de Charles VIII, son cousin Louis d’Orléans, devenu Louis XII, hérite des droits des Valois sur le royaume de Naples et poursuit les rêves de conquête. Il commence par reprendre le duché de Milan et nomme Michele Riccio, premier sénateur de la ville en 1498. Ce dernier entre ainsi à Milan en Octobre 1499 avec le cardinal d'Amboise pour répondre à une harangue des Milanais. Puis Louis XII se tourne vers le royaume de Naples. Le 11 novembre 1500, il signe le traité de Grenade avec Ferdinand II d'Aragon réglant le partage du royaume : les Pouilles et la Calabre pour l’Aragon, Naples, le Labour et les Abruzzes pour la France. Par la suite, Louis XII va confier à Riccio plusieurs missions diplomatiques, ce qui le conduit à prononcer un discours officiel d’obédience à Jules II lors d’une ambassade à Rome, en 1505, au côté de Guillaume Budé, discours qui sera publié d’abord à Rome [4] puis par Josse Bade.

Le royaume de Naples reste encore 4 ans aux mains des Français mais après les défaites de Seminara, de Cérignole et du Garigliano contre Gonzalve de Cordoue, la France renonce définitivement à ses prétentions sur Naples en 1504.

Premier livre de l'Histoire de France

Fin de l’histoire française à Naples et début des chroniques historiographiques de Michele Riccio qui entame l’écriture du De Regis Francorum, un résumé des dynasties qui se sont succédées en France de Pharamond jusqu’à Louis XII. Jacques Le Long dans sa Bibliothèque Historique de la France [5] nous dit que le style de l’auteur est travaillé mais qu’il ne fait qu’effleurer les principaux évènements tant ils sont abrégés. Il est certain que condenser l’histoire de France en 25 feuillets requiert un bon esprit de synthèse. Il s’inspire en cela du Compendium qu’avait rédigé quelques années auparavant Robert Gaguin sur l’histoire de France.

La première édition parait à Rome en 1505 sous le titre Michaelis Riccii Neapolitani ludovico XII regi a consilis, de Regibus Francorum a Pharamundo usque ad Ludovicum XII. L’édition est citée par plusieurs bibliographes du 17ème siècle (Le Long, Lenglet Dufrenoy, etc) mais je n’en ai pas retrouvé trace dans les bibliothèques publiques. Son existence est néanmoins très plausible puisque cette date correspond à celle des deux pièces liminaires figurant dans les deux premières éditions collectives, à savoir celle de Milan (Impressum Mediolani per Joannem de Castelliono, 1506) puis celle de Paris. (Josse Bade, 1507). Ces deux éditions regroupent le De Regibus Francorum avec d’autres opuscules consacrés aux autres dynasties ayant régné sur Naples. On trouve donc à la suite du De Regibus Francorum libri III (f°I à XXV) soit 50 pp. :

-         De Regibus Hispaniae lib. III. (Du Royaume d’Espagne en 3 livres ). f° XXVI à XLIII, soit 36 pp.

-         De Regibus Hierosolymorum lib. I. (Du Royaume de Jérusalem en 1 livre). f° XLIV à XLVI, soit 6 pp.

-         De Regibus Neapolis et Siciliae lib. IV. (Du Royaume de Naples et de Sicile en 4 livres). f° XLVII à LXXX, soit 48 pp.

-         De Regibus Ungariae lib. II. (Du Royaume de Hongrie en 2 livres). f°LXXXI à CVII, soit 54 pp.

Certains bibliographes [6] prétendent que ces autres opuscules avaient aussi paru séparément en 1505, mais là encore, je n’en ai trouvé aucun qui soit cité comme opuscule séparé dans une quelconque bibliothèque publique. Il faudrait sans doute creuser davantage car, à vrai dire, la recherche des différentes éditions anciennes est ardue, les catalogues retenant un nom d’auteur très variable selon le pays ou la période [7].

Débuts des livres sur l'Histoire de Jérusalem et l'Histoire de Sicile

Par ailleurs, il apparait que les quatre premiers opuscules forment un tout dans la mesure où ils mettent en lumière les droits des différents souverains sur le royaume de Naples.  Riccio a développé en priorité l’histoire de France, puis celle du royaume de Naples en elle-même, tandis que l’histoire d’Espagne et surtout celle du royaume de Jérusalem sont traitées plus succinctement. L’histoire de la Hongrie, qui n’a pas de rapport immédiat avec le royaume de Naples, semble-t-il, a fait l’objet d’un titre de transition : Sequitur Gibus (sic !) Ungariae, pouvant vouloir marquer une distinction par rapport aux autres livres.

Les opuscules sont précédés de deux pièces liminaires qui figuraient déjà dans l’édition de Milan de l’année précédente : La première est une épître du professeur Gianpaolo Parasio (Alias Aulus Janus Parrhasius), de Cosenza, à l'auteur datée du 1er Octobre 1505. Ce fils d’un conseiller au Sénat de Naples avait fui à Rome lors de l’invasion française. La seconde épître est rédigée par l’auteur à l’attention de Guy de Rochefort, grand chancelier de France [8].

L’édition de Josse Bade contient, outre les deux pièces liminaires déjà citées, une épigramme originale dans laquelle l’éditeur loue le travail de Michele Riccio et met l’accent sur le fil rouge de l’ouvrage, à savoir les revendications héréditaires sur le Royaume de Naples, faisant au passage un certain amalgame entre les espagnols, la conquête arabe et la nécessaire reprise des lieux saints.

Lettre de Gianpaolo Parisio à Michele Riccio


L'épigramme de Josse Bade

En voici une libre traduction :

Epigramme de Jodoc. Badius sur ce qui suit à propos des royaumes chrétiens :

Si la noblesse connaissait la lignée des familles royales / cela les aiderait à avoir une vision globale (à voir tout en un) / Lisez les livres de Riccio, parmi les meilleurs sur l'histoire. / En effet, à partir de ceux-ci vous apprendrez l'origine des célèbres Francs / Ils ont atteint les sommets des rois chrétiens / Un rival des Francs, par le sang duquel les Ibères ont été menés, / Bethyca (La Bétique) [9] a soumis leurs royaumes à son sceptre. / Et par cette parthénopée, les rois sont rejetons des Sicules (Siciliens) / Ils disent qu'ils détiennent seuls les droits de Soliman / Le chef de ceux qui ont orné le Christ d'une couronne / Ou alors ravissent quelques sceptres par jour. / Et enfin, les rois de Hongrie sont nés du sang / Des guerres horribles et dures entre les hommes / Et par cette union ou parthénopée de sang / La Hongrie revendique le sceptre pannonien. [10]

Le livre sur l'histoire de Hongrie

Le Praelium Ascensianum est connu pour être un foyer important de la diffusion de l’humanisme italien en langue latine. Josse Bade a voyagé en Italie, à Ferrare, à Mantoue ; il a suivi les cours de Philippe Beroalde, dont il éditera à plusieurs reprises les œuvres. Ses auteurs de référence sont notamment Petrarque, Ange Policien, Marcile Ficin, Lorenzo Valla, Nicolo Perotti. Il semble donc naturel que Michele Riccio se soit adressé à lui pour faire rééditer son compendium.

Cette édition parisienne a été imprimée en caractères romains. Les majuscules du texte sont rubriquées en jaune et le début des livres agrémentée de lettrines foliacées. Le titre, typographié en rouge, est inséré dans la célèbre marque gravée du Prælum Ascensianum de l’éditeur [11], figurant l’intérieur d’un atelier d’imprimerie.

Il faut noter une particularité qu’on ne retrouve pas dans les autres exemplaires consultés : le (mal nommé) dernier feuillet blanc contient au verso une reprise à l’identique du texte en rouge figurant sur le premier feuillet, à l’exception de la marque de l’imprimeur. Il s’agit sans doute d’une erreur au moment de la mise en page ou de la reliure mais cela nous donne une indication sur la manière dont Josse Bade composait son titre. A l’inverse des gravures avant la lettre, Il commençait par typographier la page de titre en lettres rouges et surimposait ensuite sa marque.

Verso du dernier feuillet "blanc"

L’édition collective [12] des traités sur les royaumes chrétiens aura beaucoup de succès, peut-être en raison de son caractère synthétique qui la rendait pratique aux étudiants. Elle sera encore publiée par Froben en 1517 puis en 1534 (C’est l’édition que l’on trouve le plus souvent en bibliothèque), traduite en italien (Venise, Vincenzo Vaugris, 1543), puis reprise en entier ou seulement par fascicules insérés dans d’autres ouvrages jusqu’au milieu du 17ème siècle (par exemple Naples, 1645).

Michele Riccio a ouvert ainsi la voie à d’autres historiographes comme son compatriote Paolo Emilio, pensionné par Charles VIII dès 1489 comme orateur et chroniqueur du roi, qui écrira à son tour une Chronique de France bien plus développée (De rebus gestis Francorum, Libri IIII ) qui sera publié également par Josse Bade à partir de 1517.

Bonne Journée

Textor

Colophon de Josse Bade


[1] D. Michaelis Ritii a. consilio et ab requaestis (ut ajunt) regii : Compendiosi & veridici de regibus christianis fere libelli. Ouvrage de 107 feuillets (mal chiffré CIII) signés A4, B-O8, P4.

[2] Paris, lat. 6200.

[3] Texte publié en fragments in Arthur de Boislisle, Notice biographique et historique sur Étienne de Vesc, sénéchal de Beaucaire, pour servir à l'histoire des expéditions d'Italie, Paris et Nogent-le-Rotrou, 1884, p. 258-270.

[4] Oratio ad Julium II. in obedientia illi praestita per Ludovico XII, per Michaelem Ritium. (Romae : E. Silber, s. d.)

[5] Bibliothèque Historique de la France T II, p. 47 (Paris, J.T. Herissant 1769).

[6] Voir Brunet IV 1314. Lequel se trompe aussi sur le format de l’édition de Bade puisqu’il écrit In-quarto alors que c’est un in-octavo.

[7] Michele Riccio pour la BNF mais Michael Riccio pour la British Library, en latin Michaelis Ritius, on trouve aussi Michele Ricci ou Rezzo, parfois francisé en Michel de Ris, du Rit ou de Rys, chez les anciens bibliographes.

[8] L’édition de Milan contient aussi deux autres pièces qui n’ont pas été reprises par Josse Bade : Martianus Aries cremonensis a manu Jani studiosis. S.P.D. ; et, au fol. VIII v° : Clarissimi senatoris et juriscon. Michaelis Ritii de Regibus Neapolis historia.

[9] La Bétique couvre le sud de l'actuelle Espagne et correspond à peu près à l'actuelle Andalousie. Elle tire son nom du nom latin du fleuve Guadalquivir, Baetis.

[10] Janus Pannonius, humaniste et poète Hungaro-Croate, voir l’article du 25 juil. 2021 sur ce site.

[11] Marque 1, état 1 de Josse Bade Ascensius, reproduite par Ph. Renouard dans sa bibliographie de Josse Bade, Paris 1908 (Gravure Pl. B3 n°77).

[12] La BNF dénombre 18 exemplaires de l’édition de Josse Bade, 1507 dont 7 en France, mais la liste n’est pas exhaustive.