mardi 26 mai 2026

Robert Granjon, inventeur des caractères de civilité, publie Bérenger de la Tour d’Albenas (1558)

Robert Granjon nait à Paris aux alentours de 1513. Dès l’enfance il baigne dans le monde de l’édition car il est le fils du libraire parisien Jean Granjon dont il reprend au début de sa carrière, en 1545, l'adresse et l'enseigne. Ce qui l’intéresse surtout, c’est la création de poinçons typographiques, il créera plus de 70 polices différentes au cours de sa vie [1].

Page de titre de l’Amie Rustique (1558)
Table et Dédicace de L'Amie Rustique à N. Albert, seigneur de Saint Alban.

C’est aussi un grand voyageur :  Lyon, où il fait de fréquents séjours à partir de 1547, est un centre bouillonnant, carrefour international grâce à ses quatre foires annuelles. Plusieurs imprimeurs dont Jean I de Tournes lui achètent ses poinçons. Il finit par s’y fixer en 1556 (peut-être dès 1551) et il épouse Antoinette, la fille du peintre et graveur lyonnais Bernard Salomon. En 1562, il quitte Lyon pour s’installer à Anvers et travailler avec Christophe Plantin. Puis il revient à Paris en 1571-1574 en changeant plusieurs fois d’adresses : Au Mont Saint-Hilaire, à l'enseigne Sainte Catherine (1571-1572), Rue Saint-Jean-de-Latran, à l'Arbre sec (1573). Finalement il s'installe à Rome où il travaille à la fabrication de caractes orientaux pour les livres des missionnaires catholiques : des caractères arméniens (1579), syriaques et arabes (1580), cyrilliques (1582), en collaboration avec Giambattista Raimondi de l’imprimerie Médicéenne ou Domenico Basa des presses vaticanes, réalisant ainsi les toutes premières éditions imprimées dans certaines langues orientales.

Mais ce sont ses fontes de caractères français qui l’ont rendu célèbre.

Dans la dédicace qu’il adresse à Monseigneur d'Urfé, Baillif de forestz, dans le tout premier livre imprimé avec ses nouveaux caractères, il déclare qu’il est lui-même l’inventeur et le tailleur de la nouvelle lettre. Il avait déjà fondu des lettres italiennes, des lettres grecques, d’autres encore qui étaient toutes hautement appréciées partout, mais il se désolait qu’il n’y eût pas de lettres proprement françaises et il résolut d’en créer une : … En me proposant devant les yeux combien les Hébreux, les Grecs, les Latins, voyre plusieurs peuples barbares, ont esté curieux de leur propre langue, jusques à faire conscience, et tenir à honte de se servir des lettres par d’autres que par eux inventées. Je ne pouvais non rougir de la négligence de nos majeurs en cet endroit, qui ayans de quoy se passer de leurs voisins, ont mieux aymé estre leurs redevables, que de s’ayder du leur propre : chose d’autant plus à déplorer, que si l’on compare nos caractères francoys à ceux de toutes autres nations, on trouvera qu’ilz ne leur cèdent en rien.

Cette idée que la langue vernaculaire est aussi belle que la latine et qu’un caractère typographique propre doit l’illustrer vient d’Italie. Pietro Bembo, dès 1502, prend la défense de la langue vulgaire bien avant Joachim du Bellay, et bientôt, même en France, les imprimeurs utilisent le romain et l’italique gravé par Francesco Griffo.

Pietro Bembo, 
Prose nelle quali si ragiona della volgar lingua (3 ème édition 1549)

Pour donner un style à ces lettres qu’il voulait françaises, Granjon va rechercher des écrits calligraphiés dans la belle écriture de la Cour. On dit que l’écriture des secrétaires de la chancellerie l’inspira ; ils utilisaient un style proche de la bâtarde gothique, que Robert Granjon traduit en une lettre très fortement cursive, rapide et souple, avec de nombreuses ligatures et une assise droite sur la ligne contrairement aux cursives italiennes. Ces lettres d’art de la main, comme il les appelait, ne sont donc ni tout à fait une pure écriture manuscrite, ni un romain humaniste. [2]

Dans le Dialogue de la Vie et de la Mort de Ringhieri Innocentio, imprimé en 1557, Granjon annonce dans sa préface au chevalier d’Urfé que la nouvelle lettre française est prête et qu’il l’emploie pour la première fois. Il fait entrevoir en même temps qu’il taillera bientôt une autre lettre du même genre, mais de plus gros corps, beaucoup plus belle et qu’il demandera au roi un privilège pour protéger son invention.

Le succès est immédiat, cette lettre moderne qui flatte le patriotisme plait beaucoup aux imprimeurs lyonnais. Robert Constantin, fils d’Antoine Constantin, imprimeur et éditeur à Lyon, rédige dans le second ouvrage de Granjon imprimé avec les nouveaux caractères - un titre de Gautier de Châtillon intitulé Alexandreidos libri decem, nunc primum in Gallia gallicisque characteribus editi - une préface aux lecteurs où il fait un éloge enthousiaste de l’invention :

Si ces caractères étonnent le lecteur par leur aspect inaccoutumé, ils ne manqueront pas cependant, j’en suis certain, de le séduire par leur côté pratique et même par leur élégance. Robert Granjon en conçut le dessin ingénieux et, second Boutadès de Sicyone, père des typographes, en grava le relief. Leur lecture est aussi agréable que commode et leur forme est justifiée autant qu’une autre si elle ne l’est davantage car elle se rapproche d’aussi près qu’il est possible de l’écriture courante ; imitée avec une telle perfection qu’on peut hésiter si on lit un manuscrit ou des lettres d’imprimerie. Ils seront appréciés ici et partout pour peu que les maîtres d’école en recommandent l’usage : c’est affaire à eux. … Je n’en veux pour preuve que leur forme même universellement adoptée en Europe pour l’écriture à la main. A moins qu’on ne méprise sa propre éducation pour préférer des usages étrangers. Mais un tel homme mériterait comme autrefois chez les Romains, d’être accusé et puni du crime de barbarie et de se voir condamné comme le veut Ulpien, à l’exil, rejeté des siens, et contraint de vivre à l’étranger. Celui-là, en effet, est un mauvais citoyen qui préfère à celles de sa patrie les institutions des autres peuples et qui se plait dans un autre pays plus que dans le sien. [3]

Le privilège, d’une durée de 10 ans, est accordé par Jean Nicot le 26 décembre 1557 et il apparait en 1558 pour la première fois dans l’Alexandreidos. Paradoxalement, la lettre française est utilisée dans une œuvre en latin :  que nul autre (quel qu’il soit) en ce Royaume n’ayt à tailler poinssons, ni contrefaire ladite lettre francoyse d’art de main ni d’icelle vendre ni distribuer aucune impression : fors celle qui sera imprimée par ledit Granjon.

Page de titre, et table de l’Amie des Amies avec rappel du privilège.

C’est le premier privilège connu protégeant une fonte de caractères mais l’interdiction n’est pas respectée très longtemps, les imprimeurs parisiens, à commencer par Danfrye et Breton s’emparent de la lettre nouvelle pour en faire des imitations. De fait, le privilège est quelque peu contradictoire avec l’idée de Granjon de diffuser dans tout le royaume un style proprement français.

Dans la foulée, Robert Granjon imprime deux livres de poésies, en français cette fois-ci, que lui confie Berenger de la Tour d’Albenas en Vivarais : L’Amie des Amies [4] et son pendant l’Amie Rustique [5], dont la composition typographique impeccable illustre cet article.

Bérenger de La Tour, dont on ne sait que peu de choses, est probablement né vers 1529 à Aubenas, il décède 1559, l’année suivant la publication des deux ouvrages. Il semble qu’il ait étudié le droit à Toulouse, si l’on en juge par le nombre de notables de cette ville à qui il adresse des poèmes.[6]

Il s’installe ensuite à Lyon où il fait paraître chez J. de Tournes deux recueils de poésies, Le Siècle d’or et la Choréide, poème sur la danse, suivi de pièces aux accents épicuriens, qui annonce les Sonnets pour Hélène [7] (1578) dont le poétique A Mad. de Poet, sa Sœur d’Alliance :  Ce beau jardin où nous entrons, ma sœur, / Est plein de fleurs richement colorées, / Dont la pluspart sont blanches ou dorées, / Et le printemps en est le possesseur / Puis en hiver flétrissent, et suis seur / Qu'ainsi en prend à la jeunesse blonde ; / Car elle va, et s'enfuit comme l'onde : / Beauté s'efface et se perd d'heure en heure. / Or cueillez donc son fruit ; car en ce monde / Mort le pouvoir, le regret nous demeure.

Il s’adresse ensuite à Robert Granjon pour les deux recueils suivants, sans doute séduit par la nouveauté des caractères typographiques. Ces derniers ouvrages formant diptyque sont d’une composition hétéroclite qui mélange des poésies originales, dont certaines avaient déjà paru dans les recueils précédents, à des traductions de l'italien.

L’Amie Rustique se divise en quatre églogues. Le poème est suivi de Chansons, un Chant de vertu et fortune, des Chants funèbres, des Épitaphes, une Épître (en prose) à M. de Rochecolombe, et la Naséide.

L’Amie des Amies contient l’épisode d’Isabelle et de Zerbin, tiré du XXIVe chant du Roland furieux de l’Arioste, et mis en vers français de dix syllabes. Bérenger de La Tour y a joint diverses poésies, entre autres le premier livre de la Moschéide, ou le Combat des Mouches et des Fourmis, extrait de la Moschea, poème macaronique de Folengo.[8]

Chant de Vertu et Honneur, A Mons. F. de l'Estrange, évêque d'Allez.

Fragmens de Contre Amitié.

On y remarque également les Fragmens de contre amitié, un ensemble étonnant de vingt-deux poèmes adressés à l'auteur par ses amis. Ils sont signés par des poètes peu connus, comme ce C. de l’Estrange [9], abbé de La Celle, protonotaire du cardinal de Guise qui avait écrit des vers, aujourd’hui perdus, célébrant une dénommée Carité.

Dans cette longue liste d’amis, dont les pièces occupent 11 feuillets, figurent des intellectuels du Vivarais et du Dauphiné pour une bonne part, les autres venant du sud-ouest, Toulouse, Carcassonne ou Alès : F. Guesque d’Allez ; Guillaume de la Perrière, Toulousain  ; P. du Chier, gentilhomme ; Jean Brun, poète français originaire de Pradelles, dont on ne connaît que quelques rares poèmes [10] ; C. de Vesc, protonotaire du Teil, Prévost de Valence ; J. de Belerga, conseiller du Roy à Carcassonne ; Hector Pertius, docteur en médecine ; Louis de la Gravière, poète français ; Olivier de la Vernade, sieur de la Bastie, grand orateur et poète ; N. Privat, docteur en médecine ; Jean de Berlegat, Conseiller du Roi ; L. Joubert, médecin ; Antoine du Moulin, Masconnais ; La Couche, Dauphinois ; H. Fabre, médecin ; Pollardanus ; Jacques Isnard, d’Orange [11].

C’est une surprenante entreprise d'autopromotion qui laisse croire qu’il est déjà un auteur accompli, une figure poétique majeure du Vivarais, continuateur de Marot, encensé par tous ses contemporains, alors qu’il n’a que vingt-neuf ans. En réalité, tous ces poètes ne faisaient que répondre à des vers que Berenger de la Tour leur avait adressés dans Le Siècle d’Or de 1551. Du Moulin reste prudent dans sa critique du poète : Mais qui aurait l’audace de reprendre / (Frere et amy) voz tans doctes escrits ? / Mais qui voudrait, quelque chose entreprendre / Sur si hautz faicts scavantemens escrits ? Tandis que La Couche souhaite voir dessus son chef la verte couronne de Pindare, obligeant Bérenger à répondre avec une fausse modestie : Icy n’est pas Ronsard ou Pindare / L’escrit fameux, et moins la veine rare… / C’est cy sans plus quelque sonnet léger / Mal ébauché par le tien Berenger / Imitateur de tes celiques pas. Et de conclure par une devise De Labeur heur, Du travail sort le bonheur.

Pour corroborer cette illusion d’une notoriété établie, il prétend dans l’introduction de l’Amie Rustique que ces pièces sont des œuvres de jeunesse restée longtemps dans l’ombre et s’il se décide pourtant à les publier, ce n’est pas pour rechercher la gloire, mais comme une preuve d’amitié et d’affection envers son dédicataire et qu’elles annoncent des œuvres encore plus belles. Il évoque notamment des travaux de poésie, d’histoire et de prose inspirés de la Grèce antique, que certains désirent déjà connaître à travers quelques fragments aperçus, mais qu’il garde encore secrets jusqu’à trouver le temps de les montrer. Ces œuvres ne verront jamais le jour.

Ces jours Natalz, qu'on retire l'esprit d'entre l'enclume, et le marteau des negoces, vous envoye les restes de ma jeunesse comprinses en ce livre, qui ne tenant d'aloy pour souffrir les supplices de la publication, entre les flots des opinions vulgaires, se contrastans plus que la mer aux opposées bouches de Eole: ha dormy en tenebres, Jusques aujourd'huy que je l'ay mis en vie: non pour sa liberté publique, Mais comme ostage de mon affection envers vous ….

Naséide, restituée en son entier.

Dans cet ensemble disparate, une pièce a retenu notre attention, une curieuse tirade du nez dédiée à Rabelais sous le pseudonyme d’Alcofibras, indien, roy de Nasée [12] et intitulée Naséide qui n'aurait pas déplu à Cyrano de Bergerac. La pièce avait déjà paru en 1556 et fut rééditée sans doute à cause de son succès.

Pour vous louer si la plume je prens, / Roy des grands nez, Roy des nez les plus grands / De Naserie, à ce faire m'invite / Le vostre, auquel tout le peuple court viste / Pour l'admirer, comme rare spectacle, / Si qu'on le jug' estr' un Nasal miracle: / Tant il est grand, que des Archers le pire / Ne le pourroit faillir pour mal qu'il tire : / Et s'il trouvoit au monde son pareil / Croy qu'il feroit eclipser le Soleil.

Fin, Soupir d'Espoir.

L’œuvre poétique de Berenger de la Tour s’interrompt donc sur cette facétie tandis que l’invention de Robert Granjon continue à être diffusée, notamment à l’étranger. Christophe Plantin, toujours à la recherche des derniers perfectionnements de l’art typographique, se procure auprès de Granjon un jeu de caractère, quelques mois seulement après la publication du Dialogue de la Vie et de la Mort. Retenant la suggestion de Constantin, il compose ainsi dès 1558 huit pages de l'A. B. C. ou Instruction Chrestienne pour les petits enfans. L’usage des lettres françaises d’art de la main comme instrument pédagogique pour les maitres d’école connaitra un tel succès que le nom de caractères de civilité pour cette typographie finira par s’imposer à la suite d’une traduction d’Erasme par Jehan Louveau, la Civilité puérile distribuée par petitz chapitres et sommaires (à Anvers, chez Jehan Bellère, 1559).

En dehors de ce segment pédagogique, les caractères de civilité seront de moins en moins utilisés car la lecture n’en est pas toujours aisée quand les yeux se sont habitués aux lettres romaines. Nous les trouvons souvent cantonnés au XVIème siècle à la rédaction des pièces liminaires et des épitres dédicatoires car leur ressemblance avec l'écriture manuscrite donne l'impression que l'auteur écrit une lettre à son dédicataire. Pour les siècles suivants, de nombreuses polices de civilité seront créées pour les livres d’apprentissage de l’écriture destinés aux enfants, d’abord dans les écoles des Frères de la Doctrine Chrétienne sous l’impulsion de Jean-Baptiste de la Salle, puis de manière plus étendue pour les livres de lecture ou le manuel de bienséance.

Bonne Journée,

Textor  



[1] 30 italiques, 7 civilités, 9 grecques, 20 romains, 2 ou 3 caractères hébreux, des écritures orientales et des caractères musicaux seraient attribuables à Robert Granjon selon Hendrik D. L. Vervliet, French Renaissance Printing Types : A conspectus, Londres, The Bibliographical Society, 2010.

[2] Rémi Jimenes, Les Caractères de Civilité. Typographie et Calligraphie sous l’Ancien Régime, préface d’Hendrick Vervliet, Atelier Perrousseaux, éditeur, 2011.

[3] Traduction de Maurits Sabbe in Les caractères de civilité de Robert Granjon et les imprimeurs flamands Marius Audin 1921.

[4] L’Amie des amies, Imitation d’Arioste : divisée en quatre Livres. Par Berenger de la Tour d’Albenas en Vivarez. Lyon, Robert Granjon, 1558.

[5] L’Amie rustique, et autres vers divers, Par Berenger de la Tour d’Albenas en Vivarez. Lyon, Robert Grangeon, 1558.

[6] Sur la vie et l’œuvre de Bérenger de la Tour, voir Guillaume de Sauza : Bérenger de La Tour et son œuvre poétique : essai de mise au point. Réforme, Humanisme, Renaissance Année 2007 n°65 pp. 65-92.

[7] Pour autant, il semble que Berenger de la Tour se sentait plus proche de Marot que de Ronsard et il n’a pas rejoint pas la Pléiade.

[8] Ces deux ouvrages sont peu courants, présentés par Brunet comme étant les plus rares parmi ceux imprimés dans ces caractères de civilité. USTC localise 8 exemplaires institutionnels de l’Amie Rustique en France, et 6 dans le reste du monde dont 1 seul aux Etats-Unis (Allemagne : 1 ; Pays-Bas : 1 ; Royaume Uni : 3 ; Etats-Unis : Houghton : 1). De l’Amie des Amies USTC localise 8 exemplaires en France, et seulement 4 dans le reste du monde dont 1 seul aux ֤États-Unis (Londres : 3 ; Etats-Unis : Princeton : 1).

[9] Claire Sicard (17 mai 2020). Sur la piste de l’étrange monsieur de L’Estrange. Notules XVI. Consulté le 24 mai 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/sfov

[10] Claire Sicard et Pascal Joubaud , Jean Brun interpelle Mellin de Saint-Gelais dans son éloge de François Bérenger de La Tour d’Albenas (1558), Démêler Mellin de Saint-Gelais, Carnet de recherche Hypothèses, 25 août 2015 [En ligne] http://demelermellin.hypotheses.org/4050.

[11] Guillaume De Sauza, Bérenger de La Tour et son œuvre poétique : essai de mise au point, R.H.R. n° 65, 2007, p. 65-92.

[12] Le choix du dédicataire vient probablement du fait que Rabelais avait utilisé l’anagramme d’Alcofribras Nazier dans ses premiers livres. Berenger de la Tour le transforme en Alcofibras, en éludant une lettre r.

Reliure de Bernasconi

lundi 27 avril 2026

Un pamphlet contre Ronsard de la bibliothèque de Jean de Piochet, savoisien. (1563)

Au XVIème siècle, les guerres de religion n’ont pas été seulement militaires ou politiques mais aussi littéraires. Pierre de Ronsard a pris sa part dans la défense du parti catholique contre la religion réformée. Il avait troqué son rôle de chef de file d’un mouvement poétique en celui de pamphlétaire au service du roi. Il déclencha une polémique connue aujourd’hui sous le nom de Querelle des Discours après la publication en 1562 du Discours des misères de ce temps suivi par la Continuation du discours des misères de ce temps.

Dans ces textes, Ronsard attaqua violemment les protestants, qu’il rendait responsables des troubles du royaume qui suivent les massacres de Vassy. Il y adoptait un ton polémique voire injurieux, inhabituel sous sa plume, accusant les réformés de semer le chaos politique et de détruire l’unité religieuse du pays.

La réaction de l’autre bord ne se fit pas attendre. Plusieurs auteurs protestants prendront part à la polémique en publiant pamphlets et réponses poétiques parodiques. Ils dénonçaient l’hypocrisie du poète qui après avoir chanté l’Amour, les femmes et les plaisirs épicuriens cherchait désormais à briguer un emploi ecclésiastique.

Parmi eux, Antoine de la Roche-Chandieu, tout en gardant une certaine admiration pour le Prince des Poètes, reprochait à Ronsard de mettre son talent au service d’une cause religieuse qu’il jugeait inique et oppressive. Il utilisa une technique satyrique consistant à détourner les vers de Ronsard pour louer le protestantisme [1]. Chez d’autres certains auteurs, la satire se double d’une critique littéraire sur le style de Ronsard qu’ils ridiculisent, lui reprochant un langage trop érudit, artificiel et éloigné du peuple. Ronsard se voit contraint de répliquer ce qui ne fait qu’envenimer le débat.

Replique sur la response faite par Messire Pierre Ronsard, 
jadis poëte et maintenant Prestre

Reliure aux armes de Prosper Blanchemain

La plupart de ces violents pamphlets restent anonymes et rechercher leur auteur est un exercice auquel se sont livrés les universitaires depuis François Charbonnier [2]. Si l’auteur du Temple de Ronsard, attribué à Florent Chrétien par Jacques Pineaux, est contesté par d’autres érudits qui voient la plume de Jacques Grévin [3], les attributions aux poètes qui ont signé d’un pseudonyme est plus facile à établir : Antoine de la Roche-Chandieu signe Zamariel (qui signifie chant de Dieu en hébreu), Bernard de Montméja se cache derrière B. de Montdieu, Florent Chrétien sous F. de la Baronie, etc.

L’ouvrage présenté ici s’inscrit dans cette veine de la Querelle des Discours. C’est un pamphlet en vers intitulé Replique sur la response faite par Messire Pierre Ronsard, jadis poëte et maintenant Prestre [4], à ce qui luy avoit esté respondu sur les calomnies de ses Discours, touchant les Misères de ce temps. Par D. M. Lescaldin. Il est daté de 1563, publié peu de temps après la Response de Ronsard du printemps 1563. C’est une des pièces les plus brillante de la série, aux vers non dénués de lyrisme, dans laquelle le texte de Ronsard est cité en marge comme preuve de la réplique.[5] Une réponse argumentée en vers point par point.

Les références marginales au texte de Ronsard sont corrigées par Jean de Piochet 

Ronsard est comparé au serpent qui jette son venin

Brunet dans son Manuel du Libraire l’avait attribué à Louis des Masures, sans plus de précision, ce qui parait vraisemblable puisque le titre révèle les initiales D.M. pour Des Masures et que celui-ci était originaire de Tournai en Belgique, ville arrosée par l’Escaut (Scaldis en latin).

Il y eu néanmoins longtemps débat autour du nom de l’auteur, certains proposant Montéja ou même un collectif d’auteurs. Comble de malchance, l’exemplaire de la Réplique appartenant à la bibliothèque de l’Arsenal, sur lequel figurait une attribution manuscrite qui aurait permis de clore les débats, avait été grattée !

Jean Paul Babier-Mueller a tranché définitivement la question en découvrant dans le fonds d’œuvres de Ronsard qu’il venait de racheter à la succession de Prosper Blanchemain un exemplaire du pamphlet ayant appartenu au savoyard Jean de Piochet (1532-1624), lequel a révélé le nom de l’auteur sur la page de titre avec un commentaire de son cru.  

Jean de Piochet, seigneur de Mérande, de Sallin (près de Cognin) et de Monterminod est un juriste de formation devenu capitaine du château de Chambéry. Il avait un goût pour la poésie et fréquentait le cercle de Tresserve, un groupe de lettrés animé par son cousin Marc Claude de Buttet. Il possédait une bibliothèque bien tenue et notait soigneusement dans ses livres de raison les listes d’ouvrages issus de ses acquisitions, avec leur titre, lieu d’édition et nom de l’éditeur.  Parmi ses idoles figurait Ronsard ; les œuvres du Prince des Poètes se trouvaient en bonne place dans sa bibliothèque et Jean de Piochet les annotait copieusement, allant jusqu’à signaler les variantes, les ajouts et les retraits des éditions successives. Un vrai bibliophile, en somme.

Ces notes, fort précieuses, ont permis non seulement d'en apprendre plus sur les circonstances d'écriture de certaines pièces ronsardiennes, mais aussi de retrouver des poèmes demeurés inédits [6] car du fond de sa Savoie Jean de Piochet truffait ses livres de vers inédits de Ronsard.  

Jean de Piochet n’a rien publié de ses propres textes mais quelques-unes de ses poésies se retrouvent dans les recueils de ses amis, notamment dans la seconde édition de l’Amalthée de Marc Claude de Buttet (1575) où figure le poème Loir, Loire, Lesse… dans lequel Jean de Piochet n’oublie pas de chanter Ronsard. A ces quelques pièces, il faut peut-être ajouter celles de Louis de Richevaux si on admet l’hypothèse de Sarah Alyn Stacey selon laquelle Louis de Richevaux et Jean de Piochet serait une seule et même personne [7]. 

Tant que Loir, Loire, Lesse auront voie / Enflant leur cours à jamais tari, / Au Vendomois, en Anjou, en Savoie, / Vivra Vendôme, Angers et Chambéri.

Par son Ronsard le grand Loir est chéri, / Par son Bellay Loire fière se dresse, / Par son Buttet Lesse [8] est faite déesse.

 Jean de Piochet est méticuleux et ses commentaires marginaux peuvent être considérés comme fiables. Il écrit sur la page de titre de la Réplique : Louis des Masures Tornésien a la requeste de ceux de la nouvelle religion a composé par trop ingratement ceste response contre P. de Ronsard auqel il estoy tenu et obligé pour avoyr en plusieurs lieux de ses escris fait plus honorable mention de luy quil ne le meritoit.

Puis, avec une plume différente et sans doute à une autre époque, il a ajouté : Mais pour estre huguenot juré il s’est rendu advocat d’une méchante cause. Voluit sic Zoilus olim Carpere Apolinea carmina digna lira [9].

Détail du commentaire de Jean de Piochet

Jean de Piochet juge donc sévèrement ce brulot protestant, surtout venant d’un Louis des Masures que Ronsard avait honoré de plusieurs dédicaces, dont le sonnet Masures tu m’as veu… du Second Livre de Meslanges (1559) et d’une élégie dans les Oeuvres de 1560, précédée de diverses pièces du Tournaisien. Parmi ces pièces, un Discours où Louis des Masures se souvient avec nostalgie de l’ancien temps où il fréquentait la Cour de France et les poètes de la Pléiade avant qu’Henri II ne le renvoie dans sa province.

Le Seigneur de Sallin a lu tout Ronsard, il va jusqu’à corriger dans son exemplaire de la Réplique les références aux vers de Ronsard qui ne portent visiblement pas la même numérotation que ceux mentionnés par Des Masures. Il connait les liens d’amitié passés entre les deux poètes, il est d’autant plus révolté par tant d’ingratitude.

L’autre apport de Jean de Piochet à l’histoire de cette édition est plus controversé. Il mentionne au-dessus de la date imprimée : A Lion / Par Ian de Tornes.

Jacques Pineaux, dans l’article qu’il a consacré à l’exemplaire Barbier-Mueller, juge que l'attribution de la Réplique aux presses de Jean de Tournes n'a rien d'invraisemblable [10], l'éditeur lyonnais passé à la Réforme avait imprimé la quasi intégralité des œuvres de Des Masures. Cependant, ni Cartier dans sa bibliographie tournésienne, ni Jean Paul Barbier-Mueller dans son catalogue ne souscrivent à cette hypothèse. Ils y voient plutôt le fruit de l'officine d'Éloi Gibier, imprimeur d'Orléans qui était l’éditeur attitré du clan réformé.

Jacques Pineaux ne conclue pas ; Jean de Tournes ayant cherché à rendre l’édition la plus anonyme possible, elle ne comporte ni marque d’imprimeur ni bandeaux ni fleurons caractéristiques, la seule lettrine de départ filigranée sur fond blanc n’est pas répertoriée par Alfred Cartier, ce qui n’est pas suffisant pour réfuter l’attribution donnée par Jean de Piochet.

J’aurais tendance à faire confiance au bibliophile savoyard et à donner cette édition aux presses tournaisiennes. Jean de Piochet participait activement au groupe informel appelé le Cercle de Tresserve, au château des Buttet sur le lac du Bourget, un cénacle littéraire réunissant Antoine Baptendier, les frères Claude et Jean-Gaspard Lambert, Jean de La Balme, Emmanuel-Philibert de Pingon, Louis Milliet ou Amé du Coudray; ils étaient pour certains en lien avec le milieu littéraire lyonnais animé par Maurice Scève ou Pontus de Tyard, autour desquels gravitaient les imprimeurs Étienne Dolet et Jean de Tournes.

Par ailleurs, Jean de Piochet était proche de son cousin Buttet, - Buttet, mon cher cousin et mon autre moy mesme - dont la mère, native de Genève, et une partie de la famille avaient des contacts avec les milieux calvinistes. Plus tard, toujours selon Jean de Piochet, Théodore de Bèze chercha à convertir Marc Claude de Buttet sur son lit de mort, ce que celui-ci refusa tout en faisant des legs substantiels à l’église réformée dans son testament.

Tous ces éléments rendent donc vraisemblable que Jean de Piochet ait eu une information de première main sur l’imprimeur anonyme de la Réplique de L’Escaldin.

Si les pamphlets contre Ronsard s’en prennent généralement aux idées du Vendômois, certains auteurs attaquent directement la personne même du poète en s’en prenant à sa faiblesse physique, sa tendance à la mélancolie, ses ennuis de santé et sa vieillesse précoce. Ces indications données par Ronsard dans ses textes pour susciter l’empathie du lecteur deviennent sous la plume des protestants les signes du mal profond qui ronge un poète hypocrite, ambitieux et opportuniste.

Ainsi, le volume de la Réplique se termine avec un curieux Regime de santé pour Messire Pierre Ronsard, piquante prescription médicale rédigée en prose. Le texte, d’un gout douteux, est possiblement d’un autre auteur que Louis des Masures : "au reste, la quantite de vers que tu as vomie tous d'une bouttée, c'est asçavoir jusques au nombre d'environ douze cent [et] considerans que tes humeurs melancoliques et coleriques sont encores merveilleusement creuës et ingestes, [...] si tu veux qu'il te proffite, garde la chambre, & ne te mets à l'air que le moins que tu pourras, & te garde d'escrire & de parler, si tu peux. En ce faisant nous espérons que tu deviendras aucunement sage avec le temps. Sinon tu es abandonné des médecins. Adieu messire Pierre.

Cet exemplaire de la Réplique a été relié pour le bibliophile Proper Blanchemain (1816-1878), lequel a posé son supra-libris aux armes parlantes sur les plats. Blanchemain était un bibliothécaire, grand admirateur de Ronsard [11]. Le désir de posséder tout ce qui touchait de près ou de loin à la personne de Ronsard lui avait fait collectionner les réponses de la Querelle des Discours et les éditions ronsardiennes annotées par Jean de Piochet.

En achetant le tout, Jean-Paul Barbier Mueller avait pu rassembler un certain nombre d’éditions de Ronsard toutes annotées par Jean de Piochet et malheureusement dispersées à nouveau aujourd’hui :

-         Les Œuvres, Paris, G. Buon, 1567.

-         Le Sixiesme livre et Septiesme livre des Poèmes, Paris, J. Dallier, 1569.

-         Les Quatre premiers livres de la Franciade, Paris, G. Buon, 1572.

-         Le Tombeau du feu Roy Charles IX, Paris, F. Morel, 1574.

L’adresse de Jean de Piochet à son maitre Ronsard

Sur chaque page de titre de ces exemplaires, Jean de Piochet avait inscrit sa devise : En Dieu la fin, sa seigneurie Sallin et sa signature anagrammique In Pace Novi Hostes pour Ioannes Piochetus, comme sur l’opuscule de Louis des Masures.

Jean de Piochet clôt le livre de la Réplique sur la response faite par Messire Pierre Ronsard en inscrivant une émouvante sentence latine tirée de l'Enéide de Virgile : Tu ne cede malis (sed contra audentior ito) signée Sallin qu'il semble adresser directement à Ronsard pour l'inciter à la résilience et au courage : Ne t'arrête pas devant l'adversité, affronte-la avec plus d'audace.[12]

Bonne Journée,

Textor



[1] Claire Sicard - Note sur l’article de François Rouget, Ronsard et ses adversaires protestants : une relation parodique, 2006 [2014]. Le Marquetis de Claire Sicard. https://doi.org/10.58079/mv1s

[2] François Charbonnier, Pamphlets protestants contre Ronsard, Paris Champion 1923.

[3] Voir le compte-rendu de Jean Lagny sur l’ouvrage de Pinaud dans le Bulletin du Bibliophile 1973.

[4] Ronsard avait été clerc tonsuré mais non pas prêtre.

[5] Un avertissement au lecteur au verso du titre mentionne : Ce que trouverez cottés en marge sont les vers de Ronsard ausquels la response se doit raporter.

[6] Jean Paul Barbier-Mueller, Ma bibliothèque poétique : Ronsard, Genève, Droz, 1990, no 113, p. 347-357.

[7] Mémoires de l’Académie de Savoie Années 2013-2014 Neuvième série Tome 1 : S.A. Stacey - Un esprit inventif, Marc Claude de Buttet et la nouvelle poésie bien différente de l’accoutumée.

[8] La Leysse est le torrent qui traverse Chambéry.

[9] Ainsi Zoïle souhaita un jour réciter des poèmes dignes de la lyre apollinienne. Ce grammairien grec était connu pour son acharnement contre Homère, il devint le synonyme du critique envieux et méchant, auquel Jean de Piochet assimile Louis des Masures.

[10] Jacques Pineaux, Louis des Masures et Jean de Tournes dans la Querelle des Discours. Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français. N° 129, Juil. 1983 pp.361.

[11] François Rouget, Prosper Blanchemain, bibliophile et éditeur des poètes minores de la Renaissance française in Histoire et civilisation du livre, no 15, octobre 2019, p. 105-126.

[12] Nicolas Ducimetière a consacré une notice à cet exemplaire de Jean du Piochet dans son ouvrage Mignonne allons voir ... Fleurons de la bibliothèque poétique Jean-Paul Barbier-Mueller n° 123 Editions Hazan, Paris 2007.  Une autre contribution de Nicolas Ducimetière aux travaux de Jean de Piochet figure en ligne sur le site de la Fondation Bodmer https://lecteuraloeuvre.fondationbodmer.ch/read.php?id=6_13