dimanche 25 juillet 2021

Janus Pannonius, poète humaniste et bibliophile hongrois. (1498)

Le poète Janus Pannonius, ou Jean de Pannonie, nom de plume de János Csezmicei (Francisé autrefois en Jean Césinge) n’est pas très connu ailleurs qu’autour du Danube, il est pourtant considéré comme la première grande figure de la littérature hongroise de la Renaissance, grâce aux élégies et aux épopées écrites en latin qu’il nous a laissées.

Janus Pannonius est né en Slavonie, vers 1434, dans un village nommé Csezmice. Il est le neveu de János Vitéz, grand humaniste qui fonda dans ses sièges épiscopaux successifs (Nagyvárad, en Transylvanie, à partir de 1445, puis Esztergom en 1465) une académie et une bibliothèque. Ce dernier l’envoie étudier en Italie, à Ferrare, où il passe 11 ans dans la maison du Maitre Guarino Guarini dont il est le meilleur disciple. C’est là qu’il se lie d'amitié avec Galeotto Marzio, né vers 1425, à Narni en Ombrie, étudiant dans la même école.  La plupart des poèmes de Janus Panonnius sont dédiés ou adressés à Marzio. À l'automne 1454, son ami s'installe à Montagnana, sur le territoire de la République de Venise, et Janus vient le rejoindre en 1556 pour fuir la peste qui sévit dans la Sérénissime. Le jeune peintre Andrea Mantegna fait aussi partie de ce cercle d’intellectuels et le Hongrois lui dédie un poème en 1458. En retour, Mantegna aurait peint un portrait des deux amis, perdu depuis lors.

Portrait supposé de Janus Pannonius peint par Andrea Mantegna sur une fresque de la Cathédrale de Padoue. (Il s’agirait du personnage central qui tourne la tête à droite)

En 1459, Janus Pannonius est rappelé en Hongrie par le nouveau roi Matthias Corvin, dont son oncle János Vitéz a été le précepteur puis le chancelier. Le roi Matthias, ayant Pannonius en grande estime, le reçoit dans son cercle de conseillers, tandis que le Pape Pie II le nomme évêque de Pécs. Il invite alors son ami Galeotto à le rejoindre, fin 1461. L'ancien disciple de Guarino Guarini est alors chargé par le Roi de couronner son ami Janus Pannonius, prince des poètes de la cour.

Mais, le destin de Janus Pannonius tourne court lorsqu’il veut suivre le parti de son oncle János Vitéz, favorable aux partisans du Prince polonais Kázmér, prétendant au trône de Hongrie, et qu’ils affrontent ensemble le roi Matthias Corvin. Il s'arme contre les troupes royales mais la rébellion échoue et lorsqu’il apprend que János Vitéz a été arrêté, il s'enfuit en Italie. C’est pendant ce voyage, en s’arrêtant dans le château de Medvedgrad, propriété de l'évêché de Pécs, qu’il décède le 27 mars 1472 à l'âge de 38 ans. Son tombeau, disparu des mémoires, est retrouvé en 1991 sous le maitre autel de la cathédrale de Pécs.

La première impression contenant exclusivement des œuvres de Janus Pannonius, découvertes dans la bibliothèque Saint Marc de Venise, a été publiée à Vienne en 1512, puis neuf éditions s’échelonnent entre 1512 et 1523 et la première édition d’une traduction en hongrois remonte 1565.

Mais c’est bien avant cette date qu’est édité un poème en cinquante vers à la gloire de la nymphe Féronia, imprimé à la suite des cinq livres des Histoires de Polybe (Edition de Venise, Bernardino de Vitali, 1498, dont il était question dans mon billet précédent). Il s’agit de la toute première impression de ce chant élégiaque, l’un des plus connus de Pannonius, en même temps que la première œuvre qui fut imprimée de lui.

Feuillet 101v et 102r contenant le poème de Pannonius

Au Printemps 1458, Janus Pannonius rentre de Rome et fait halte à Narni, ville natale de son ami Marzio. Non loin de la forteresse qui surplombe la ville, se trouve la Fontaine de Feronia, devant une oliveraie et le parfum des pins maritimes. La chaleur de l’été et la fraicheur de cette fontaine aux eaux limpides lui inspire cette ode à la nature, l’un de ses plus beaux poèmes. 

Elle est intitulée Naiadum Italicarum Principi divae Feroniae devotus hospes, lanus Pannonius, cecinit in reditu ex Urbe, nonis luniis, MCCCCLVIII (A la déesse Feronia, la plus importante des nymphes d’Italie, chantée par Janus Pannonius, hôte dévoué revenant de Rome, le 5 juin 1458.) et commence ainsi : Sacri fontes, ave, mater Feronia, cujus Félix Paeonias Narnia potat aquas. - Je te salue, ô déesse Feronia, mère de la fontaine sacrée, dont les heureux habitants de Narni boivent à la source salubre.

Détail du F°101v avec le titre du poème

La Fontaine Féronia à Narni

Feronia était une divinité rurale de l’Antiquité, objet d’un culte important en Italie centrale, principalement sur le territoire sabin et latin. Elle présidait aux travaux de l'agriculture et elle était principalement associée à la fertilité, à l'abondance, à la bonne santé des troupeaux et des bêtes sauvages. D’anciens temples lui était dédiés, comme celui du Champ de Mars à Rome, dans l'actuel aire archéologique du Largo di Torre Argentina. Les cérémonies annuelles en son honneur étaient appelées les Feroniae et se tenaient tous les 13 novembre au cours des Jeux plébéiens, en même temps que les fêtes dédiées à la Fortune de Préneste. Lors de ces cérémonies, ses prêtres, au dire de Strabon, marchaient nu-pieds sur les charbons ardents sans se brûler. Thèmes opposés du feu et de la fraicheur que Pannonius reprend dans son poème.

Le Hongrois se plait à imaginer qu’il sacrifie aux rites antiques et appelle la déesse à recevoir ses offrandes, après avoir retrouvé ses forces en se désaltérant dans l’onde pure : - Une fois, deux fois, la gorge sèche avale tes eaux régénérantes… Oh dans mes membres quelle force revient ! Oh combien ton feu divin dans mes entrailles a aimé s'éteindre !  Ma soif est étanchée…. Maintenant je me réjouis de contempler l'ancienne forteresse avec ses belles tours qui s'élève près de la fontaine sacrée ; Maintenant je suis heureux d'entendre le sombre grondement que la vague blanche du soufre, noir, fait en bas dans la gorge profonde, et d'écumer de vagues tout le ciel salubre [1]….. Ici, un petit chevreau est bientôt le plus gras du troupeau, et pour son sang, éparpillé, l'étang cristallin devient rouge. Ici, des fleurs viennent, et dans l'une d'elles la liqueur si précieuse de Bacchus, et un chant fend mes lèvres à la louange divine. : … Salve iterum et Latiis longe celeberrima Nymphis, Hospitis et grati suggipe dona libens !  - A nouveau salut, toi qui est de loin la plus célèbre des nymphes du Latium, accueille avec plaisir l’hôte reconnaissant qui t'offre de tels sacrifices. Acceptez-les de bon gré.

Fol°102r

Les textes de Pannonius sont d’une grande beauté formelle. Il a su adapter l’humanisme italien de la Renaissance aux thèmes et à l’âme de son pays. Son sens profond de l’observation donne des images charmantes comme dans le poème de l’amandier planté en Hongrie et qui se couvre de fleurs sans attendre la venue du Printemps, adaptation personnelle et sans doute inspirée par une chose vue du thème épigrammatique de la fleur éclose hors saison chez Martial.  

Pourquoi et par quelles circonstances un texte du poète hongrois figure-t-il à la suite de la seconde impression des Histoires de Polybe ? Il n’y a aucun lien apparent entre la déesse étrusco-romaine, protectrice des sources et de la nature et l’ouvrage de Polybe axé sur la stratégie militaire des romains et leurs institutions politiques. C’est un mystère qui ne semble pas encore résolu. On peut penser que c’est l’imprimeur Bernardino de Vitali lui-même qui aurait pu décider, en 1498, de faire figurer le poème à la suite de la seconde édition imprimée des Histoires.

Ce n’est pas la première fois que le poème apparait joint à un autre texte à la fin d’un ouvrage. Ainsi, Géza Szentmártoni Szabó, lors de ses recherches en 2009 sur trois chants panégyriques de Janus Pannonius au Roi René d’Anjou [2], a découvert dans un manuscrit conservé à Naples [3], outre les textes qui avaient déjà été identifiés au XIXème siècle par Pélissier [4], à la fin du manuscrit, après une page blanche, le texte d’un autre poème, sans indication d’auteur ou de titre, que Pélissier ne mentionnait pas dans son article. Il s’agit de l’élégie écrite par Janus Pannonius à Narni, le 5 juin 1458, à la gloire de la nymphe Feronia. Mais dans ce cas précis, si l’élégie est ajoutée à la fin du livre, le texte principal reste un panégyrique de Pannonius et non pas un texte sans aucun rapport, comme l’œuvre de Polybe.

Reliure en vélin des Histoires de Polybe contenant le poème de Pannonius

Détail de la reliure

En plus d’être poète, Janus Pannonius avait une des bibliothèques les plus importantes de Hongrie après la Bibliotheca Corviniana de son oncle János Vitéz, dont avait hérité le roi Matthias Corvin, en 1572, après l’arrestation de Vitez. Le roi enrichit lui-même considérablement la collection, surtout à partir de 1476, quand fut placé à la tête de la bibliothèque l'Italien Taddeo Ugoleto et particulièrement entre 1485 et 1490, quand le roi Matthias se fut emparé de Vienne. À sa mort en 1490, la bibliothèque comprenait plus de 2000 codex - appelés corvina - contenant 4000 à 5000 œuvres, dont beaucoup de classiques grecs et latins (mais aussi Dante ou Pétrarque), généralement rapportés d'Italie.

Les livres de la Bibliotheca Corviniana ont été dispersés pendant la période ottomane, comme le furent ceux du poète Pannonius.  Si les livres royaux ont pu être partiellement conservés et identifiés grâce à leur armoiries, il est plus difficile de reconstituer la bibliothèque humaniste de Janus Pannonius.  C’est la tâche à laquelle s’est attelé Csapodi Csaba [5] au moins pour les manuscrits copiés ou annotés par Pannonius lui-même, grâce à la graphologie ou grâce à de minces indices comme des marques de provenance, des dédicaces ou le style de la reliure d’origine, ou bien encore les allusions qui sont faites à tel ou tel auteur dans le corpus poétique du hongrois.

Ainsi ont pu être retrouvés un manuscrit du Commentaire de Ficin sur le Banquet de Platon dont la dédicace datée de 1569 est faite à Pannonius et qui aurait pu lui appartenir [6], un manuscrit de Xenophon, un Vocabularium de la Bibliothèque de Leipzig [7], etc. D’autres livres seront plus difficiles à retrouver mais nous savons par Vespasiano qu’à son retour d’Italie, Pannonius fit un arrêt à Florence pour rencontrer Cosme de Médicis et les intellectuels de la Villa de Careggi et qu’il fit à cette occasion l’acquisition de quelques livres humanistes. Il est aussi fort possible que les livres grecs de la Corviniana proviennent de la bibliothèque personnelle de Pannonius qui possédait parfaitement les deux langues.

Quoiqu’il en soit son influence a été grande en Hongrie, lui qui a amené en premier les muses de l’Italie humaniste aux rives froides du Danube.

Bonne Journée

Textor



[1] Traduction libre et non contractuelle, seul le texte latin fait foi !

[2] Du péril de Parthénope : la découverte de la version intégrale du panégyrique de René d'Anjou par Janus Pannonius. Géza Szentmártoni Szabó. Presses universitaires de Rennes, 2011 - p. 287-312.

[3] Bibliothèque nationale de Naples ( ms X, B, 63)

[4] Pélissier L.-G., « Notes autographes de la reine Christine sur un volume de la bibliothèque de Naples », Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire, 15 juillet 1898, p. 380-385.

[5] Csapodi Csaba, Les livres de Janus Pannonius et sa bibliothèque à Pécs in Scriptorium, Tome 28, n°1, pp.32-50.

[6] Vienne, ONB Cod.Lat. 2472 - Marsilius Ficinus : Commentarius in Platonis convivium de amore. Ianus Pannonius : Epigramma in Marsilium Ficinum.

[7] Coté Rep I-98

lundi 19 juillet 2021

La première traduction latine des Histoires de Polybe. (1498)

Polybe (vers 208 av. J.-C. – 126 av. J.-C.) est le grand historien grec sans qui nous ne saurions pas grand-chose des évènements liés à la seconde guerre punique et aux péripéties qui ont amené Hannibal et ses éléphants à franchir les Alpes.

Il est né dans une famille vouée à la politique dans une petite bourgade agricole (en dépit de son curieux nom de Mégalopolis). Homme de guerre, chef de la Ligue Achéenne, il assiste impuissant à la suprématie de Rome sur le monde grec. Pris comme otage à la bataille de Persée, il est envoyé à Rome et devient le précepteur personnel de Scipion Émilien avec lequel il se lie d’amitié. Jouant de l’influence des Scipion, il cherche alors à intégrer la Grèce Centrale à la République romaine et se rend indispensable comme stratège de guerre.

Les Histoires de Polybe dans la traduction de Niccolo Perotti. 
La page de titre.


Lettrine d'entame du livre premier.

 Fasciné par la puissance de son vainqueur et cherchant dans la Constitution romaine les raisons de ses succès, son séjour en Italie lui permet de faire une étude approfondie des institutions romaines comme des techniques militaires des Romains. C’est donc à Rome que Polybe conçoit le projet des Histoires. Sa documentation est inestimable : il combine son expérience politique personnelle, ses souvenirs (Il avait assisté en témoin direct à la destruction de Carthage), les témoignages de ses contemporains et les observations recueillies au cours de ses nombreux voyages car les guerres romaines lui font découvrir toute l’Italie, les Alpes, la Gaule du sud et l’Espagne. Il est ainsi le premier auteur ancien à faire une description de la Péninsule Ibérique qu’il visite deux fois avec son ami Scipion Émilien.

On pense que c’est en Grèce, après sa libération vers -150 av JC., qu’il commence la rédaction de son œuvre, entre deux retours à Rome. Son projet est de montrer comment la conquête romaine a été rendue possible, en seulement 53 ans.   

Il rédige en tout quarante volumes dont il ne nous reste que cinq complets et quelques fragments pour les autres. La partie subsistante étant le début du livre, nous avons des développements en forme de préface en tête des livres I, II et IV et un sommaire de l'œuvre entière au livre III.

Les livres I et II constituent un résumé des évènements survenus entre -264 et -220 (Première Guerre punique, Première Guerre d'Illyrie, histoire de la Confédération achaïenne jusqu'à la guerre de Cléomène). Les livres III, IV et V retracent l'histoire de la 140e Olympiade (-220 à -216), en particulier le début de la Deuxième Guerre punique et l'histoire du monde hellénistique jusqu'à la bataille de Raphia.

Fin de la préface de Nicolas Perotti et début des Histoires de Polybe qui permettent d'apprécier la mise en page serrée.

Les premiers paragraphes des livres 2 à 5.

La Renaissance a su préserver et diffuser le texte de Polybe. Il faut insister sur l’intérêt de la première traduction latine des Histoires, dont nous avons seize manuscrits[1] et qui, publiée seule, puis associée au texte grec dès l’editio princeps en 1530, au moins dix-sept fois jusqu’en 1608, a favorisé la diffusion d’une œuvre si importante dans la pensée politique européenne à la Renaissance, en particulier chez Machiavel.

Pour cela il fallait un auteur pétri de culture grecque. Cet auteur est Niccolò Perotti (1429-1480). Arrivé à Rome en 1446, il devient secrétaire du cardinal Bessarion, humaniste byzantin, avec lequel il perfectionna son grec. Dès 1449, Perotti se fit connaître comme traducteur, d’abord de Basile (De invidia) puis de Plutarque (De invidia et odio). Il suivit à Bologne le cardinal Bessarion qui était devenu le légat du pape de 1450 à 1455, et fréquenta l'université de Bologne où il a probablement enseigné la rhétorique et la poétique. À Bologne, il poursuivit ses travaux de traduction afin d'attirer l'attention du pape Nicolas V, qui finit par le distinguer du titre de traducteur pour le grec. C’est donc à la demande du pape que Perotti se consacra à sa grande traduction, celle des cinq premiers livres de Polybe, du début 1452 à l’été 1454.

L'ouvrage est protégé par une reliure italienne de la fin du XVIIIème siècle.

L’édition de ma bibliothèque, la seconde après celle de Rome chez Conrad Sweynheym et Arnold Pannartz du 31 Dec. 1473 (i.e.1472), fut imprimée à Venise par Bernard Venetus de Vitalibus, en 1498[2]. Cet incunable est assez rare ; inconnu de Brunet, qui ne cite que l’édition de Rome. L’ISTC en recense moins de cinquante exemplaires dans les institutions publiques dont six aux Etats-Unis, quatre en Grande Bretagne et aucun en France.

Elle comporte une introduction à l’Histoire de Polybe par Perotti (Nicolai Perotti in Polybii Historiarum libros proœmium), une préface de l’auteur adressée au Pape Nicolas V (Ad Nicolaum Quintum Pontificem Maximum. Polybii Historiarum libri Quinq[ue]: Nicolaus Perottus Pont. Sypontinus e græco traduxit) et elle se termine par une pièce sans rapport avec l’histoire de Polybe, une élégie du poète Hongrois Janus Pannonius dont nous aurons à reparler dans un autre billet.

Le manuscrit de la traduction latine, que Perotti avait conservé pour lui, a été identifiée comme étant le Vaticanus Latinus 1808. Il est précédé de deux brefs du pape Nicolas V à Perotti (29 août 1452 et 3 janvier 1454) et suivie d’une lettre de N. Volpe à Perotti sans date. Les pièces liminaires qui furent finalement publiées sont donc différentes du manuscrit original.

La préface de Nicolas Perotti adressée au Pape Nicolas V.

Certes, cette traduction n’est pas exempte de défauts, on lui a reproché d’être trop libre [3], mais on relativisera ces critiques en tenant compte du mode de traduction de l’époque et des difficultés pour obtenir un original non corrompu. La correspondance de Perotti montre qu’il a eu du mal à avoir accès à un manuscrit grec de Polybe conservé au Vatican, alors qu’il travaillait à partir d’un autre manuscrit tardif et mutilé [4]. Il ne cache pas dans une lettre du 27 février 1452 [5], qu’il s’est appuyé largement sur une traduction précédente, datant de 1421, de Leonardo Bruni, traduction limitée au livre I et au début du livre II. Effectivement, on retrouve dans ces livres les altérations ou les additions qui sont dans Leonardo Bruni. Toutefois, bien qu’assez libre, la traduction a ses mérites et les traducteurs successifs, tel Casaubon, s’y référeront [6]. J-L Charlet a montré, à partir de la lettre dédicace au pape Nicolas V et de la traduction elle-même, que, dans ce cas particulier, il y avait convergence entre l’intention de l’auteur et les attentes du mécène et du public [7].



Le filigrane du premier feuillet blanc 

L’ouvrage, sorti des presses de Venetus de Vitalibus, est sobre, imprimé en 44 lignes sur un beau papier fort. Il est agrémenté de lettrines gravées sur bois pour chacun des livres. Seule la préface contient une lettre d’attente destinée à être enluminées et laissées en blanc dans cet exemplaire.

Cet imprimeur, encore appelé Bernardo ou Bernardino de Vitali, est actif à Venise de 1494 à 1539 environ. Si les données de la BNF sont exactes, il aurait eu une longue période de production, à moins que Bernardino ne soit son fils. Il imprime des ouvrages de musique en association avec Matteo de Vitali entre 1523 et 1529, parfois sous la raison : "Albanesoti".

Le premier feuillet blanc porte un beau filigrane en forme de tête de bœuf surmontée d’une croix autour de laquelle s’enroule un serpent. Il est similaire au Briquet 15374 que cet auteur attribue à un atelier d’Innsbruck et date de 1488. Il n’apparait que sur ce premier feuillet, pour les autres feuillets, on entraperçoit un motif géométrique plus difficile à identifier. Il peut paraitre curieux pour un imprimeur vénitien d’aller chercher son papier à 300 km de là, dans le Saint Empire, mais peut-être y avait-il à cette époque des routes commerciales entre les deux villes permettant de l’expliquer.

L'exemplaire est conservé dans une reliure en plein vélin rigide, apparemment ancien. Ayant quelques hésitations sur la date de la reliure qui n’est évidemment pas d’origine, j’ai interrogé les experts de mon réseau social. Les avis diffèrent et donne un période allant du XVIIIème siècle au pastiche XXème. 

Un libraire dit avoir eu en main une reliure similaire qui était italienne, probablement de la région Milan ou Venise et qu’il date vers 1790-1800. D’autres avis abondent en ce sens mais certains y voient une reliure pastiche moderne, à base de vélin ancien, en s’appuyant sur la pièce de titre qui revendique le statut d’incunable. On y lit « Venit. 1498 », ce qui ne serait pas habituelle au XVIIIème siècle où l’on pourrait trouver à la rigueur une inscription en queue. 

Cette revendication du statut d’incunable signerait une reliure du XXème siècle et serait confirmée par le style du tranchefile. Cet avis n’est pas partagé par un autre libraire qui précise que le statut de préciosité de l'incunable apparait déjà au XVIIIe. Il en donne pour preuve un recueil en reliure XVIIIe typique, avec deux 2 pièces de titre portant indication de l’antiquité du livre. (Rob. delit // Sermones // Gregoriu // Margari sur la première et ediotione // antiquae // abisq. ann sur la deuxieme, c’est-à-dire "édition antique sans date"). L'abbé Périchon collectionnait déjà les incunables au milieu du XVIIIe, il en avait plus de 100 et le recueil en question portait le numero 124 de sa bibliothèque désignée ainsi par lui dans son catalogue Roberti de Litio sermones varii (editio vetus absque ullâ indicatione loci, anni et impressoris). - Gregorius in moralibus (sine loci et anni indicatione, sed cum nomine Frederici Creusner, typographi. - Liber qui dicitur Margarita, compilatus à fratre Guidone Vincentino, ordinis Praedicatorum episcopo Ferrariensi (sine loci, anni et impressoris indicatione), in fol. V. fauve ». (Catalogue de 1791).

A mon avis, ayant le livre en main, ce qui est plus facile pour juger de la date d'une reliure et compte tenu des mentions manuscrites du contreplat, la reliure n'est pas un pastiche mais bien une reliure italienne de la fin du XVIIIème siècle, possiblement de Venise ou de Milan.

Comme quoi, les débats passionnés et passionnants autour du livre ancien continuent d’agiter les amateurs. 

Bonne journée,

Textor

Le colophon de Bernardo de Vitali.




[1] Dont Genova, Gastini 36; Venezia, Marc. Zan. Lat. 361 (1554); Vat. Pal. Lat. 911; Vatt. Ross. 550; Vat. Chigi J VI 219 et J VIII 281; Vandoeuvres, Fondation Bodmer 139.

[2] In-folio de (1) bl (102) ff rubriqué a–o6 p–r4 s6

[3] Jean-Louis Charlet, « La culture grecque de Niccolò Perotti », Cahiers de recherches médiévales et humanistes, 25 | 2013, 259-280.

[4] Hadot prouve que Perotti a travaillé à partir du Marc. Gr.261 copié par Bessarion lui-même après le 23 avril 1449, et peut-être aussi à partir d’un parent du Vat. Gr. 2231. L’autre manuscrit de Bessarion, auquel Perotti ne peut avoir accès (lettre du 27 février 1452), est peut-être le Vat. Gr. 326. Hadot 1987, pp. 327–329

[5] « Niccolo Perotti, humaniste du Quattrocento, bibliographie critique » par Jean-louis Charlet, Nordic Journal of Renaissance Studies, 2011.

[6] Les traductions latines en éditions anciennes sont celles de Casaubon (Paris, 1609), de Jacques Gronovius (Leyde, 1670), de Schweigheuser (Leipzig, 1792, 8 vol. in-8-), réimprimée par F. Didot avec des notes inédites puis celle de C. Muller (1840, grand in-8), enfin celle de Becker (Berlin, 1844). La première traduction française de Polybe est due à Louis Maigret (1542), suivie de celle de dom Thuillier (1727-1730) (en 6 vol. In-4), avec des commentaires de Folard.

[7] Jean-Louis Charlet, Colloque “Mecenati, artisti e pubblico nel Rinascimento” - Chianciano, juillet 2009.






dimanche 27 juin 2021

Les épigrammes du poète Gilbert Ducher Vulton, aiguepersois. (1538)

Gilbert Ducher, dit Vulton de son nom de plume, n’est pas le plus connu des poètes du premier tiers du 16ème siècle. Il est de la génération de Clément Marot, Maurice Scève, Mellin de Saint Gelais, Etienne Dolet ; il ne publia chez Sébastien Gryphe, en 1538, qu’un seul recueil de poésies latines, l’œuvre de toute sa vie, une suite d’épigrammes intitulée Epigrammaton Libri Duo, composée sur une vingtaine d'années.

La page de titre de l’Epigrammaton Libri Duo à la marque de Sébastien Gryphe

Henri-Louis Baudrier, dans sa bibliographie Lyonnaise, nous dit : « Ce recueil de poésies, très intéressant pour l’histoire littéraire de la France au XVIe siècle, l’est encore davantage pour celle de Lyon et de ses environs, et mériterait une étude sérieuse et documentée ». Il est vrai que les éléments biographiques sur Ducher étaient rares jusqu’à la publication, en 2015, d’une étude minutieuse de Sylvie Laigneau-Fontaine et Catherine Langlois-Pézeret, accompagnée de la traduction des épigrammes.[1]

Gilbert Ducher est né à Aigueperse en Auvergne, sans doute au début des années 1490. Il évoquera souvent son pays natal dans ses vers mais c’est à Toulouse qu’il entame des études de droit et à Paris qu’il vient poursuivre ses humanités. Il s’initie à la langue grecque ce qui était encore assez peu courant en ces années-là. On le retrouve ensuite professeur au collège des Lombards puis au collège de Lisieux. Il y dispense un cours sur le livre VII de l’Histoire Naturelle de Pline l’ancien, texte qu’il doit d’abord se procurer puis corriger montrant ainsi ses gouts pour la philologie. Cette activité le mène naturellement à devenir correcteur chez les imprimeurs de la rue St Jacques, notamment chez Simon de Colines où il fit éditer les Orationes de Richard Crocke en 1520 puis chez Pierre Vidoue. Il collabora ainsi avec Pierre Danès, futur lecteur royal pour le grec, à différentes éditions dont les lettres de Phalaris et les Commentaires de César.

En 1526, toujours à la demande de Pierre Vidoue, il révisa une édition des épigrammes de Martial.[2] Par le plus grands des hasards, car il a été publié plusieurs dizaines d’éditions de Martial à la Renaissance, l’exemplaire de ma bibliothèque est justement celle de Gilbert Ducher. Imprimée par Pierre Vidoue aux dépens des libraires Pierre Gaudoul et Nicolas Crespin. Cette édition soignée s’inspire de l’édition vénitienne d’Alde Manuce de décembre 1517. Elle eut un grand retentissement et fut rééditée plusieurs fois. Nicolas Bourbon, dans son ouvrage Nugea de 1538, avait loué la qualité de l’œuvre et le talent de son auteur.

Les Epigrammes de Martial données par Ducher en 1526

Prologue de Pierre Vidoue à son ami Ducher

Colophon de Pierre Vidoue

Au fil des éditions, chez Vidoue puis chez Calvarin Prigent, Gilbert Ducher commence à offrir des épigrammes qui paraissent comme pièces liminaires pour célébrer Ravisius Textor dans les officinae de 1520, Claude Peronne dans son Compendium Philosophia Naturalis, ou Ureus Cordus dans une édition de Plaute. Ces textes, remaniés, seront ensuite insérés dans l’Epigrammaton Libri Duo.

En 1535, Ducher quitte Paris pour la Savoie. Il n’y reste que 18 mois mais la région l’inspire et c’est là qu’il conçoit et met en forme son recueil. L’épitre dédicatoire du livre 1 est signée de Belley en Savoie (Bellicii Allobrogorum). Mais Lyon et sa brillante vie intellectuelle l’attire et il obtint un poste au collège de la Trinité, fondé sous l’impulsion de Symphorien Champier en 1527, haut lieu des études humanistes.

C’est là, avec d’autres professeurs du collège comme Barthelemy Aneau, Charles de Sainte Marthe, Jean Visagier ou Charles Fontaine que va naitre le second cercle des poètes lyonnais appelé le Sodalitium, plus connu sous le nom d’Académie de Fourvière. A ce noyau de collègues vont venir s’agréger d’autres personnalités dont les plus importantes seront Etienne Dolet, Mellin de Saint-Gelais, Nicolas Bourdon, Maurice et Guillaume Scève, et une bonne douzaine d’autres intellectuels moins connus.

La composition du groupe est variable selon les années, au fil des affinités et des brouilles. Au noyau des membres permanents viennent se greffer des poètes de passage. Il se trouve qu’en 1536, date de la formation de ce cénacle, la Cour est en résidence à Lyon et c’est donc tout naturellement que des valets de chambre du roi comme Clément Marot ou Salmon Macrin viennent à participer. Ce groupe se réunit le plus souvent chez Guillaume Scève, au collège de la Trinité ou chez Sébastien Gryphe pour festoyer, taquiner les muses et la dive bouteille. On y lit des vers, on se livre à des concours d’éloquence et on se célèbrent mutuellement à travers des épigrammes qui se répondent. Les poèmes sont souvent des variations autour d’un même thème et forment une unité qui prouve la forte solidarité du groupe littéraire.

Ces échanges intellectuels et festifs vont donner lieu à la publication de plusieurs recueils de poésies et d’épigrammes en 1537 et 1538. Etienne Dolet publie les Carmina, Jean Visagier les Epigrammaton, Nicolas Bourdon les Nugarum libri octo. Tous ces livres ont une structure identique puisqu’ils sont composés de l’œuvre personnelle de l’auteur suivi de celle de ses amis.  L’Epigrammaton libri duo de Gilbert Ducher suit cette structure : les deux premières sections rassemblent les épigrammes adressées aux membres du Sodalitium mais aussi à Sadolet, Érasme, Mélanchthon, Budé, Rabelais, Gryphe et d'autres. Le volume se referme, sous le titre courant d'Epigrammata amicorum, sur les vers grecs et latins en l'honneur de l’auteur composés par Maurice Scève, Charles Fontaine, etc.

L’Epigrammata amicorum suit les deux livres de Ducher.

Les Epigrammes, cette littérature de circonstance, étaient très à la mode dans le premier tiers du XVIème siècle. C’est une poésie qui se veut humble et sans prétention. Plusieurs auteurs intituleront leur recueil d’épigrammes Nugae, qui veut dire à la fois paroles légères et amusement. C’est évidemment une fausse modestie car leurs auteurs ont une grande opinion d’eux-mêmes et considèrent le genre poétique comme le plus à même de les conduire à l’immortalité.

Ducher ne retranscrit pas Martial, contrairement à ce qu’on aurait pu attendre, mais les épigrammes en reprennent les thèmes obligés ; nombre d’entre eux sont à connotation érotique et célèbrent une certaine Gellia, qui fut peut-être sa maitresse, en jouant sur l'ambiguité du nom commun gellia. D’autres saynètes, plutôt salaces, sont inspirées de Marot comme l’épigramme I-163 reprenant L'espousé la premiere nuict….

Ad Amorem - "On te place près d’un fleuve glacé brulant Cupidon, afin que l’eau froide tempère tes ardeurs".  

"Plaisanterie sur Lycoris et Aegon tirée des vers de mon ami Marot"

L’autre thème obligé est la satire et Ducher distribue les blâmes en vers mordants comme ceux de Martial. Etienne Dolet est sa première cible après la brouille de 1537 (Dolet avait voulu prendre le pouvoir au sein du Sodalitium), ainsi qu’un certain Cordus Volerus, poète non identifié, qu’on voit trainé devant les roues du char à l’occasion d’un triomphe romain à la gloire de Ducher, en général victorieux : « Et la foule des poètes riront, Ô poète Cordus, de ton sort »[3].

En revanche, Ducher reste prudent sur le thème de la religion à la différence de certains de ses amis comme Etienne Dolet ou Nicolas Bourbon. A peine quelques pièces caricaturent la religion comme dans cette petite histoire où il raille la rigidité de l’Eglise : un moine aide un infirme à traverser une rivière puis le jette l’eau à mi-chemin lorsqu’il apprend que celui-ci porte une bourse d’or alors que lui-même a fait vœu de pauvreté et ne peut donc porter de richesses !

Sylvie Laigneau-Fontaine a pu souvent retrouver la source des poèmes de Ducher dans des pièces empruntées aux auteurs anciens (Ovide, Virgile, Juvenal) comme aux modernes (Marot, Mellin de Saint-Gélais [4], Alciat [5]). Notre épigraphiste copie beaucoup l’Anthologie grecque et les adages érasmiens. La notion de plagiat n’était pas perçue au XVIème siècle comme elle est aujourd’hui et les professeurs demandaient à leurs élèves d’imiter telle ou telle pièce grecque ou latine. Il n’est donc pas étonnant que le professeur Ducher fasse de même. L’imitation était plutôt considérée comme un hommage rendu à l’auteur-source, ou un défi pour prouver que l’auteur pouvait égaler le génie du maitre imité. Dans un cas, cela a même permis de sauver un fragment perdu de la poésie de Mellin de Saint Gellais, la Bergerie des Saules, qu’on ne connait que par la transcription latine de Ducher [6].  

"Plainte d’un Faune aux Nymphes, en partie tiré de vers du seigneur Mellin de Saint Gelais"

Un hommage appuyé à Rabelais, qui séjourna à Lyon de 1532 à 1535, mêlé à un éloge de la philosophie (pièce tirée de Boèce).

Il est dommage qu’aujourd’hui peu de lecteur puisse apprécier à sa juste valeur la poésie néo-latine des auteurs du XVIème siècle. La versification ne s’appuie pas sur les rimes mais sur la musicalité du rythme et, de ce fait, le choix de la métrique varie en fonction de ce que le poète veut exprimer. Ducher réserve l’hendécasyllabe phalécien pour les vers de l’amitié (car ressenti comme proprement catullien par les humanistes) et utilise les premiers pythiambiques pour les vers érotiques car employés par Horace dans deux épodes érotiques. 

A défaut, il nous reste un instantané du milieu humaniste lyonnais des années 1530, de ses personnages flamboyants comme des petits rimailleurs oubliés. 

Bonne Journée

Textor



[1] Gilbert Ducher, Épigrammes, édition, traduction et notes par Sylvie Laigneau-Fontaine et Catherine Langlois-Pézeret, Paris, Champion, 2015, 720 p.

[2] Sylvie Laigneau-Fontaine (op. cit. p.20) mentionne que l’ouvrage fut édité chez Ambroise Girault, mais il s’agit en réalité de la seconde édition parue la même année, sans l’épitre dédicatoire qui apparait seulement dans l’édition de Pierre Vidoue.

[3] Epigr. II - 216

[4] Epigr. I -86 Fauni ad nymphas expostulatio.

[5] L’épigr. I-17 sur la séquestration des jeunes vierges est une reprise de l’emblème d’Alciat Custodiendas virginem.

[6] Sicard Claire et Joubaud Pascal, « Gilbert Ducher traduit-il Mellin en latin ? (1538) », Démêler Mellin de Saint-Gelais, Carnet de recherche Hypothèses, 20 mai 2015, mis à jour le 31 août 2015 [En ligne] http://demelermellin.hypotheses.org/2723. 

Chacun des livres se ferme sur l'éloge de l'imprimeur Sébastien Gryphe, comparé au meilleur Tryphon de notre temps. Tryphon était le premier des libraires de Rome

dimanche 30 mai 2021

Les sermons d’Olivier Maillard, prêcheur breton. (1506)

Au sortir de la guerre de cent ans, en 1460, sous Louis XI, la France connait un développement économique sans précédent qui s’accompagne d’un renouveau des idées et des mœurs. Le pays se développe, les livres imprimés se multiplient au grand dam d’un prédicateur breton intransigeant qui ne voit dans cette évolution de la société que pêchés et luxure.
Ce prédicateur se nommait Olivier Maillard. Ses sermons et ses anathèmes ont passionné ses contemporains qui se pressaient pour l’écouter à St Jean-en-Grève, une petite église parisienne, disparue aujourd’hui, qui se situait derrière l’hotel de ville.

Olivier Maillard est né en Bretagne, comme nous l’apprend son épitaphe : Premièrement devons savoir/ Par bon vouloir / Qu'il a esté né en Bretagne. Peut-être à Yvignac-la-Tour mais plus surement à Nantes. Toujours est-il que c’est en Aquitaine qu’il commence son éducation chez les moines franciscains ; ces derniers remarquent ses prédispositions à l’étude et l’envoient parfaire ses classes à l’université de Paris où il obtint le grade de docteur avant d’être jugé digne d’occuper une chaire de professeur de théologie. Mais c’est moins pour ses cours que pour sa verve durant ses sermons que notre théologien se fit connaitre.

Les Sermons du Carême prêchés à Nantes (1506)

On sait par la préface que l’éditeur a placée en tête d'un recueil des Sermons de l'Avent, que Maillard commença à parler aux foules assemblées vers l'année 1460. Cette indication recoupe ce que nous dit son épitaphe :  Hélas ! le grand fruit qu'il a fait/ Et parfait/L'espace de quarante-deux ans ! Sa date de décès étant certaine (1502), cette inscription confirme la date de 1460. Comme Il prêchait matin et soir, inlassablement, il n’est pas étonnant qu’on ait conservé de lui plus de 500 sermons donnés non seulement à St Jean-en-Grève mais partout en France et en Europe. On venait l’écouter en Flandres, (où il a donné le fameux sermon fait à Bruges le 5ème dimanche de carême l’an 1500 [1]) comme en Espagne, où l'appelaient souvent sa charge de grand vicaire de l'ordre et aussi parfois sa mission d’émissaire du roi ; en Allemagne comme en Hongrie ou en Angleterre.

S'il faut en croire la même préface des Sermons de l’Avent : « il n'y a presque pas une province en France que n'ait parcourue cet infatigable semeur, répandant partout les germes de la parole de Dieu et partout faisant lever une moisson abondante ». On dit même que son passage à Nantes eut une influence décisive sur la foi très stricte d’Anne de Bretagne.

Olivier Maillard n’est donc pas inconnu des biographes : Labouderie, Levot, le marquis du Roure, Gabriel Peignot, Arthur de La Borderie [2] et l’abbé Samouillan [3] ont écrit sa biographie. Un état bibliographique assez complet de ses œuvres nous est donné par La Borderie (voir Annexe). A ces recherches savantes s’ajoutent les écrits de Charles Labitte [4].

Maillard ne peut pas être réduit à ses prédications, il eut aussi un rôle politique et une œuvre de réformateur. Il tenta de négocier, sans succès, au côté de Charles VIII, l’abolition de la Pragmatique Sanction. On dit qu’il décida ce Prince à restituer la Cerdagne et le Roussillon à l’Espagne.  Il prit aussi une part active à la grande réforme de son ordre : « la stricte observance ». L’initiative venait du cardinal Georges d'Amboise, l'homme de confiance de Louis XII et le légat du Saint-Siège, mais Jean d’Auton nous dit, dans sa chronique, qu’ « ung cordellier, nommé frère Ollivier Maillart de l'observance, estoit lors a Paris dedans le colliege des cordelliers pour iceulx refformer, lequel avoit avecques lui cincquante autres cordelliers de son ordre, voulant iceulx colloquer et mectre dedans pour reduyre les autres à l'observance.[5] » II était venu là comme vicaire général, en charge depuis 1499, avec l'intention d'enfermer ses frères de Paris dans le dilemme soumission ou expulsion.

L’exemplaire des Sermons de Maillard figurant dans ma bibliothèque est composé de quatre parties distribuées dans trois éditions distinctes, toutes publiées par Jehan Petit en 1504, 1506 et 1508. Dans l’ordre chronologique, on trouve d’abord les sermons du Carême prêchés à Nantes (avant 1470): « Opus quadragesimale egregium magistri Oliverii Maillardi, sacre theologie preclarissimi ordinis minorum preconis : quod quidem in civitate Nannetensi fuit per eorumdem publice declamatum, ac nuper Parisius impressum. » [6] Il s’agit de la première édition selon de la Borderie, publiée à Paris sous la marque de Jehan Petit. C’est un in-octavo de 102 ff. (en chiffres arabes) + 22 de table [sign. a-p8, q4]. Une Impression gothique sur 2 colonnes. Exemplaire du premier état avec l’avis au lecteur daté 1506 (le second état sera daté 1507). Cet opuscule contient aussi le Carême du Criminel, qu’on ne trouve que dans cette édition de 1506.

Suivi de la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ : Passio domini nostri iesu christi Reverendi p. Oliverii parisius declamata (titre courant : Feria VI de Passione Domini sermo). Sans lieu ni date, (entre 1504 et 1506). Brunet le rattache à une édition de Nantes [7], sans doute par confusion avec le recueil auquel il est souvent relié (Les Sermons de Nantes) mais il est aujourd’hui attribué aux presses d’André Bocard d’après le matériel typographique. C’est un in-octavo de 16 ff. n. c. [sign. A-B4], impression gothique sur 2 colonnes. [8]

Suivent les Sermons du Carême donnés à Saint Jean-en-Grève : Quadragesimale opus declamatum parisiorum urbe ecclesia sancti Johannis in Grauia : per venerabilem patrem sacre scripture interpretem diuini verbi preconem eximium fratrem Oliuerium Maillardi ordinis fratrum minorum [9] ... Paris, Jehan Petit, 1508, in-8° de 174 ff. (en chiffres romains) + 4 de table. Impression gothique sur 2 colonnes, marque de Jehan Petit au titre. (Relié en tête de l’exemplaire).

Sermons prêchés à St Jean-en-Grève - Sermo 1 Fol ii

Page de titre des Sermons du Carême prêchés à St Jean-en-Grève. On observera que cette grande marque de Jehan Petit de 1508 n’est pas la même que celle de 1506 (un lion et un léopard se regardant l’un l’autre pour celle-ci et les regards à senestre, pour celle de 1506).

Le succès d’Olivier Maillard apparait dans les différentes préfaces des éditions anciennes où il est qualifié de très célèbre héraut de la parole divine, de prédicateur incomparable, de fervent, sévère, incorruptible orateur, etc… Il est même encore cité par Rabelais dans le Plantagruel : « Panurge …., les prêchait éloquentement comme s’il fût un petit frère Olivier Maillard, ou un second frère Jean Bourgeois, leur remontrant par lieux de rhétorique les misères de ce monde, le bien et l’heur de l’autre…. » [10]. Rabelais avait certainement apprécié la verve du prédicateur qui n’était pas sans rappeler son propre style.

Les textes des éditions anciennes sont majoritairement en latin mais il n’est pas certain que ce soit dans cette langue qu’Olivier Maillard s’exprimait. Comme il cherchait à s’adresser au plus grand nombre et que le peuple n’entendait rien au latin c’est sans doute en langue vulgaire qu’il diffusait ses sermons.

D'ailleurs, il y a un indice dans un passage de ses sermons : Après avoir cité une suite de textes latins, Maillard dit avec sa bonhomie narquoise : « Mesdames, vous pourriez objecter entre vous : Nous
n'avons pas appris le latin, aussi nous ne comprenons pas ce que vous nous dites. Mais patience, je vais vous l'expliquer [11] ». Et l'explication est aussi en latin ! En réalité Olivier Maillard devait largement improviser ses prêches et il n’est pas l’auteur direct des textes imprimés qui ont été retranscrits postérieurement, sans doute par l’un de ses disciples.

Le Carème des Criminels, annexé à l'édition de 1506.

L'opuscule de la Passion du Christ, datant entre 1504 et 1506, selon la BNF. 

Ce n’est pas l’abondance des publications ni son succès pendant le premier tiers du XVIème siècle qui retiennent l’attention de ceux qui recherchent ses sermons aujourd’hui mais les détails qu’il nous a laissé sur les mœurs de l’époque et ses talents d’observateur de la vie civile à la fin du Moyen-âge. Ajoutez à cela un style fleuri qui étonne encore de la part de cet austère prédicateur et une liberté de parole qui ne serait plus possible aujourd’hui.

‘’Jamais personne n’avait attaqué toutes les classes et toutes les professions sociales avec plus de hardiesse, de virulence et de mauvais goût. Chacun de ses sermons est une satire amère et outrageante, revêtue d’un langage grossier, trivial, et de mots empruntés aux mauvais lieux du plus bas étage” (Hoefer).

Olivier ne semblait jamais trouver de mots assez durs ni d’expressions assez imagées pour ses sermons. Il s'adressait, sans épargner personne, à tous les rangs, à tous les âges, fustigeant riches et pauvres, jusqu’au roi Louis XI qui finit par trouver qu’il dérivait dangereusement vers le crime de lèse-majesté. Il lui envoya un de ses valets pour le menacer de le faire coudre dans un sac et de le jeter à la rivière s'il se permettait encore de pareilles attaques. Maillard lui répondit sans se démonter : « Va dire à ton maître que j'arriverai plus tôt au ciel par eau que lui avec ses chevaux de poste [12] »

La réplique dut amuser le souverain qui venait de mettre en place les premiers relais de poste car il ne mit pas sa menace à exécution et cela ne fit qu’encourager la hardiesse du prédicateur.

La Table des Sermons donnés à St Jean-en-Grève.





Un exemple de son style mêlant latin et français nous est donné dans le vingt-sixième sermon de Carême prêché à Paris, dans lequel il s’offusque des comportements à l’église, de ce qu’on y venait essentiellement pour s’y montrer, faire du commerce ou pire encore pour s’y adonner à la luxure. Olivier Maillard dénonce les dames qui portaient les noms de leurs amants les plus chers sur les marges de leurs livres d'heures : « In horis suis, amantiorum nomma utpote : vostre loyal, vostre mignon, vostre serviteur, vostre tretout, filia dyabolica ! »[13]

L’abbé Samouillan voit dans ce style imagé fait d’anecdotes et de petite scénettes le prolongement des mystères et des farces donnés par l’Eglise au peuple des villes pour mieux faire passer son message. Une des historiettes célèbres, reprise par Anatole France dans les Contes de Jacques Tournebroche, est celle de l’entremetteuse et des cinq dames, toutes de grande beauté. Maillard voulait montrer les différents degrés d'honnêteté ou de perversion, à travers l’attitude et les répliques de la Picarde, la Poitevine, la Tourangelle, la Lyonnaise et la Parisienne. Cette dernière étant évidemment la plus délurée et la plus coupable.

A vrai dire, il n’en voulait pas qu’aux femmes mais à tout le monde, particulièrement aux libraires qui diffusait des livres profanes. « O pauvres libraires ! il ne vous suffit pas de vous damner seuls, vous voulez damner les autres en imprimant des livres obscènes qui traitent de l'art d'aimer et de luxure, et en fournissant occasion à mal faire. Allez à tous les diables [14]» .

Les libraires ne lui en ont vraiment pas tenu rancune, vu le nombre d’éditions des sermons qu’ils publièrent par la suite.

Bonne journée

Textor


Colophon de 1506

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Annexe bibliographique des principales éditions recensées par Arthur de la Borderie.

 

 

Œuvres Latines.

1. Avent de Saint-Jean-en-Grève, publié en 1494, 1497, 1498 (J. de Vingle, Lyon), en 1500 (Paris, Philippe Pigouchet), en 1502 (Lyon, Étienne Gueygnard), en 1506, 1511, 1516,
1522 (Paris, Jean Petit), en 1512 (Strasbourg, Jean Knoblouch).
2. Adventuale breve ou petit Avent, publié cà Paris séparément ou compris dans les diverses éditions du Novum diversorum sermonum opus, qui ont paru, l'une en 1518, les deux autres sans date, toutes les trois par les soins de J. Petit.
3. Carême de Nantes, publié par J. Petit en 1506, 1513, 1518.
4. Carême.du criminel, compris dans l'édition précédente de 1506.
5. Carême de Saint-Jean-en-Grève, publié en 1498 (J. de Vingle, Lyon), en 1499 (Antoine Caillant), en 1500 (Phil. Pigouchet), en 1503 (Lyon, Et. Gueygnard), en 1512 (Strasbourg, J. Knoblouch), en 1508.,
1513, 1520 (Jean Petit).
6. Carême épistolaire, publié en 1497 par Antoine Caillaut.
7. Carême de Bruges, publié séparément sans date ou compris dans les trois éditions du Novum div. serm. opiis.
8. Sermons divers pour dimanches et fêtes, également compris dans le Nov. div. serm. opus, 2me partie.
9. Sermons pour les dimanches après la Pentecôte, publiés en 1498 (Ant. Caillaut, J. de Vingle), en 1500 (Pigouchet), en 1503 (Gueygnard), en 1508, 1511, 1521 (J. Petit), en 1512 (J. Knoblouch), en
1506 et 1516.
10. Sermons sur les saints, publiés par J. Petit en 1507, 1513, 1516, par Durand Gerlier en 1508, par J. Knoblouch en 1514 et 1521 (Lyon).

11. Sermons sur quelques saints, compris dans le Nov. div. serm. opus.

12. Sermones de stipendio peccali, publiés en 1498 et 1521, une autre fois sans date.
13. Sermones omni tempore practicabiles, publiés à la suite des autres éditions.
14. Sermones de miseriis animae, publiés séparément sans date ou compris dans le Nov. div. serin, opus.

Œuvres Françaises.

1. Confession de frère Oliv. Maillard, publiée sept fois sans date. Les autres éditions portent les dates de 1481, 1524 et 1529. Ces deux dernières ont été données à Lyon par Arnoullet.
2. Confession générale de frère 0. M., publiée à Lyon en 1526 et 1527, six autres fois sans date.
3. Histoire de la Passion de J.-C. remémorée par les mystères de la Messe, publiée en 1493 (J. Lambert), en 1552 (Paris, Bonhomme), en 1828 (G. Peignot, Paris, Crapelet), en 1835 (Paris Bohaire). Il y a trois éditions sans date (J. Bonfons, Pierre Sergent, veuve Trepperel).
4. Instruction et consolation, qui comprend un sermon sur l'Ascension, un autre sur la Pentecôte. (Une édition sans date.)
5. Sermon prêché à Bruges, publié en 1503 (Anvers), en 1826 (Labouderie), une autre fois sans date.
6. Chanson piteuse, deux éditions.
7. Ballade de frère 0. Maillard.
8. Chants royaux en l'honneur de la Vierge.

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Un ex-libris non identifié



[1] C’est dans cet ouvrage rare et très-recherché, nous dit Brunet, qu’on trouve, indiqués en marge par des Hem ! Hem ! les endroits où l’on faisait une pause pour tousser.

[2] A. de La Borderie, Œuvres françaises d'Olivier Maillard... avec introduction, notes et notices, Nantes, 1877

[3] Samouillan, J. P. A., Études sur la chaire et la société françaises au XVe siècle. Olivier Maillard, sa prédication et son temps, Paris et Bordeaux, 1891, qui pour la partie biographique s’est largement inspiré de La Borderie.

[4] Ch. Labitte. Revue de Paris, 1839 et 1840 ; Études littéraires, t. 1; prédicateurs de la ligue, introduction.

[5] Jean d 'Auton, Chroniques de Louis XII éd. par R. de Maulde de la Clavière, Paris, 1891, t. II, p. 222-228.

[6] https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb30861269r

[7] Brunet Manuel du libraire T III coll. 1317

[8] https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb30861272n

[9] https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb30861265c

[10] Pantagruel, Ch. XXX, Comment Panurge fit en mer noyer le marchand et ses moutons.

[11] Sermones de adventu, f°76, col. 2.

[12] Anecdote reprise sous forme de quatrain dans la Nef des Fous de Sébastien Brandt.

[13] Référence citée dans le Répertoire d'incipit des prières françaises à la fin du Moyen Âge de Pierre Rézeau, Droz 1989..

[14] Sermones de adventu – Sermo 29, cité par Edmond Werdet in Histoire du livre en France depuis les temps les plus reculés jusqu'en 1789. Paris, Dentu 1861. Le blog du Bibliomane Moderne consacra en 2009 plusieurs articles au sujet de ce prédicateur bibliophobique.