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jeudi 9 juillet 2026

Un livre d’heures manuscrit à l’épreuve de l’IA. (XIVème siècle)

Comme il faut bien vivre avec son temps, je fais des essais d’utilisation de I’intelligence artificielle (IA) pour dater certains de mes manuscrits. Oui, je sais, vous allez sourire car ce nouvel outil qui n’existait pas, pour le grand public, il y a moins de 5 ans, est l’objet de moquerie et sa fiabilité est encore douteuse. Mais je me dis que si l’IA est capable d’identifier sans se tromper la salicaire à longue tige par la seule forme de ses étamines, elle doit bien pouvoir me donner la date d’un manuscrit médiéval par l’analyse du style des lettrines et, peut-être, une localisation du diocèse pour lequel il a été fabriqué.

J’ai donc soumis à examen un livre d’Heures dont la datation et la localisation avait été faite en son temps par François Avril, chartiste, conservateur général du département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale et reconnu comme l’un des meilleurs historiens mondiaux des manuscrits médiévaux.

Une page du livre à usage privé 
et très modestement décoré (Psaume 97)

Les conclusions de l’expert avaient été quelques peu ambiguës. Il avait écrit que le calendrier incorporait de nombreux saints locaux et la commémoration d'événements de l'histoire de Paris comme la translation de saint Magloire le 24 Octobre, celle de saint Maclou le 15 novembre, celle de Thomas Becket le 29 décembre, la réception de la Sainte couronne d'épines le 11 août 1239, le miracle de sainte Geneviève des Ardents, en 1130 (26 Nov). Ces éléments laisseraient penser à une origine parisienne de ce livre d'heures. Malgré cela, il pensait que l’origine était plutôt provinciale, du Centre ou du Midi de la France. Effectivement, les parties qui sont en français semblent rédigées en franco-provençal.

S’agissant de la datation, le calendrier donne aux bonnes dates tous les événements du tableau chronologique des fêtes parisiennes établi par Alice Drouin en 1933 jusqu'à la date du 25 novembre 1368 où il a été décidé à Paris d'honorer sainte Catherine d'une double fête. Effectivement cette date est en rouge dans le calendrier signifiant l‘importance de cet évènement, mais on ne trouve pas la célébration de la fête de la Présentation arrêtée le 21 novembre 1374, ni celle de la Visitation arrêtée le 2 juillet en 1389. Autrement dit la fourchette de datation serait 1368-1374 en se fiant à cette méthode. 

Cependant, François Avril pensait que ces fêtes avaient pu être oubliées ou ignorées comme dans certains psautiers et bréviaires de la fin du XIVe siècle, et il proposait, compte tenu de la décoration stylisée de certaines initiales et de la technique des tranchefiles, de dater ce manuscrit de la première partie du XVe siècle et non de la fin du XIVe siècle.

1.      Une approche lunaire.

Que dit l’IA ? Sans se laisser le temps de la moindre réflexion, et sur communication d’une seule page du livre, le petit office de la Vierge, l’outil propose une analyse par la forme des lettres, ce qui donne : Il s’agit d’un manuscrit de la fin XIVᵉ siècle à première moitié du XVᵉ siècle (vers 1380–1450). Pourquoi ? La textura est très régulière et mature. Les grandes initiales rouges et bleues avec filigranes sont typiques de cette période. Les formes des lettres (notamment le m, le n, le u, le a à deux compartiments, le s long) correspondent bien aux manuscrits liturgiques de la fin du Moyen Âge. Je serais moins enclin à la dater du XIIIᵉ siècle (écriture généralement plus lourde) ou de la fin du XVe siècle (où l'on voit souvent apparaître des influences de l'écriture bâtarde ou humanistique)[1].

Cette première fourchette a le mérite de rejoindre l’estimation de François Avril en ce qui concerne la datation.

 


Les Petites Heurs du Saint-Esprit

Il me propose ensuite d’analyser les pages du calendrier pour affiner la localisation en m’expliquant que les principaux saints fêtés révèlent une ville ou un diocèse, saint Denis renvoyant à Paris ; saint Martin à Tours ; saint Lambert à Liège. Jusque-là, l’analyse est plutôt cohérente.

Je lui communique quelques pages du calendrier, dont Novembre, ainsi qu’une liste de toutes les occurrences figurant en rouge qui correspondent aux dates des fêtes les plus importantes du lieu.

Là, surprise, à l’examen du calendrier il oublie de s’intéresser à la localisation pour se lancer dans un calcul savant tiré du cycle lunaire et du nombre d’or. Je n’avais jamais pensé à compter les phases de la lune pour trouver une datation mais la méthode parait intéressante. Il explique :

Je lis notamment « Novembre a xxx jours et la lune xxix » (règle du mois lunaire) ; la colonne des lettres dominicales (a–g) ; une colonne de nombres romains rouges correspondant au cycle lunaire / nombre d’or ; L’élément intéressant est que les chiffres rouges de novembre commencent par 1 nov. : ‘iii’ / 2 nov. : ‘ii’ / 3 nov. : ‘i’ / 4 nov. : ‘xxix’ puis ‘xxviii’, ‘xxvii’, etc.

Cette succession est un cycle lunaire précis ; associée aux lettres dominicales visibles, elle permet une datation beaucoup plus serrée. Cette combinaison correspond à un calendrier julien qui se répète tous les 19 × 28 = 532 ans, donc il faut ensuite croiser avec la paléographie. Or l’écriture (gothique tardive française), les rubriques et l’ornementation indiquent clairement un manuscrit de fin XIVe – première moitié du XVe siècle.

Jusque-là je suis d’accord.

Pour descendre jusqu’à une année précise, il manque encore un élément décisif : une page de janvier ou février (les années bissextiles se distinguent immédiatement) ou le début complet du calendrier avec les lettres dominicales visibles sur tout le mois.

Je m’exécute et là, déception, le singe savant ne lit pas vraiment la page mais part sur une hypothèse tirée d’un autre ouvrage :

Si le 3 février est marqué i, cela signifie que la nouvelle lune ecclésiastique tombe le 3 février.

Dans le comput julien médiéval, cette position correspond à un nombre d’or = 8.

Ensuite on croise avec la structure hebdomadaire (lettres dominicales visibles dans la première colonne). La suite observée correspond à une **lettre dominicale E**.

Le couple :

* Nombre d’or = VIII / * Lettre dominicale = E se répète tous les 532 ans, mais dans l’intervalle compatible avec l’écriture et l’enluminure (fin XIVe–XVe siècle), on obtient essentiellement : 1404 et 1432.

Or je fais remarquer que le 3 février n’est pas marqué d’un i et que 1404 est une année bissextile alors qu’ici le calendrier de février n’a que 28 jours.  Et la machine perd ses certitudes pour changer du tout au tout :

Voilà le point important : la transition mars → avril est parfaitement régulière et confirme que nous sommes devant un calendrier-type calculé une fois pour toutes, fondé sur un nombre d’or fixe, non sur une année historique individualisée. Autrement dit, j’allais dans une mauvaise direction en cherchant une année exacte comme 1404 ou 1432. Dans beaucoup de livres d’heures, le calendrier n’est pas établi pour l’année de copie du manuscrit : il suit un schéma computistique réutilisable car le couple nombre d’or + lettre dominicale revient tous les 28 ans pour les semaines et tous les 19 ans pour le cycle lunaire ; il ne date donc pas à lui seul le manuscrit. La conséquence est importante : On ne peut pas déduire une année précise du manuscrit à partir du calendrier seul.

Après quelques débuts prometteurs, la conclusion est abrupte : Nous ne pouvons rien déduire du calendrier avec cette méthode car le copiste a dû reprendre un modèle sans l’adapter et les nombres lunaires seraient ici être plus décoratifs qu’utiles.

 

Calendrier de Février avec les corrections du Sanctoral

2.  Une origine chartraine ?

Je l’invite alors à se concentrer un peu sur ma requête initiale qui était une demande de localisation par l’analyse des fêtes et des saints locaux. Je lui transmets un tableau excel de tous les saints sur 365 jours avec les mentions des dies eger ou jours égyptiaques et la distinction des fêtes en rouge qui indique une commémoration particulièrement importante pour le diocèse.

L’IA remarque d’abord, fort justement, que la fête de Ste Geneviève (3 janvier) n’est pas inscrite en rouge, ce qui semble impensable à Paris où elle est la patronne de la ville.

Je fais alors remarquer qu’il y a tout de même des éléments qui pointent vers Paris, ceux qu’avaient relevés François Avril, même si la fête de sainte Geneviève n’apparait pas en rouge ce qui est effectivement étonnant. L’IA admet volontiers que le calendrier présente un substrat parisien net, perceptible dans l'inscription de fêtes et commémorations liées à l'histoire cultuelle de Paris ; mais l’outil remarque aussi un élément qui m’avait échappé jusque-là. Plusieurs commémorations concernent des saints peu courants ou locaux dont certains pourraient être chartrains ou rouennais par comparaison avec la liste du calendrier d’un livre d’heures figurant à la vente Robert Hoe (1893).

De surcroit, il ajoute que le calendrier présente, un intérêt codicologique et liturgique particulier en raison du nombre de retouches secondaires qu'il a subies.

Effectivement, le calendrier présente plusieurs corrections visibles à la fin de janvier et début février, concernant notamment saint Polycarpe, saint Julien, sainte Agnès et les Saintes Reliques. D'autres interventions sont repérables en Juin et en Octobre pour signaler le début ou la fin de fêtes agricoles locales, les moissons et les vendanges. Ces modifications suggèrent que le livre a connu une adaptation à un usage diocésain plus précis à partir d'un modèle plus générique ou bien qu’il a changé de diocèse au cours du temps.


Calendrier de fin Août 
avec Lois de Marseille et Loys roys de France

L’IA propose ensuite une analyse croisée des saints locaux avec plusieurs villes plausibles (Paris, Rouen, Evreux, Chartres) mais le résultat est mitigé car comme St Geneviève pour Paris, Un livre d'heures explicitement attribué à l'usage de Chartres est identifié notamment par Chéron, Aignan et Lubin, auxquels s'ajoute la dédicace de Notre-Dame de Chartres. Or mon calendrier contient bien Chéron au 27 mai et Aignan au 17 novembre mais il n'a ni Lubin au 14 mars ni dédicace de Notre-Dame de Chartres au 17 octobre. Même résultat pour Rouen, où les trois saints typique Martial le 3 juillet, Sauveur le 6 août et Romain le 23 octobre ne concordent pas.

Puisque François Avril évoquait le sud de la France, je l’oriente alors vers Marseille car il y a un Saint Louis de Marseille fêté le 23 Aout, deux jours avant la Saint Louis Roy de France, non loin de Saint Victor autre figure de la cité phocéenne. Mais je suis encore contredit par l’IA, St Lois de Marseille au 23 août n'est pas conforme au calendrier marseillais qui le fête le 19 Aout. Par ailleurs, Paul Perdrizet, dans son étude sur le calendrier parisien à la fin du Moyen Âge [2], montre précisément que le culte de saint Louis de Marseille n'est nullement absent des livres parisiens. Ainsi, le bréviaire de Charles V, dont le calendrier est explicitement qualifié de parisien, contenait des prières du roi adressées au roi saint Louis et à saint Louis de Marseille. Autre objection, Saint Victor est fêté le 24 janvier et le 21 juillet à Marseille alors que mon calendrier donne Basile et Praxe à ces dates. Cette absence est très négative ; Il faut oublier Marseille.

3.      Jours néfastes

D’autres indices sont à rechercher ; la clef n'est peut-être pas dans le sanctoral ; Les Dies eger, ces jours néfastes, qui curieusement tombent parfois un jour de grande fête, constituent une autre piste. Les séries de jours égyptiaques sont presque des empreintes digitales des familles de calendriers médiévaux. L’IA les passe dans sa moulinette et conclue : vos “Dies eger” correspondent très fortement à une série parisienne/computistique, beaucoup plus qu’à un marqueur proprement chartrain.

Et là surprise, au cours de cette recherche, l’outil tombe sur un livre d’heures dont le calendrier coïncide à plus de 83% avec l’ouvrage témoin, soit 304 jours sur 365 ! J’aurais pu chercher longtemps dans toutes les bibliothèques d’Europe avant de trouver une telle similitude. C’est le résultat du remarquable travail de la bibliothèque de Copenhagen [3] qui tient un répertoire détaillé de nombreux calendriers classés par usage. Le Thott 113 ‘’matche’’ étonnamment bien : Votre calendrier présente pratiquement la même chaîne de noms rares, dans le même ordre et presque toujours aux mêmes dates. Ce point est capital. Un saint comme Chéron peut voyager ; Aventin aussi. Mais la succession Métran–Aventin–Boutoul–Blanchart–Mondain–Gobert–Chéron–Liephart–Godegran–Prothin–Scire–Presme–Lié–Flamme–Phare constitue quelque chose de très différent : une parenté de modèle calendaire.

Le manuscrit Thott est décrit comme un livre d’Heures à l’usage de Paris (Paris, vers 1400) en 211 feuillets de 145 × 111 mm avec 13 lignes par page rédigé en gothique textura à deux degrés de grosseur. 15 grandes miniatures ; bordures à décor végétal sur toutes les pages, comportant souvent des animaux et des grotesques. Les peintures sont dans le style de l’atelier de Jacquemart de Hesdin (toutes les miniatures sont fondées sur les livres de modèles utilisés dans son atelier).

Ce manuscrit pourrait bien constituer le modèle du mien ou tout au moins s’inscrire dans une même famille de livres d’heures. Pour aller plus loin, il y aurait lieu d’étudier les séquences de prières, notamment celles de la fin du livre en français. Ce genre de livre d’heures, qui n’est pas un livre d’apparat mais qui a été élaboré pour la dévotion d’un particulier se termine souvent par des prières spécifiques, choisies par le commanditaire en fonction de ses affinités.

Cette recherche reste à faire. En attendant, je demande à l’IA de conclure provisoirement sur ce qu’elle ‘’pense’’ de la localisation :

Le livre d’heures ne paraît pas avoir été copié pour Marseille, Rouen, Chartres ou Évreux. Son calendrier appartient très probablement à une famille parisienne composite, très proche du calendrier de Thott 113, avec quelques adaptations particulières.

La meilleure formule serait :

Livre d’heures probablement copié dans l’aire parisienne ou pour un usage parisien élargi, vers la fin du XIVᵉ siècle, avec un calendrier composite où ont été intégrés quelques saints régionaux ou dévotions particulières.

Les raisons principales :

La concordance avec Thott 113 est massive : après correction, plus de 300 jours sur 365 concordent totalement ou partiellement. C’est trop élevé pour être fortuit.

Les saints qui semblaient d’abord locaux — Aventin, Chéron, Aignan, Lazare/Ladre, etc. — se retrouvent dans cette famille parisienne composite. Ils ne suffisent donc pas à attribuer le manuscrit à Troyes, Chartres ou Marseille.

Rouen et Évreux sont affaiblis par l’absence de marqueurs forts : pas de Romain de Rouen au 23 octobre, pas de Martial au 3 juillet, pas de Saint-Sauveur au 6 août, pas de Taurin d’Évreux.

Chartres reste une coloration possible, surtout par Chéron et Aignan, mais l’absence de Lubin et de la dédicace de Notre-Dame de Chartres empêche d’y voir un calendrier strictement chartrain.

Marseille est improbable : Louis de Marseille est très intéressant, mais les grands marqueurs marseillais — Victor, Cassien, Cannat — ne forment pas un faisceau. Son insertion près de saint Louis roi de France paraît plutôt relever d’une dévotion aux deux saints Louis, compatible avec un milieu parisien/royal.

Donc je ne dirais pas : « copié à Paris » avec certitude absolue. Je dirais :

Origine probable : aire parisienne, ou atelier travaillant sur un modèle parisien ; destination possible : milieu français septentrional ou curial, avec coloration chartraine et dévotion particulière aux deux saints Louis.

En définitive, l’usage de l'IA n’a pas permis de trancher définitivement la provenance ou la date du manuscrit, mais l’outil met l’accent sur des éléments qui m’avaient échappés, comme l’existence de saints chartrains, qui avaient échappés aussi au meilleur expert des manuscrits médiévaux, qui ne disposait pas, il y a 15 ans, des ressources actuelles et en cela, l’IA me parait tout de même une aide complémentaire utile à l’examen des textes anciens, à condition de tout vérifier et de faire le tri dans un raisonnement qui reste une suite d’analogies approximatives.

Bonne Journée,

Textor

 

L'incipit de la Vigile des Morts avec sa lettrine filigranée de noir.


[1] Les passages en italique de cet article sont directement transcrits de l’IA sans intervention de l’auteur.   

[2] Paul Perdrizet Le Calendrier parisien à la fin du Moyen Âge d'après le Bréviaire et les livres d'heures, Paris 1933.

[3] CHD Institute for Studies of Illuminated Manuscripts in Denmark

samedi 22 novembre 2025

La Divination des démons par saint Augustin (1491)

La maison de ventes aux enchères Ader proposera mercredi prochain un exemplaire des œuvres de Saint Augustin dans la première édition de Martin Flach publiée à Strasbourg en 1489.

Il s’agit de l'une des deux éditions publiées par cet imprimeur, imprimées en caractères gothiques sur deux colonnes, à 49 lignes. L’exemplaire a retenu mon attention car il se trouve que la Bibliotheca Textoriana conserve la seconde édition parue seulement deux ans plus tard, le 11 août 1491. 

Incipit de l'opuscule

Le traité sur les démons occupe 5 pages dans cette édition. 

L’ouvrage intitulé Aurelii Augustini Opuscula Plurima renferme l'essentiel de l'œuvre de saint Augustin, notamment les Meditationes, les Soliloquia, mais sans la Cité de Dieu (De civitate deis) ainsi que divers opuscules attribués à l’évêque d’Hippone mais qui ont été écrits par d’autres auteurs qu’il est parfois difficile d’identifier. En annexe de cet article, figure la liste des 32 traités et leur attribution possible.

Parmi ces traités, le rédacteur de la notice de la vente a mis en avant un texte particulier : La Divination des démons (De divinatione demonum). C’est un petit traité de saint Augustin, court mais dense, rédigé vraisemblablement autour de 406–411 qui s’inscrit dans le vaste ensemble des œuvres antipaïennes du Père de l’Église.

Un matin, pendant nos saints jours d’octaves, un certain nombre de nos frères laïques se trouvaient chez moi réunis au lieu habituel de nos séances, quand la conversation tomba sur notre sainte religion comparée à cette science si présomptueuse des païens, qu’on nous présente comme étonnante et vraiment sérieuse. J’ai cru devoir rédiger par écrit et même compléter les souvenirs que cette conversation m’a laissés. Je tairai cependant le nom de mes honorables contradicteurs, bien qu’ils fussent de vrais chrétiens, et que leurs objections eussent plutôt pour but d’arriver à mieux connaître ce qu’il faut répondre aux païens [1].

Explicit de la Divination des Démons

L’enjeu du texte est de déterminer si les démons sont capables de divination et, si oui, en quel sens et jusqu’à quel point ils peuvent prédire l’avenir. Vaste question qui passionne encore aujourd’hui les bibliophiles amateurs d’ésotérisme.

Il faut se souvenir qu’à l’époque d’Augustin, au sortir de l’époque romaine, la religion et la divination sont étroitement liés. On ne part pas au combat sans avoir consulté les dieux et on ne vote pas aux élections avant l’examen des entrailles d’un poulet. Les prédictions extraordinaires, les augures, les oracles, les prodiges et les pressentiments sont attribués par ses contemporains à une capacité surnaturelle des esprits ; Augustin veut montrer que les démons ne savent jamais réellement l’avenir mais qu’ils manipulent les hommes par ruse, observation, illusion et tromperie.

Ce traité constitue un moment important de la réflexion augustinienne sur le discernement des esprits, sur la nature du mal, et sur le rapport de la liberté humaine aux influences spirituelles :

Dieu permet que les démons devinent, et qu’il leur soit rendu un certain culte : mais il ne suit pas de là que ces divinations et ce culte soient dans l’ordre [2].

Reliure de peau de truie estampée sur hais de bois. 

Ce qui fait tout le piquant du texte à notre époque matérialiste c’est qu’Augustin ne remet pas en cause l’existence des démons mais qu’il s’appuie sur la tradition chrétienne et les Ecritures pour contester leurs pouvoirs réels. Les démons sont des créatures spirituelles, des anges déchus qui, par leur révolte, ont perdu la béatitude mais non leurs facultés naturelles. Ils restent des esprits intelligents, capables de se déplacer avec une vitesse et une précision bien supérieure à celles des humains. Des super-héros en quelque sorte. Ils ne peuvent pas être mauvais en soi, puisque Dieu ne crée rien de mauvais, mais ils ont mis leur intelligence au service des passions exacerbées.

La question centrale de ce traité est de savoir si les démons peuvent prédire l’avenir ? La réponse est simple : Ils ne connaissent pas le futur, car seul Dieu le connaît. Les créatures, même spirituelles, ne voient l’avenir qu'à travers des indices présents. Les démons n’ont donc aucune vision directe du futur.

Mais alors, si les démons ne sont pas omniscients, comment expliquer que certaines de leurs prédictions se réalisent ? En fait, les démons sont de très bons observateurs. Ils voient ce que les humains ne voient pas : les mouvements subtils des corps ; les signes invisibles annonçant un événement naturel ; les pensées ou émotions qui transparaissent dans un visage, un geste, une attitude. Ils peuvent donc prédire ce que l’esprit humain, même très habile, ne pourrait deviner.

De plus, ils sont capables d’avoir une action sur les choses matérielles, comme faire tomber les livres de la bibliothèque, par exemple.

La pensée de Saint Augustin reste encore d’actualité à notre époque de sur-information pour comprendre ce qu’il appelle la curiositas, cette tentation humaine de dépasser les limites légitimes du savoir. Le traité pose ainsi une question universelle : qu’est-ce qui pousse l’homme à se tourner vers des illusions plutôt que vers le factuel ?

Je conclurais cette rapide présentation du De divinatione demonum, en conseillant de se garder des démons, de rester vigilant et d’acheter des traités comme cet incunable de Martin Flach, si possible pendant le Black Friday, pour savoir reconnaitre les signes….

Bonne journée,

Textor



Annexe : La liste des traités contenus dans l’Aurelii Augustini opuscula plurima de Martin Flach, édition de 1491.

1- Augustin d'Hippone [Pseudo]. Meditationes (incipit Domine deus da cordi meo. ).

2- Augustin d'Hippone [Pseudo]. Soliloquia (incipit Cognoscam te. ).

3- Augustin d'Hippone [Pseudo]. Manuale (version augmentée : cap. 1-36)

4- Augustin d'Hippone. Enchiridion de fide, spe et caritate

5- Augustin d'Hippone [Pseudo] (= Patrice, évêque de Dublin ?). De triplici habitaculo,

6- Augustin d'Hippone [Pseudo] (= Guigues II, prieur de Chartreuse). Scala paradisi

7- Augustin d'Hippone [Pseudo]. De duodecim abusionum gradibus

8- Augustin d'Hippone. De beata vita

9- Augustin d'Hippone [Pseudo]. De assumptione Beatae Virginis Mariae

10- Augustin d'Hippone. De divinatione daemonum contra paganos,

11- Augustin d'Hippone [Pseudo] (= Césaire d'Arles). [De fuga mulierum : ] De honestate mulierum,

12- Augustin d'Hippone. De cura pro mortuis gerenda,

13- Augustin d'Hippone [Pseudo]. De vera et falsa poenitentia,

14- Augustin d'Hippone [Pseudo]. De contritione cordis,

15- Augustin d'Hippone [Pseudo]. De contemptu mundi,

16-Augustin d'Hippone [Pseudo] (= Césaire d'Arles). De convenientia decem praeceptorum et decem plagarum Aegypti,

17- Augustin d'Hippone [Pseudo]. (= Honorius d'Augsbourg). De cognitione verae vitae,

18- Augustin d'Hippone. Confessiones

19- Augustin d'Hippone. De doctrina christiana (lib. I-IV),

20- Augustin d'Hippone [Pseudo] (= Fulgence de Ruspe). De fide ad Petrum,

21- Augustin d'Hippone. Sermones de vita et moribus clericorum (I-II)

22- Augustin d'Hippone. De vera religione

23- Augustin d'Hippone [Pseudo]. De spiritu et anima,

24- Augustin d'Hippone [Pseudo] (= Pelage ?). De vita christiana,

25- Augustin d'Hippone [Pseudo] (= Gennade de Marseille). De ecclesiaticis dogmatibus (1ère recension augmentée)

26- Augustin d'Hippone. De disciplina christiana,

27- Augustin d'Hippone. Sermo de caritate,

28- Augustin d'Hippone. Sermo de decem chordis,

29- Augustin d'Hippone [Pseudo] (= Césaire d'Arles). De ebrietate (incipit Frequenter caritatem vestram. ),

30- Augustin d'Hippone [Pseudo]. De vanitate saeculi,

31- Augustin d'Hippone [Pseudo] (= Jérôme de Strydon). De Oboedientia et humilitate,

32- Augustin d'Hippone. De agone christiano,

La vie d'Augustin par Possidius occupe les f 259r2 à 267v2

Par rapport à la première édition, l’imprimeur a supprimé deux textes concernant la règle de St Augustin : De bono discipline et le Regula de communi vita clericorum

 


[1]Traduction tirée des Œuvres complètes de Saint Augustin, Texte établi par Raulx, L. Guérin & Cie, 1868 (p. 271-279).

[2] Raulx, 1868 op. cit.

samedi 23 août 2025

Luca di Domenico, imprimeur à Venise au XVème siècle.

Un bel in-folio imprimé à Venise en 1482 a rejoint la bibliothèque des incunables. L'ouvrage rassemble les Sermons du pape Léon 1er dit le Grand (Toscane, vers 390 – Rome, 461),  père de l’église et grand orateur, canonisé à la fois par l'Église catholique et l'Église orthodoxe, connu pour être l’auteur de nombreux sermons et lettres dogmatiques et pour avoir participé au concile de Chalcédoine en 451. L'histoire a retenu sa rencontre avec Attila, roi des Huns, afin de l'empêcher qu’il ne marche sur Rome.

Les Sermons de Léon le Grand, Venise 1482. 

La typographie de Luca di Domenico

La lettre introductive de Giovanni Andrea Bussi au pape Paul II.

Il s’agit de la 6ème édition incunable après celle publiée à Rome par Sweynheim et Pannartz en 1470 ; Elle n’est pas particulièrement rare, il en est conservé 126 exemplaires dans les institutions publiques, principalement en Italie.

L’ouvrage de 128 feuillets à 38 lignes, chiffrés a-c10 d-o8 p10, est à grande marge (295x204 mm) avec des espaces de 2 à 8 lignes laissés libres pour les initiales peintes. Certains ont été remplis récemment par un calligraphe maladroit, heureusement limités à quelques feuillets.

Le premier feuillet est blanc, sans titre, suivi au feuillet chiffré a1 de l'épître dédicatoire de l’éditeur scientifique Giovanni Andrea Bussi au pape Paul II. Elle figurait déjà dans l'édition romaine de 1470. Ce lombard d’origine se fait remarquer par le cardinal Bessarion et devient Evêque d’Accia puis d’Aléria en Corse, sans jamais accoster dans l’Ile de Beauté. Il est connu pour avoir été proche des imprimeurs Arnold Pannartz et Conrad Sweynheim et avoir recherché les manuscrits de l’Antiquité pour les corriger et les faire imprimer, ce qui lui valut le poste de bibliothécaire de la Bibliothèque Vaticane créée par le pape Nicolas V et agrandie par ses successeurs.

Au feuillet p2v, après les sermons de Léon 1er et quelques lettres, figure le Symbole de Nicée (Symbolum Nicenum) autrement dit le crédo chrétien, accompagné d’un commentaire sur ce texte.

Au feuillet p10r, l’imprimeur a laissé au colophon la mention suivante : Divi leonis papae viri Eloquentissimi ac sanctissimi sermones Lucas Venetus Dominici filius Librariae artis pitissimus solita diligentia impraessit. Venetiis Anno Salutis MCCCLXXXII Septimo idus Augusti.

Colophon

Beaucoup d'éditions imprimées par Luca di Domenico
 ont un registre final présenté sous cette forme. 

Cette édition est l'œuvre de Luca di Domenico (Lucas Venetus), imprimeur issu d’une vieille famille vénitienne qui fut très actif à Venise à partir de l’année 1480 pendant une période assez courte. Il s'est distingué par la production de romans de chevalerie en vers (En ottava rima) de textes de dévotion ou théologiques et de quelques œuvres de classiques latins ou grecs.

L’utilisation de l’expression artiste pitoyable a de quoi surprend et pourrait laisser penser qu’il y a une coquille pour piissimus, artiste très pieux, ce qui serait plus en rapport avec le thème de l’ouvrage. Toutefois, dans les Commentaires de Pierre Lombard par Aegidius Romanus imprimé en gothique textura quelques mois auparavant, en Mai 1482, Luca di Domenico reprend ce qualificatif de pitoyable (Lucas Venetus Dominici filius librarie artis pitissimus) tout en ajoutant qu’il l’a imprimé avec grand soin et diligence (summa cura et diligentia). Il ne s’agit donc pas d’une coquille mais d’une marque d’humilité, sans doute, pour un artisan qui, par ailleurs, n’hésite pas à louer l’art magnifique des imprimeurs.

Luca di Domenico n’a, semble-t-il, pas beaucoup intéressé les biographes jusqu’à présent et il est bien difficile de trouver des informations à son sujet. La seule chose certaine est qu’il est né dans la cité des Doges, d’un père lui-même vénitien appartenant sans doute à la meilleure société de la ville. Ce n’est pas si courant dans ces premières décennies de l’imprimerie où les imprimeurs exerçant à Venise sont pour la plupart d’origine extérieure à l7a ville. La majorité d’entre eux sont germaniques, à l’image du premier imprimeur vénitien, Johann de Spire, mais d’autres communautés étrangères ont également contribué au développement de l’imprimerie, les milanais, les florentins, ceux de Montferrat ou encore le français Nicolas Jenson.

Même son nom n’est pas fixé de manière uniforme dans les grandes bibliothèques mondiales. Il faut dire que ses impressions sont rares, moins d’u7ne vingtaine de titres sont recensés par l’ISTC [1] sur une très courte période allant de 1480 à 1485. 

Les anciennes bibliographies d’incunables (Goff L134; HC 10012, etc) lui donnent différents noms :  Lucas Dominici - Lucas Dominici filius, Venetus - Lucas Venetus - Luca di Domenico ou encore Maestro Luca.

La Bibliothèque Nationale de France a choisi de le dénommer Luca di Domenico, faisant ainsi du prénom de son père un patronyme. La British Library l’a enregistré plus prudemment sous la dénomination qui figure sur la plupart des éditions en latin : Lucas Venetus Dominici filius. (Lucas de Venise, fils de Domenico). Dans plusieurs colophons filius est abrégé en un simple f.  Son nom est presque toujours associé à celui de son père dont il parle au passé et qui avait dû mourir quelques temps avant qu’il ne s’installe.

Dans les ouvrages imprimés en italien, il se fait appeler Luca Veneziano, Luc de Venise, ce qui semble démontrer que le nom Domenico n’était pas un patronyme, mais il est vrai que l’on trouve dans la Vita della Vergine Maria (Vie de la Vierge Marie) d’Antonio Cornazzano du 17 Février 1481 : Maestro Luca di dominico Venetiano in Venetia.

L’examen des colophons est intéressant car ils diffèrent sensiblement d’un livre à l’autre, l’imprimeur adaptant son texte à chaque ouvrage, nous donne ainsi quelques brides d’information sur son travail ou sur lui-même.

Dans le poème narratif il Filostrato de Boccace publié vers 1481, la fin du texte suit la forme de l’œuvre c’est-à-dire l’ottava rima pour glorifier le nom de l’imprimeur :

Mirabil cosa e cierto la pictura / & quella che subantiquo era in gran pregio / larchitectura dico in ciascun canto / ma cui l'efecto de l'arte prochura / meritan gli impressori un nobil segio / tra quali maestro Luca porta il vanto.

Que nous pourrions traduire approximativement par : La peinture est une chose vraiment admirable / et celle qui, dans l'Antiquité, était très appréciée / l'architecture, je le dis dans chaque chant / mais l'effet de leur art procure aux imprimeurs une place noble / parmi lesquels le maître Luca porte la gloire.

Nous retrouvons cette même intégration de son nom au poème dans une autre œuvre en ottava rima : Oger le Danois. Une épopée chevaleresque du cycle de Charlemagne. Là encore la dernière strophe est une sorte de colophon donnant le nom de l’imprimeur : Luca l’imprima de sa propre main / subtile d’esprit et encore plus d’inventivité / Domenico était son père vénitien / et si vous voulez savoir l’année, / en l'an mil quatre cent quatre-vingt, le troisième jour d'octobre, on le chante.[2]

La production de Luca di Domenico touche trois domaines distincts, de nature très variée pour ne pas dire contradictoire : D’un côté les épopées en vers italiens (Ottava rima), sorte de romans de chevalerie versifiés, très en vogue à la fin du XVème siècle, de l’autre des classiques latins destinés aux universitaires. Enfin, des textes religieux et des livres de dévotion.

Qu’y a-t-il de plus éloigné de l’humanisme que la chevalerie ? Le renouveau des lettres antiques, et l’éloge des armes médiévales ne font pas bon ménage, et d’ailleurs les humanistes ne se sont pas privés de condamner la culture chevaleresque, produit grossier de l’âge « gothique » qui fait suite à la chute de Rome aux mains des barbares.

Quoiqu’il en soit, dès les débuts de son activité Luca di Domenico parait se spécialiser dans ce genre de l’épopée en vers. Les ouvrages que nous pouvons inclure sous ce thème représentent la moitié de sa production (10 titres). Nous y trouvons l’Histoire de Merlin (1480), et les aventures d’Ogier le Danois (1480). Tous deux au format in-folio, format qu’il abandonnera pour cette catégorie de textes. Suivrons le Philostrate de Boccace (1481) en ottava rima, et du même auteur la Nymphe de Fiesole (1482), le Libro chiamato Dama Rovenza (1482) du cycle de Charlemagne et Renaud de Montauban, toujours en vers italiens, dont il ne reste plus qu’un seul exemplaire dans la Bibliothèque du Vatican. Il poursuit sur sa lancée en 1483 et 1484 en publiant l’Histoire de Troie et un ouvrage aujourd’hui perdu dont le titre était peut-être Libro chiamato Persiano quall tratta de Carlo Magno et de tutti li paladini, ou bien simplement Persiano figliuolo di Altobello (Le Persan, fils d’Altobello) de Francesco Cieco Da Firenze.

Cette édition, citée par Brunet [3], aurait été imprimée pour la première fois par Luca di Domenico en 1483 mais aucun exemplaire n’existe dans aucune bibliothèque du Monde. La seule référence à l’ouvrage est la stance ajoutée par l’imprimeur Christophorus de Pensis de Mandello, dix ans plus tard en 1493, puis reprise dans les éditions successives :

Sachez, Bonnes gens, que Maitre Luca fils de Domenico l’a vraiment imprimé pour que s’accordent à tort la Rose (de Venise) et le Lys (Rouge de Florence - il Giglio) et il était aussi compétent et prudent dans cet art / (qu'il) abordait tout avec sagesse, gentillesse et humanité / (car) il était Vénitien de sang ancien. Et cette belle histoire fut transcrite en l’an mille quatre cents quatre-vingt-trois.[4]

Page finale du Persiano figliuolo di Altobello imprimé par Christophorus de Pensis en 1493, citant l’édition antérieure de Luca di Domenico. (Image numérisée par la BEIC)

Après les Romans de Chevalerie, ce sont les livres religieux qui représentent le plus grand nombre d’éditions (7 titres). Des livres de dévotion, au format in-quarto comme la vie de la Vierge Marie (1481) ou un confessionnal, des textes des pères de l’Eglise incluant les œuvres de Saint Cyprien ou les Commentaires des Sentences de Pierre Lombard (1482). Sans oublier les Sermons du Pape Léon le Grand, publiés cette même année 1482, année de sa plus grande production avec pas moins de 6 impressions.

Enfin, la dernière catégorie, en nombre très limité (4 titres) est représentée par les deux éditions successives des Declamationes de Quintilien, par le Traité d’Hermétique du pseudo Hermès Trismégiste édité pour la première fois par Marcile Ficin en 1471 et par un ouvrage d’un juriste contemporain, Laelianus Justus.

Visiblement Luca di Domenico ne travaillait pas pour l’Université mais trouvait sa clientèle chez les familles patriciennes de Venise friandes de romans courtois.

Il avait à cœur de soigner son travail et de rechercher le meilleur support pour l’impression de ses textes. Les Sermons de Léon 1er en attestent. L’imprimeur a utilisé un papier fort, à vergeures serrées, caractéristique du papier italien. Ces feuillets proviennent de sources diverses. Nous avons identifié au moins trois filigranes distincts indiquant qu’il se fournissait localement soit à Venise même, soit dans le pourtour de la lagune.

Ainsi une lettre L apparait à plusieurs reprises sur le premier tiers de l’ouvrage et sur le premier feuillet blanc. Presque tous les papiers portant ce logo sont d’origine italienne nous dit Briquet.  On le retrouve dans des documents datés de 1477 et 1479 et plus spécifiquement à Venise.[5]

Un autre filigrane en croissant de lune pourrait avoir été fabriqué dans la ville voisine de Trévise. Trévise est un centre typographique de faible importance, 113 éditions ont été recensées entre 1471 et 1500 compte tenu de la concurrence de la cité des Doges. En revanche, ce fut un centre de production de papier important dès le XIVème siècle, stimulé par le développement de l’industrie typographique de sa voisine.  Ce croissant de lune fortement bombé n’est pas dans le Briquet, il est proche du n°5208.


Filigranes des papiers utilisés par Luca di Domenico

Enfin une dernière marque dans le papier apparait vers la fin de l’ouvrage. C’est un volatile aux pattes palmées qui est très proche de Briquet n° 12133. Là encore, ce filigrane se retrouve dans des documents de Trévise de 1481. Donc, un papier de fabrication récente, aussitôt utilisé par l’imprimeur.

L’activité de Luca di Domenico s’interrompt brusquement en 1485, avec, il est vrai, une nette diminution des parutions dans les deux années précédentes.

A-t-il rencontré des difficultés financières ? Une concurrence de confrères plus efficaces ? La guerre commerciale semble rude dans la cité des Doges. Dès la mort de Johann de Spire en 1470, de très nombreux ateliers s’installent dans la lagune. Dans les années 1480 plus d’une cinquantaine d’officines sont actives simultanément, réalisant une centaine d’éditions annuelles, parfois plus.

Quand Luca di Domenico publie Uberto et Filomena, un autre imprimeur de Venise, Antonio de Strata, venait de sortir le même titre moins d’un an auparavant. L’activité de ces ateliers est extrêmement instable et précaire, comme le montre le grand nombre d’imprimeurs qui ne poursuivent par leur activité dans la ville au-delà d’un an [6].

Peut-être, simplement, Luca di Domenico est-il mort de la peste qui sévissait dans la cité cette année-là et qui emporta le Doge Giovanni Mocenigo ? Nous n’en savons rien. Il ne nous reste que son travail soigné, ces belles pages aux caractères typographiques parfaitement alignées.

Bonne Journée,

Textor



[1] Incunabula Short Title Catalogue de la British Library à l’entrée Lucas Venetus

[2] Luca limpresse con sua propria mano / Domenico fu il padre venitiano / et se voi saver lano/  del mille quattro cento con otanta / el zorno terzo de octubre si canta.

[3] Brunet cite l’édition de 1493 tout en donnant une mention qui n’y figure pas et qu’il a dû prendre dans une édition postérieure : Luca di Domenico figlio lo stampo in prima nel mille quattrocento ottante trene. Voir Brunet Manuel du Libraire pp. 322, à l’entrée Francesco da Fiorenza.

[4] Perché voi sapiate o bona gente / maistro luca de dominico fiolo / Si la fatto in stampa veramente / perché s’acorda a torto la rosa [i.e. Venise] e ‘l ziglio [i.e. Florence] ed era in questa arte saputo e prudente / ad ogni cosa darebbe di piglio / sapiente, piacevole e umano / del sangue antico egli è veneziano.  / i stralata fu la bella storia / Nel mile quatrocento ottenta trene….

[5] La lettre L est répertoriée par Briquet au numéro 8282.

[6] Voir la thèse de Catherine Rideau Kikuchi, La Venise des livres, 1469-1530, Champ Vallon, 2018.


Annexe : Liste des éditions de Luca di Domenico