lundi 27 avril 2026

Un pamphlet contre Ronsard de la bibliothèque de Jean de Piochet, savoisien. (1563)

Au XVIème siècle, les guerres de religion n’ont pas été seulement militaires ou politiques mais aussi littéraires. Pierre de Ronsard a pris sa part dans la défense du parti catholique contre la religion réformée. Il avait troqué son rôle de chef de file d’un mouvement poétique en celui de pamphlétaire au service du roi. Il déclencha une polémique connue aujourd’hui sous le nom de Querelle des Discours après la publication en 1562 du Discours des misères de ce temps suivi par la Continuation du discours des misères de ce temps.

Dans ces textes, Ronsard attaqua violemment les protestants, qu’il rendait responsables des troubles du royaume qui suivent les massacres de Vassy. Il y adoptait un ton polémique voire injurieux, inhabituel sous sa plume, accusant les réformés de semer le chaos politique et de détruire l’unité religieuse du pays.

La réaction de l’autre bord ne se fit pas attendre. Plusieurs auteurs protestants prendront part à la polémique en publiant pamphlets et réponses poétiques parodiques. Ils dénonçaient l’hypocrisie du poète qui après avoir chanté l’Amour, les femmes et les plaisirs épicuriens cherchait désormais à briguer un emploi ecclésiastique.

Parmi eux, Antoine de la Roche-Chandieu, tout en gardant une certaine admiration pour le Prince des Poètes, reprochait à Ronsard de mettre son talent au service d’une cause religieuse qu’il jugeait inique et oppressive. Il utilisa une technique satyrique consistant à détourner les vers de Ronsard pour louer le protestantisme [1]. Chez d’autres certains auteurs, la satire se double d’une critique littéraire sur le style de Ronsard qu’ils ridiculisent, lui reprochant un langage trop érudit, artificiel et éloigné du peuple. Ronsard se voit contraint de répliquer ce qui ne fait qu’envenimer le débat.

Replique sur la response faite par Messire Pierre Ronsard, 
jadis poëte et maintenant Prestre

Reliure aux armes de Prosper Blanchemain

La plupart de ces violents pamphlets restent anonymes et rechercher leur auteur est un exercice auquel se sont livrés les universitaires depuis François Charbonnier [2]. Si l’auteur du Temple de Ronsard, attribué à Florent Chrétien par Jacques Pineaux, est contesté par d’autres érudits qui voient la plume de Jacques Grévin [3], les attributions aux poètes qui ont signé d’un pseudonyme est plus facile à établir : Antoine de la Roche-Chandieu signe Zamariel (qui signifie chant de Dieu en hébreu), Bernard de Montméja se cache derrière B. de Montdieu, Florent Chrétien sous F. de la Baronie, etc.

L’ouvrage présenté ici s’inscrit dans cette veine de la Querelle des Discours. C’est un pamphlet en vers intitulé Replique sur la response faite par Messire Pierre Ronsard, jadis poëte et maintenant Prestre [4], à ce qui luy avoit esté respondu sur les calomnies de ses Discours, touchant les Misères de ce temps. Par D. M. Lescaldin. Il est daté de 1563, publié peu de temps après la Response de Ronsard du printemps 1563. C’est une des pièces les plus brillante de la série, aux vers non dénués de lyrisme, dans laquelle le texte de Ronsard est cité en marge comme preuve de la réplique.[5] Une réponse argumentée en vers point par point.

Les références marginales au texte de Ronsard sont corrigées par Jean de Piochet 

Ronsard est comparé au serpent qui jette son venin

Brunet dans son Manuel du Libraire l’avait attribué à Louis des Masures, sans plus de précision, ce qui parait vraisemblable puisque le titre révèle les initiales D.M. pour Des Masures et que celui-ci était originaire de Tournai en Belgique, ville arrosée par l’Escaut (Scaldis en latin).

Il y eu néanmoins longtemps débat autour du nom de l’auteur, certains proposant Montéja ou même un collectif d’auteurs. Comble de malchance, l’exemplaire de la Réplique appartenant à la bibliothèque de l’Arsenal, sur lequel figurait une attribution manuscrite qui aurait permis de clore les débats, avait été grattée !

Jean Paul Babier-Mueller a tranché définitivement la question en découvrant dans le fonds d’œuvres de Ronsard qu’il venait de racheter à la succession de Prosper Blanchemain un exemplaire du pamphlet ayant appartenu au savoyard Jean de Piochet (1532-1624), lequel a révélé le nom de l’auteur sur la page de titre avec un commentaire de son cru.  

Jean de Piochet, seigneur de Mérande, de Sallin (près de Cognin) et de Monterminod est un juriste de formation devenu capitaine du château de Chambéry. Il avait un goût pour la poésie et fréquentait le cercle de Tresserve, un groupe de lettrés animé par son cousin Marc Claude de Buttet. Il possédait une bibliothèque bien tenue et notait soigneusement dans ses livres de raison les listes d’ouvrages issus de ses acquisitions, avec leur titre, lieu d’édition et nom de l’éditeur.  Parmi ses idoles figurait Ronsard ; les œuvres du Prince des Poètes se trouvaient en bonne place dans sa bibliothèque et Jean de Piochet les annotait copieusement, allant jusqu’à signaler les variantes, les ajouts et les retraits des éditions successives. Un vrai bibliophile, en somme.

Ces notes, fort précieuses, ont permis non seulement d'en apprendre plus sur les circonstances d'écriture de certaines pièces ronsardiennes, mais aussi de retrouver des poèmes demeurés inédits [6] car du fond de sa Savoie Jean de Piochet truffait ses livres de vers inédits de Ronsard.  

Jean de Piochet n’a rien publié de ses propres textes mais quelques-unes de ses poésies se retrouvent dans les recueils de ses amis, notamment dans la seconde édition de l’Amalthée de Marc Claude de Buttet (1575) où figure le poème Loir, Loire, Lesse… dans lequel Jean de Piochet n’oublie pas de chanter Ronsard. A ces quelques pièces, il faut peut-être ajouter celles de Louis de Richevaux si on admet l’hypothèse de Sarah Alyn Stacey selon laquelle Louis de Richevaux et Jean de Piochet serait une seule et même personne [7]. 

Tant que Loir, Loire, Lesse auront voie / Enflant leur cours à jamais tari, / Au Vendomois, en Anjou, en Savoie, / Vivra Vendôme, Angers et Chambéri.

Par son Ronsard le grand Loir est chéri, / Par son Bellay Loire fière se dresse, / Par son Buttet Lesse [8] est faite déesse.

 Jean de Piochet est méticuleux et ses commentaires marginaux peuvent être considérés comme fiables. Il écrit sur la page de titre de la Réplique : Louis des Masures Tornésien a la requeste de ceux de la nouvelle religion a composé par trop ingratement ceste response contre P. de Ronsard auqel il estoy tenu et obligé pour avoyr en plusieurs lieux de ses escris fait plus honorable mention de luy quil ne le meritoit.

Puis, avec une plume différente et sans doute à une autre époque, il a ajouté : Mais pour estre huguenot juré il s’est rendu advocat d’une méchante cause. Voluit sic Zoilus olim Carpere Apolinea carmina digna lira [9].

Détail du commentaire de Jean de Piochet

Jean de Piochet juge donc sévèrement ce brulot protestant, surtout venant d’un Louis des Masures que Ronsard avait honoré de plusieurs dédicaces, dont le sonnet Masures tu m’as veu… du Second Livre de Meslanges (1559) et d’une élégie dans les Oeuvres de 1560, précédée de diverses pièces du Tournaisien. Parmi ces pièces, un Discours où Louis des Masures se souvient avec nostalgie de l’ancien temps où il fréquentait la Cour de France et les poètes de la Pléiade avant qu’Henri II ne le renvoie dans sa province.

Le Seigneur de Sallin a lu tout Ronsard, il va jusqu’à corriger dans son exemplaire de la Réplique les références aux vers de Ronsard qui ne portent visiblement pas la même numérotation que ceux mentionnés par Des Masures. Il connait les liens d’amitié passés entre les deux poètes, il est d’autant plus révolté par tant d’ingratitude.

L’autre apport de Jean de Piochet à l’histoire de cette édition est plus controversé. Il mentionne au-dessus de la date imprimée : A Lion / Par Ian de Tornes.

Jacques Pineaux, dans l’article qu’il a consacré à l’exemplaire Barbier-Mueller, juge que l'attribution de la Réplique aux presses de Jean de Tournes n'a rien d'invraisemblable [10], l'éditeur lyonnais passé à la Réforme avait imprimé la quasi intégralité des œuvres de Des Masures. Cependant, ni Cartier dans sa bibliographie tournésienne, ni Jean Paul Barbier-Mueller dans son catalogue ne souscrivent à cette hypothèse. Ils y voient plutôt le fruit de l'officine d'Éloi Gibier, imprimeur d'Orléans qui était l’éditeur attitré du clan réformé.

Jacques Pineaux ne conclue pas ; Jean de Tournes ayant cherché à rendre l’édition la plus anonyme possible, elle ne comporte ni marque d’imprimeur ni bandeaux ni fleurons caractéristiques, la seule lettrine de départ filigranée sur fond blanc n’est pas répertoriée par Alfred Cartier, ce qui n’est pas suffisant pour réfuter l’attribution donnée par Jean de Piochet.

J’aurais tendance à faire confiance au bibliophile savoyard et à donner cette édition aux presses tournaisiennes. Jean de Piochet participait activement au groupe informel appelé le Cercle de Tresserve, au château des Buttet sur le lac du Bourget, un cénacle littéraire réunissant Antoine Baptendier, les frères Claude et Jean-Gaspard Lambert, Jean de La Balme, Emmanuel-Philibert de Pingon, Louis Milliet ou Amé du Coudray; ils étaient pour certains en lien avec le milieu littéraire lyonnais animé par Maurice Scève ou Pontus de Tyard, autour desquels gravitaient les imprimeurs Étienne Dolet et Jean de Tournes.

Par ailleurs, Jean de Piochet était proche de son cousin Buttet, - Buttet, mon cher cousin et mon autre moy mesme - dont la mère, native de Genève, et une partie de la famille avaient des contacts avec les milieux calvinistes. Plus tard, toujours selon Jean de Piochet, Théodore de Bèze chercha à convertir Marc Claude de Buttet sur son lit de mort, ce que celui-ci refusa tout en faisant des legs substantiels à l’église réformée dans son testament.

Tous ces éléments rendent donc vraisemblable que Jean de Piochet ait eu une information de première main sur l’imprimeur anonyme de la Réplique de L’Escaldin.

Si les pamphlets contre Ronsard s’en prennent généralement aux idées du Vendômois, certains auteurs attaquent directement la personne même du poète en s’en prenant à sa faiblesse physique, sa tendance à la mélancolie, ses ennuis de santé et sa vieillesse précoce. Ces indications données par Ronsard dans ses textes pour susciter l’empathie du lecteur deviennent sous la plume des protestants les signes du mal profond qui ronge un poète hypocrite, ambitieux et opportuniste.

Ainsi, le volume de la Réplique se termine avec un curieux Regime de santé pour Messire Pierre Ronsard, piquante prescription médicale rédigée en prose. Le texte, d’un gout douteux, est possiblement d’un autre auteur que Louis des Masures : "au reste, la quantite de vers que tu as vomie tous d'une bouttée, c'est asçavoir jusques au nombre d'environ douze cent [et] considerans que tes humeurs melancoliques et coleriques sont encores merveilleusement creuës et ingestes, [...] si tu veux qu'il te proffite, garde la chambre, & ne te mets à l'air que le moins que tu pourras, & te garde d'escrire & de parler, si tu peux. En ce faisant nous espérons que tu deviendras aucunement sage avec le temps. Sinon tu es abandonné des médecins. Adieu messire Pierre.

Cet exemplaire de la Réplique a été relié pour le bibliophile Proper Blanchemain (1816-1878), lequel a posé son supra-libris aux armes parlantes sur les plats. Blanchemain était un bibliothécaire, grand admirateur de Ronsard [11]. Le désir de posséder tout ce qui touchait de près ou de loin à la personne de Ronsard lui avait fait collectionner les réponses de la Querelle des Discours et les éditions ronsardiennes annotées par Jean de Piochet.

En achetant le tout, Jean-Paul Barbier Mueller avait pu rassembler un certain nombre d’éditions de Ronsard toutes annotées par Jean de Piochet et malheureusement dispersées à nouveau aujourd’hui :

-         Les Œuvres, Paris, G. Buon, 1567.

-         Le Sixiesme livre et Septiesme livre des Poèmes, Paris, J. Dallier, 1569.

-         Les Quatre premiers livres de la Franciade, Paris, G. Buon, 1572.

-         Le Tombeau du feu Roy Charles IX, Paris, F. Morel, 1574.

L’adresse de Jean de Piochet à son maitre Ronsard

Sur chaque page de titre de ces exemplaires, Jean de Piochet avait inscrit sa devise : En Dieu la fin, sa seigneurie Sallin et sa signature anagrammique In Pace Novi Hostes pour Ioannes Piochetus, comme sur l’opuscule de Louis des Masures.

Jean de Piochet clôt le livre de la Réplique sur la response faite par Messire Pierre Ronsard en inscrivant une émouvante sentence latine tirée de l'Enéide de Virgile : Tu ne cede malis (sed contra audentior ito) signée Sallin qu'il semble adresser directement à Ronsard pour l'inciter à la résilience et au courage : Ne t'arrête pas devant l'adversité, affronte-la avec plus d'audace.[12]

Bonne Journée,

Textor



[1] Claire Sicard - Note sur l’article de François Rouget, Ronsard et ses adversaires protestants : une relation parodique, 2006 [2014]. Le Marquetis de Claire Sicard. https://doi.org/10.58079/mv1s

[2] François Charbonnier, Pamphlets protestants contre Ronsard, Paris Champion 1923.

[3] Voir le compte-rendu de Jean Lagny sur l’ouvrage de Pinaud dans le Bulletin du Bibliophile 1973.

[4] Ronsard avait été clerc tonsuré mais non pas prêtre.

[5] Un avertissement au lecteur au verso du titre mentionne : Ce que trouverez cottés en marge sont les vers de Ronsard ausquels la response se doit raporter.

[6] Jean Paul Barbier-Mueller, Ma bibliothèque poétique : Ronsard, Genève, Droz, 1990, no 113, p. 347-357.

[7] Mémoires de l’Académie de Savoie Années 2013-2014 Neuvième série Tome 1 : S.A. Stacey - Un esprit inventif, Marc Claude de Buttet et la nouvelle poésie bien différente de l’accoutumée.

[8] La Leysse est le torrent qui traverse Chambéry.

[9] Ainsi Zoïle souhaita un jour réciter des poèmes dignes de la lyre apollinienne. Ce grammairien grec était connu pour son acharnement contre Homère, il devint le synonyme du critique envieux et méchant, auquel Jean de Piochet assimile Louis des Masures.

[10] Jacques Pineaux, Louis des Masures et Jean de Tournes dans la Querelle des Discours. Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français. N° 129, Juil. 1983 pp.361.

[11] François Rouget, Prosper Blanchemain, bibliophile et éditeur des poètes minores de la Renaissance française in Histoire et civilisation du livre, no 15, octobre 2019, p. 105-126.

[12] Nicolas Ducimetière a consacré une notice à cet exemplaire de Jean du Piochet dans son ouvrage Mignonne allons voir ... Fleurons de la bibliothèque poétique Jean-Paul Barbier-Mueller n° 123 Editions Hazan, Paris 2007.  Une autre contribution de Nicolas Ducimetière aux travaux de Jean de Piochet figure en ligne sur le site de la Fondation Bodmer https://lecteuraloeuvre.fondationbodmer.ch/read.php?id=6_13

vendredi 6 mars 2026

Recherches : Un ex-libris de la bibliothèque Bauffremont-Courtenay.

Un bibliophile attentif a remarqué que l’ex-libris apposé sur l’ouvrage Aquila Volante de Leonardo Bruni, présenté il y a quelques jours, portait une devise déprimante : Plus de Deuil que de Joye et suggérait de compléter les recherches sur l’auteur de cette étrange devise.

Ex-libris Bauffremont sur un exemplaire de l’Aquila Volente de Leonardo Bruni (1535)

D’après le catalogue du libraire qui m’a vendu l’ouvrage, l’ex-libris blasonné proviendrait de la bibliothèque de Théodore de Bauffremont-Courtenay mais en creusant un peu, je réalise qu’il est difficile de savoir qui a réellement apposé la marque d’appartenance, ce Bauffremont-là plutôt qu’un autre membre de cette famille prestigieuse, alliés aux Brienne et à bien d’autres grandes familles françaises et espagnoles.

Je vous livre les résultats de mes investigations qui soulèvent encore un certain nombre d’incertitudes.

Selon l’ARCEL, les Bauffremont affichent des armes vayrées d’or et de gueule et une devise qui est : Dieu ayde au premier chrétien. Plus de deuil que de joye. Et leur cri est : Bauffremont au Premier Chrétien.

Dans les temps les plus reculés, dit le Père Perry, historien du Chalonnais, les Bauffremont se sont qualifiés de premiers barons chrétiens de Bourgogne. L’historien Saint-Julien de Balleure, auteur du célèbre ouvrage De l'origine des Bourgongnons et antiquités des Etats de Bourgongne, nous dit que cette branche vient de si loin qu'il est presque impossible d'en découvrir la vraie origine, comme ces grandes rivières qui ne laissent pas de rouler leurs eaux, avec majesté, quoy qu'on ne scache pas asseurément le lieu d'où elles descendent.

Origine des Bourgongnons

Sur l’ex-libris présenté, nous trouvons un écartelé de divers blasons avec Bauffremont sur le tout. Il s’agit donc d’une branche de la famille.

Les Bauffremont-Courtenay ont adopté un blason d'azur, à trois fleurs-de-lys d'or, à la bordure engreslée de gueules (qui est Courtenay moderne), aux 2 et 3, d'or, à trois tourteaux de gueules (qui est Courtenay ancien).

Il existe deux membres de la famille de Bauffremont-Courtenay pouvant correspondre au prénom Théodore, pour la période qui nous occupe.

Théodore de Bauffremont-Courtenay (1793-1853), fils cadet d’Alexandre, premier prince-duc de Bauffremont (1773-1833), épousa en 1819, Anne Élizabeth Laurence de Montmorency (1802-1860), fille d'Anne Charles, duc de Montmorency et de Caroline de Goyon-Matignon. Il fut colonel de cavalerie en 1824, un soutien actif de la duchesse de Berry puis devint aide de camp du duc de Bordeaux.

D’après le style de l’ex-libris (qui pourrait être fin XVIIIème ou début XIXème) ce Théodore parait un bon candidat mais rien ne dit qu’ils aient eu une bibliothèque et qu’elle ait été dispersée à son décès.

Un autre Théodore de Bauffremont-Courtenay (1879-1945) entre en compétition à une époque plus récente. Son père Eugène de Bauffremont-Courtenay, Prince de Bauffremont, duc d'Atrisco (1843-1917), propriétaire du château de Brienne, légua par testament à la Bibliothèque Nationale et aux Archives Nationales tous ses papiers de famille conservés à Paris et à Brienne, dont la majorité des pièces provient des archives de la famille de Loménie, propriétaire du château de Brienne avant les Bauffremont.

Eugène est le fils d’Antoine Gontran de Bauffremont-Courtenay (1822-1897) et d’Henriette Pauline Noémie d’Aubusson de la Feuillade (1826-1904). Il épouse en mars 1865 à Madrid Fernanda Osorio de Morosco de Bourbon, duchesse d'Atrisco, 10ème marquise de Leganes (1850-1904). Il partageait sa résidence entre son domicile parisien et le château de Brienne dans l’Aube. Il fut conseiller général de l’Aube et maire de Brienne-le-Château.

C’est son fils Théodore qui s’occupa du transfert des livres en 1931. À la suite du partage effectué entre ces deux établissements, les archives du château de Brienne (chartrier) entrèrent aux Archives nationales pour former la sous-série 4AP tandis que la Bibliothèque nationale reçut 282 volumes in-folio qui constituèrent la Collection Bauffremont (Nouvelles acquisitions françaises – désormais NAF – 23350-23631) [1].

Effectivement, nous trouvons au catalogue de la BNF l’ensemble des papiers de Brienne, uniformément reliés de maroquin rouge et portant au premier contreplat un ex-libris similaire à celui de l’Aquila Volente.

Contreplat d’un des exemplaires de la Collection Bauffremont 
avec ex-libris (source Gallica)

Les papiers de Brienne ont une longue histoire. C’est un ensemble de textes réunis par Antoine de Loménie, sieur de La Ville-aux-Clercs, au XVIème siècle pour servir aux hommes d'État qui voulaient étudier les affaires étrangères et l'administration intérieure du royaume.

A la fin de l'Ancien régime, le cardinal de Brienne, Etienne-Charles de Loménie, archevêque de Toulouse, conçut l'idée de faire exécuter une copie de ces textes.  Il voulait une présentation plus parfaite que celle de l'original, écrit d'une main assez négligée. Le travail fut interrompu avant son terme et la série des volumes malmenée par les troupes d’occupation en 1815, si bien que sur deux cent cinquante volumes, il n'y en a plus que cent cinquante-deux qui présentent la luxueuse et solide reliure en maroquin rouge dont les revêtit leur propriétaire, tandis que les quatre-vingt-dix-huit autres sont en demi-reliure.

Ces ouvrages, avec le château, sont passés aux Bauffremont-Courtenay en 1851. Reste à savoir si l’ex-libris fut apposé, nécessairement après cette date, par Théodore avant son décès en 1853, ou par son fils Antoine Gontran, 5ème duc de Bauffremont, ou encore plus tard par son petit-fils Eugène, 6ème duc, ou bien si c’est le second Théodore de Bauffremont-Courtenay, arrière-petit-fils et 7ème duc qui l’aurait ajouté au moment de la dispersion c’est-à-dire en 1931 pour le leg à la BNF.

Le reliquat de la bibliothèque de Bauffremont-Courtenay non légué à la BNF fit l’objet d’une vente qui s’est déroulée le 16 mars 1936 [2]. J’imagine que les exemplaires en circulation aujourd’hui proviennent de cette vente car il ne semble pas qu’il y en ait eu d’autres auparavant.  

Pourtant, les livres qui apparaissent régulièrement dans les ventes publiques depuis une quinzaine d’années sont presque tous attribués au colonel de cavalerie du XIXème siècle, Théodore de Bauffremont (1793-1852).

-     Ainsi, nous trouvons un Almanach Royal pour l’année 1734 en maroquin rouge, dentelle droite dorée bordant les plats, de la bibliothèque Théodore de Bauffremont-Courtenay (1793-1852), prince-duc de Bauffremont, avec ex-libris à l’envers au second contreplat.

-      Un ouvrage intitulé Relation d'un voyage fait au Levant : dans laquelle il est curieusement traité des estats sujets au Grand Seigneur... et des singularitez particulières de l'Archipel, Constantinople, Terre-Sainte, Égypte, pyramides, mumies, déserts...par Hévenot avec un Ex-libris armorié famille Bauffremont-Courtenay contrecollé, sans autre précision.

-      Les Mémoires sur les guerres demeslées tant en Piedmont, qu'au Montferrat et duché de Milan, par feu Messire Charles de Cossé, conte de Brissac, mareschal de France et lieutenant general delà les Monts, pour le roy Henry second, commençans en l'année 1550, et finissant en 1559 par François de Boyvin du Villars, Paris, Jean Gesselin, 1607. In-4, veau marbré, de la bibliothèque Theodore de Bauffremont-Courtenay (1793-1853), prince-duc de Bauffremont, avec ex-libris.

-        Un Memnon. Histoire orientale, de Voltaire, Londres [i.e. Paris]: pour la compagnie, 1747, un in-12 vendu par Christies en 2003 avec la provenance suivante : ex-libris armorié aux armes d'alliance Beauffremont-Courtenay avec la devise "Dieu Ayde au Premier Chrestien, plus de deuil que de joye".

-       Un Calendrier général du gouvernement de la Flandre, du Hainaut et du Cambrésis, pour l’année 1788. Lille, veuve Henry, (1788). In-18, maroquin rouge, double filet et roulette dorés, armoiries dorées au centre, exemplaire aux armes de Loménie de Brienne, ayant appartenu à Louis-Marie-Athanase de Loménie, comte de Brienne, secrétaire d’État à la Guerre de 1787 à 1788, et contenant un ex-libris de la bibliothèque Théodore de Bauffremont-Courtenay (Sans date). La notice ajoute : La famille de Bauffremont fut propriétaire du château de Brienne de 1851 à 1933.

-        Un Traité historique et politique du droit public de l'Empire d'Allemagne par Pierre-François Le Coq de Villeray, Paris, Laurent d'Houry, 1748. In-4, maroquin rouge, triple filet doré avec fleurons aux angles, armoiries au centre, provenant de la collection de Jean-Baptiste-Paulin d’Aguesseau de Fresne (1701-1784), comte de Compans et de Maligny, dispersée après son décès, le 14 avril 1785 et jours suivants, portant un ex-libris armorié de la bibliothèque Théodore de Bauffremont-Courtenay (1793-1853).

-        Enfin la Bibliothèque Dauphinoise de J.M. Barfety révèle un exemplaire de L'histoire du Dauphiné de Valbonnais, édition de 1722, provenant de la bibliothèque des Bauffremont-Courtenay.

La réponse à cette énigme se trouve peut-être dans le catalogue de la vente de 1936, si les exemplaires précédemment cités et mon Aquila Volente y sont retrouvés et qu’une introduction détaille quelque peu l’historique de cette collection. Reste à consulter le catalogue…affaire à suivre saison 2.

Bonne Journée,

Textor



[1] Voir Paul-Marie Bondois, Inventaire de la Collection Bauffremont à la Bibliothèque nationale, Bibliothèque de l’École des Chartes, 1931, vol. 92, no 1, p. 70 120.

[2] Livres, estampes... appartenant à divers amateurs... (Duc de Bauffremont) - Paris, Hôtel Drouot, salle 1, 16 mars 1936, Me Roger Walther : c.-p.


samedi 28 février 2026

L’Aquila Volante de Leonardo Bruni, un succès éditorial (1535)

Un petit ouvrage in octavo, habillé d’un simple vélin fripé comme je les aime, a rejoint la bibliothèque. Ce fut un grand succès de librairie durant la première moitié du XVIème siècle. Il convient aujourd’hui aux bibliophiles qui ne veulent pas se prendre la tête avec des ouvrages d’histoire romaine en latin.

 

Page de titre de l'édition de 1535

Dans le panorama intellectuel de la Renaissance italienne, Leonardo Bruni (1370-1444) occupe une place dominante en tant que chancelier de la République florentine et historien de premier plan. Ses Historiae Florentini populi libri XII, composées en latin cicéronien, ainsi que ses traductions du grec (Platon, Aristote, Plutarque) incarnent l’idéal humaniste de la redécouverte de l’Antiquité. Pourtant, l’Aquila volante (L’Aigle volant), se distingue radicalement de ce corpus savant. Présentée comme une traduction du latin en langue italienne, di latino nella volgar lingua dal magnifico et eloquentissimo messer Leonardo Arentino, dès la première édition imprimée, elle relève d’une tradition pseudo-épigraphique courante au XVe siècle : l’attribution à une autorité reconnue pour conférer prestige et légitimité à un texte de diffusion populaire.

Le texte constitue en réalité une réécriture en prose vulgaire d’une chronique médiévale majeure, la Fiorita d’Italia de Guido da Pisa (début XIVe siècle), elle-même inspirée de Virgile, de l’Historia destructionis Troiae de Guido delle Colonne et de compilations encyclopédiques antérieures. Structuré comme un survol panoramique de l’histoire universelle, le contenu mêle récits mythologiques (fables de Saturne et Jupiter), épisodes épiques (guerres des Grecs et des Troyens) et histoire romaine jusqu’au règne de Néron. L’auteur organise et commente ces matériaux en les reliant par des renvois littéraires : la Divine Comédie de Dante et l’Énéide de Virgile servent souvent de substrat et d’autorité textuelle, ce qui donne au livre une tonalité humaniste et moralisante.

l’Aquila volante emprunte son titre et sa métaphore centrale à la symbolique dantesque. L’aigle, figure de l’Empire juste (Purgatoire VI et Paradis), évoque ici le regard élevé, synthétique, à vol d’aigle, qui embrasse l’histoire sans se perdre dans le détail érudit. Cette perspective aérienne répond aux aspirations d’un public lettré mais non latiniste : marchands, courtisans, dames de la noblesse, qui souhaitent s’approprier l’héritage antique sans devoir lire des sommes latines indigeste et des gloses sans fin des œuvres humanistes classiques.

Adresse au Lecteur

Liber primus

Début du Livre II

Composé probablement dans le courant du XVe siècle (les premiers manuscrits datent des années 1440-1470), l’ouvrage s’inscrit dans un courant plus large de volgarizzamento qui, après les traductions de Boccace et de Villani, vise à démocratiser le savoir historique et mythologique. Il glorifie particulièrement l’histoire romaine, tout en intégrant des citations étendues de Dante et du Tesoro de Brunetto Latini.

L’attribution de l’Aquila volante à Leonardo Bruni demeure problématique et fait l’objet de réserves dans la critique moderne depuis le XIXème siècle (Brunet). Bien que toutes les éditions anciennes aient transmis le texte sous son nom, les spécialistes de l’humanisme florentin ont exprimé des doutes fondés sur des arguments stylistiques et philologiques. En effet, le ton, la structure et la langue de l’œuvre présentent des caractéristiques plus proches de la tradition allégorique médiévale que de l’humanisme classique et du latin élégant qui distinguent les écrits authentifiés de Bruni.

Par ailleurs, la proximité de plusieurs passages avec des textes du Trecento, notamment dans l’orbite de Guido da Pisa, désigne une tradition textuelle plus complexe. Bref, sans qu’une démonstration définitive ait été apportée pour exclure formellement Bruni, qui a pu intervenir comme compilateur, l’attribution repose aujourd’hui davantage sur une tradition éditoriale ancienne que sur des preuves critiques décisives. Nous retiendrons qu’il s’agit d’un produit hybride, mi-médiéval mi-humaniste, parfaitement adapté à l’essor de l’imprimerie vénitienne.

Le succès commercial de l’Aquila volante est attesté par la multiplicité et la rapidité de ses éditions. Nous pouvons distinguer deux phases de l’évolution éditoriale. Dans une première phase figurent les éditions de luxe de la période incunable et post-incunable (1492-1517) dans des formats in-folio ou in-quarto.

Imprimée pour la première fois à Naples en 1492 chez Ayolfo de Cantono (Dans un format in-folio, agrémenté d’un superbe bois gravé représentant un aigle couronné et une bordure historiée d’une richesse étonnante), l’œuvre connaît immédiatement un écho favorable. L’édition de Milan de 1495, même format, complétée par Allegretto Salensis, est encore de diffusion restreinte mais dès le début du Cinquecento, Venise – capitale européenne de l’imprimerie – prend le relais : Nous retrouvons ainsi une édition in-quarto chez Petrus de Quarengiis en 1506, puis en 1508, suivie d’une version chez Alessandro Paganino II en 1517. Ces tirages successifs, souvent ornés d’initiales xylographiques et de marques d’imprimeurs soignées, témoignent d’une demande soutenue.

Le pic de popularité intervient dans les années 1530-1540 avec la série des éditions Sessa. Melchiorre (ou Marchio) Sessa, membre d’une dynastie d’imprimeurs vénitiens réputés pour leurs livres populaires et illustrés, en propose au moins cinq réimpressions entre 1531 et 1549. Ce phénomène éditorial n’est pas isolé : il s’inscrit dans la vague des libri di battaglia et des chroniques universelles en langue vulgaire qui, à l’instar des Fiorite ou des Cronache de Giovanni Villani, saturent le marché vénitien. Le format réduit, le prix modéré et la langue accessible expliquent ce succès auprès d’un lectorat élargi, bien au-delà des cercles humanistes florentins ou romains. L’ouvrage circule également hors d’Italie puisque nous retrouvons des exemplaires dans des bibliothèques françaises (BnF, Arsenal) et anglaises, par exemple, mais il n’existe aucune traduction française ou latine connue pendant cette période ; l’œuvre reste un phénomène strictement italien.

Marque finale

Reliure en vélin

Ainsi, après une première édition de 1531 sans page de titre et de composition éditoriale incertaine, l’édition de 1535, qui nous intéresse particulièrement, est la plus soignée de la série, elle sera suivie de réimpressions quasi identiques en 1539, 1543 et 1549. Ces versions de poche abandonnent le grand format de prestige au profit d’ouvrages plus maniables et surtout meilleur marché, typiques de la stratégie commerciale des Sessa (qui publient également des Orlando innamorato, des Decamero, etc.).

L’édition vénitienne de 1535 de Marchio Sessa représente l’aboutissement esthétique et commercial de cette tradition. Format in-8° (15,5 × 10,5 cm), 12 feuillets liminaires non chiffrés (titre et table), suivis de 211 feuillets pour les trois livres et d’un dernier feuillet avec la marque de l’imprimeur. La table de notre exemplaire en 11 feuillets a été mal reliée en début d’ouvrage pour les sept premiers feuillets, deux autres feuillets ont été placés entre les ff. 208-209 et les deux derniers en fin de volume. De quoi donner quelques frayeurs au moment de la collation.

La typographie est caractéristique de la maturité vénitienne des années 1530 : un caractère italique de corps 10 d’une belle lisibilité, inspiré des modèles aldins. Les entame de chapitres sont agrémentés de lettrines ornées de motifs floraux ou géométriques simples. Le texte est encadré de bonnes marges pour favoriser l’annotation manuscrite.

Trois générations d’imprimeurs originaires de Sessa près de Lugano, se succédèrent à Venise, dont Melchiorre, le père [1]. Puis, ses fils Giovanni Battista et Melchior travaillèrent avec lui. On trouve également la trace d’un autre frère, Giovanni Bernardo, La dynastie des Sessa a utilisé une marque typographique devenue célèbre, celle d’un chat, symbole de vigilance, gardien de la bibliothèque qui comme chacun sait est infestée de souris. A l’origine, la gravure était d’un style maladroit et naïf, un animal plus ou moins reconnaissable tenait une souris dans sa gueule. Cette marque a évolué dans la version que l’on voit sur la page de titre de l’édition de 1535, répétée en fin de volume. Un chat toutes griffes dehors saute sur la souris, accompagné de la devise Dissimulius in Fida Societas (Je feins une sincère compagnie). Par la suite une troisième version de la marque, moins agressive, montrera un chat assis, la queue élégamment enroulée autour de lui.

L’Aigle de l’Arétin, après avoir survolé avec majesté les mythes et les histoires du monde a eu la bonne idée d’atterrir dans les rayonnages de ma bibliothèque. Il trouve sa place à côté d’autres œuvres de Leonardo Bruni que nous évoquerons prochainement.

Bonne journée,

Textor



[1] Voir à son sujet Silvia Curi Nicolardi : Melchiorre Sessa tipografo ed editore (Venezia 1506-1555). Mimesis - octobre 2019

Marque d'appartenance de Théodore de Bauffremont-Courtenay (1793-1853), 
avec sa devise familiale : « Dieu ayde au premier chrestien » et le cri : « Plus de deuil que de joye ».


jeudi 29 janvier 2026

Notes de Lecture : Entre l’Atelier et le Lecteur de Malcolm Walsby.

 

Malcolm Walsby, historien du livre et directeur de la recherche à l’Enssib, nous avait habitué à ses petits articles pittoresques publiés sur le site Hypothèses qu’il tire de ses recherches - que nous imaginons minutieuses - dans les documents d’archives : Le verlan au XVIème siècle, une dispute entre macrelles dans l’Auvergne de 1576, l’épopée d’un navire marchand ou les pratiques déloyales des commerçants de la laine d’autruche en 1571. Il revient cette fois avec un ouvrage de fond qui passionneront nécessairement les bibliophiles : le chemin suivi par le livre de l’atelier au lecteur [1].

 

Le dernier ouvrage de Malcolm Walsby  

L’histoire du livre ne se limite pas à l’étude de la typographie, des gravures et des reliures, elle implique une réflexion plus large sur les conditions matérielles de la diffusion de l’écrit, sous un angle à la fois économique et social.

L’auteur suit donc le livre sur ce chemin complexe depuis sa fabrication dans l’atelier d’imprimerie jusqu’à sa réception par le lecteur, en cherchant à montrer que le livre est le résultat d’un processus collectif et dynamique, dans lequel la production, la circulation et la lecture participent conjointement à la construction du livre-objet que nous aimons en tant que bibliophiles parce que nous nous plaisons à imaginer ce parcours lorsque nous avons un ouvrage entre les mains…

Pour répondre à cette problématique, il analyse d’abord le rôle central de l’atelier et de l’imprimeur dans la fabrication du livre. Il nous emmène dans l’une de ces officines mal éclairées de la rue St Jacques où s’activent pêle-mêle une foule de petites mains, compositeurs, correcteurs, pressiers, l’atelier apparaît comme un espace de travail collectif, organisé et soumis à de nombreuses contraintes techniques et économiques. Nous savions que le papier était cher mais non pas qu’il représentait près des deux tiers du cout de fabrication d’une édition. Mieux valait bien négocier la balle de papier. Bien rodé, un atelier pouvait sortir jusqu’à 1500 feuilles recto-verso par jour pour un in-folio, il fallait donc environ trois mois pour publier 1300 exemplaires d’un bon traité de scolastique de 400 pages.

Il compare les pratiques parfois différentes des imprimeurs parisiens et lyonnais, les premiers étant peut-être plus conservateurs quand les seconds étaient plus innovants.

 

Le mercier-marchand de livres
 tiré du Catalogus Gloriae Mundi de Barthélémy Chasseneux (Lyon, 1546)

Rien ne sert de produire si le livre ne se vend pas. Il faut donc bien calculer son marché. L’auteur insiste particulièrement sur le rôle de l’imprimeur-éditeur, figure centrale du processus. Celui-ci ne se contente pas d’imprimer un texte existant, mais prend des décisions économiques cruciales : il lui faut choisir soigneusement les œuvres à publier, sentir l’air du temps, les idées et les débats du moment, mais aussi le bon format du livre, la qualité du papier ou encore la typographie qui fait mouche dans l’œil du lecteur. Ces choix répondent à des impératifs financiers mais aussi politiques et religieux. La censure, qu’elle soit officielle ou intériorisée, pèse fortement sur la production imprimée et conduit à des choix éditoriaux, voire parfois à des modifications du texte original.

Il ne faut rien négliger, tous les détails comptent comme l’enseigne de la boutique qui doit donner envie d’entrer : le Soleil d’Or, A l’Enseigne de St Christophe, A la Poulle Grasse. Nous avons même le plan détaillé de la librairie idéale, celle de Jean Luquet en 1551 à Nimes avec sa porte en noyer, ses tabliers-présentoirs, ses coudières et ses colonnes toscanes.

La boutique du libraire n’est pas le seul lieu de diffusion du livre. Il existe des circuits de diffusion multiples qui conditionnent son accès au public. L’auteur analyse ces réseaux de circulation, qui incluent les foires du livre et les colporteurs, bien sûr, mais aussi des lieux moins conventionnels comme les bancs ou les colonnes des Cours et Parlements. Ce sont les Parlements eux-mêmes qui affermaient ces espaces pour compléter leurs revenus.

Evidemment, le choix du canal de distribution jouait un rôle essentiel dans la transmission des œuvres, mais aussi dans la sélection des publics auxquels elles étaient destinées.

Plus curieusement encore, vous pouviez acheter des livres chez les merciers. Qui dit livre dit papier et qui dit papier dit chiffon, il y avait donc une certaine logique à les trouver chez les merciers et nul besoin que le livre soit flambant neuf, il existait déjà un marché de la seconde main, et pas seulement chez les chiffonniers.

Il fallait débourser une belle somme, comptée en livre tournois, pour acquérir le livre convoité. Le libraire pouvait faire crédit mais tout dépendait de la bonne mine du client. Le prix, le format et la langue déterminaient l’ampleur du lectorat. Certains genres — religieux, scolaires, pratiques — sont privilégiés car ils assurent des ventes régulières. Les ouvrages de petit format et à faible coût favorisaient une diffusion plus large, tandis que des textes jugés trop spécialisés ou politiquement sensibles étaient plus difficile à écouler.

La distribution dépendait aussi du bon réseau du libraire. Malcolm Walsby étudie dans le détail ces réseaux de diffusion qui s’étendent très loin. Il ne s’agit pas seulement de partager une édition à dix libraires parisiens comme l’édition bon marché du Rommant de la Rose de 1538, mais bien de produire dans une ville et de vendre dans une autre. Les liens entre les libraires de Paris, Rouen et Rennes sont connus [2]. L’analyse du nombre de libraires versus la densité de population dans les centres intellectuels révèle quelques surprises.   

Tous ne réussissaient pas en affaires, loin de là, il y avait beaucoup de libraires pauvres et encore plus de faillites, le cas de Hugues Barbou, libraire à Limoges, qui décrit dans son livre de raison les sommes astronomiques dépensées pour acheter et embellir sa maison montre qu’on pouvait aussi prospérer dans le monde de l’édition.


Le privilège donné à Jehan de Tournes rédigé en caractères de civilité

 

Le privilège accordé à Denys Janot pour l'Histoire de Polybe (1540)

Un chapitre a retenu particulièrement notre attention : la concurrence acharnée de ce trop grand nombre de producteurs-vendeurs qui les obligeait à se prémunir des plagiats et des contrefaçons - car il y avait beaucoup de pratiques déloyales dans ce domaine comme dans celui du commerce de la laine d’autruche – en se faisant délivrer un privilège du roi.  

Le privilège du libraire est un élément qui attire souvent l’œil du bibliophile, non pas tant pour sa rédaction ou pour son style, très juridique et assez standardisé mais parce que l’imprimeur voulant bien attirer l’attention de ses confrères sur le fait qu’il avait obtenu du roi un privilège pour plusieurs années, le faisait apparaitre de manière « voyante » dans le livre. Souvent le privilège se détache sur une seule page encadrée d’une belle marge. La typographie en est différente du reste de l’ouvrage, parfois agrémentée de culs-de-lampe, d’un hedera introductif ou de fleurs de lys comme dans cet exemple de l’imprimeur Denys Janot. Ailleurs, le texte sera rédigé en caractères de civilité, chez Jean de Tournes pour la Chronique de Savoye.

Le texte, souvent un abrégé de l’acte original, peut parait formel mais il est tout de même assez changeant d’un exemple à l’autre et mérite une lecture attentive. Si le détenteur était en général le libraire-éditeur et le roi ou un parlement l'autorité qui décernait l'acte, les autres paramètres variaient beaucoup plus, notamment la motivation donnée par le pétitionnaire : La place accordée aux motifs économiques est frappante, elle met en avant le travail accompli et les dépenses consenties pour transformer un texte en édition imprimée. Jean de Gagny indiquait parfois l'importance des frais de voyage liés à la découverte du manuscrit original qu’il fallait bien aller dénicher dans une bibliothèque monastique. 

Dans sa demande de privilège en 1584, pour un récit d’actualité sur la mort de Guillaume d’Orange, le libraire Pierre Jobert, évoquait ainsi les grands fraiz qu'il avait soutenus pour obtenir un discour fort bref. Il entendait par là le dédommagement de ses informateurs et les frais de traduction qu’il avait dû exposer.

Le privilège accordé à Jehan de la Garde en 1515.

Parfois le privilège dépasse le cadre de la protection du l’édition et se mêle d’encadrer le prix du livre. C’est le cas du privilège de 1516 des Grandes Chroniques de Savoye de Symphorien Champier évoqué dans un post récent de ce site [3] où le Parlement fixa dans le privilège accordé pour trois ans à Jehan de la Garde une clause assez rare de prix maximum : Ouy le rapport de certain commissaire lequel a visité ledict livre, et tout considéré la cour a permis et permet audit de la Garde de faire imprimer et exposer en vente ledict livre pourveu qu’il ne le pourra vendre plus hault de huict soulz parisis.

Dans la dernière partie de son ouvrage, Malcolm Walsby accorde une place à l’influence du pouvoir sur l’édition, obligeant l’éditeur à déjouer les contrôles par de multiples ruses, anonymat, fausses adresses. Le risque était grand et il valait mieux avoir une police typographiques dédiée à ces éditions cachées pour ne pas se faire repérer.

Difficile d’appréhender en trois pages la richesse de la réflexion et la mine d’informations que nous donne Entre l’Atelier et le Lecteur, Malcolm Walsby propose une conception renouvelée de l’histoire du livre vu sous le prisme économique et social où le libraire, ce passeur de textes qui existait bien avant l’imprimerie, est le personnage-clé de la médiation où se construit et se transforme les savoirs.

 Bonne journée,

 Textor



[1] Entre l’Atelier et le Lecteur, le commerce du livre imprimé dans la France de la Renaissance par Malcolm Walsby, collection Histoire, Presses Universitaires de Rennes, sept. 2025.

[2] Voir l’article de ce site sur la coutume de Bretagne, Bibliotheca Textoriana Juin 2023.

[3] Bibliotheca Textoriana, Juillet 2025.