Comme il faut bien vivre avec son temps, je fais des essais d’utilisation de I’intelligence artificielle (IA) pour dater certains de mes manuscrits. Oui, je sais, vous allez sourire car ce nouvel outil qui n’existait pas, pour le grand public, il y a moins de 5 ans, est l’objet de moquerie et sa fiabilité est encore douteuse. Mais je me dis que si l’IA est capable d’identifier sans se tromper la salicaire à longue tige par la seule forme de ses étamines, elle doit bien pouvoir me donner la date d’un manuscrit médiéval par l’analyse du style des lettrines et, peut-être, une localisation du diocèse pour lequel il a été fabriqué.
J’ai donc soumis à examen un
livre d’Heures dont la datation et la localisation avait été faite en son temps
par François Avril, chartiste, conservateur général du département des manuscrits
de la Bibliothèque Nationale et reconnu comme l’un des meilleurs historiens
mondiaux des manuscrits médiévaux.
Les conclusions de l’expert
avaient été quelques peu ambiguës. Il avait écrit que le calendrier incorporait
de nombreux saints locaux et la commémoration d'événements de l'histoire de
Paris comme la translation de saint Magloire le 24 Octobre, celle de saint Maclou
le 15 novembre, celle de Thomas Becket le 29 décembre, la réception de la
Sainte couronne d'épines le 11 août 1239, le miracle de sainte Geneviève des
Ardents, en 1130 (26 Nov). Ces éléments laisseraient penser à une origine
parisienne de ce livre d'heures. Malgré cela, il pensait que l’origine était plutôt
provinciale, du Centre ou du Midi de la France. Effectivement, les parties qui
sont en français semblent rédigées en franco-provençal.
S’agissant de la datation, le
calendrier donne aux bonnes dates tous les événements du tableau chronologique
des fêtes parisiennes établi par Alice Drouin en 1933 jusqu'à la date du 25
novembre 1368 où il a été décidé à Paris d'honorer sainte Catherine d'une
double fête. Effectivement cette date est en rouge dans le calendrier
signifiant l‘importance de cet évènement, mais on ne trouve pas la célébration
de la fête de la Présentation arrêtée le 21 novembre 1374, ni celle de la
Visitation arrêtée le 2 juillet en 1389. Autrement dit la fourchette de
datation serait 1368-1374 en se fiant à cette méthode.
Cependant, François Avril
pensait que ces fêtes avaient pu être oubliées ou ignorées comme dans certains
psautiers et bréviaires de la fin du XIVe siècle, et il proposait, compte tenu
de la décoration stylisée de certaines initiales et de la technique des
tranchefiles, de dater ce manuscrit de la première partie du XVe siècle et non
de la fin du XIVe siècle.
1. Une approche lunaire.
Que dit l’IA ? Sans se laisser le temps de
la moindre réflexion, et sur communication d’une seule page du livre, le petit
office de la Vierge, l’outil propose une analyse par la forme des lettres, ce
qui donne : Il s’agit d’un manuscrit de la fin XIVᵉ siècle à première moitié du XVᵉ siècle (vers 1380–1450). Pourquoi
? La textura est très régulière et mature. Les grandes initiales rouges et
bleues avec filigranes sont typiques de cette période. Les formes des lettres
(notamment le m, le n, le u, le a à deux compartiments, le s long)
correspondent bien aux manuscrits liturgiques de la fin du Moyen Âge. Je serais
moins enclin à la dater du XIIIᵉ siècle (écriture généralement plus lourde) ou
de la fin du XVe siècle (où l'on voit souvent apparaître des influences de
l'écriture bâtarde ou humanistique)[1].
Cette première fourchette a le mérite de rejoindre l’estimation de François Avril en ce qui concerne la datation.
Il me propose ensuite d’analyser les pages du calendrier pour affiner la localisation en m’expliquant que les principaux saints fêtés révèlent une ville ou un diocèse, saint Denis renvoyant à Paris ; saint Martin à Tours ; saint Lambert à Liège. Jusque-là, l’analyse est plutôt cohérente.
Je lui communique quelques
pages du calendrier, dont Novembre, ainsi qu’une liste de toutes les
occurrences figurant en rouge qui correspondent aux dates des fêtes les plus
importantes du lieu.
Là, surprise, à l’examen du
calendrier il oublie de s’intéresser à la localisation pour se lancer dans un
calcul savant tiré du cycle lunaire et du nombre d’or. Je n’avais jamais pensé
à compter les phases de la lune pour trouver une datation mais la méthode
parait intéressante. Il explique :
Je lis notamment « Novembre a
xxx jours et la lune xxix » (règle du mois lunaire) ; la colonne des lettres
dominicales (a–g) ; une colonne de nombres romains rouges correspondant au
cycle lunaire / nombre d’or ; L’élément intéressant est que les chiffres rouges
de novembre commencent par 1 nov. : ‘iii’ / 2 nov. : ‘ii’ / 3 nov. : ‘i’ / 4
nov. : ‘xxix’ puis ‘xxviii’, ‘xxvii’, etc.
Cette succession est un cycle
lunaire précis ; associée aux lettres dominicales visibles, elle permet une
datation beaucoup plus serrée. Cette combinaison correspond à un calendrier
julien qui se répète tous les 19 × 28 = 532 ans, donc il faut ensuite croiser
avec la paléographie. Or l’écriture (gothique tardive française), les rubriques
et l’ornementation indiquent clairement un manuscrit de fin XIVe – première
moitié du XVe siècle.
Jusque-là je suis d’accord.
Pour
descendre jusqu’à une année précise, il manque encore un élément décisif : une
page de janvier ou février (les années bissextiles se distinguent
immédiatement) ou le début complet du calendrier avec les lettres dominicales
visibles sur tout le mois.
Je
m’exécute et là, déception, le singe savant ne lit pas vraiment la page mais
part sur une hypothèse tirée d’un autre ouvrage :
Si le 3 février
est marqué i, cela signifie que la nouvelle lune ecclésiastique tombe le 3
février.
Dans le comput
julien médiéval, cette position correspond à un nombre d’or = 8.
Ensuite on
croise avec la structure hebdomadaire (lettres dominicales visibles dans la
première colonne). La suite observée correspond à une **lettre dominicale E**.
Le couple :
* Nombre d’or = VIII / * Lettre dominicale = E se répète tous les 532 ans, mais dans l’intervalle compatible avec l’écriture et l’enluminure (fin XIVe–XVe siècle), on obtient essentiellement : 1404 et 1432.
Or je fais remarquer que le 3
février n’est pas marqué d’un i et que 1404 est une année bissextile alors
qu’ici le calendrier de février n’a que 28 jours. Et la machine perd ses certitudes pour
changer du tout au tout :
Voilà le point important : la
transition mars → avril est parfaitement régulière et confirme que nous sommes
devant un calendrier-type calculé une fois pour toutes, fondé sur un nombre
d’or fixe, non sur une année historique individualisée. Autrement dit, j’allais
dans une mauvaise direction en cherchant une année exacte comme 1404 ou 1432.
Dans beaucoup de livres d’heures, le calendrier n’est pas établi pour l’année
de copie du manuscrit : il suit un schéma computistique réutilisable car le couple
nombre d’or + lettre dominicale revient tous les 28 ans pour les semaines et
tous les 19 ans pour le cycle lunaire ; il ne date donc pas à lui seul le
manuscrit. La conséquence est importante : On ne peut pas déduire une année
précise du manuscrit à partir du calendrier seul.
Après quelques débuts prometteurs, la conclusion est abrupte : Nous ne pouvons rien déduire du calendrier avec cette méthode car le copiste a dû reprendre un modèle sans l’adapter et les nombres lunaires seraient ici être plus décoratifs qu’utiles.
Je l’invite alors à se
concentrer un peu sur ma requête initiale qui était une demande de localisation
par l’analyse des fêtes et des saints locaux. Je lui transmets un tableau excel
de tous les saints sur 365 jours avec les mentions des dies eger ou
jours égyptiaques et la distinction des fêtes en rouge qui indique une commémoration
particulièrement importante pour le diocèse.
L’IA remarque d’abord, fort
justement, que la fête de Ste Geneviève (3 janvier) n’est pas inscrite en
rouge, ce qui semble impensable à Paris où elle est la patronne de la ville.
Je fais alors remarquer qu’il
y a tout de même des éléments qui pointent vers Paris, ceux qu’avaient relevés
François Avril, même si la fête de sainte Geneviève n’apparait pas en rouge ce
qui est effectivement étonnant. L’IA admet volontiers que le calendrier
présente un substrat parisien net, perceptible dans l'inscription de fêtes et
commémorations liées à l'histoire cultuelle de Paris ; mais l’outil remarque
aussi un élément qui m’avait échappé jusque-là. Plusieurs commémorations
concernent des saints peu courants ou locaux dont certains pourraient être
chartrains ou rouennais par comparaison avec la liste du calendrier d’un livre
d’heures figurant à la vente Robert Hoe (1893).
De surcroit,
il ajoute que le calendrier présente, un intérêt codicologique et liturgique
particulier en raison du nombre de retouches secondaires qu'il a subies.
Effectivement,
le calendrier présente plusieurs corrections visibles à la fin de janvier et
début février, concernant notamment saint Polycarpe, saint Julien, sainte Agnès
et les Saintes Reliques. D'autres interventions sont repérables en Juin et en
Octobre pour signaler le début ou la fin de fêtes agricoles locales, les
moissons et les vendanges. Ces modifications suggèrent que le livre a connu une
adaptation à un usage diocésain plus précis à partir d'un modèle plus générique
ou bien qu’il a changé de diocèse au cours du temps.
L’IA propose ensuite une
analyse croisée des saints locaux avec plusieurs villes plausibles (Paris,
Rouen, Evreux, Chartres) mais le résultat est mitigé car comme St Geneviève
pour Paris, Un livre d'heures explicitement attribué à l'usage de Chartres est
identifié notamment par Chéron, Aignan et Lubin, auxquels s'ajoute la dédicace
de Notre-Dame de Chartres. Or mon calendrier contient bien Chéron au 27 mai et
Aignan au 17 novembre mais il n'a ni Lubin au 14 mars ni dédicace de Notre-Dame
de Chartres au 17 octobre. Même résultat pour Rouen, où les trois saints
typique Martial le 3 juillet, Sauveur le 6 août et Romain le 23 octobre ne
concordent pas.
Puisque François Avril
évoquait le sud de la France, je l’oriente alors vers Marseille car il y a un
Saint Louis de Marseille fêté le 23 Aout, deux jours avant la Saint Louis Roy
de France, non loin de Saint Victor autre figure de la cité phocéenne. Mais je
suis encore contredit par l’IA, St Lois de Marseille au 23 août n'est
pas conforme au calendrier marseillais qui le fête le 19 Aout. Par ailleurs,
Paul Perdrizet, dans son étude sur le calendrier parisien à la fin du Moyen Âge [2], montre précisément que le
culte de saint Louis de Marseille n'est nullement absent des livres parisiens.
Ainsi, le bréviaire de Charles V, dont le calendrier est explicitement qualifié
de parisien, contenait des prières du roi adressées au roi saint Louis et à saint
Louis de Marseille. Autre objection, Saint Victor est fêté le 24 janvier et le 21
juillet à Marseille alors que mon calendrier donne Basile et Praxe à ces dates.
Cette absence est très négative ; Il faut oublier Marseille.
3. Jours néfastes
D’autres indices sont à
rechercher ; la clef n'est peut-être pas dans le sanctoral ; Les Dies
eger, ces jours néfastes, qui curieusement tombent parfois un jour de
grande fête, constituent une autre piste. Les séries de jours égyptiaques sont
presque des empreintes digitales des familles de calendriers médiévaux. L’IA
les passe dans sa moulinette et conclue : vos “Dies eger” correspondent très
fortement à une série parisienne/computistique, beaucoup plus qu’à un marqueur
proprement chartrain.
Et là surprise, au cours de
cette recherche, l’outil tombe sur un livre d’heures dont le calendrier coïncide
à plus de 83% avec l’ouvrage témoin, soit 304 jours sur 365 ! J’aurais pu
chercher longtemps dans toutes les bibliothèques d’Europe avant de trouver une
telle similitude. C’est le résultat du remarquable travail de la bibliothèque
de Copenhagen [3]
qui tient un répertoire détaillé de nombreux calendriers classés par usage. Le
Thott 113 ‘’matche’’ étonnamment bien : Votre calendrier présente
pratiquement la même chaîne de noms rares, dans le même ordre et presque
toujours aux mêmes dates. Ce point est capital. Un saint comme Chéron peut
voyager ; Aventin aussi. Mais la succession
Métran–Aventin–Boutoul–Blanchart–Mondain–Gobert–Chéron–Liephart–Godegran–Prothin–Scire–Presme–Lié–Flamme–Phare
constitue quelque chose de très différent : une parenté de modèle calendaire.
Le manuscrit Thott est décrit
comme un livre d’Heures à l’usage de Paris (Paris, vers 1400) en 211 feuillets
de 145 × 111 mm avec 13 lignes par page rédigé en gothique textura à deux
degrés de grosseur. 15 grandes miniatures ; bordures à décor végétal sur toutes
les pages, comportant souvent des animaux et des grotesques. Les peintures sont
dans le style de l’atelier de Jacquemart de Hesdin (toutes les miniatures sont
fondées sur les livres de modèles utilisés dans son atelier).
Ce manuscrit pourrait bien
constituer le modèle du mien ou tout au moins s’inscrire dans une même famille
de livres d’heures. Pour aller plus loin, il y aurait lieu d’étudier les
séquences de prières, notamment celles de la fin du livre en français. Ce genre
de livre d’heures, qui n’est pas un livre d’apparat mais qui a été élaboré pour
la dévotion d’un particulier se termine souvent par des prières spécifiques,
choisies par le commanditaire en fonction de ses affinités.
Cette recherche reste à faire.
En attendant, je demande à l’IA de conclure provisoirement sur ce qu’elle
‘’pense’’ de la localisation :
Le livre
d’heures ne paraît pas avoir été copié pour Marseille, Rouen, Chartres ou
Évreux. Son calendrier appartient très probablement à une famille parisienne
composite, très proche du calendrier de Thott 113, avec quelques adaptations
particulières.
La meilleure
formule serait :
Livre d’heures
probablement copié dans l’aire parisienne ou pour un usage parisien élargi,
vers la fin du XIVᵉ siècle, avec un calendrier composite où ont été intégrés
quelques saints régionaux ou dévotions particulières.
Les raisons
principales :
La concordance
avec Thott 113 est massive : après correction, plus de 300 jours sur 365
concordent totalement ou partiellement. C’est trop élevé pour être fortuit.
Les saints qui
semblaient d’abord locaux — Aventin, Chéron, Aignan, Lazare/Ladre, etc. — se
retrouvent dans cette famille parisienne composite. Ils ne suffisent donc pas à
attribuer le manuscrit à Troyes, Chartres ou Marseille.
Rouen et Évreux
sont affaiblis par l’absence de marqueurs forts : pas de Romain de Rouen au 23
octobre, pas de Martial au 3 juillet, pas de Saint-Sauveur au 6 août, pas de
Taurin d’Évreux.
Chartres reste
une coloration possible, surtout par Chéron et Aignan, mais l’absence de Lubin
et de la dédicace de Notre-Dame de Chartres empêche d’y voir un calendrier
strictement chartrain.
Marseille est
improbable : Louis de Marseille est très intéressant, mais les grands marqueurs
marseillais — Victor, Cassien, Cannat — ne forment pas un faisceau. Son
insertion près de saint Louis roi de France paraît plutôt relever d’une
dévotion aux deux saints Louis, compatible avec un milieu parisien/royal.
Donc je ne
dirais pas : « copié à Paris » avec certitude absolue. Je dirais :
Origine probable
: aire parisienne, ou atelier travaillant sur un modèle parisien ; destination
possible : milieu français septentrional ou curial, avec coloration chartraine
et dévotion particulière aux deux saints Louis.
En définitive, l’usage de l'IA n’a pas permis de trancher définitivement la provenance ou la date du manuscrit, mais l’outil met l’accent sur des éléments qui m’avaient échappés, comme l’existence de saints chartrains, qui avaient échappés aussi au meilleur expert des manuscrits médiévaux, qui ne disposait pas, il y a 15 ans, des ressources actuelles et en cela, l’IA me parait tout de même une aide complémentaire utile à l’examen des textes anciens, à condition de tout vérifier et de faire le tri dans un raisonnement qui reste une suite d’analogies approximatives.
Bonne Journée,
Textor












.jpg)














.jpg)






.jpg)