mardi 9 juin 2026

L’Histoire Romaine de Dion Cassius de la bibliothèque des Pères Augustins de Barfleur


Mon premier livre datant du XVIème siècle avait été acheté à un libraire de Bécherel (Ille-et-Vilaine) à la fin des années 90. C’est une histoire romaine en latin, dans une édition bâloise de 1558 chez Jean Opporin. Le texte est de Dion Cassius de Nicée, auteur du IIIème siècle de notre ère ; il nous est parvenu sous une forme lacunaire puisque sur les 80 livres rédigés par ce consul romain seulement 25 livres (Les livres 36 à 60) sont quasi complets, ce qui donne néanmoins un récit continu de l'histoire de Rome de Pompée à Néron, c'est à dire de la fin de la République au début de l'Empire.

Une partie des livres manquants, de 60 à 80, nous est connue grâce au très précieux résumé qu’en a fait au XIème siècle le moine Johanes Xiphilin. A l’image de la vie des Douze Césars de Suetone, il voulut écrire la vie des Vingt-cinq Césars, de Pompée à Alexandre Sévère [1].

Dion Cassius 1558, page de titre.

Dion Cassius, 1558, lettrines.

Les différentes éditions et traductions de cet ouvrage sont un peu difficiles à suivre entre les livres de Dion Cassius et le condensé de Xiphilin car elles ne sont pas chronologiques. Curieusement, la première traduction en français imprimée par les Angelier (1542) est parue avant la première traduction latine (Jean Opporin, 1558) et même avant l’édition princeps grecque (Robert Estienne, 1548).

Pour avoir un ensemble cohérent des textes, J’ai donc adjoint, au fil du temps, à la première édition latine de ce titre, l’original en grec de l’épitome de Xiphilin paru chez Robert Estienne en 1551, puis la première traduction française des 25 livres de Dion Cassius par un certain Claude Deroziers (1542). Enfin une seconde édition de la traduction latine parue chez Guillaume Rouillé (1559). Il manque encore à cet ensemble l’édition d’Estienne de 1548.


L’Epitome de Xiphilin, R. Estienne 1551.

Caractères et Lettrines de Garamont


La version grecque de Xiphilin est sans doute la plus esthétique. C’est un exemplaire du premier tirage du dernier livre imprimé par Robert Estienne à Paris, avant son exil à Genève. Sur le second tirage, le nom d'Estienne disparaît du titre. L’imprimeur a utilisé les lettres grecques du Roy dessinées par Claude Garamont et de grandes lettrines à arabesques. Comme les chapitres sont courts, les grandes lettrines sont d’autant plus nombreuses.  

Les 25 livres conservés en entier de Dion Cassius avait été imprimés chez ce même éditeur en 1548, à partir d’un manuscrit rapporté par François 1er et conservé à la Bibliothèque Royale, constituant ainsi l’édition princeps de l’auteur grec, édition reprise avec quelques corrections en 1551, année où Robert Estienne met au jour l’édition princeps de l’Epitome de Xiphilin.

Son fils Henri Estienne publiera à nouveau les 25 livres à partir du même manuscrit, en 1592, mais enrichis de la traduction latine de Xylander.




Dion Cassius, Les Angelier 1542.

Revenons à cette première édition latine qui nous intéresse ici [2]. Elle a l’avantage de contenir à la fois les livres conservés de Dion Cassius et l’Epitome de Xiphilin. C’est un ouvrage savant composé de deux volumes in-folio à pagination continue. Après une longue préface du traducteur Guilielmus Xylander (9 ff.) adressée à Jean Henri Herwart, auguste patricien, nous trouvons les livres de Dion Cassius (pp. 1 à 420) puis la traduction de l’Epitome de Xiphilin par Guillaume Le Blanc d’Albi (pp. 421 à 620), puis des commentaires de Xylander sur sa propre traduction (621à 668) suivi d’un arbre généalogique des Cesars, puis d’un court commentaire de la traduction de l’Epitome de Guillaume Le Blanc (pp. 671- 676). Le tout se terminant par un copieux index de 27 ff.

Dans sa préface, Xylander regrette, comme Robert Estienne, les lacunes du texte, et l’absence d’information sur les circonstances de leur rédaction : 

Louis Socinus, Italien de naissance, homme d'une grande érudition et d'une grande honnêteté, m'avait conseillé avec franchise et bienveillance à ce sujet, mais je n'ai jamais pu avoir la moindre certitude sur l’étendue de leurs ouvrages respectifs (Dion et Xiphilin), ni quant à leur origine ou leur lieu de publication : alors que Merula attribuait à Xiphilin les livres de Nerva, Trajan, Hadrien et à Dion Cassius l'incendie du Vésuve ainsi que le récit de la vie de Titus, j’aurais bien souhaité en savoir plus sur les ouvrages de Dion Cassius que ce qu'il en dit et s'il en existe réellement beaucoup d'autres.

Et il s’excuse presque d’avoir donné une traduction qu’il juge parfois maladroite en raison des défauts de l’original.

J'ai pris soin, autant que faire se peut, de transcrire Dion Cassius en latin avec aisance, afin qu'il puisse exprimer ses pensées aussi clairement que possible (ce que Robert Estienne, l'imprimeur, a cherché à faire aussi). Malheureusement, le texte est déformé, mutilé à de multiples endroits, comme si j'avais été contraint. Car s'il m'était permis de faire autrement, je ne doute pas que, par endroits, je me serais tiré d'affaire plus aisément. Mais, il n'est pas de livre si mauvais qu'il ne puisse être utile. Nicolas Leonicenus avait publié depuis longtemps Dion en italien, et je l'ai également vu traduit en français, mais la fortune m'ayant privé de la connaissance de ces langues, je ne sais si j'aurais pu faire autrement, et assurément, je n'aurais pu être aidé d'aucune manière. J'ai toutefois fait de mon mieux, ayant tout achevé avec la plus grande diligence.

Guilielmus Xylander, de son nom de naissance Wilhelm Holtzman, (1532-1576) était un philologue allemand, né à Augsbourg, qui professa le grec à l'université d'Heidelberg, et fut secrétaire des assemblées convoquées par l'électeur palatin Frédéric III à l'abbaye de Maulbronn pour statuer sur des points controversés entre diverses doctrines protestantes. On a de lui des éditions d'Euripide, de Théocrite, d'Étienne de Byzance, des traductions latines de plusieurs auteurs grecs, dont Tryphiodore (Bâle, 1548), Dion Cassius (1558), Marc-Aurèle (1558), Plutarque (1561-1570), Strabon (1571), Diophante (1575).

Le second traducteur est Guillaume Le Blanc, né à Albi vers 1520 d'une famille d'origine italienne. Il devient le vicaire général du cardinal Georges d'Armagnac qu'il accompagne à Rome. C’est dans cette ville qu’il découvre un exemplaire de l'Histoire de Jean Xiphilin dont il fait la traduction latine.

L’ouvrage était à l’origine protégé par une reliure en veau ou en basane orné d’un médaillon doré au centre des plats ; un décor courant au XVIème siècle. Elle a été rhabillée d’une simple toile au XIXème siècle mais curieusement nous voyons encore les fantômes des médaillons sur les contreplats, et même sur le dernier feuillet blanc, signe sans doute que les cartons ont été conservés. 

Fantôme de médaillon

Filigrane du papier

Sur la page de titre de notre exemplaire figure une marque de possession qui a été effacée, ce qui est regrettable car les bibliophiles aiment généralement savoir par quelles mains sont passés les livres qui finissent – bien provisoirement – par transiter par leur bibliothèque.

Avec quelques efforts, nous devinons bibliotheca et augustina, rendant très probable une provenance monastique. Mais laquelle ? Fort heureusement les moines de cette abbaye avaient eu la bonne idée de cacher ce même ex-libris sur une page intérieure du livre, de manière aléatoire pour déjouer les voleurs, sans doute. Le stratagème a bien fonctionné car, si l’ex-libris de la page de titre a bien été effacé à l’aide d’une bande de papier, qui rend sa lecture quasi impossible, celui du milieu du livre est resté intact et d’une belle écriture très lisible. Il nous donne une indication précieuse sur l’emplacement de l’ouvrage sous l’ancien régime :  ex L(ib)ri(s) Bibliotheca pp. augustin(orum) conventus Barafluctuensis. De la Bibliothèque des Pères augustins de Barfleur.

 

Ex-libris des pères augustins.

Au moyen-âge, Barfleur était un port actif du Cotentin en lien avec l’Angleterre. Le couvent des pères augustins est attesté dès le XIVᵉ siècle. Il prit la suite d’une confrérie dédiée à saint Thomas Becket (évêque de Canterbury) qui était un ordre hospitalier et militaire dont le siège était à Westminster et la règle empruntée à l’ordre teutonique. Après le schisme qui divisa la maison de Londres et celle de Chypre, l’ordre adopta la règle de Saint Augustin. Il reste de cette origine lointaine un manuscrit médiéval qui a trait à la confrérie de Saint Thomas de Canterbury.[3]

Les pères augustins (ou Grands-Augustins jusqu’en 1766) forment un ordre mendiant de droit pontifical suivant la règle de saint Augustin, tourné vers l’enseignement et les missions apostoliques. A Barfleur, son séminaire et sa grande bibliothèque avait une bonne réputation. L’église et les bâtiments abbatiaux ont fait l’objet de différents remaniements au cours des siècles. Les bâtiments conventuels visibles aujourd’hui sont occupés par la mairie et datent en grande partie de 1739, dans un style classique typique du XVIIIᵉ siècle. Ils témoignent d’une période de prospérité et d’embellissement du couvent à la veille de la Révolution.

Batiments actuels transformés en mairie, vus du côté du jardin

Vestige d'un porche surmonté d'une niche.

A la veille de la Révolution, la bibliothèque était supervisée par le sous-prieur et bibliothécaire Grappe qui aide à la rédaction d'un catalogue des ouvrages présents sur place juste avant leur dispersion. Il porte le titre de Catalogus librorum bibliothecae RR. PP. Augustinianorum Barofluctuensium renovatus 1790 et il a été signé par le prieur Knoepffler, par le révérend Grappe ainsi que par le maire Queslin. Il s'agit d'une liste de titres très succincts, classés par taille (in-folio, in-quarto, in-octavo) et vaguement par thèmes (on trouve plusieurs livres d'histoire ancienne à la suite, une section sur les dictionnaires, une autre sur les sermonts des pères de l'église, etc.) mais sans indication sur l'année d'édition, le lieu d'impression ou l'aspect de la reliure. L'inventaire révolutionnaire dénombre 400 ouvrages, qualifiés de dépareillés (?), ce qui largement moins que la bibliothèque du Mont Saint-Michel figurant juste après (4819 entrées) ou celle de l'abbaye de Savigny (3420). Le catalogue ne permet pas davantage de repérer les manuscrits de cette bibliothèque, alors que nous savons qu’ils étaient présents car les auteurs ont certifié qu'ils sont les gardiens des effets, livres et manuscrits mentionnés par l'inventaire.

D'après Charles de Gerville [4], il existait avant la Révolution au couvent des Augustins un registre de la Confrérie de Saint-Thomas de Canterbury. Il identifie ce manuscrit, probablement médiéval, avec le livre décrit comme "La confrérie de S. Thomas, 1 vol. in folio" à la page 8 du catalogue. Curieux pour un ouvrage médiéval de posséder un titre en français et non pas en latin. 

Inventaires révolutionnaires (Arch. Nat.)

Catalogue de la Bibliothèque des Augustins de Barfleur (Arch. Nat.)

Mention du Dion Cassius

Signatures en dernière page du prieur, sous-prieur et maire, 
constitués gardiens des effets, livres et manuscrits.


Les confiscations de la période révolutionnaire vont avoir pour effet disperser les ouvrages de la bibliothèque des Pères Augustins. Certains livres sont passés en mains privées, sans doute vendus par les révolutionnaires, comme notre Don Cassius. Ainsi l’antique registre de la confrérie de saint Thomas fut récupéré par Jean Charles François Ermisse (1764 - 1816), maire de la ville en 1810-1813, mais sa localisation actuelle demeure inconnue.
  Les autres ouvrages ont rejoint la bibliothèque publique de Valognes qui avait été fondée en 1719 par Julien de Laillier par donation de 2000 livres complétée par les apports révolutionnaires des bibliothèques des couvents des Cordeliers et des Capucins de la ville, outre ceux des Augustins de Barfleur. Si bien qu’aujourd’hui, la médiathèque Julien de Laillier possède encore 220 manuscrits médiévaux et autant d’incunables.

Bonne journée,

Textor

Reliure de vélin au titre doré : Nicae Biblio. Regia.



[1] Avec un manque pour les livres 70 et 71. Voir La transmission humaniste de Dion Cassius par Marie-Laure Freyburger, Collection de l'Institut des Sciences et Techniques de l'Antiquité, Année 2017 n°1381 pp. 147-159.

[2] Il y avait eu auparavant quelques traductions latines très partielles de Dion Cassius : Giorgio Merula (1430-1494) avait traduit les règnes de Nerva, Trajan et Hadrien (1490), rééditée en 1519. Il y eut aussi la traduction partielle de Giovanni Aurispa (1376-1459), éditée seulement en 1510.

[3] La rue principale de la ville vers l’ancien couvent porte le nom de saint Thomas Becket.

[4] Charles de Gerville, Mémoires sur les anciens châteaux du département de la Manche in Mémoires de la Société des antiquaires de la Normandie, 1824 (1825), p. 177 - 367. (En ligne),

mardi 26 mai 2026

Robert Granjon, inventeur des caractères de civilité, publie Bérenger de la Tour d’Albenas (1558)

Robert Granjon nait à Paris aux alentours de 1513. Dès l’enfance il baigne dans le monde de l’édition car il est le fils du libraire parisien Jean Granjon dont il reprend au début de sa carrière, en 1545, l'adresse et l'enseigne. Ce qui l’intéresse surtout, c’est la création de poinçons typographiques, il créera plus de 70 polices différentes au cours de sa vie [1].

Page de titre de l’Amie Rustique (1558)
Table et Dédicace de L'Amie Rustique à N. Albert, seigneur de Saint Alban.

C’est aussi un grand voyageur :  Lyon, où il fait de fréquents séjours à partir de 1547, est un centre bouillonnant, carrefour international grâce à ses quatre foires annuelles. Plusieurs imprimeurs dont Jean I de Tournes lui achètent ses poinçons. Il finit par s’y fixer en 1556 (peut-être dès 1551) et il épouse Antoinette, la fille du peintre et graveur lyonnais Bernard Salomon. En 1562, il quitte Lyon pour s’installer à Anvers et travailler avec Christophe Plantin. Puis il revient à Paris en 1571-1574 en changeant plusieurs fois d’adresses : Au Mont Saint-Hilaire, à l'enseigne Sainte Catherine (1571-1572), Rue Saint-Jean-de-Latran, à l'Arbre sec (1573). Finalement il s'installe à Rome où il travaille à la fabrication de caractes orientaux pour les livres des missionnaires catholiques : des caractères arméniens (1579), syriaques et arabes (1580), cyrilliques (1582), en collaboration avec Giambattista Raimondi de l’imprimerie Médicéenne ou Domenico Basa des presses vaticanes, réalisant ainsi les toutes premières éditions imprimées dans certaines langues orientales.

Mais ce sont ses fontes de caractères français qui l’ont rendu célèbre.

Dans la dédicace qu’il adresse à Monseigneur d'Urfé, Baillif de forestz, dans le tout premier livre imprimé avec ses nouveaux caractères, il déclare qu’il est lui-même l’inventeur et le tailleur de la nouvelle lettre. Il avait déjà fondu des lettres italiennes, des lettres grecques, d’autres encore qui étaient toutes hautement appréciées partout, mais il se désolait qu’il n’y eût pas de lettres proprement françaises et il résolut d’en créer une : … En me proposant devant les yeux combien les Hébreux, les Grecs, les Latins, voyre plusieurs peuples barbares, ont esté curieux de leur propre langue, jusques à faire conscience, et tenir à honte de se servir des lettres par d’autres que par eux inventées. Je ne pouvais non rougir de la négligence de nos majeurs en cet endroit, qui ayans de quoy se passer de leurs voisins, ont mieux aymé estre leurs redevables, que de s’ayder du leur propre : chose d’autant plus à déplorer, que si l’on compare nos caractères francoys à ceux de toutes autres nations, on trouvera qu’ilz ne leur cèdent en rien.

Cette idée que la langue vernaculaire est aussi belle que la latine et qu’un caractère typographique propre doit l’illustrer vient d’Italie. Pietro Bembo, dès 1502, prend la défense de la langue vulgaire bien avant Joachim du Bellay, et bientôt, même en France, les imprimeurs utilisent le romain et l’italique gravé par Francesco Griffo.

Pietro Bembo, 
Prose nelle quali si ragiona della volgar lingua (3 ème édition 1549)

Pour donner un style à ces lettres qu’il voulait françaises, Granjon va rechercher des écrits calligraphiés dans la belle écriture de la Cour. On dit que l’écriture des secrétaires de la chancellerie l’inspira ; ils utilisaient un style proche de la bâtarde gothique, que Robert Granjon traduit en une lettre très fortement cursive, rapide et souple, avec de nombreuses ligatures et une assise droite sur la ligne contrairement aux cursives italiennes. Ces lettres d’art de la main, comme il les appelait, ne sont donc ni tout à fait une pure écriture manuscrite, ni un romain humaniste. [2]

Dans le Dialogue de la Vie et de la Mort de Ringhieri Innocentio, imprimé en 1557, Granjon annonce dans sa préface au chevalier d’Urfé que la nouvelle lettre française est prête et qu’il l’emploie pour la première fois. Il fait entrevoir en même temps qu’il taillera bientôt une autre lettre du même genre, mais de plus gros corps, beaucoup plus belle et qu’il demandera au roi un privilège pour protéger son invention.

Le succès est immédiat, cette lettre moderne qui flatte le patriotisme plait beaucoup aux imprimeurs lyonnais. Robert Constantin, fils d’Antoine Constantin, imprimeur et éditeur à Lyon, rédige dans le second ouvrage de Granjon imprimé avec les nouveaux caractères - un titre de Gautier de Châtillon intitulé Alexandreidos libri decem, nunc primum in Gallia gallicisque characteribus editi - une préface aux lecteurs où il fait un éloge enthousiaste de l’invention :

Si ces caractères étonnent le lecteur par leur aspect inaccoutumé, ils ne manqueront pas cependant, j’en suis certain, de le séduire par leur côté pratique et même par leur élégance. Robert Granjon en conçut le dessin ingénieux et, second Boutadès de Sicyone, père des typographes, en grava le relief. Leur lecture est aussi agréable que commode et leur forme est justifiée autant qu’une autre si elle ne l’est davantage car elle se rapproche d’aussi près qu’il est possible de l’écriture courante ; imitée avec une telle perfection qu’on peut hésiter si on lit un manuscrit ou des lettres d’imprimerie. Ils seront appréciés ici et partout pour peu que les maîtres d’école en recommandent l’usage : c’est affaire à eux. … Je n’en veux pour preuve que leur forme même universellement adoptée en Europe pour l’écriture à la main. A moins qu’on ne méprise sa propre éducation pour préférer des usages étrangers. Mais un tel homme mériterait comme autrefois chez les Romains, d’être accusé et puni du crime de barbarie et de se voir condamné comme le veut Ulpien, à l’exil, rejeté des siens, et contraint de vivre à l’étranger. Celui-là, en effet, est un mauvais citoyen qui préfère à celles de sa patrie les institutions des autres peuples et qui se plait dans un autre pays plus que dans le sien. [3]

Le privilège, d’une durée de 10 ans, est accordé par Jean Nicot le 26 décembre 1557 et il apparait en 1558 pour la première fois dans l’Alexandreidos. Paradoxalement, la lettre française est utilisée dans une œuvre en latin :  que nul autre (quel qu’il soit) en ce Royaume n’ayt à tailler poinssons, ni contrefaire ladite lettre francoyse d’art de main ni d’icelle vendre ni distribuer aucune impression : fors celle qui sera imprimée par ledit Granjon.

Page de titre, et table de l’Amie des Amies avec rappel du privilège.

C’est le premier privilège connu protégeant une fonte de caractères mais l’interdiction n’est pas respectée très longtemps, les imprimeurs parisiens, à commencer par Danfrye et Breton s’emparent de la lettre nouvelle pour en faire des imitations. De fait, le privilège est quelque peu contradictoire avec l’idée de Granjon de diffuser dans tout le royaume un style proprement français.

Dans la foulée, Robert Granjon imprime deux livres de poésies, en français cette fois-ci, que lui confie Berenger de la Tour d’Albenas en Vivarais : L’Amie des Amies [4] et son pendant l’Amie Rustique [5], dont la composition typographique impeccable illustre cet article.

Bérenger de La Tour, dont on ne sait que peu de choses, est probablement né vers 1529 à Aubenas, il décède 1559, l’année suivant la publication des deux ouvrages. Il semble qu’il ait étudié le droit à Toulouse, si l’on en juge par le nombre de notables de cette ville à qui il adresse des poèmes.[6]

Il s’installe ensuite à Lyon où il fait paraître chez J. de Tournes deux recueils de poésies, Le Siècle d’or et la Choréide, poème sur la danse, suivi de pièces aux accents épicuriens, qui annonce les Sonnets pour Hélène [7] (1578) dont le poétique A Mad. de Poet, sa Sœur d’Alliance :  Ce beau jardin où nous entrons, ma sœur, / Est plein de fleurs richement colorées, / Dont la pluspart sont blanches ou dorées, / Et le printemps en est le possesseur / Puis en hiver flétrissent, et suis seur / Qu'ainsi en prend à la jeunesse blonde ; / Car elle va, et s'enfuit comme l'onde : / Beauté s'efface et se perd d'heure en heure. / Or cueillez donc son fruit ; car en ce monde / Mort le pouvoir, le regret nous demeure.

Il s’adresse ensuite à Robert Granjon pour les deux recueils suivants, sans doute séduit par la nouveauté des caractères typographiques. Ces derniers ouvrages formant diptyque sont d’une composition hétéroclite qui mélange des poésies originales, dont certaines avaient déjà paru dans les recueils précédents, à des traductions de l'italien.

L’Amie Rustique se divise en quatre églogues. Le poème est suivi de Chansons, un Chant de vertu et fortune, des Chants funèbres, des Épitaphes, une Épître (en prose) à M. de Rochecolombe, et la Naséide.

L’Amie des Amies contient l’épisode d’Isabelle et de Zerbin, tiré du XXIVe chant du Roland furieux de l’Arioste, et mis en vers français de dix syllabes. Bérenger de La Tour y a joint diverses poésies, entre autres le premier livre de la Moschéide, ou le Combat des Mouches et des Fourmis, extrait de la Moschea, poème macaronique de Folengo.[8]

Chant de Vertu et Honneur, A Mons. F. de l'Estrange, évêque d'Allez.

Fragmens de Contre Amitié.

On y remarque également les Fragmens de contre amitié, un ensemble étonnant de vingt-deux poèmes adressés à l'auteur par ses amis. Ils sont signés par des poètes peu connus, comme ce C. de l’Estrange [9], abbé de La Celle, protonotaire du cardinal de Guise qui avait écrit des vers, aujourd’hui perdus, célébrant une dénommée Carité.

Dans cette longue liste d’amis, dont les pièces occupent 11 feuillets, figurent des intellectuels du Vivarais et du Dauphiné pour une bonne part, les autres venant du sud-ouest, Toulouse, Carcassonne ou Alès : F. Guesque d’Allez ; Guillaume de la Perrière, Toulousain  ; P. du Chier, gentilhomme ; Jean Brun, poète français originaire de Pradelles, dont on ne connaît que quelques rares poèmes [10] ; C. de Vesc, protonotaire du Teil, Prévost de Valence ; J. de Belerga, conseiller du Roy à Carcassonne ; Hector Pertius, docteur en médecine ; Louis de la Gravière, poète français ; Olivier de la Vernade, sieur de la Bastie, grand orateur et poète ; N. Privat, docteur en médecine ; Jean de Berlegat, Conseiller du Roi ; L. Joubert, médecin ; Antoine du Moulin, Masconnais ; La Couche, Dauphinois ; H. Fabre, médecin ; Pollardanus ; Jacques Isnard, d’Orange [11].

C’est une surprenante entreprise d'autopromotion qui laisse croire qu’il est déjà un auteur accompli, une figure poétique majeure du Vivarais, continuateur de Marot, encensé par tous ses contemporains, alors qu’il n’a que vingt-neuf ans. En réalité, tous ces poètes ne faisaient que répondre à des vers que Berenger de la Tour leur avait adressés dans Le Siècle d’Or de 1551. Du Moulin reste prudent dans sa critique du poète : Mais qui aurait l’audace de reprendre / (Frere et amy) voz tans doctes escrits ? / Mais qui voudrait, quelque chose entreprendre / Sur si hautz faicts scavantemens escrits ? Tandis que La Couche souhaite voir dessus son chef la verte couronne de Pindare, obligeant Bérenger à répondre avec une fausse modestie : Icy n’est pas Ronsard ou Pindare / L’escrit fameux, et moins la veine rare… / C’est cy sans plus quelque sonnet léger / Mal ébauché par le tien Berenger / Imitateur de tes celiques pas. Et de conclure par une devise De Labeur heur, Du travail sort le bonheur.

Pour corroborer cette illusion d’une notoriété établie, il prétend dans l’introduction de l’Amie Rustique que ces pièces sont des œuvres de jeunesse restée longtemps dans l’ombre et s’il se décide pourtant à les publier, ce n’est pas pour rechercher la gloire, mais comme une preuve d’amitié et d’affection envers son dédicataire et qu’elles annoncent des œuvres encore plus belles. Il évoque notamment des travaux de poésie, d’histoire et de prose inspirés de la Grèce antique, que certains désirent déjà connaître à travers quelques fragments aperçus, mais qu’il garde encore secrets jusqu’à trouver le temps de les montrer. Ces œuvres ne verront jamais le jour.

Ces jours Natalz, qu'on retire l'esprit d'entre l'enclume, et le marteau des negoces, vous envoye les restes de ma jeunesse comprinses en ce livre, qui ne tenant d'aloy pour souffrir les supplices de la publication, entre les flots des opinions vulgaires, se contrastans plus que la mer aux opposées bouches de Eole: ha dormy en tenebres, Jusques aujourd'huy que je l'ay mis en vie: non pour sa liberté publique, Mais comme ostage de mon affection envers vous ….

Naséide, restituée en son entier.

Dans cet ensemble disparate, une pièce a retenu notre attention, une curieuse tirade du nez dédiée à Rabelais sous le pseudonyme d’Alcofibras, indien, roy de Nasée [12] et intitulée Naséide qui n'aurait pas déplu à Cyrano de Bergerac. La pièce avait déjà paru en 1556 et fut rééditée sans doute à cause de son succès.

Pour vous louer si la plume je prens, / Roy des grands nez, Roy des nez les plus grands / De Naserie, à ce faire m'invite / Le vostre, auquel tout le peuple court viste / Pour l'admirer, comme rare spectacle, / Si qu'on le jug' estr' un Nasal miracle: / Tant il est grand, que des Archers le pire / Ne le pourroit faillir pour mal qu'il tire : / Et s'il trouvoit au monde son pareil / Croy qu'il feroit eclipser le Soleil.

Fin, Soupir d'Espoir.

L’œuvre poétique de Berenger de la Tour s’interrompt donc sur cette facétie tandis que l’invention de Robert Granjon continue à être diffusée, notamment à l’étranger. Christophe Plantin, toujours à la recherche des derniers perfectionnements de l’art typographique, se procure auprès de Granjon un jeu de caractère, quelques mois seulement après la publication du Dialogue de la Vie et de la Mort. Retenant la suggestion de Constantin, il compose ainsi dès 1558 huit pages de l'A. B. C. ou Instruction Chrestienne pour les petits enfans. L’usage des lettres françaises d’art de la main comme instrument pédagogique pour les maitres d’école connaitra un tel succès que le nom de caractères de civilité pour cette typographie finira par s’imposer à la suite d’une traduction d’Erasme par Jehan Louveau, la Civilité puérile distribuée par petitz chapitres et sommaires (à Anvers, chez Jehan Bellère, 1559).

En dehors de ce segment pédagogique, les caractères de civilité seront de moins en moins utilisés car la lecture n’en est pas toujours aisée quand les yeux se sont habitués aux lettres romaines. Nous les trouvons souvent cantonnés au XVIème siècle à la rédaction des pièces liminaires et des épitres dédicatoires car leur ressemblance avec l'écriture manuscrite donne l'impression que l'auteur écrit une lettre à son dédicataire. Pour les siècles suivants, de nombreuses polices de civilité seront créées pour les livres d’apprentissage de l’écriture destinés aux enfants, d’abord dans les écoles des Frères de la Doctrine Chrétienne sous l’impulsion de Jean-Baptiste de la Salle, puis de manière plus étendue pour les livres de lecture ou le manuel de bienséance.

Bonne Journée,

Textor  



[1] 30 italiques, 7 civilités, 9 grecques, 20 romains, 2 ou 3 caractères hébreux, des écritures orientales et des caractères musicaux seraient attribuables à Robert Granjon selon Hendrik D. L. Vervliet, French Renaissance Printing Types : A conspectus, Londres, The Bibliographical Society, 2010.

[2] Rémi Jimenes, Les Caractères de Civilité. Typographie et Calligraphie sous l’Ancien Régime, préface d’Hendrick Vervliet, Atelier Perrousseaux, éditeur, 2011.

[3] Traduction de Maurits Sabbe in Les caractères de civilité de Robert Granjon et les imprimeurs flamands Marius Audin 1921.

[4] L’Amie des amies, Imitation d’Arioste : divisée en quatre Livres. Par Berenger de la Tour d’Albenas en Vivarez. Lyon, Robert Granjon, 1558.

[5] L’Amie rustique, et autres vers divers, Par Berenger de la Tour d’Albenas en Vivarez. Lyon, Robert Grangeon, 1558.

[6] Sur la vie et l’œuvre de Bérenger de la Tour, voir Guillaume de Sauza : Bérenger de La Tour et son œuvre poétique : essai de mise au point. Réforme, Humanisme, Renaissance Année 2007 n°65 pp. 65-92.

[7] Pour autant, il semble que Berenger de la Tour se sentait plus proche de Marot que de Ronsard et il n’a pas rejoint pas la Pléiade.

[8] Ces deux ouvrages sont peu courants, présentés par Brunet comme étant les plus rares parmi ceux imprimés dans ces caractères de civilité. USTC localise 8 exemplaires institutionnels de l’Amie Rustique en France, et 6 dans le reste du monde dont 1 seul aux Etats-Unis (Allemagne : 1 ; Pays-Bas : 1 ; Royaume Uni : 3 ; Etats-Unis : Houghton : 1). De l’Amie des Amies USTC localise 8 exemplaires en France, et seulement 4 dans le reste du monde dont 1 seul aux ֤États-Unis (Londres : 3 ; Etats-Unis : Princeton : 1).

[9] Claire Sicard (17 mai 2020). Sur la piste de l’étrange monsieur de L’Estrange. Notules XVI. Consulté le 24 mai 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/sfov

[10] Claire Sicard et Pascal Joubaud , Jean Brun interpelle Mellin de Saint-Gelais dans son éloge de François Bérenger de La Tour d’Albenas (1558), Démêler Mellin de Saint-Gelais, Carnet de recherche Hypothèses, 25 août 2015 [En ligne] http://demelermellin.hypotheses.org/4050.

[11] Guillaume De Sauza, Bérenger de La Tour et son œuvre poétique : essai de mise au point, R.H.R. n° 65, 2007, p. 65-92.

[12] Le choix du dédicataire vient probablement du fait que Rabelais avait utilisé l’anagramme d’Alcofribras Nazier dans ses premiers livres. Berenger de la Tour le transforme en Alcofibras, en éludant une lettre r.

Reliure de Bernasconi