samedi 19 septembre 2020

Jean II de Tournes, imprimeur et plagiaire. (1602)

 En digne descendant de savoyards qui ont bien du participer ou subir les guerres incessantes que se livraient les rois de France et les ducs de Savoie entre les forts de Barraux et de Montmélian, je me devais de réunir les Chroniques de Savoye rédigées au XVIème siècle par Guillaume Paradin (1510-1590). Il en existe 3 éditions successives.

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Le titre de l'édition de 1552


La première, qui est aussi la plus difficile à trouver en bonne condition, a été publiée à Lyon en 1552 par Jean de Tournes et Guillaume Gazeau. C’est un in-quarto qui a pour titre : "Cronique de Savoye par Maistre Guillaume Paradin chanoyne de Beaujeu". Le privilège du Roy a été accordé pour six ans et l’ouvrage est dédié à "Messire Jaque d’Albon, maréchal de France et gouverneur du Lyonnais". On y trouve tous les faits marquants du duché de Savoie depuis l’époque du légendaire Béralde jusqu’à l’année 1544 mais aussi l’une des premières descriptions des Alpes et de ses "Glaces prodigieuses".[1]

Jean de Tournes fut, semble-t-il, d’abord correcteur chez Sébastien Gryphe en même temps qu’Étienne Dolet avant de devenir lui-même imprimeur et libraire. Belle ascension sociale pour cet artisan talentueux que les biographes ont rapidement qualifié d’humaniste [2]. L’année précédente, en 1551, Jean de Tournes avait quitté la maison qui venait de sa belle-famille, les Gryphe, pour une plus riche demeure "à quatre arcz de bouticque", celle de la rue Raisin (à l’emplacement de l’actuelle rue Jean-de-Tournes), maison à l’enseigne des Deux Vipères. C’est alors apparemment son gendre et associé Guillaume Gazeau qui continua d’habiter dans la première maison.

 

Le privilège et la dédicace de l’édition de 1552

Le colophon à l'adresse de la rue Raizin

Cet ouvrage fut un gros succès de librairie et une seconde édition fut mise sous presse à Lyon dès 1561 par Jean de Tournes avec l’aide probable de son fils Jean, deuxième du nom. Cette édition, qui passa au format in-folio, est la plus belle des trois par la qualité du papier, l’encadrement gravé au titre (dit du cadre au Midas) et les nombreux tableaux généalogiques de la Maison de Savoie qui ne figuraient pas dans la première édition. Cartier nous dit que "le choix et l'emploi intelligent des fleurons et lettres ornées du meilleur temps de Jean de Tournes font de cet ouvrage une de ses plus belles productions" [3].

Elle est "reveuë et nouvellement augmentée par M. Guillaume Paradin, chanoine de Beaujeu, avec les figures de toutes les alliances des mariages qui se sont faicts en la maison de Savoye, depuis le commencement jusqu’à l’heure présente". Le travail de révision est considérable puisque le livre passe de 394 pages in quarto à 535 pages in-folio. On y trouve des descriptions beaucoup plus détaillées des batailles et des réceptions des princes de Savoie, des digressions sur différents sujets comme celui de savoir qui a rapporté la vérole du Nouveau Monde et des développements sur le "commencemens des émotions et troubles de la religion", le tout jusqu’à l’avènement d’Emmanuel-Philibert en 1554.



Trois pages de blasons de la seconde édition de 1561

Là encore le succès fut au rendez-vous et il est probable que dès la fin du privilège obtenu pour 3 ans, Jean II de Tournes imagina d’en éditer une nouvelle version. C’est lui-même qui nous le dit dans la préface de la 3ème édition, publiée seulement en 1602, soit 30 ans après la seconde : "Ceste seconde édition … ayant été encore mieux reçeuë que la première, et ne s’en trouvant plus, j’ay esté sollicité de plusieurs endroits de la remettre sur la presse. Mais la mort de messieurs les Paradins et les troubles de la France continuans  et se recevans l’un l’autre comme l’onde fait l’onde, m’ont osté jusques icy le moyen et le loisir d’y pouvoir entendre".

De fait, ce sont davantage les guerres de religions qui ont retardé Jean de Tournes plutôt que la mort de Guillaume Paradin qui n’est survenue qu’en 1590. L’imprimeur fait même une demande de privilège et l’obtient le 21 janvier 1574, ce qui prouve qu’il avait l’intention de sortir sa réédition à cette date. Il conservera ce privilège pour la 3ème édition qui lui donnait droit pour 10 ans de faire imprimer une Chronique de Savoye "continuée jusqu’en l’an 1601". Il est évident que le privilège donné 28 ans plus tôt par Charles IX n’est plus valable mais Jean de Tournes s’en moque bien puisqu’entre temps, il s’est réfugié à Genève pour échapper aux persécutions dirigées contre les partisans de la Réforme [4]. Bien qu'il soit désormais citoyen de cette ville, il continue d'arborer fièrement le titre d'imprimeur du Roi et ce privilège périmé de 1574 apparait sur différents ouvrages comme les Alliances Généalogiques des Princes de Gaule de Claude Paradin, frère de Guillaume, rééditées par Jean de Tournes en 1606.

Le privilège de l’édition de 1602 datée du 21 janvier 1574, rédigé en caractères de civilité

La troisième édition ressemble à la seconde avec le même encadrement de titre, à la gravure un peu usée, [5] et les illustrations de blasons devenus pour certaines anachroniques, puisque dans l’écusson de Savoie figurent encore les quartiers de Bresse, du Bugey, de Vaud, de Valroney et de Gex, tous perdus par le duché depuis 1601. [6] En revanche, le papier, dont je ne sais pas s’il provient de Genève ou d’ailleurs, est de très mauvaise qualité. Une vraie feuille de papier cigarette, jaunie par le temps, et dont tous les libraires devant présenter cet ouvrage se plaignent en remarquant que ce défaut est commun à beaucoup d’exemplaires.

Pages comparées du titre de la Chronique, éditions de 1561 et 1602.

Pages comparées du premier chapitre de la Chronique, éditions de 1561 et 1602.

Il existe une autre différence par rapport à la seconde édition : c’est un espace blanc laissé volontairement entre la marque à la vipère et le nom de l’imprimeur. Cet espace est destiné à recevoir un lieu d’édition. Mais le lieu n’a pas été imprimé. Il est soit resté en blanc, comme dans mon exemplaire, soit il a été complété par un tampon à l’adresse de Lyon, de Genève ou bien encore, sur certains exemplaires, de Cologny.

 Edition de la Chronique de 1602 à l’adresse de Cologny (Bibliothèque de Genève)

Où ce livre a-t-il été réellement imprimé ? Jean de Tournes avait-il une presse à Cologny qui n’était alors qu’une petite bourgade des environs de Genève ?

S’il avait imprimé depuis ce lieu, nous devrions trouver cette adresse sur d’autres livres sortis de ses presses. Or ce n’est pas le cas bien qu’on imprime beaucoup à Cologny entre les années 1602 et 1628. J’ai recensé pas moins d’une douzaine d’imprimeurs affichant ce lieu d’édition sur une trentaine d’ouvrages différents. Outre Jean de Tournes qui semble être le premier à avoir eu cette idée, on trouve Alexandre Pernet, Estienne Gamonet, François Le Fèvre, Isaac Demonthouz, Jacob Stoer, Matthieu Berjon, Philippe Albert, Pierre & Jaques Chouet, Pierre Aubert, Samuel Crespin, etc.

Le bruit des presses, les arrivées de ballots de papier et les envois de livres devaient certainement troubler la tranquillité des Colognotes…. si jamais il y eut un jour une imprimerie à Cologny. En réalité, il ne s’agit que d’un artifice humoristique pour déjouer la censure catholique, comme le sera plus tard la fausse adresse de Pierre Marteau. Le choix de cette place inconnue vient sans doute de son homonymie avec la ville de Cologne (Les deux villes se traduisent par colonia en latin [7]), bonne ville catholique celle-là qui ne risquait pas d’attirer les soupçons des autorités françaises ou savoyarde.  Jean II de Tournes avait sophistiqué le système en utilisant un timbre encreur et en changeant l’adresse selon la destination de son livre. Je prends les paris que l’adresse de Cologny était réservée aux exemplaires partant pour la Savoie. 

Un détail de la page de titre (1602)

Tableau généalogique de l’édition de 1602

Une lettrine gravée de la page de titre (1602)

La dernière chose qui frappe quand on lit attentivement cette Chronique de Savoye de 1602, c’est qu’une très grande partie des compléments de Jean II de Tournes ne sont qu’une reprise mot à mot d’un ouvrage publié l’année précédente par Lancelot Voisin, seigneur de La Popelinière, intitulé "Histoire de la conquête de païs de Bresse et de Savoye par le Roy Très-Chrestien Hanri IV". Il ne s’agit pas simplement de quelques coupés-collés, comme nous en faisons tous, mais de tous les développements sur la guerre qu’Henry IV livra à Charles-Emmanuel de Savoie, soit les feuillets 19 v° à 67 et dernier de l’œuvre du Sieur de la Popellinière, ce qui donnera 18 pages dans l’in-folio de Jean de Tournes ! [8]

Cet emprunt aurait pu donner lieu à querelle entre les deux auteurs mais il se trouve que le sieur de la Popellinière mourut assez vite après la publication de son ouvrage "d'une maladie assez ordinaire aux hommes de lettres et vertueux comme il estoit, à sçavoir de misère et de nécessité" [9]

Evidemment le plagiat ne passa pas inaperçu à l’époque et Jean II de Tournes dut s’en expliquer. Il aurait été élégant qu’il en fasse état dans la longue préface qu’il consacra à la 3ème édition de son livre mais il fallut attendre 4 ans après sa parution pour qu’il avoue à demi-mot ce pillage peu scrupuleux, et encore, ce fut dans l’ouvrage d’un autre auteur, en réponse à Marc-Antoine de Buttet qui avait éventé l’affaire dans le Cavalier de Savoye ou response au soldat françois.

Extrait du Cavalier de Savoye, Chambéry, Dufour, 1605


Jean de Tournes écrit dans
le citadin de Geneve ou Response au Cavalier de Savoye :

"Je suis attaqué par ce Cavalier à cause de la Chronique de Savoye, laquelle j'ay r’imprimée l'an 1602 et où il dit que j'ay destourné le sens de l'histoire, brouillé et confondu icelle annale. C'est une chose inouïe jusques icy, comme elle est aussi hors de toute raison, que l'on s'attaque aux Imprimeurs des livres au lieu de s'en prendre aux autheurs.  L'histoire que Monsieur Paradin a composée finit à la page 423 de ma dernière impression. Pour continuer ceste histoire jusques aux temps que la dernière édition en a esté faicte, j’ay recueilli de divers auteurs ce que j'y ai adjousté….  En ce qui concerne les guerres de France contre Savoye depuis l'an 1589, tant ès environs de Geneve qu'ailleurs, je l'ai pris entièrement de deux discours imprimez, l'un l'an1593, sans nom de l'auteur, l’autre l'an 1601 par le Seigneur de la Popeliniere. J'ai tous les deux en main pour en faire foy, si besoin."

Il se glorifie d’être un auteur dans la préface de la Chronique de Savoye mais redevient vite simple imprimeur lorsqu’il sent passer le vent du boulet. Jean de Tournes ne sort pas grandi de cette affaire puisqu’on en parle encore 420 ans après. D’ailleurs, Samuel Guichenon, historiographe de Savoie, après avoir loué les deux premières éditions de la Chronique, juge sévèrement la troisième en notant : "A cette chronique, Jean de Tournes ajouta un supplément …. Où il s’est montré peu étendu dans l’histoire. Aussi n’était-ce pas sa profession".

L’affaire est entendue !

Bonne journée

Textor



[1] Une réédition textuelle de cette première émission a été faite par les soins de Gustave Révilliod et Edouard Fick. Genève, Jules-guillaume Fick imprimeur, 1874.

[2] Voir Michel Jourde, Comment Jean de Tournes (n’)est (pas) devenu un imprimeur humaniste in Passeurs de Textes, Christine Bénévent,  Anne Charon,  Isabelle Diu,  et al. pp. 117-131.

[3] Voir A. Cartier, Bibliographie des éditions des de Tournes imprimeurs lyonnais, 2 t., Paris, 1937..., p. 141-142.

[4] Jean de Tournes quitte Lyon en 1585 après avoir vendu son matériel à Antoine Gryphe.

[5] Jean de Tournes apporta à Genève les planches gravées sur bois de ses éditions lyonnaises et il continua de les employer. (Gaullieur, Etudes sur la Typographie Genevoise 1855 p.212)

[6] Traité de Lyon signé entre Henri IV et Charles-Emmanuel le 17 janvier 1601

[7] Colonia Allobrogum pouvait être confondu avec Colonia Agrippina. Voir Gaullieur, Etude sur la typographie genevoise, Genève 1855.

[8] L’emprunt couvre les pages 451 à 468. Il est signalé par M. d'Arcollières dans sa notice Jean II de Tournes et le sieur de la Popellinière, Chambéry, Imprimerie Savoisienne, 1888.

[9] P. de l'Estoile, cité par M. Yardeni, La conception de l'histoire dans l'œuvre de La Popellinière, p. 111.

 

jeudi 10 septembre 2020

Mariangelo Accursio, le passeur de textes. (1533)

J’imagine, certains jours, que ma bibliothèque est un labyrinthe. Elle n’est pourtant pas composée d’un nombre infini de galeries hexagonales mais il y a "des lettres sur le dos de chaque livre ; ces lettres n’indiquent ni ne préfigurent ce que diront les pages : incohérence qui, je le sais, a parfois paru mystérieuse." (Borgès)

Les titres du dos.

Les plats des deux in-folio

Toujours est-il que je viens seulement hier de faire le lien entre deux livres situés sur deux étagères différentes que je n’avais jamais pensé rapprocher. Pourtant, ils avaient de nombreux points communs : Tous deux de format in-folio, tous deux imprimés à Augsbourg en 1533, agrémentés chacun d’initiales historiées et tous deux contenant le témoignage de leur premier possesseur.  C’est d’ailleurs cette appartenance qui avait surtout attiré mon attention alors que ces ouvrages avaient un dernier point commun : ils étaient l’œuvre d’un seul éditeur technique : Mariangelo Accursio, célèbre épigraphiste italien.

Le premier livre est l’édition princeps des annales d’Ammien Marcellin. Il porte au titre : "Rerum gestarum. A. Mariangelo Accursio mendis quinque millibus purgatus, & Libris quinque auctus ultimis, nunc primum abeodem inventis".[1]

Le second livre est l’édition princeps de Lettres de Cassiodore intitulé : "Magni Aureli Cassodiori Variarum libri XII, item de anima liber unus, recens inventi, & in lucem dati a Mariangelo Accursio" [2]

 

les titres des ouvrages

Ammien Marcellin (Antioche 330 - Rome 395) est l'un des derniers historiens de l'Antiquité romaine tardive avec Procope de Césarée. Il servit dans l’armée comme officier sous Julien en Gaule contre les Alamans, et ensuite contre les Perses. II se fixa à Rome vers 376 et y composa son grand ouvrage dont le titre signifie "Les choses accomplies" (Titre qui n'est pas authentique, il a été appliqué par Priscien de Césarée). Nous ne possédons que les dix-huit derniers livres, où sont racontés les événements de 352 à 378. Continuant Tacite, il avait commencé son histoire au principat de Nerva, et il est dommage que les treize premiers livres ait été perdus, néanmoins la valeur des livres conservés est inestimable, elle renferme le récit fidèle des événements auxquels l'auteur a assisté, des descriptions intéressantes concernant la géographie et les mœurs de différents pays, particulièrement de la Gaule et de la Germanie.



Quelques pages de l'Ammien Marcellin.


Parler d’édition princeps pour l’édition d’Accursio, comme le font la plupart des biographes, est un peu exagéré car l’Ammien a été imprimé pour la première fois à Rome en 1474 par les presses de Georgius Sachsel et Bartholomaeus Golsch, sous la direction éditoriale d’Angélus Sabinus avec une dédicace à l'humaniste Niccolò Perotti. Mais l'édition était incomplète car elle ne contenait que les livres 13 à 18. Tout ce qui a pu être retrouvé ensuite, donc les 12 livres restants, a bien été publié en 1533, en deux éditions distinctes, l'une à Augsbourg, celle éditée par Mariangelus Accursius et imprimé par Silvain Otmar, l'autre à Bâle éditée par Sigismond Gelenius et imprimée par Hieronymus Froben. Celle d’Augsbourg, du mois de Mai, semble donc être légèrement antérieure.

Ammien, livre 29.


Quant au Cassiodore, il s’agit d’un recueil de 468 lettres et formules officielles (Variae), en douze livres, rédigées par cet écrivain chrétien du 6ème siècle, à l’occasion de ses différentes fonctions de questeur et de préfet, auxquelles sont joint le Liber de anima, traité de dévotion sur l'âme et ses vertus, réflexion anthropologique, psychologique et morale, qui s'appuie sur des écrits philosophiques, notamment l'œuvre de saint Augustin. Ce livre a été publié avec les Variæ, il en constitue le treizième livre. Là encore, quelques extraits avaient paru précédemment, en 1529, sous la presse de Joannes Cochlaeus.


Quelques pages des Variae de Cassodiore

Cassiodore, livre 13 : le traité de l'Ame (De Anima)


Une des belles initiales historiées du Cassiodore

Mariangelo Accursio (ou Marie-Ange Accurse 1489-1546) s’employa donc à donner de ces textes importants de bonnes éditions expurgées des multiples fautes contenues dans les manuscrits antérieurs. Il s’en vante d’ailleurs dans le titre de l’Ammien et prétend avoir corrigé cinq mille erreurs. (mendis quinque millibus purgatus).

On sait peu de choses sur la jeunesse et les premières études de Mariangelo Accursio. Son père, Giovan Francesco Accursio, probablement originaire de Norcia, était chancelier de la municipalité de L'Aquila. Mariangelo rejoint Rome en 1513 et se consacre aux études philologiques et aux recherches épigraphiques. Il fait probablement partie de l’équipe de savants qui ont révisé en 1524 les Epigrammata antiquae Urbis publiées en 1521 par Jacopo Mazzocchi, la plus remarquable collection d'inscriptions romaines antiques compilée jusqu'alors.

Lorsque les jeunes princes Gumpert et Johann Albrecht von Brandenburg de la maison des Hohenzollern viennent à Rome vers 1520 pour parfaire leur éducation, Accursio entre à leur service et obtient le titre de majordomus.  Ceux-ci faisant partie de la suite de Charles Quint, il les suit à travers l’Europe et leur dédie son œuvre philologique la plus importante, les Diatribae, consistant en de nombreuses "castigationes" (c'est-à-dire des corrections raisonnées dans des passages corrompus) de textes classiques grecs et latins. En 1533, il passe au service du riche banquier et mécène Anton Fugger à Augsbourg, frère du Marcus Fugger bien connu des bibliophiles ; Et c’est pourquoi c’est dans cette ville que sont publiés en 1533, les deux éditions des histoires d'Ammien Marcellin, dédiées à Fugger, et les Variae de Cassiodore, dédiées au cardinal Alberto di Hohenzollern.

 Ammien, la dédicace à Anton Fugger.

Nous aimerions bien savoir pour quelle raison Mariangelo Accursio s’adressa, la même année, à deux imprimeurs différents pour éditer ses textes. La typographie comme la mise en page et l’usage de belles initiales historiées présente des similitudes, qui laisse penser qu’Accursio a eu son mot à dire dans les choix éditoriaux mais toutefois nous n’avons pas pu retrouver de liens de collaboration entre Heinrich Steiner (ou Henrici Silicei en latin) imprimeur renommé et prolixe d’Augsburg et le discret Sylvan Otmar (ou Sylvanus Ottmar), fils et successeur du proto-imprimeur Johann Otmar.

Si Otman n’a laissé qu’un sobre colophon, Steiner avait apposé sa marque représentant une allégorie de la Fortune, montée sur une outre stylisée en dauphin, et qui va ou le vent la pousse.

Il y aurait encore de travail de recherche à faire à propos de cette marque, qui apparaît pour la première fois en 1531, si nous considérons que le graveur du colophon est "le maître H.S à la croix". Il pourrait s'agir de Heinrich Steiner lui-même car il avait été graveur avant de créer son imprimerie en 1522 et serait donc le maître HS à la croix.  Cependant Frank Müller[3] lance un débat sur Steiner sous le titre « le problème du monogrammiste H.S à la croix ». Il explique que la marque de Steiner a sans doute été dessinée par Heinrich Vogtherr. Il faut savoir que la latinisation du nom Heinrich de Vogtherr est Heinricus Satrapitanus (H.S). Il s’appuie en cela sur les travaux de l’historien d’art allemand Max Geisberg. Peu convaincu, Geisberg demanda alors comment il était possible que d’autres gravures au monogramme HS, s'il s’agissait de Steiner, soient publiées par d'autres officines après 1523 et comment il se faisait que cette production si abondante se tarisse presqu'entièrement dès 1525 - 1526. Il lui paraissait peu vraisemblable que le patron d’un atelier aussi important que celui de Steiner ait encore trouvé le temps de produire autant de gravures. Si cela avait été le cas, il aurait sans doute signé au moins une fois de son nom complet. Remarquons en passant qu'aucune source ne nous indique que Steiner ait jamais été dessinateur. Bref, ce n'est pas encore réglé !

 

La belle marque de Steiner qui pourrait faire penser à un artiste de l’entourage de A. Dürer.


Le colophon de Sylvan Otmar

Ces deux livres présentent une autre particularité, ils ont tous les deux appartenu à des possesseurs célèbres qui ont choisi de laisser dans l’ouvrage une trace de leur passage. Pour l’Histoire d’Ammien, c’est Jean Boyer, un passionné de livres qui lisait un pinceau à la main. Quant au Cassiodore, c’est Philippe Despond, célèbre prêtre parisien.

Jean Boyer (Johanni Boerii) était archidacre de Conques et il aimait les livres. Il savait qu’avec son Ammien Marcellin il détenait une précieuse édition princeps et il y apporta une attention particulière en coloriant d’un beau jaune d’or chaque majuscule, parfois en doublant la lettre d’un trait de couleur rouge comme le faisait les rubricateurs, cent ou deux cents ans plus tôt. Pour les titres des chapitres, il utilisa de l’encre rouge, verte et jaune, pour chaque lettre, alternativement. 


L'ex-libris de Jean Boyer

 Au départ c’est le conservateur de la bibliothèque de Rodez[4], M. Desachy qui remarqua dans les réserves de sa bibliothèque un ex-libris sobre d’un personnage totalement anonyme sur une quarantaine de livres qui avaient tous la particularité d’être abondamment coloriés : Boerii, archidyaconus Conchensis. Sans cette trace écrite, l’homme serait tombé dans l’oubli.

Notre archidiacre avait le gout moderne d’un humaniste de son époque. Sa bibliothèque était constituée d’ouvrages d’Erasme, de Willibald Pirckheimer, de Lefèvre d’Etaples, Marsile Ficin, Thomas More, Conrad Gessner, etc. En majorité, des commentateurs de textes patristiques ou philosophiques. Particulièrement imprégné de culture biblique comme le révèlent ses nombreuses annotations, Jean Boyer est aussi très bien informé de la production éditoriale de son temps. Il possédait la célèbre Bibliotheca universalis de Conrad Gessner, dont il se servait comme d’un catalogue qu’il mettait lui-même constamment à jour. En face du titre : « Abbas uspergensis volumen chronicorum, Augustae Vindelicorum, 1515 », il note qu’une nouvelle édition, datée de 1537, existe à Strasbourg : « Nunc Argentorati, 1537 » (fol. 1). En regard du titre d’un livre de Burchard de Worms, il précise le lieu d’édition et le nom de l’imprimeur dans la marge : « Opus impresse Coloniae ex officina Melchiori Novellane, 1545 » (fol. 150)[5]. Il est possible que Jean Boyer ait été le bibliothécaire du cardinal Georges d’Armagnac. En effet, l'érudit Nicolas-Claude Fabri de Peiresc rapporte que les livres liturgiques du défunt cardinal auraient été recueillis par un certain Jean, archidiacre de Conques et aumônier de Georges d'Armagnac de son vivant. Ce qui expliquerait son attachement pour les livres.

Le père Despond laissa dans le Cassiodore des annotations plus discrètes que celles de Jean Boyer. En revanche son ex-libris (ou plus exactement son ex-legato) était bien visible puisqu’il couvre les deux tiers du contre plat de l’in-folio.

On peut y lire, au-dessous de son portrait, entouré par des figures d'une religieuse et d'une mère avec des enfants, le texte suivant : "Ex libris quos testamento suo largitus est huic domui M. Philippus Despont presbyter Parisiensis et doctor theologus. Orate pro eo. Et discite in terris quorum Scientia vobis perseueret in coelis. Hieronimus Epist. 103".

 

L’ex-dono du Père Despond.


Un commentaire du Père Despond.

 

Philippe Despond était en effet le chapelain et bienfaiteur de l'hospice des Incurables à Paris. Il légua à cette institution l’intégralité de sa bibliothèque[6].  Docteur de la Sorbonne, il dirigea la collection intitulée "Maxima bibliotheca veterum patrum", une somme de 27 volumes publiée en 1677.

Lui aussi, plume à la main, il nota dans son livre les réflexions qui lui venaient et notamment les recherches complémentaires qu’il avait faites. Ainsi on peut lire sur une garde : « Scavoir si Cassodiore a esté bénédictin. Voyez la cronique de S. Benoît to 1 p 338.". Effectivement la question faisait débat à l’époque dans la mesure où Cassiodore, né la même année que saint Benoit, avait fondé un monastère dont les moines suivaient une règle proche de celle de saint Benoit.

 

Un des filigranes du papier du Cassodiore qui indique, selon Briquet (n°4248) une provenance de Sion ou de Genève. 

Je remercie tous les jours le soin avec lequel ces deux amoureux des livres ont permis de préserver leurs précieux ouvrages pour qu’ils aient pu arriver presqu’intacts jusqu’à nous.

 Bonne Journée

Textor



[1] In-folio de [4]-306 [2] pp. Impression de Sylvan Otmar, Augbourg, 1533. Reliure en vélin rigide du XVIème siècle.

[2] In-folio de [2] , 327 , [6] , [4] pp. Impression de Heinrich Steiner, Augustae Vindelicorum (Augsburg) 1533 – Reliure de daim, tranches rouges (Reliure du XVIIe siècle) ou bien Pleine peau de truie retournée du XVIème  

[3] Frank Müller in "Heinrich Vogtherr l'ancien, Un artiste entre Renaissance et Réforme ", Wiesbaden, Harrassowitz Verlag, 1997.

[4] Matthieu Desachy, « Je scrivoys si durement que fasoys les muches rire…. Portrait de lecteurs : étude des exemplaires annotés de J. Boyer et J. Vedel », in Bulletin du bibliophile, 2001-2, p. 270-314 ». in Bulletin du bibliophile, fasc. 2, Paris, 2001, p. 270-314.

[5] Matthieu Desachy « L’entourage de l’évêque de Rodez François d’Estaing (1504-1529) » in La cour d’honneur de l’humanisme toulousain. Colloque international de Toulouse, Mai 2004, Toulouse. pp.123-143. ffhal-00845923f.

[6] Source BNF.

mardi 1 septembre 2020

Un genre éditorial à part entière : le livre de classe de la Renaissance. (1507).

Aujourd’hui est le jour de la rentrée, alors parlons des fournitures scolaires… au 16ème siècle !

Imaginez-vous rue du Fouarre, à Paris. C’est dans cette rue étroite que les maitres de l’université dispensaient leurs cours, directement dans la rue, parait-il, aux étudiants qui les écoutaient religieusement, assis sur des bottes de paille. Le mot fouarre venant de « feurre » qui a donné le mot « fourrage » fait référence à la paille sur laquelle étaient assis les écoliers pour suivre les cours.

Ce n’est peut-être qu’une légende car les rues du quartier latin étaient remplies de collèges qui étaient censés servir non seulement de dortoirs pour les élèves mais aussi de salles d’études. Par ailleurs, il parait peu pratique de prendre des notes assis sur une botte de paille, avec le vent qui éparpille les feuilles de cours et l’encrier qu’il faut bien poser quelque part, mais bref, c’est comme cela qu’il faut imaginer la prise de notes. Dans de telle circonstances, le plus simple est d’écrire directement dans le livre que le maitre commente et c’est pour cette raison que bon nombre d’ouvrages anciens des 15ème et 16ème siècle sont couverts de notes marginales, prises sous la dictée de l’enseignant.



Les Satyres de Juvénal imprimées par Jacob Thanner en 1507 pour les étudiants.

A l’origine, avant la naissance de l’imprimerie, le maitre dictait d’abord le texte qu’il souhaitait faire étudier puis le commentait dans un second temps. Cet exercice s’appelait la prélection, la lecture critique d’un auteur classique à l’issue de laquelle les élèves rédigeaient des gloses dans les marges du livre étudié, marges prévues à cet effet. C’est à partir du texte lu puis commenté que s’élabore la leçon d’humanité, de grammaire, de rhétorique. 

Cette pratique habituelle d’enseignement a fini par donner naissance à un genre éditorial particulier : les supports de cours annotés[1].

Un bon exemple de livre de classe est donné par ces Satyres de Juvenal, imprimé en 1507 par Jacob Thanner, à Leipzig[2]. Ce support de cours est constitué, pour la partie imprimée, par le texte des satyres, disposé sur la page avec un large interligne et de grandes marges destinés à recevoir les notes du cours, et, pour la partie manuscrite, par une introduction ou une sorte de résumé (appelé proemium ou summa), des notes interlinéaires, des annotations marginales, et dans certains cas, mais pas ici, un cahier annexe. Le caractère suivi et organisé des notes, leur nombre aussi, indiquent que l’on a affaire à un cours. Par ailleurs, l’imprimeur Jacob Thanner a introduit son texte par une adresse à la jeunesse directement sur la page de titre (Ad Juventutem).

Une typographie aérée permettant la prise de notes.




Les annotations de l'élève couvrent les 6 premières satyres.

C’est ce type de livre que Marie-Madeleine Compère[3] a désigné par le nom de « feuilles classiques », dans la mesure où elle travaillait sur l’édition scolaire des textes classiques, latins et grecs. Cependant, les éditions destinées aux écoliers ne se limitaient pas aux auteurs antiques. On trouve des exemples de livres des latins Cicéron, Virgile ou Horace et des grecs Xénophon, Thucydide, Galien ou Lucien mais aussi des contemporains, en fait tout ce qui composait les différentes disciplines du cursus de la faculté des arts.

Le principe du support de cours semble avoir été une pratique encore plus courante en Allemagne qu’en France, comme l’ont établi les travaux de Jürgen Leonhardt[4], qui avait identifié la présence de plusieurs centaines de copies conservées dans les bibliothèques publiques allemandes sur une période limitée aux années 1500 à 1520.  Les universités de Lepzig, Cologne, Erfurt, Cracovie, Vienne et Strasbourg s’en étaient fait une spécialité, et à Leipzig c’est Jacob Thanner qui en était le promoteur. Cet imprimeur venu de Wurtzburg, fait citoyen de la ville de Leipzig en 1502, a eu une période d’activité fort longue de 1498 jusqu’à 1538. Il a publié pour l’université jusqu’à 1520 environ ces livres de classe à la typographie soignées et aérée.

Parfois, la prise de note manuscrite de l’élève est presque similaire d’une copie imprimée à l’autre, preuve que le cours a été suivi la même année. On a conservé 11 copies de ce Juvenal de 1507 et il faudrait pouvoir comparer les annotations pour retrouver peut-être le nom du professeur qui en avait commandé la production.

En effet, il arrive que les élèves ajoutent des petits commentaires de leur cru, le nom du professeur ou la date à laquelle la leçon a commencé. Ce fut le cas en 1548 pour un autre ouvrage, les commentaires de Dun Scott sur les 3ème Sentences de Pierre Lombard imprimées en 1519 par Josse Bade.

Cet ouvrage n’était pas spécialement prévu pour être annoté, ce qui n’a pas empêché plusieurs élèves successivement de le couvrir de notes de cours. L’un d’eux a même voulu laisser un témoignage de ses années studieuses et il a marqué son nom et la date à chaque début de cours : « Notre maitre commence l’interprétation de cette 15ème section en ce 14 Juillet 1548 à laquelle j’assiste, moi, frère François Mangon, son élève ».[5]  Il devait s’ennuyer sec pendant ces cours car il a griffonné les lettrines, l’une d’elle est même peinte à l’encre rouge avec, une nouvelle fois, le nom de l’élève.

Un exemplaire du Dun Scott utilisé par plusieurs générations d'étudiants.

 

Les annotations datées de François Mangon


Même l'espace libre à l'intérieur de la lettrine servait à la prise de notes !


Les travaux sur le livre ancien, comme ceux de Marie-Madeleine Compère, ont procuré des appréciations quantitatives sur les tirages, les prix, la répartition des auteurs édités dans cette catégorie des livres de classe.

Les statuts des collèges de Jésuites mentionnent qu’avant la rentrée, le préfet s'accordait avec le recteur pour faire établir la liste des livres qui seraient au programme dans les classes cette année-là, et il devait faire en sorte de traiter à temps avec les libraires de la ville pour que les élèves ne manquent pas de livres pour la rentrée. L’histoire ne dit pas si le professeur touchait une rétro-commission sur les ventes de l’ouvrage. 

Le tirage était souvent assez important (1000 à 3000 exemplaires), le format habituel était le in-4 et le nombre de pages limitées à quelques cahiers, soit 24 à 48 pages. L’édition était très bon marché, quelques sous, soit 5 à 10 fois moins qu’un livre classique, et cela se voyait au nombre de fautes dans l’impression et à la qualité très médiocre du papier. Compte tenu de cette mauvaise qualité et de l’usage intensif qui en était fait, peu d’exemplaires ont subsisté de chaque édition.

 

Le colophon de Jacob Thanner sur fond noir, composé de ses initiales entourant l’orbe impériale.


Les éditions scolaires de ce type qui ont été retrouvées ne concernent que le XVIe et les premières décennies du XVIIe siècle, il semble donc que le principe de leur utilisation en classe ait exclusivement correspondu à cette période et qu’elles aient disparu ensuite. La forme « feuilles classiques » dans l’édition scolaire correspondrait donc à une époque assez bien délimitée. Avec la seconde moitié du XVIIe siècle, de nouvelles formes d’éditions scolaires apparaissent dont la collection la plus connue est celle ad usum Delphini, outre les recueils d’extraits de textes, dont les Selectae d’Heuzet représentent l’exemple le plus répandu et le plus durable.

On assiste simultanément à l’autonomie de l’édition scolaire : la production et la diffusion de ces ouvrages sont de plus en plus concentrées entre les mains de libraires qui se spécialisent. Le professeur ne fait plus lui-même une commande spécifique telle ou telle année, pour telle ou telle classe, mais choisit dans le stock disponible. La méthode d’enseignement aussi se transforme avec la généralisation des notes dans l’édition même.

Plus l'édition du texte offre celui-ci brut d'annotation, plus le professeur a besoin d'avoir par devers lui les instruments nécessaires à sa prélection. Avec les éditions annotées, le travail proprement d'érudition du professeur est de moins en moins original. L’explication du maître évolue alors, il développe davantage les aspects proprement littéraires, esthétiques, du texte au détriment de la technique rhétorique.

Bonne Rentrée !

Textor



[1] Anthony Grafton, « Text and Pupil in the Renaissance Class Room. A Case-Study from a Parisian College », History of Universities, I, 1981, p. 37-70 ; Ann M. Blair, « Lectures on Ovid’s Metamorphoses. The Class Notes of a 16 th Century Paris Schoolboy », Princeton University Library Chronicle, 1989, 50/2, p. 117-144.

[2] In-folio de 80 ff non paginés, sign. A–H6 I4 K–M6 N4 O6;. (O6 blanc).

[3] Marie-Madeleine Compère, Marie-Dominique Couzinet et Olivier Pédeflous in « Éléments pour l’histoire d’un genre éditorial, La feuille classique en France aux XVIe et XVIIe siècles » in Histoire de l’éducation n° 124, oct.-déc. 2009, pp 27-49.

[4] Jürgen Leonhardt, « Classics as Textbooks. A Study of the Humanist Lectures on Cicero at the

University of Leipzig, ca. 1515 » , in Emidio Campi et al. (dir.), Scholary Knowledge. Textbooks in

Early Modern Europe, p. 89-112.

[5] « Hanc distinctionem quindecimam incipit interpretari magistri nostri millesimum 1548 mensis julii quarta decima me fratre Franscisco Mangonis discipulo audiente »