Robert Granjon nait à Paris aux alentours de 1513. Dès l’enfance il baigne dans le monde de l’édition car il est le fils du libraire parisien Jean Granjon dont il reprend au début de sa carrière, en 1545, l'adresse et l'enseigne. Ce qui l’intéresse surtout, c’est la création de poinçons typographiques, il créera plus de 70 polices différentes au cours de sa vie [1].
C’est aussi un grand
voyageur : Lyon, où il fait de
fréquents séjours à partir de 1547, est un centre bouillonnant, carrefour
international grâce à ses quatre foires annuelles. Plusieurs imprimeurs dont
Jean I de Tournes lui achètent ses poinçons. Il finit par s’y fixer en 1556
(peut-être dès 1551) et il épouse Antoinette, la fille du peintre et graveur
lyonnais Bernard Salomon. En 1562, il quitte Lyon pour s’installer à Anvers et travailler avec Christophe
Plantin. Puis il revient à Paris en 1571-1574 en changeant plusieurs fois
d’adresses : Au Mont Saint-Hilaire, à l'enseigne Sainte Catherine (1571-1572),
Rue Saint-Jean-de-Latran, à l'Arbre sec (1573). Finalement il s'installe à Rome
où il travaille à la fabrication de caractes orientaux pour les livres des
missionnaires catholiques : des caractères arméniens (1579), syriaques et
arabes (1580), cyrilliques (1582), en collaboration avec Giambattista Raimondi
de l’imprimerie Médicéenne ou Domenico Basa des presses vaticanes, réalisant
ainsi les toutes premières éditions imprimées dans certaines langues
orientales.
Mais ce sont ses fontes de caractères français qui
l’ont rendu célèbre.
Dans la dédicace qu’il adresse à Monseigneur d'Urfé,
Baillif de forestz, dans le tout premier livre imprimé avec ses nouveaux
caractères, il déclare qu’il est lui-même l’inventeur et le tailleur de la
nouvelle lettre. Il avait déjà fondu des lettres italiennes, des lettres
grecques, d’autres encore qui étaient toutes hautement appréciées partout, mais
il se désolait qu’il n’y eût pas de lettres proprement françaises et il résolut
d’en créer une : … En me proposant devant les yeux combien les Hébreux,
les Grecs, les Latins, voyre plusieurs peuples barbares, ont esté curieux de
leur propre langue, jusques à faire conscience, et tenir à honte de se servir
des lettres par d’autres que par eux inventées. Je ne pouvais non rougir de la
négligence de nos majeurs en cet endroit, qui ayans de quoy se passer de leurs
voisins, ont mieux aymé estre leurs redevables, que de s’ayder du leur propre :
chose d’autant plus à déplorer, que si l’on compare nos caractères francoys à
ceux de toutes autres nations, on trouvera qu’ilz ne leur cèdent en rien.
Cette idée que la langue vernaculaire est aussi belle que la latine et qu’un caractère typographique propre doit l’illustrer vient d’Italie. Pietro Bembo, dès 1502, prend la défense de la langue vulgaire bien avant Joachim du Bellay, et bientôt, même en France, les imprimeurs utilisent le romain et l’italique gravé par Francesco Griffo.
Pour donner un style à ces lettres qu’il voulait
françaises, Granjon va rechercher des écrits calligraphiés dans la belle
écriture de la Cour. On dit que l’écriture des secrétaires de la chancellerie
l’inspira ; ils utilisaient un style proche de la bâtarde gothique, que
Robert Granjon traduit en une lettre très fortement cursive, rapide et souple,
avec de nombreuses ligatures et une assise droite sur la ligne contrairement
aux cursives italiennes. Ces lettres d’art de la main, comme il les
appelait, ne sont donc ni tout à fait une pure écriture manuscrite, ni un
romain humaniste. [2]
Dans le Dialogue de la Vie et de la Mort de
Ringhieri Innocentio, imprimé en 1557, Granjon annonce dans sa préface au
chevalier d’Urfé que la nouvelle lettre française est prête et qu’il l’emploie
pour la première fois. Il fait entrevoir en même temps qu’il taillera bientôt
une autre lettre du même genre, mais de plus gros corps, beaucoup plus belle et
qu’il demandera au roi un privilège pour protéger son invention.
Le succès est immédiat, cette lettre moderne qui
flatte le patriotisme plait beaucoup aux imprimeurs lyonnais. Robert Constantin,
fils d’Antoine Constantin, imprimeur et éditeur à Lyon, rédige dans le second ouvrage
de Granjon imprimé avec les nouveaux caractères - un titre de Gautier de
Châtillon intitulé Alexandreidos libri decem, nunc primum in Gallia
gallicisque characteribus editi - une préface aux lecteurs où il fait un
éloge enthousiaste de l’invention :
Si ces caractères étonnent le lecteur par leur aspect
inaccoutumé, ils ne manqueront pas cependant, j’en suis certain, de le séduire
par leur côté pratique et même par leur élégance. Robert Granjon en conçut le dessin
ingénieux et, second Boutadès de Sicyone, père des typographes, en grava le
relief. Leur lecture est aussi agréable que commode et leur forme est justifiée
autant qu’une autre si elle ne l’est davantage car elle se rapproche d’aussi
près qu’il est possible de l’écriture courante ; imitée avec une telle
perfection qu’on peut hésiter si on lit un manuscrit ou des lettres
d’imprimerie. Ils seront appréciés ici et partout pour peu que les maîtres
d’école en recommandent l’usage : c’est affaire à eux. … Je n’en veux pour
preuve que leur forme même universellement adoptée en Europe pour l’écriture à
la main. A moins qu’on ne méprise sa propre éducation pour préférer des usages
étrangers. Mais un tel homme mériterait comme autrefois chez les Romains,
d’être accusé et puni du crime de barbarie et de se voir condamné comme le veut
Ulpien, à l’exil, rejeté des siens, et contraint de vivre à l’étranger.
Celui-là, en effet, est un mauvais citoyen qui préfère à celles de sa patrie
les institutions des autres peuples et qui se plait dans un autre pays plus que
dans le sien. [3]
Le privilège, d’une durée de 10 ans, est accordé par
Jean Nicot le 26 décembre 1557 et il apparait en 1558 pour la première fois
dans l’Alexandreidos. Paradoxalement, la lettre française est utilisée
dans une œuvre en latin : que
nul autre (quel qu’il soit) en ce Royaume n’ayt à tailler poinssons, ni
contrefaire ladite lettre francoyse d’art de main ni d’icelle vendre ni
distribuer aucune impression : fors celle qui sera imprimée par ledit Granjon.
C’est le premier privilège connu protégeant une fonte
de caractères mais l’interdiction n’est pas respectée très longtemps, les
imprimeurs parisiens, à commencer par Danfrye et Breton s’emparent de la lettre
nouvelle pour en faire des imitations. De fait, le privilège est quelque peu
contradictoire avec l’idée de Granjon de diffuser dans tout le royaume un style
proprement français.
Dans la foulée, Robert Granjon imprime deux livres de
poésies, en français cette fois-ci, que lui confie Berenger de la Tour
d’Albenas en Vivarais : L’Amie des Amies [4] et son pendant l’Amie
Rustique [5], dont la composition
typographique impeccable illustre cet article.
Bérenger de La Tour, dont on ne sait que peu de
choses, est probablement né vers 1529 à Aubenas, il décède 1559, l’année
suivant la publication des deux ouvrages. Il semble qu’il ait étudié le droit à
Toulouse, si l’on en juge par le nombre de notables de cette ville à qui il
adresse des poèmes.[6]
Il s’installe ensuite à Lyon où il fait paraître chez
J. de Tournes deux recueils de poésies, Le Siècle d’or et la Choréide,
poème sur la danse, suivi de pièces aux accents épicuriens, qui annonce les Sonnets
pour Hélène [7]
(1578) dont le poétique A Mad. de Poet, sa Sœur d’Alliance : Ce beau jardin où nous entrons, ma sœur, /
Est plein de fleurs richement colorées, / Dont la pluspart sont blanches ou
dorées, / Et le printemps en est le possesseur / Puis en hiver flétrissent, et
suis seur / Qu'ainsi en prend à la jeunesse blonde ; / Car elle va, et s'enfuit
comme l'onde : / Beauté s'efface et se perd d'heure en heure. / Or cueillez
donc son fruit ; car en ce monde / Mort le pouvoir, le regret nous demeure.
Il s’adresse ensuite à Robert Granjon pour les deux
recueils suivants, sans doute séduit par la nouveauté des caractères
typographiques. Ces derniers ouvrages formant diptyque sont d’une
composition hétéroclite qui mélange des poésies originales, dont certaines
avaient déjà paru dans les recueils précédents, à des traductions de l'italien.
L’Amie Rustique se divise en quatre églogues. Le poème est suivi de Chansons,
un Chant de vertu et fortune, des Chants funèbres, des Épitaphes,
une Épître (en prose) à M. de Rochecolombe, et la Naséide.
L’Amie des Amies contient l’épisode d’Isabelle et de Zerbin,
tiré du XXIVe chant du Roland furieux de l’Arioste, et mis en vers
français de dix syllabes. Bérenger de La Tour y a joint diverses poésies, entre
autres le premier livre de la Moschéide, ou le Combat des Mouches et
des Fourmis, extrait de la Moschea, poème macaronique de Folengo.[8]
On y remarque également les Fragmens de contre
amitié, un ensemble étonnant de vingt-deux poèmes adressés à l'auteur par
ses amis. Ils sont signés par des poètes peu connus, comme ce C. de l’Estrange [9],
abbé de La Celle, protonotaire du cardinal de Guise qui avait écrit des vers,
aujourd’hui perdus, célébrant une dénommée Carité.
Dans cette longue liste d’amis, dont les pièces
occupent 11 feuillets, figurent des intellectuels du Vivarais et du Dauphiné
pour une bonne part, les autres venant du sud-ouest, Toulouse, Carcassonne ou
Alès : F. Guesque d’Allez ; Guillaume de la Perrière, Toulousain
; P. du Chier, gentilhomme ; Jean Brun, poète français originaire de Pradelles, dont on
ne connaît que quelques rares poèmes [10]
; C. de Vesc, protonotaire du Teil, Prévost de Valence ; J. de Belerga,
conseiller du Roy à Carcassonne ; Hector Pertius, docteur en médecine
; Louis de la Gravière, poète français ; Olivier de la Vernade, sieur de
la Bastie, grand orateur et poète ; N. Privat, docteur en médecine ; Jean
de Berlegat, Conseiller du Roi ; L. Joubert, médecin ; Antoine du Moulin,
Masconnais ; La Couche, Dauphinois ; H. Fabre, médecin ; Pollardanus ;
Jacques Isnard, d’Orange [11].
C’est une surprenante entreprise d'autopromotion qui
laisse croire qu’il est déjà un auteur accompli, une figure poétique majeure du
Vivarais, continuateur de Marot, encensé par tous ses contemporains, alors
qu’il n’a que vingt-neuf ans. En réalité, tous ces poètes ne faisaient que
répondre à des vers que Berenger de la Tour leur avait adressés dans Le
Siècle d’Or de 1551. Du Moulin reste prudent dans sa critique du
poète : Mais qui aurait l’audace de reprendre / (Frere et amy) voz tans
doctes escrits ? / Mais qui voudrait, quelque chose entreprendre / Sur si
hautz faicts scavantemens escrits ? Tandis que La Couche souhaite voir
dessus son chef la verte couronne de Pindare, obligeant Bérenger à répondre
avec une fausse modestie : Icy n’est pas Ronsard ou Pindare / L’escrit
fameux, et moins la veine rare… / C’est cy sans plus quelque sonnet léger
/ Mal ébauché par le tien Berenger / Imitateur de tes celiques pas. Et de
conclure par une devise De Labeur heur, Du travail sort le bonheur.
Pour corroborer cette illusion d’une notoriété établie,
il prétend dans l’introduction de l’Amie Rustique que ces pièces sont
des œuvres de jeunesse restée longtemps dans l’ombre et s’il se décide pourtant
à les publier, ce n’est pas pour rechercher la gloire, mais comme une preuve
d’amitié et d’affection envers son dédicataire et qu’elles annoncent des œuvres
encore plus belles. Il évoque notamment des travaux de poésie, d’histoire et de
prose inspirés de la Grèce antique, que certains désirent déjà connaître à
travers quelques fragments aperçus, mais qu’il garde encore secrets jusqu’à
trouver le temps de les montrer. Ces œuvres ne verront jamais le jour.
Ces jours Natalz, qu'on retire l'esprit d'entre
l'enclume, et le marteau des negoces, vous envoye les restes de ma jeunesse
comprinses en ce livre, qui ne tenant d'aloy pour souffrir les supplices de la
publication, entre les flots des opinions vulgaires, se contrastans plus que la
mer aux opposées bouches de Eole: ha dormy en tenebres, Jusques aujourd'huy que
je l'ay mis en vie: non pour sa liberté publique, Mais comme ostage de mon
affection envers vous ….
Dans cet ensemble disparate, une pièce a retenu notre
attention, une curieuse tirade du nez dédiée à Rabelais sous le pseudonyme d’Alcofibras,
indien, roy de Nasée [12]
et intitulée Naséide qui n'aurait pas déplu à Cyrano de Bergerac. La
pièce avait déjà paru en 1556 et fut rééditée sans doute à cause de son succès.
Pour vous louer si la plume je prens, / Roy des grands
nez, Roy des nez les plus grands / De Naserie, à ce faire m'invite / Le vostre,
auquel tout le peuple court viste / Pour l'admirer, comme rare spectacle, / Si
qu'on le jug' estr' un Nasal miracle: / Tant il est grand, que des Archers le
pire / Ne le pourroit faillir pour mal qu'il tire : / Et s'il trouvoit au monde
son pareil / Croy qu'il feroit eclipser le Soleil.
L’œuvre poétique de Berenger de la Tour s’interrompt donc sur cette facétie tandis que l’invention de Robert Granjon continue à être diffusée, notamment à l’étranger. Christophe Plantin, toujours à la recherche des derniers perfectionnements de l’art typographique, se procure auprès de Granjon un jeu de caractère, quelques mois seulement après la publication du Dialogue de la Vie et de la Mort. Retenant la suggestion de Constantin, il compose ainsi dès 1558 huit pages de l'A. B. C. ou Instruction Chrestienne pour les petits enfans. L’usage des lettres françaises d’art de la main comme instrument pédagogique pour les maitres d’école connaitra un tel succès que le nom de caractères de civilité pour cette typographie finira par s’imposer à la suite d’une traduction d’Erasme par Jehan Louveau, la Civilité puérile distribuée par petitz chapitres et sommaires (à Anvers, chez Jehan Bellère, 1559).
En dehors de ce segment pédagogique, les caractères de
civilité seront de moins en moins utilisés car la lecture n’en est pas toujours
aisée quand les yeux se sont habitués aux lettres romaines. Nous les trouvons
souvent cantonnés au XVIème siècle à la rédaction des pièces liminaires et des
épitres dédicatoires car leur ressemblance avec l'écriture manuscrite donne
l'impression que l'auteur écrit une lettre à son dédicataire. Pour les siècles
suivants, de nombreuses polices de civilité seront créées pour les livres
d’apprentissage de l’écriture destinés aux enfants, d’abord dans les écoles des
Frères de la Doctrine Chrétienne sous l’impulsion de Jean-Baptiste de la Salle,
puis de manière plus étendue pour les livres de lecture ou le manuel de
bienséance.
Bonne Journée,
Textor
[1] 30
italiques, 7 civilités, 9 grecques, 20 romains, 2 ou 3 caractères hébreux, des
écritures orientales et des caractères musicaux seraient attribuables à Robert
Granjon selon Hendrik D. L. Vervliet, French Renaissance Printing Types : A
conspectus, Londres, The Bibliographical Society, 2010.
[2] Rémi
Jimenes, Les Caractères de Civilité. Typographie et Calligraphie sous l’Ancien
Régime, préface d’Hendrick Vervliet, Atelier Perrousseaux, éditeur, 2011.
[3]
Traduction de Maurits Sabbe in Les caractères de civilité de Robert Granjon
et les imprimeurs flamands Marius Audin 1921.
[4] L’Amie
des amies, Imitation d’Arioste : divisée en quatre Livres. Par Berenger
de la Tour d’Albenas en Vivarez. Lyon, Robert Granjon, 1558.
[5] L’Amie
rustique, et autres vers divers, Par Berenger de la Tour d’Albenas en Vivarez.
Lyon, Robert Grangeon, 1558.
[6] Sur la
vie et l’œuvre de Bérenger de la Tour, voir Guillaume de Sauza : Bérenger
de La Tour et son œuvre poétique : essai de mise au point. Réforme,
Humanisme, Renaissance Année 2007 n°65 pp. 65-92.
[7] Pour
autant, il semble que Berenger de la Tour se sentait plus proche de Marot que
de Ronsard et il n’a pas rejoint pas la Pléiade.
[8] Ces deux
ouvrages sont peu courants, présentés par Brunet comme étant les plus rares
parmi ceux imprimés dans ces caractères de civilité. USTC localise 8
exemplaires institutionnels de l’Amie Rustique en France, et 6 dans le
reste du monde dont 1 seul aux Etats-Unis (Allemagne : 1 ; Pays-Bas : 1 ;
Royaume Uni : 3 ; Etats-Unis : Houghton : 1). De l’Amie des Amies USTC
localise 8 exemplaires en France, et seulement 4 dans le reste du monde dont 1
seul aux ֤États-Unis (Londres : 3 ; Etats-Unis : Princeton : 1).
[9] Claire
Sicard (17 mai 2020). Sur la piste de l’étrange monsieur de L’Estrange.
Notules XVI. Consulté le 24 mai 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/sfov
[10] Claire
Sicard et Pascal Joubaud , Jean Brun interpelle Mellin de Saint-Gelais dans
son éloge de François Bérenger de La Tour d’Albenas (1558), Démêler Mellin
de Saint-Gelais, Carnet de recherche Hypothèses, 25 août 2015 [En ligne] http://demelermellin.hypotheses.org/4050.
[11] Guillaume
De Sauza, Bérenger de La Tour et son œuvre poétique : essai de mise au point,
R.H.R. n° 65, 2007, p. 65-92.
[12] Le
choix du dédicataire vient probablement du fait que Rabelais avait utilisé l’anagramme
d’Alcofribras Nazier dans ses premiers livres. Berenger de la Tour le
transforme en Alcofibras, en éludant une lettre r.


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