Au XVIème siècle, les guerres de religion n’ont pas été seulement militaires ou politiques mais aussi littéraires. Pierre de Ronsard a pris sa part dans la défense du parti catholique contre la religion réformée. Il avait troqué son rôle de chef de file d’un mouvement poétique en celui de pamphlétaire au service du roi. Il déclencha une polémique connue aujourd’hui sous le nom de Querelle des Discours après la publication en 1562 du Discours des misères de ce temps suivi par la Continuation du discours des misères de ce temps.
Dans ces textes, Ronsard
attaqua violemment les protestants, qu’il rendait responsables des troubles du
royaume qui suivent les massacres de Vassy. Il y adoptait un ton polémique
voire injurieux, inhabituel sous sa plume, accusant les réformés de semer le
chaos politique et de détruire l’unité religieuse du pays.
La réaction de l’autre bord ne
se fit pas attendre. Plusieurs auteurs protestants prendront part à la
polémique en publiant pamphlets et réponses poétiques parodiques. Ils dénonçaient
l’hypocrisie du poète qui après avoir chanté l’Amour, les femmes et les
plaisirs épicuriens cherchait désormais à briguer un emploi ecclésiastique.
Parmi eux, Antoine de la
Roche-Chandieu, tout en gardant une certaine admiration pour le Prince des
Poètes, reprochait à Ronsard de mettre son talent au service d’une cause
religieuse qu’il jugeait inique et oppressive. Il utilisa une technique
satyrique consistant à détourner les vers de Ronsard pour louer le
protestantisme [1].
Chez d’autres certains auteurs, la satire se double d’une critique littéraire
sur le style de Ronsard qu’ils ridiculisent, lui reprochant un langage trop
érudit, artificiel et éloigné du peuple. Ronsard se voit contraint de répliquer
ce qui ne fait qu’envenimer le débat.
La plupart de ces violents
pamphlets restent anonymes et rechercher leur auteur est un exercice auquel se
sont livrés les universitaires depuis François Charbonnier [2]. Si l’auteur du Temple
de Ronsard, attribué à Florent Chrétien par Jacques Pineaux, est contesté
par d’autres érudits qui voient la plume de Jacques Grévin [3], les attributions aux
poètes qui ont signé d’un pseudonyme est plus facile à établir : Antoine
de la Roche-Chandieu signe Zamariel (qui signifie chant de Dieu en hébreu),
Bernard de Montméja se cache derrière B. de Montdieu, Florent Chrétien sous F.
de la Baronie, etc.
L’ouvrage présenté ici
s’inscrit dans cette veine de la Querelle des Discours. C’est un pamphlet
en vers intitulé Replique sur la response faite par Messire Pierre Ronsard,
jadis poëte et maintenant Prestre [4],
à ce qui luy avoit esté respondu sur les calomnies de ses Discours, touchant
les Misères de ce temps. Par D. M. Lescaldin. Il est daté de 1563, publié
peu de temps après la Response de Ronsard du printemps 1563. C’est une
des pièces les plus brillante de la série, aux vers non dénués de lyrisme, dans
laquelle le texte de Ronsard est cité en marge comme preuve de la réplique.[5] Une réponse argumentée en
vers point par point.
Brunet dans son Manuel du
Libraire l’avait attribué à Louis des Masures, sans plus de précision, ce
qui parait vraisemblable puisque le titre révèle les initiales D.M. pour Des
Masures et que celui-ci était originaire de Tournai en Belgique, ville arrosée
par l’Escaut (Scaldis en latin).
Il y eu néanmoins longtemps
débat autour du nom de l’auteur, certains proposant Montéja ou même un
collectif d’auteurs. Comble de malchance, l’exemplaire de la Réplique appartenant
à la bibliothèque de l’Arsenal, sur lequel figurait une attribution manuscrite
qui aurait permis de clore les débats, avait été grattée !
Jean Paul Babier-Mueller a
tranché définitivement la question en découvrant dans le fonds d’œuvres de
Ronsard qu’il venait de racheter à la succession de Prosper Blanchemain un
exemplaire du pamphlet ayant appartenu au savoyard Jean de Piochet (1532-1624),
lequel a révélé le nom de l’auteur sur la page de titre avec un commentaire de
son cru.
Jean de Piochet, seigneur de
Mérande, de Sallin (près de Cognin) et de Monterminod est un juriste de
formation devenu capitaine du château de Chambéry. Il avait un goût pour la
poésie et fréquentait le cercle de Tresserve, un groupe de lettrés animé par
son cousin Marc Claude de Buttet. Il possédait une bibliothèque bien tenue et notait
soigneusement dans ses livres de raison les listes d’ouvrages issus de ses
acquisitions, avec leur titre, lieu d’édition et nom de l’éditeur. Parmi ses idoles figurait Ronsard ; les
œuvres du Prince des Poètes se trouvaient en bonne place dans sa bibliothèque
et Jean de Piochet les annotait copieusement, allant jusqu’à signaler les
variantes, les ajouts et les retraits des éditions successives. Un vrai
bibliophile, en somme.
Ces notes, fort précieuses,
ont permis non seulement d'en apprendre plus sur les circonstances d'écriture
de certaines pièces ronsardiennes, mais aussi de retrouver des poèmes demeurés
inédits [6] car du fond de sa Savoie
Jean de Piochet truffait ses livres de vers inédits de Ronsard.
Jean de Piochet n’a rien publié de ses propres textes mais
quelques-unes de ses poésies se retrouvent dans les recueils de ses amis,
notamment dans la seconde édition de l’Amalthée de Marc Claude de Buttet
(1575) où figure le poème Loir, Loire, Lesse… dans lequel Jean de
Piochet n’oublie pas de chanter Ronsard. A ces quelques pièces, il faut
peut-être ajouter celles de Louis de Richevaux si on admet l’hypothèse de Sarah
Alyn Stacey selon laquelle Louis de Richevaux et Jean de Piochet serait une
seule et même personne [7].
Tant que Loir, Loire, Lesse auront voie / Enflant leur
cours à jamais tari, / Au Vendomois, en Anjou, en Savoie, / Vivra Vendôme,
Angers et Chambéri.
Par son Ronsard le grand Loir est chéri, / Par son
Bellay Loire fière se dresse, / Par son Buttet Lesse [8] est faite déesse.
Puis, avec une plume
différente et sans doute à une autre époque, il a ajouté : Mais pour
estre huguenot juré il s’est rendu advocat d’une méchante cause. Voluit sic
Zoilus olim Carpere Apolinea carmina digna lira [9].
Jean de Piochet juge donc
sévèrement ce brulot protestant, surtout venant d’un Louis des Masures que
Ronsard avait honoré de plusieurs dédicaces, dont le sonnet Masures tu m’as
veu… du Second Livre de Meslanges (1559) et d’une élégie dans
les Oeuvres de 1560, précédée de diverses pièces du Tournaisien. Parmi ces
pièces, un Discours où Louis des Masures se souvient avec nostalgie de
l’ancien temps où il fréquentait la Cour de France et les poètes de la Pléiade
avant qu’Henri II ne le renvoie dans sa province.
Le Seigneur de Sallin a lu
tout Ronsard, il va jusqu’à corriger dans son exemplaire de la Réplique
les références aux vers de Ronsard qui ne portent visiblement pas la même numérotation
que ceux mentionnés par Des Masures. Il connait les liens d’amitié passés entre
les deux poètes, il est d’autant plus révolté par tant d’ingratitude.
L’autre apport de Jean de
Piochet à l’histoire de cette édition est plus controversé. Il mentionne au-dessus
de la date imprimée : A Lion / Par Ian de Tornes.
Jacques Pineaux, dans
l’article qu’il a consacré à l’exemplaire Barbier-Mueller, juge que l'attribution
de la Réplique aux presses de Jean de Tournes n'a rien d'invraisemblable [10],
l'éditeur lyonnais passé à la Réforme avait imprimé la quasi intégralité des œuvres
de Des Masures. Cependant, ni Cartier dans sa bibliographie tournésienne, ni
Jean Paul Barbier-Mueller dans son catalogue ne souscrivent à cette hypothèse.
Ils y voient plutôt le fruit de l'officine d'Éloi Gibier, imprimeur d'Orléans
qui était l’éditeur attitré du clan réformé.
Jacques Pineaux ne conclue pas ;
Jean de Tournes ayant cherché à rendre l’édition la plus anonyme possible, elle
ne comporte ni marque d’imprimeur ni bandeaux ni fleurons caractéristiques, la
seule lettrine de départ filigranée sur fond blanc n’est pas répertoriée par
Alfred Cartier, ce qui n’est pas suffisant pour réfuter l’attribution donnée
par Jean de Piochet.
J’aurais tendance à faire
confiance au bibliophile savoyard et à donner cette édition aux presses
tournaisiennes. Jean de Piochet participait activement au groupe informel
appelé le Cercle de Tresserve, au château des Buttet sur le lac du
Bourget, un cénacle littéraire réunissant Antoine Baptendier, les frères Claude
et Jean-Gaspard Lambert, Jean de La Balme, Emmanuel-Philibert de Pingon, Louis
Milliet ou Amé du Coudray; ils étaient pour certains en lien avec le milieu
littéraire lyonnais animé par Maurice Scève ou Pontus de Tyard, autour desquels
gravitaient les imprimeurs Étienne Dolet et Jean de Tournes.
Par ailleurs, Jean de Piochet
était proche de son cousin Buttet, - Buttet, mon cher cousin et mon autre
moy mesme - dont la mère, native de Genève, et une partie de la famille avaient
des contacts avec les milieux calvinistes. Plus tard, toujours selon Jean de
Piochet, Théodore de Bèze chercha à convertir Marc Claude de Buttet sur son lit
de mort, ce que celui-ci refusa tout en faisant des legs substantiels à
l’église réformée dans son testament.
Tous ces éléments rendent donc
vraisemblable que Jean de Piochet ait eu une information de première main sur
l’imprimeur anonyme de la Réplique de L’Escaldin.
Si les pamphlets contre
Ronsard s’en prennent généralement aux idées du Vendômois, certains auteurs
attaquent directement la personne même du poète en s’en prenant à sa faiblesse
physique, sa tendance à la mélancolie, ses ennuis de santé et sa vieillesse
précoce. Ces indications données par Ronsard dans ses textes pour susciter
l’empathie du lecteur deviennent sous la plume des protestants les signes du
mal profond qui ronge un poète hypocrite, ambitieux et opportuniste.
Ainsi, le volume de la Réplique
se termine avec un curieux Regime de santé pour Messire Pierre Ronsard,
piquante prescription médicale rédigée en prose. Le texte, d’un gout douteux, est
possiblement d’un autre auteur que Louis des Masures : "au reste, la
quantite de vers que tu as vomie tous d'une bouttée, c'est asçavoir jusques au
nombre d'environ douze cent [et] considerans que tes humeurs melancoliques et
coleriques sont encores merveilleusement creuës et ingestes, [...] si tu veux
qu'il te proffite, garde la chambre, & ne te mets à l'air que le moins que
tu pourras, & te garde d'escrire & de parler, si tu peux. En ce
faisant nous espérons que tu deviendras aucunement sage avec le temps. Sinon tu
es abandonné des médecins. Adieu messire Pierre.
Cet exemplaire de la Réplique
a été relié pour le bibliophile Proper Blanchemain (1816-1878), lequel a posé
son supra-libris aux armes parlantes sur les plats. Blanchemain était un bibliothécaire,
grand admirateur de Ronsard [11]. Le désir de posséder
tout ce qui touchait de près ou de loin à la personne de Ronsard lui avait fait
collectionner les réponses de la Querelle des Discours et les éditions
ronsardiennes annotées par Jean de Piochet.
En achetant le tout, Jean-Paul
Barbier Mueller avait pu rassembler un certain nombre d’éditions de Ronsard
toutes annotées par Jean de Piochet et malheureusement dispersées à nouveau
aujourd’hui :
-
Les Œuvres,
Paris, G. Buon, 1567.
-
Le Sixiesme livre et Septiesme livre des
Poèmes, Paris, J. Dallier, 1569.
-
Les Quatre premiers livres de la Franciade,
Paris, G. Buon, 1572.
-
Le Tombeau du feu Roy Charles IX,
Paris, F. Morel, 1574.
Sur chaque page de titre de
ces exemplaires, Jean de Piochet avait inscrit sa devise : En Dieu la
fin, sa seigneurie Sallin et sa signature anagrammique In Pace
Novi Hostes pour Ioannes Piochetus, comme sur l’opuscule de Louis
des Masures.
Jean de Piochet clôt le livre de
la Réplique sur la response faite par Messire Pierre Ronsard en
inscrivant une émouvante sentence latine tirée de l'Enéide de Virgile : Tu
ne cede malis (sed contra audentior ito) signée Sallin qu'il semble
adresser directement à Ronsard pour l'inciter à la résilience et au courage : Ne
t'arrête pas devant l'adversité, affronte-la avec plus d'audace.
Bonne Journée,
Textor
[1] Claire Sicard - Note sur l’article de François Rouget, Ronsard et ses adversaires protestants : une relation parodique, 2006 [2014]. Le Marquetis de Claire Sicard. https://doi.org/10.58079/mv1s
[2] François Charbonnier, Pamphlets protestants contre Ronsard, Paris Champion 1923.
[3] Voir le
compte-rendu de Jean Lagny sur l’ouvrage de Pinaud dans le Bulletin du
Bibliophile 1973.
[4] Ronsard
avait été clerc tonsuré mais non pas prêtre.
[5] Un
avertissement au lecteur au verso du titre mentionne : Ce que trouverez
cottés en marge sont les vers de Ronsard ausquels la response se doit raporter.
[6] Jean
Paul Barbier-Mueller, Ma bibliothèque poétique : Ronsard, Genève, Droz, 1990,
no 113, p. 347-357.
[7] Mémoires
de l’Académie de Savoie Années 2013-2014 Neuvième série Tome 1 : S.A. Stacey - Un
esprit inventif, Marc Claude de Buttet et la nouvelle poésie bien différente de
l’accoutumée.
[8] La
Leysse est le torrent qui traverse Chambéry.
[9] Ainsi
Zoïle souhaita un jour réciter des poèmes dignes de la lyre apollinienne. Ce
grammairien grec était connu pour son acharnement contre Homère, il devint le
synonyme du critique envieux et méchant, auquel Jean de Piochet assimile Louis
des Masures.
[10] Jacques
Pineaux, Louis des Masures et Jean de Tournes dans la Querelle des Discours.
Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français. N° 129, Juil.
1983 pp.361.
[11]
François Rouget, Prosper Blanchemain, bibliophile et éditeur des poètes
minores de la Renaissance française in Histoire et civilisation du
livre, no 15, octobre 2019, p. 105-126.
[12] Nicolas Ducimetière a consacré une notice à cet exemplaire de Jean du Piochet dans son ouvrage Mignonne allons voir ... Fleurons de la bibliothèque poétique Jean-Paul Barbier-Mueller n° 123 Editions Hazan, Paris 2007. Une autre contribution de Nicolas Ducimetière aux travaux de Jean de Piochet figure en ligne sur le site de la Fondation Bodmer https://lecteuraloeuvre.fondationbodmer.ch/read.php?id=6_13




















