vendredi 2 avril 2021

L’édition princeps du traité de l'Arche Mystique de Richard de Saint-Victor (1494)

C’est en 1108 que Guillaume de Champeaux abandonne la direction de l’école cathédrale de Paris pour mener avec quelques étudiants une vie d’ermite sur les pentes alors désertes de la Montagne Sainte-Geneviève.  En quelques dizaines d’années, le groupe des écoliers se constitue en une abbaye de chanoines réguliers, l’abbaye de Saint Victor, dont le rayonnement fut l’un des plus remarquables de tout l’occident médiéval.

La première page de De Arca Mystica - 1494


L’abbaye fournira une longue lignée de Maitres, dont Hugues, Adam, André et Richard de Saint Victor. Hugues, dont l’oncle avait été un disciple de Guillaume de Champeaux, est celui qui rapporta à l’abbaye des reliques de St Victor de Marseille. Il a fortement marqué les hommes de son temps par l’étendue de ses connaissances. Il recommandait à ses disciples de tout apprendre parce que rien n'est inutile : « Apprends tout, tu verras ensuite que rien n'est superflu ; une science réduite n'a rien qui plaise.» disait-il.

Parmi ses disciples, Richard suivit le précepte de son maitre et apprit beaucoup de choses, dans des domaines très variés : La spiritualité, bien sûr, mais aussi la poésie et la musique, la philosophie et même l’histoire et la géographie comme le prouve le Liber Exceptionum qui a été copié durant tout le Moyen Âge. Il sera l’un des théologiens les plus représentatifs de l'école de Saint Victor, ouverte sur la pluralité des disciplines.

Nous savons peu de choses sur Richard de Saint Victor, comme souvent pour les figures de cette époque lointaine. Il serait né en Écosse, à moins que ce ne soit en Angleterre ou en Irlande, vers 1110.  En 1163 il devint prieur de l'abbaye de Saint-Victor, où il mourut en 1173. C’est à Jean de Toulouse, lui aussi chanoine de Saint-Victor, que nous devons les seuls éléments biographiques connus, grâce à une notice intitulée Richardi cononici et prioris Sancti Victoris parisiensis vita ex libro V antiquitatum ejusdem Ecclesiæ, publiée pour la première fois en 1650, en tête des éditions de l'œuvre de Richard. Elle fut sans doute tirée des archives de l’abbaye, alors préservées, mais elle manque de détail.

C’est dans l'exégèse que ses contemporains appréciaient le plus les talents de Richard de Saint Victor. Il a laissé nombre de commentaires bibliques, où il met en œuvre des méthodes d'interprétation inspirées de Hugues, son prédécesseur. On lui attribue trente-trois œuvres classées en trois groupes : Les Écrits exégétiques, les Écrits théologiques et les Mélanges., l'ouvrage le plus célèbre étant son De Trinitate (De la Trinité).


 Sur la page de titre, un possesseur du XVIème siècle a mentionné : « Je suis à Heinrich Veltman, de Rhena, Westphalie »

Il participa ainsi à la naissance de la mystique médiévale, en élaborant une théologie mystique, fondé sur la contemplation, qu’illustre ici l’ouvrage intitulé De Arca Mystica (le traité de l’Arche Mystique, parfois appelée Benjamin Major)

Ce traité est l’un des deux volets autour duquel s’articule la présentation de la théologie mystique :

-    - Le premier est le De præparatione animi ad contemplationem, liber dictus Benjamin minor. Le sous-titre provient du Psaume LXVII, 28 (Benjamin in mentis excessu). Traité de morale mystique, il explique comment, à l'instar de Benjamin, le plus cher des enfants de Rachel, se préparer à la contemplation par la répression des passions et le développement des vertus.

-    - Son pendant est donc le De gratia contemplationis, seu Benjamin major. Le sous-titre tire son explication du verset du Psaume CXXXI, 8 (Surge, Domine, in requiem tuam, tu et arca santificationis tuæ), mais le texte étant nettement plus long, il est major.

Les deux ouvrages se trouvent parfois reliés ensemble et parfois séparément.

La contemplation mystique est représentative du courant chrétien de l'époque qui veut abolir l'opposition des connaissances provenant de l'intelligence et celles provenant de l'amour de Dieu. Richard de Saint Victor s'interroge sur les conditions et les modalités de la contemplation et distingue six degrés d'élévation mystique. L’Arche Mystique est, parmi les écrits de Richard, le plus étudié et les plus cités au cours du moyen-âge et Dante place son auteur au Paradis, à l'égal des anges, parmi d’autres théologiens et docteurs de l'Église comme Isidore de Séville ou l’Anglais Bède le Vénérable. Il le cite en disant « Pour contempler, il fut plus qu'un homme » (« Che a considerar fu più che viro ») [1]  .


Curieusement, si nous possédons un certain nombre de copies manuscrites du traité de l’Arche Mystique, le texte ne fut imprimé que relativement tardivement par l’imprimeur suisse Johannes Amerbach, en 1494.

Amerbach, connu aussi sous le nom de Hans von Venedig (ou Joannes Veneticus) s’était fait une spécialité de l’édition des docteurs de l’Eglise.  Il est le fils de Peter Welcker, bourgmestre d'Amorbach dans l'Odenwald (Aujourd’hui en Allemagne). Il partit étudier à la Sorbonne, à Paris, où il côtoie le milieu des humanistes, notamment ses compatriotes rhénans Johannes Heynlin, introducteur de l’imprimerie à Paris avec Guillaume Fichet, ou Johannes Reuchlin. Reçu bachelier en 1461 et licencié en 1462, Johannes Amerbach aurait accompagné Johannes Heynlin à Bâle en 1464 et serait revenu avec lui à Paris en 1467. Il séjourne ensuite à Venise où il sera initié au métier d'imprimeur par Franz Renner de Hailbronn (Imprimeur pour lequel, nous avons déjà consacré une notice sur ce site). Des archives attestent qu’il est typographe chez Franz Renner pendant la courte période où ce dernier était associé à Nikolaus von Frankfurt (1473-1477). On le retrouve à Pérouse en 1477, dans un procès opposant des imprimeurs allemands, puis à Bâle où il s’installe après avoir acheté le matériel typographique de l'imprimeur Bernhard von Köln, actif à Trévise en 1477-1478.

Il est alors âgé d'environ 40 ans et ses affaires prospèrent assez vite. Il travaille ponctuellement en association avec Jakob Wolff, Johannes Petri et, plus tard, vers 1500, avec Johannes Froben qui les a rejoints. Il collabore également avec Anton 1er Koberger, de Nuremberg.

La page du livre III. Remarquez qu’à chaque section du livre, il existait anciennement un onglet de cuir ou de carton pour repérer la page et y accéder plus vite. Ces onglets ont disparu mais leur trace est restée sur la page.



Amerbach achète en 1482 une maison dans le quartier du Klein Basel, tout près de la Chartreuse de Bâle, l’abbaye du Val Sainte Marguerite, où Johannes Heynlin se retirera avec sa bibliothèque personnelle en 1487. L’abbaye le soutient activement et, en retour, il enrichit la bibliothèque avec les éditions sorties de ses presses.  En 1483, il épouse la fille d'un conseiller de Bâle et il est alors reçu Bourgeois de cette ville, en mai 1484.

Lorsqu’il meurt à la Chartreuse de Bâle, en 1513, avant de pouvoir achever sa grande édition des Pères de l'Église, ses fils, Bruno, Basile et Boniface Amerbach lui succèdent mais l'officine semble avoir décliné rapidement [2].

L’ouvrage n’est pas particulièrement rare - nous en retrouvons une centaine d’exemplaires dans les institutions publiques dont 7 en France, d’après l’ISTC - et l’exemplaire de la Bibliotheca Textoriana n’est pas sans défaut puisqu’il lui manque 2 feuillets [3] mais il a l’avantage d’être joliment enluminé et d’avoir conservé sa première reliure, probablement d’origine flamande, un veau brun estampé à froid sur ais de bois dont le décor est composé de cartouches à motifs losangés, dessinés au triple filet.

Les amateurs apprécieront « le point tressé » de la coiffe, une technique de sellier courante au XIVème et XVème siècle consistant dans le tressage d'une lanière de cuir qui assujettit le cuir de couvrure préalablement rabattu sur la tranchefile. La coiffe est le point faible des livres d’aujourd’hui comme ceux d’autrefois car les lecteurs indélicats attrapent le livre par les coiffes qui finissent par casser. La coiffe de lanières tressées possède l’avantage d’être robuste tout en étant esthétique. La meilleure preuve est que celle-ci n’a pas bougé en 500 ans. La tranchefile, montée sur un nerf solidement arrimé aux ais et recouverte du cuir de couvrure, qui lui-même était protégé par le tressage de lanières de cuir, peut résister parfaitement aux plus mauvais traitements. Il y a de multiples façons d'exécuter un tressage de coiffe, mais le principe de base reste toujours le même : les lanières se chevauchent et se croisent en passant alternativement au-dessus, puis en- dessous, les unes des autres, comme on le devine ici sur la photo de la coiffe dont l'usure est moindre que celle du seul tressage qui est réelle, preuve que le tressage a rempli son rôle. [4]

Reliure de l’Arca Mystica, détail de la coiffe aux lanières tressées.  

L'attache en cuivre de la reliure


Reliure, détail du dos et d'un plat.

Detail d’une lettrine

Les lettrines d’entête de chapitre sont peintes en trois couleurs, le troisième pigment n’a pas résisté au temps, sans doute du jaune, qui est devenu jaune verdâtre aujourd’hui. Au Moyen-age, l’enlumineur utilisait souvent une sève vénéneuse qui donnait un jaune doré magnifique, pratique pour colorer les lettrines et les illustrations. La couleur transparente vient des sèves de l'arbre de la gomme-gutte. Comme la sève est vénéneuse et que sa résistance à la lumière est mauvaise, la gomme-gutte traditionnelle a été remplacée par la suite par des pigments inoffensifs qui ne se décolorent pas sous l'influence de la lumière. Conclusions : évitons donc de lécher nos incunables si vous ne voulons pas terminer comme le moine Jorge de Burgos !

Bonne Journée.

Textor

 

Finis

 


[1] Dante, le Paradis, X, 131-132

[2] Source : notice BnF sur Amerbach.

[3] In-8 de (146/148) ff. sign. a-r8, s4 t8 (mq t1 et t4)

[4] Voir Léon Gilissen, la reliure occidentale antérieure à 1400 d'après les manuscrits de la bibliothèque royale Albert Ier à Bruxelles. Bibliologia Brepols - Turnhout. 1983. p. 77.

jeudi 11 mars 2021

Vélin Doré.



Vieux Maître Relieur, l'or que tu ciselas

Au dos du livre et dans l'épaisseur de la tranche

N'a plus, malgré les fers poussés d'une main franche,

La rutilante ardeur de ses premiers éclats.

 


Les chiffres enlacés que liait l'entrelacs

S'effacent chaque jour de la peau fine et blanche ;

A peine si mes yeux peuvent suivre la branche

De lierre que tu fis serpenter sur les plats.

 


Mais cet ivoire souple et presque diaphane,

Marguerite, Marie, ou peut-être Diane,

De leurs doigts amoureux l'ont jadis caressé ;



Et ce vélin pâli que dora Clovis Ève

Évoque, je ne sais par quel charme passé,

L'âme de leur parfum et l'ombre de leur rêve.

                 José-Maria de Heredia (1842-1905)


José-Maria de Heredia, poète cubain naturalisé français, avait suivi l’école des Chartes en candidat libre et il fut un temps conservateur de la Bibliothèque de l’Arsenal à Paris. Il recevait les Parnassiens dans son appartement de fonction donnant sur la Seine. Bibliophile passionné, il a bien décrit l'amour des livres dans ce poème qui s'intitule Vélin Doré, extrait des Trophées (1893).




jeudi 4 mars 2021

Les monnaies de Savoie au temps du duc Charles II. (1544)

Les princes de Savoie ont toujours revendiqué le droit de battre monnaie, au moins depuis le temps d’Oddon de Maurienne, c’est-à-dire au XIème siècle, et ils se réservaient expressément ce droit régalien dans les actes de donation de terres ou de fiefs qu’ils pouvaient faire à leur famille. Parallèlement, les évêques de Maurienne reçurent ce droit de l’empereur Conrad. Des ateliers monétaires ont donc existé très tôt à St Jean de Maurienne, Moutiers, ou Aiguebelle puis ils se développèrent beaucoup aux siècles suivants.

En fonction de la santé économique du moment et des vicissitudes liées aux guerres incessantes, la monnaie voit son cours varier et oblige le Prince à jouer avec le titre. Celles qui sont émises en dessous du titre se voit rapidement décriées et refusées par la population et une ordonnance vient alors imposer un cours forcé, correspondant à son nominal, puis elle est remplacée par une autre monnaie de meilleur aloi. Une monnaie chasse l’autre et la circulation monétaire est rendue complexe par la coexistence de ces multiples unités à laquelle s’ajoute un système de monnaies de compte.


Pièce d'argent aux effigies de Philibert et Yolande de Savoie.

Les monnaies réelles sont celles données en paiement, type denier et oboles. Ces monnaies en argent sont frappées par chaque seigneur local ou ville franche disposant d’un atelier. Leur sphère de circulation ne dépasse pas les territoires du seigneur et ses environs immédiats. Parmi ces monnaies, certaines prennent valeur internationale, comme le florin. Leur qualité et leur stabilité sont telles qu’elles circulent bien au-delà de leur lieu d’émission. Ces monnaies sont moins des monnaies de prince que des monnaies de marchands. Peu de seigneurs acceptent d’ailleurs la circulation de ces lointaines espèces sur leur territoire. De nombreuses ordonnances rappellent régulièrement qu’elles ne peuvent être prises en paiement et qu’elles doivent être échangées contre des espèces locales, à un cours décidé par le souverain. A côté de ces monnaies réelles, déjà fort nombreuses, coexistent plusieurs monnaies de compte exprimées en livres, sous et deniers. Ces monnaies de compte servent à fixer les prix des marchandises, à tenir des comptes. Elles ne sont pas les mêmes d’une région à l’autre….

Le prêteur et sa femme, oeuvre de Quentin Metsys

Un édit postérieur, (de 1576, sous Charles-Emmanuel), portant prohibition et defenses de sortir monnaie hors du Pays de Savoye ! 

A l’époque du Duc Charles II, les marchands et les changeurs utilisaient donc un manuel pour les aider à s’y retrouver dans les multiples monnaies frappées localement. Ce genre d’ouvrage devait être fort courant mais comme ils étaient manipulés quotidiennement, ils n’ont pas toujours survécu [1].

Celui présenté ici est un recueil flamand composé de 5 opuscules avec pages de titre séparées, tous imprimés à Gand en 1544 par Josse  Lambrecht qui se qualifiait lui-même de « tailleur de lettres » (lettersteker). [2] Exerçant à Gand, il est considéré comme le meilleur imprimeur de son temps, promoteur de la lettre romane. Pour autant cet ensemble de recueils destiné aux marchands et changeurs est en lettres gothiques, plus facile à lire pour les gens de l’époque. « De tous les imprimeurs qui ont exercé leur profession à Gand, il n'en est pas de plus remarquable ni de plus digne d'attention. » (Bibliographie Gantoise). Sa devise était : « Cessent solita dum meliora, Satis quercus. » autrement dit, abandonnons la routine, lorsqu'une route nouvelle nous est ouverte.

 

Page de titre d'un des opuscules du Tarif des Marchands.

Une page du Tarif des Marchands.

Un modeste ouvrage relié d'un velin de récupération.

L’intérêt de cet ouvrage réside dans les quelques 1200 empreintes de pièces, témoignage précieux de la circulation fiduciaire en Europe au début du XVIème siècle. Au-delà de l’intérêt numismatique de ces pages, qui n’est pas ma spécialité, ces représentations de monnaies, gravées avec finesse, donnent une image des forces économiques en présence, à un instant t, en l’occurrence le premier quart du XVIème siècle. Ainsi pour la Savoie, nous trouvons reproduit une douzaine de pièces frappées pour les ducs, ainsi que celles frappées à Genève, à Saluces et dans le marquisat de Montferrat, sans doute les monnaies que les marchands avaient le plus de chance de rencontrer aux Pays-bas et dans le nord de l’Europe.

 



Les monnaies de Savoie, de Montferrat et de Saluces.

Les monnaies représentées sont à la marque de Philibert II, huitième Duc, et de Charles II. La première dans l’ordre chronologique est une grande pièce d'argent. Le buste du Prince, tourné à droite, occupe le champ, et au revers est le buste de son épouse Yolande, tournée à gauche. L'exécution des têtes est suffisamment bonne pour qu’il puisse s’agir de portraits. La croix du commencement des légendes y est remplacée en revers par un écu de Savoie. Cette pièce fut frappée en 1497, à l’occasion du mariage de Philibert avec une princesse âgée alors de 9 ans.

Si son père, Philippe II, est représenté à cheval, armé de toutes pièces, Philibert est plus fréquemment représenté en buste. Le P, initiale de son nom, figure dans le champ du revers de ses monnaies de billon et sur quelques-unes est placé le chiffre romain VIII, ou le mot Octavus, première indication du rang qu'il a occupé dans la série des ducs de Savoie. In Te Domine Confido est la seule légende qu'il ait employée ; elle a été conservée par sept de ses successeurs, et a subsisté plus d'un siècle et demi sur les monnaies des Princes. La lettre initiale de l'atelier de frappe et celle du nom du maître qui y a battu commencent à être placées sur quelques pièces. Par exemple, les initiales CF en fin de légende de l'avers nous indiquent que le monnayeur était François Savoie de l'atelier monétaire de Chambéry.

Un Parpaïolle de 1497.

Quelques unes des nombreuses émissions de Charles II.

Philibert ne régna que jusqu’en 1503 et fut remplacé par Charles, second du nom, lequel exerça le pouvoir pendant plus de 48 ans, dans une période troublée au cours de laquelle la Savoie perdit une grande partie de ses territoires, notamment le Genevois.  Cette instabilité politique s’accompagna d’une instabilité économique et la dépréciation de la monnaie conduit à frapper de nouvelles valeurs d’où une abondance de types de pièces qui font aujourd’hui la joie des numismates.


Un cornabot de Savoie ? 

Une pièce émise par le Marquisat de Montferrat.


Charles II a apporté une grande variété dans les formules, les dessins et la valeur de ses monnaies, qui sont bien inférieures en qualité à celles de ses prédécesseurs. Ses légendes sont assez variées : Sanctvs Mavricivs Dvx Thoer, sur des pièces de 5 gros de 1526 et des tallards de 1553.  In Te Domine Confido - Lavs Tibi Domine, sur de nombreuses pièces de métaux différents, à diverses époques de son règne, et Nihil Deest Timentibvs Devm, légende qui lui est restée personnelle, sur des parpaïoles de 1519. Il a également étendu et varié ses formules : Princeps marchio in Italia ou Sacri Romani Imp princeps vicar perpet.[3]

Avec Charles II, les dates d'émission paraissent pour la première fois sur les monnaies. Nous retrouvons sur quelques-unes les dates de 1546,1552,1553. Sur des pièces de billon de 24 au ducat, de l'ordonnance de 1535, le champ des deux faces de la pièce est occupé par une croix formée d'un côté des cinq écussons suivants : Savoie au centre, Empire, Suse, Chablais, Aoste, formant les bras accostés des lettres de la devise FERT. La croix du revers est formée de quatre fleurons ornés, avec, au centre, une marguerite. Sur trois de ses monnaies d'or et d'argent, l'écu de Savoie a pour tenants deux lions, disposition qui ne reparaît que sous Charles-Emmanuel II. Il a également fait figurer sur des gros de Piémont l'écu de Savoie accosté d'un lion rampant, premières armes des cadets de Savoie, qui apparaît sur les sceaux de Thomas II, de Pierre, d'Aymon, seigneur de Chillon, et d'Amédée V, alors qu'il n'avait aucune espérance d'arriver au trône. On voit l'écu de Savoie placé au milieu d'une croix de saint Maurice sur un quart de gros de 1541 ; le cheval fit son apparition sur des pièces dites cavalots, frappés suite de l'ordonnance de 1551, que notre livre ne représente pas puisqu’il fut imprimé en 1544.



L’ouvrage de Lambrecht se termine par une série de tables de conversion fort utiles pour s’y retrouver. A vos calculettes !

Bonne Journée

Textor



[1] "Les diverses parties de cette publication, à l'usage des négociants se trouvent si rarement réunies que je n'en ai pas rencontré un seul exemplaire complet, c-à-d. qui renfermât les cinq recueils que nous venons de décrire. Du reste, primitivement on les vendait à part" (Bibliothèque Gantoise)

[2] Collation des 5 opuscules : In-8 de 170 ff se décomposant comme suit :

a) Opuscule en 46 ff intitulé De valuwacge vanden gauden, avec nombreuses empreintes de monnaies. Au titre la marque n°3  Les 6 premiers feuillets, après le titre, contiennent le calendrier, les nombres d'or, les fêtes mobiles, etc., et le suivant une curieuse figure anatomique. b) D'onghevaluweirde gauden ende zelverê munte… Sign. Aiiij.-Hiiij., (64 ff). Au titre la marque n°3 el le privil. pour quatre ans. Sans adresse. c) De droghe/ natte/ ende langhe maten….Ghedruckt te Ghend leghenover tstadhuus by Joos Lambrecht Lettersteker. Jnt iaer / M. D. XLIIII. Sign. Aij.-Dv., 34 ff., goth. Au titre la marque n° 3. d) Een guldê Register …. by Joos Lambrecht Lettersteker, int Jaer ons Heeren  M. D. Xliiij. , Sign. E-H4., 32 ff., goth.à 2 col. e) Hier volghen de Jaermaertten, Sign. j-ij, 4 ff., goth., à 2 col.; sans date.

[3] Voir Le Monnayage en Savoie sous les Princes de cette maison par André Perrin, in Mémoires et Documents de la Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie, T13, 1872 et le Catalogue du médaillier de Savoie, Mémoires et Documents ... / par André Perrin, Chambéry, Bottero 1883.

Monnaie de Savoie.

samedi 27 février 2021

Le Confessionale de Saint Antonin de Florence, un témoin du début de l’imprimerie à Cologne. (1469)

Je regarde le plus ancien livre imprimé de ma bibliothèque comme une sorte de relique du début de l’imprimerie. Il n’est pourtant pas parfait puisqu’il lui manque quelques feuillets qui, pour certains, ont été recopiés à la main à l’époque où le livre fut enluminé, sans doute peu de temps après son impression, à la suite d’une quelconque erreur d’impression.

Ce livre est intitulé Confessionale: Defecerunt scrutantes scrutinio.  C’est l’œuvre du florentin Antonino Pierozzi de Forciglion, connu sous le nom de Saint Antonin, un dominicain, archevêque de Florence, qui écrivit plusieurs sommes théologiques. L’auteur est décédé en 1459, soit seulement 10 ans avant la date probable de cette impression. Il s’agit d’un livre d’instructions religieuses qui servait de guide aux ecclésiastiques lors de la confession comme aux pénitents et qui eut un grand succès au XVème siècle. Saint Antonin y énumère les cas d'excommunication, les péchés, les vertus, et il y traite notamment des questions spécifiques à poser à chaque membre de la société civile de l'époque : chevaliers, juges, avocats, écoliers, médecins, pharmaciens, bouchers, etc. La dernière partie indique comment déterminer la pénitence et donne des formules d'absolution. L’ouvrage est complété par un sermon de Saint Barthélémy.

Le Prologue du Confessionale de Saint Antonin.

Incipit de la table des matières

Les caractères utilisés par Ulrich Zell

Cet exemplaire a été produit par Ulrich Zell, imprimeur exerçant son art à Cologne et qui introduisit l’imprimerie dans cette ville. Ulrich Zell en a imprimé 3 versions très proches les unes des autres et qui ne se différencient que par quelques détails typographiques. A cette époque de l’imprimerie naissante, tous les usages n’étaient pas encore fixés et Ulrich Zell ne mentionnait dans le colophon ni son nom ni la date d’impression. Si les titres sortis de ses presses peuvent lui être facilement attribués par l’examen des caractères typographiques employés, la datation est une affaire bien plus ardue qui divise encore les experts. C’est le cas de ce Confessionale dont les 3 premières impressions sont très probablement sorties de ses presses dans un temps très rapproché entre 1467 et 1470. Pour les distinguer, nous retiendrons la référence de Goff qui les numérote A 786, A 787 et A 788. L’exemplaire Textor correspond en tout point au Goff A 787.

A une époque ancienne, les biographes donnaient cet exemplaire comme le premier de la série et donc comme l’impression princeps de cette somme théologique. C’est d’ailleurs ce qu’avait indiqué l’un des possesseurs sur la page de garde en faisant référence aux travaux de Charles Antoine de la Serna de 1807. Puis l’exemplaire A 786 fut considéré comme le premier en date, par Goff notamment, sans grande certitude puisque les deux versions étaient datées « Autour de 1470 » .  La British Library le datait d’avant 1469, sans que je ne sache bien pourquoi il ne pourrait pas être postérieur à cette année-là. Mais une découverte relativement récente a rebattu les cartes. Un exemplaire du A786, celui de la British Library (IA.2765) contient une indication laissée par le rubricateur qui mentionne la date de fin de ses travaux (Circa festum decollationis Johannis Baptiste 1468). Cet exemplaire est donc aujourd’hui daté « Non postérieur au 29 Aout 1468 » mettant définitivement l’A 787 en seconde position puisque « Non postérieur à 1469 ».

Le Sermon de Saint Jean Chrysostome complète l'ouvrage.

A propos des Maitres et des Docteurs. Les vertues et les vices de chaque classe de la société sont examinés les uns après les autres.  

Ulrich Zell était originaire de Hanau, une ville d’Allemagne située à une soixantaine de kilomètres de Mayence. Il est documenté pour la première fois à Cologne le 17 juin 1464 lorsqu'il s’inscrit dans le registre de l'université de cette ville mais on sait qu’avant cela il dut étudier à l’université d’Erfurt car le nom d’un Ulrich de Hanau y figure en 1453. Il est possible que ce ne soit pas pour étudier qu’il se soit inscrit à l’université de Cologne mais avec la volonté d’y obtenir des privilèges et des contacts. Il se donne le titre de « clericus diocesis Muguntenensis », ce qui veut dire qu’il se destinait à la cléricature avant son mariage avec la fille d’un notable de Cologne, Katharina Spangenberg. Sa désignation ultérieure de citoyen de la ville de Cologne démontre qu’il avait changé de voie.

On ne sait pas avec certitude où et comment il s‘était formé à l’imprimerie, mais il y a tout lieu de supposer qu'il fit son apprentissage dans l'imprimerie de Peter Schoeffer à Mayence, le principal ouvrier de Gutenberg qui avait choisi le parti de Fust lorsque qu’éclata le litige entre Fust et Gutenberg (et qui, au passage, épousa sa fille). Les ouvriers de Fust et Schoeffer étaient tenus de garder le secret de l’invention magique mais la grande chance de l’imprimerie fut le sac de Mayence dans la nuit du 28 octobre 1462, par les troupes de l’archevêque Adolphe de Nassau, qui non seulement obligea les imprimeurs à quitter la ville et à essaimer dans les principaux centres intellectuels médiévaux mais qui les délivra également de leur serment de confidentialité.[1]

Le premier livre imprimé par Ulrich Zell pour son compte et daté est de 1466, c’est le Super psalmo quinquagesimo liber primus de Jean Chrysotome, mais d’autres titres pourraient être plus anciens, de 1464 ou 1465. Tous les bibliographes et les historiens de la typographie ont été frappés par la grande similitude entre les deux premiers types de caractère employés par Zell et ceux employés par Peter Schoeffer. Ces caractères portent les noms de Durandus et Clément correspondant à l’auteur des ouvrages où ils furent employés pour la première fois, c’est-à-dire le Rationale divinorum officiorum de Guillaume Durand en 1459 et les Constitutiones de Clément V en 1460. Compte tenu de cette grande similitude on supposa qu’Ulrich Zell avait quitté Mayence en emportant avec lui les types de Schoeffer.

Cependant Corsten[2] a découvert chez Zell certaines lettres, le D et le V capitales, qui diffèrent de celles de Schoeffer et dont il a retrouvé des exemples dans l'écriture des calligraphes rhénans. Un autre manuscrit conservé aux Archives de Cologne (l’Hymne de Prudentius) a des minuscules en gothique bâtarde et des capitales identiques aux caractères de Zell. De même son type 3 présente de nombreuses lettres semblables à celles d'un codex provenant de l'abbaye de Gereon près de Cologne, caractères d'une grande perfection, d’une taille minuscule que Zell employait pour économiser le papier, lorsqu’il était en difficulté financière. Donc, il faut en conclure que Zell fabriqua lui-même ses types 1 et 2, même s’ils furent largement imités de ceux de Schoeffer.

Une page haute en couleur...

Sur les Avocats, les procurateurs et les notaires...

Il faut une bonne loupe pour trouver les différences entre les trois impressions A786, A787 et A788. L’ouvrage n’a pas de titre (Il n’y en avait que très rarement avant 1470) ni pagination (Il faudra attendre qu’Alde Manuce ne l’invente) ni signature des feuillets (Qui n’apparaitra qu’en 1472). L’ouvrage commence par une table des matières donnant le titre complet de l’ouvrage : Incipit (ici commencent) les rubriques du « Tractatus de instructione seu directione simplicium confessorum»[3].

En comparant différentes pages à la recherche des variantes typographiques des trois émissions, on constate que la lettre minuscule 'd' gothique est quelquefois substituée par un 'd' minuscule droit, en caractère romain. Curieux mélange de style. Ainsi les deux 'd' de la première ligne du premier paragraphe du sermont de Saint Jean Chrysostome sont droits dans l’A786 alors que le premier 'd' est droit et le second gothique dans l’A787 et c’est l’inverse dans l’A788, le premier 'd' est gothique et le second droit !

Les trois versions d'un même paragraphe dans les exemplaire Goff A786 ( B. de Frankfort) A 787 (B.Textoriana) et A 788 (B.U. de Cologne). Comparez les lettres 'd' de la ligne commençant par Provida...

L’exemplaire Goff A786 de la Bibliothèque de Damstadt. 
Cette version aurait été imprimée la première et pourrait remonter à 1467 car la rubrication d’un autre exemplaire de la British Library a été datée par l’enlumineur lui-même du 29 Aout 1468.

Le Goff A787 possède quelques variantes typographiques mineures. 
Ainsi le mot Super est abrégé et Instructione est entier, à la différence du A 786. Le Qui de la 6ème ligne est entier. Mais les chiffres des chapitres sont identiques.


Deux feuillets manuscrits ont été substitués aux pages manquantes. 

L’imprimeur possède déjà une très bonne maitrise de son art ; l’impression est parfaitement nette et la typographie très élégante. A la suite d’une étourderie, l’ouvrier oublie d’imprimer deux feuillets de l’ouvrage, dans le même cahier. On appelle à la rescousse un correcteur attaché à l’atelier qui recopie consciencieusement les pages manquantes avant que les feuillets ne partent pour la rubrication. Il marque même les lettres d’attente dans les espaces laissés en blanc pour y dessiner la lettrine peinte.  Le texte manuscrit, d’une écriture cursive très serrée, tient un emplacement identique aux pages imprimées, comme pour rappeler que la typographie cherche alors à imiter au mieux les livres recopiés à la main.



Divers filigranes à tête de boeuf.

Il reste à examiner le papier de l’ouvrage qui pourrait donner indications supplémentaires, même s’il est bien difficile d’utiliser les filigranes pour dater une impression à quelques années près.

Ulrich Zell a utilisé un papier fort, presque rigide, d’un grammage élevé (je dirais 200 gr. ou plus) qui a conservé toute sa blancheur, malgré le temps. On y voit par transarence une empreinte de tête de bœuf surmontée d’une étoile. Le filigrane n’apparait que plus ou moins partiellement selon les cahiers, il est toujours coupé en gouttière, ce qui rend l'identification moins facile. L’ouvrage de C.M.Briquet nous apprend que les têtes de bœuf avec un nez reliés aux yeux sont les plus anciens de cette famille dont 83 figures de ce type ont été recensées.  Celui-ci est très proche du numéro 14193 en provenance d’Anvers en 1464-66, Namur 1466 ou encore Hambourg 1466-71. Mais il est mentionné que le numéro 14194, quoique légèrement différent du nôtre, est donné à Ulm pour un papier utilisé par l’imprimerie d’Ulrich Zell.  Voilà qui ne dément pas une date d'impression avant 1469. 

Petite curiosité supplémentaire laissé par l’ouvrage : une empreinte insolite d’un type qui s’est trouvé posé à plat sur une page de caractères en cours d’impression. Le pressier ne s’en est pas rendu compte tout de suite, si bien que quelques feuilles ont été imprimées et portent la marque de la face latérale du type, sur lequel on devine le trou rond de fixation et qui donne une idée de la taille du type.

L'empreinte d'un caractère typographique détaché de la ligne.

L’exemplaire de la Textoriana appartint à l’abbé Jean-François Vande Velde (1743-1823), né et mort à Beveren en Belgique. Il laissa sa signature en 1787 et une notice plus tardive sur l’ouvrage, au verso du premier feuillet blanc.  Il fut professeur et dernier bibliothécaire à l’université de Louvain. Il avait pris le bonnet de docteur en 1775 et devint successivement Président du Collège de Savoie, du collège du Saint Esprit, puis recteur de l’université de Louvain. En tant que bibliothécaire il entama une politique d'accroissement du fond en acquérant des livres nouveaux mais également anciens dans des ventes publiques tant dans les Pays-Bas qu'à l'étranger.

La notice de J-F. Vande Velde.

Catalogue de la vente Vande Velde.

Il parvint également à acquérir auprès du gouvernement, avec une réduction du tiers, les livres des collèges des jésuites supprimés, ainsi que de nombreux ouvrages des couvents supprimés dès 1783 par le gouvernement impérial. Il profita aussi de la suppression de nombreux autres ordres religieux pour doubler la collection des livres de l'université de Louvain et pour se constituer une collection personnelle. Polémiste hostile à la République et aux idées nouvelles il s'échappe en 1797 pour éviter le bagne de Cayenne lors de l’invasion des Français et se réfugia d'abord dans les Provinces-Unies puis en Allemagne pour ne rentrer qu’avec la prise de pouvoir de Napoléon.

Passionné dès son plus jeune âge par les livres, il s'était constitué une riche bibliothèque dont les quelques 14 500 volumes furent dispersés par ses héritiers lors de plusieurs ventes en 1833 (Catalogue dont le premier volume fut édité en 1831 pour les livres sur la théologie et en 1832 Pour la littérature et les sciences). La collection, une des plus importantes de Belgique, comptait près de 450 incunables et 1.300 manuscrits. Il fallut sept semaines - du 5 août au 16 septembre 1833 - à raison de cinq jours par semaine, pour écouler le stock lors de la vente ! Une importante partie de ses collections a été par la suite acquise par la Bibliothèque Royale de Belgique et par d'autres bibliothèques publiques.

Comme sur la notice de la page de garde le Confessionel de St Antonin est donné sous le titre de Tractatus de instructione seu directione simplicium confessorum editus. Vande Velde en possédait plusieurs éditions incunables[4] mais les descriptifs ne coïncident pas exactement avec l’exemplaire à 27 lignes qui est parvenu jusqu’à nous.

Bonne journée

Textor


L'Explicit du Confesionale



[1] L’historien Jean Patrice Auguste Madden cité par Marius Audin dans sa Somme Typographique relate « qu’Ulrich Zell appartenait à l’atelier de Schoeffer et Faust et dès la prise de Mayence par les troupes d’Adolf de Nassau, il dut comme les autres fuir d’une ville où la maison de ses maitre venait d’être réduite en cendres… »

[2] Severin Corsten. Die Anfänge des Kölner Buchdrucks. - Köln, Greven Verlag, 1955

[3] Ce n’est pas le titre sous lequel il est désigné dans les institutions publiques qui lui préfère Confessionale: Defecerunt scrutantes scrutinio.

[4] A partir du numero 4264 de la vente de 1831. Vol 1 du catalogue.