Conter l'histoire de l'imprimerie
à Rumilly convient bien au format d'un article de ce blog dans la mesure où il
n’a jamais été identifié qu’un seul livre sorti de l’atelier du premier imprimeur
de cette petite ville de l’Albanais.
En 1670 [1],
Jean-François Rubellin, alors âgé de 28 ans, installe une presse à Rumilly,
bourgade prospère située entre les villes d’Aix-les-Bains et d’Annecy, fier de
son passé qui remonterait à l’époque romaine [2].
L’existence de cette imprimerie est constatée par un unique et beau livre dans
lequel l’imprimeur prend le titre de Typographe du diocèse de Genève.
L’ouvrage est intitulé, en latin, Rituel romain de Paul V, publié par ordre du souverain Pontife à l'usage du diocèse de Genève, imprimé aux frais du clergé. Il se présente sous la forme d’un in-quarto de 4 feuillets non chiffrés et 440 pages, auquel fait suite en complément un autre in-quarto de 250 pages suivi de 5 feuillets d’index portant au titre : Annexe aux Préludes du Rituel Romain comprenant le manuel du diocèse de Genève. Il est rédigé pour partie en latin et en français.
Un rituel est un livre liturgique
qui rassemble les rubriques et formules d'administration des sacrements
(baptême, onction des malades, mariage) et des rites connexes (funérailles,
bénédictions, exorcismes), dont le prêtre est le ministre. Il se distingue du
Pontifical, lequel contient en plus, ou exclusivement, les rites sacramentels
et bénédictions réservés aux évêques. Il se distingue aussi du Missel qui
renferme les formulaires des messes pour les différentes fêtes de l'année
liturgique [3].
On trouve ainsi dans notre Rituel
à l’usage de Genève les principales cérémonies qui rythment le temps de
l’église avec des sections très variées : formules sacramentelle, bénédictions,
exorcismes, conseils pratiques, prières de tous ordre, qui en fait un document
usuel pour les ecclésiastiques. Certains propriétaires l’ont complété des
informations qui leur manquaient. L’un d’eux a poursuivi la liste des évêques
du diocèse, un autre a ajouté des prières dans la marge et même contrecollé
entre deux page un formulaire de prière en cas de décès inopinée. Il résulte de tout cet intérêt pour l’ouvrage
une manipulation soutenue au fil des siècles. Notre exemplaire mériterait une
nouvelle restauration.
Parmi les originalités du livre,
il convient de noter que Jean d’Arenthon d’Alex, évêque de Genève-Annecy, a fait
insérer une Liste des livres les plus nécessaires aux Ecclésiastiques de ce
Diocèse. C’est une sorte de bibliothèque idéale qui a été analysée par
Michel Colombat dans une thèse récente [4].
Les livres de théologie dogmatique et scolastique sont seulement au nombre de
deux : La Somme théologique de saint Thomas d‟Aquin et le Commentaire
sur les sentences de Pierre Lombard par Estius, théologien hollandais. C’est
la rubrique consacrée à la théologie morale qui est la plus fournie. Le Cours
de théologie morale de Raymond Bonal est cité en premier lieu, ce qui reste
logique puisque son auteur est un disciple de saint François de Sales.
Le Rituel Romain a été
édité aux frais du diocèse de Genève qui était alors un vaste territoire
couvrant le Genevois, le Faucigny, une partie du Bugey et du pays de Gex. À
partir des années 1540, Genève devient calviniste et les évêques de Genève
décident de déplacer, en 1569, leur siège épiscopal dans la ville d'Annecy,
donnant naissance à l'évêché de Genève-Annecy.
Mais alors pourquoi faire
imprimer cet ouvrage à Rumilly plutôt qu’à Annecy ? L’histoire ne le dit pas. D’autant que Jean
d’Arenthon d’Alex, évêque en exercice entre 1661 et 1695, faisait régulièrement
publier ses ouvrages, non pas chez Jean-François Rubellin mais chez Jacques Le
Cler, imprimeur du clergé, à Annecy. Ce fut le cas notamment pour les Constitutions
et instructions synodales de St François de Sales... mises en ordre et
augmentées par Mgr Jean d’Aranton d’Alex son successeur (1663 et 1668) ou encore
Additions aux constitutions de Jean d’Arenthon d’Alex (1683).
La première garde contient une
marque d’appartenance dont le nom de l’auteur a malheureusement été gratté :
J'ai acheté ce livre du
Révérend Père Anthoine Decret, curé de Thones, qui, s'en étant procuré un neuf
à ses frais, pouvait fort bien se passer de celuy cy qui étant tout délabré m'a
plus coûté pour le faire raccommoder qu'il ne vaut maintenant qu'il est réparé.
Chesne, le 8 Juillet 1752.
La question soulevée par ce
bibliophile anonyme du XVIIIème siècle taraude beaucoup d’amateurs de vieux
livres. Le cout d’une restauration en vaut-il la peine ? Faut-il laisser
l’ouvrage « dans son jus » avec tous ses défauts ou lui procurer une
nouvelle jeunesse ? Une restauration donnera-t-elle plus de valeur à un
exemplaire ou non ? dénature-t-elle l’objet ancien ? Questions très
subjectives, tout autant que la valeur du livre. Le cas de cette impression de
Rumilly est un bon exemple. Aujourd’hui, les raccommodages du XVIIIème siècle
se voient toujours bien, plusieurs cahiers sont renforcés en gouttière, des
pages sont salies et les mors sont faibles : Il ne parait pas moins
délabré qu'il y a 273 ans.
La plupart d’entre vous n’y
verront qu’un banal livre de religion comme on en trouve à foison. Et le fait
qu’il soit l’unique édition de Rumilly jusqu’à l’époque moderne ne risque pas
d’émouvoir un nantais ou une périgourdine qui ignorait jusqu’alors qu’il
existait un village du nom de Rumilly.
Dans ce cas, la réponse est négative. Pas de restauration. Mais si la
lecture des commentaires des bibliophiles du XIXème siècle qui ne tarissent pas
d’éloge sur l’ouvrage nous donne l’impression de posséder un chef d’œuvre,
alors il faut le protéger en l’envoyant à nouveau chez le restaurateur.
Je suis de ce second parti. L’importance
du Rituel pour l'histoire de l’imprimerie en Savoie et sa relative rareté (il
n'en existerait que 7 exemplaires dans les bibliothèques publiques de par le
monde [5])
en fait un ouvrage très précieux. Sa rareté le rendait presque mythique. Pierre
Deschamps, dans son Dictionnaire de Géographie (1870) [6]
nous dit que Monsieur Ternaux prétend que l’imprimerie existait dans la
jolie ville de Rumilly en Savoie au XVIIe et cite, à l’appui, un missel de
Genève imprimé en 1674, ce livre nous est inconnu.
D’autres
amateurs en ont fait l’éloge. On lit dans un numero du journal L’Allobroge de
1840 : Nous avons entre les mains un Rituel magnifique, imprimé à
Rumilly, en 1674, chez Jean-François Rubellin. Les caractères en sont d’une
richesse et d’une netteté qui, à cette époque, n’étaient surpassées que par les
éditions de la Haye, en Hollande.
Pour un premier livre, le
résultat est effectivement assez réussi, pour ne pas dire parfait. De la mise
en page au choix des fleurons, des culs-de-lampe et des bandeaux, l’ensemble
est très esthétique. La partie concernant les hymnes est agrémentée de la
psalmodie annotée, soit plus de 150 pages musicales. Nous n’avons pas pu
retrouver d’où et de qui Rubellin tenait son matériel, apparemment pas de
Chambéry, peut-être Genève ou Turin, à moins qu’il ne l’ait fabriqué lui-même.
Il y aurait une étude à faire
pour approfondir cette question car depuis Dufour et Rabut, il semble que
personne ne se soit intéressé à la production de l’imprimeur. En effet, et
c’est assez curieux pour le noter, ce titre serait le seul témoignage de son
travail alors que Jean François Rubellin aurait pourtant exercé jusqu’en 1690,
soit pendant près de vingt ans sans quitter Rumilly.
M. Croisollet, le notaire de
Rumilly féru d’histoire, qui pouvait puiser ses renseignements directement dans
ses archives, a donné à Dufour et Rabut toutes les informations qu’il avait pu
retrouver sur ce proto-imprimeur.[8]
Nous avons corrigé ces renseignements par des recherches aux archives
départementales.
Jean François est le fils d'Anthoine-Amé
Rubellin, natif de Faramaz et bourgeois de Rumilly, et de Gonine Bouvard. Il
est né le 1er Septembre 1641 à Marcellaz-Albanais, un petit village
à 7 km de Rumilly. Il se marie à l’église St Léger de Chambéry, le 15 Mai 1684,
avec Charlotte Chapellu, une jeune fille de la paroisse St Blaise de Seyssel.
L’acte ne précise pas sa qualité de Maitre-imprimeur mais il est dit honorable
bourgeois de Rumilly. Les témoins, Aymé Rubellin et Pierre Bouvard, sont tous
deux Maitre-Chirurgiens et Bourgeois de Rumilly.
Le registre des décès de la ville
précise qu’il a été inhumé le 17 août 1690, à l'âge d'environ 48 ans, étant
mort de ses blessures reçues le 15 dudit mois à la prise de Rumilly.
En effet, Rumilly était une ville stratégique entre les rivières du Chéran et de la Néphaz et, à ce titre, fut convoitée par la France. Louis XIII d’abord puis Louis XIV l’assiégèrent. En 1690, lors de la troisième occupation française de la Savoie, Rumilly oppose une résistance farouche aux troupes de Louis XIV, dirigées par le général Saint-Ruth. Le général demande à ce que la place se rende, annonçant que Chambéry et Annecy étaient déjà tombées, mais les habitants ne veulent rien entendre et lui crient E capoë ! E Capoé ! [9]. Une quinzaine d'habitants trouvent la mort dans les combats du 15 août 1690 dont Jean-François Rubellin, l’unique imprimeur de Rumilly.
Le 30 Juillet précédent, les
syndics de la ville avaient décidé de nommer deux conseillers suppléants avec voix
délibératives au conseil de la ville en cas d’absence des titulaires. Il s’agissait
de Jean-Francois Rubellin et François Billiet. Est-ce parce qu’il venait d’être
nommé à cette fonction honorifique que l’imprimeur prit très à cœur la défense
de sa ville qui lui couta la vie ?
C'était donc un des braves
défenseurs de cette ville contre les armées de Louis XIV, un de ceux qui
prononcèrent le sublime Et capouè! [10] Il
laissa des enfants, dont l'un, Pierre-Joseph, est mort en 1746 mais aucun ne
repris l’atelier d’imprimerie.
Le notaire Croisollet avait
trouvé une autre mention de l’imprimeur dans les comptes du trésorier général
Nicolas Brun, en 1679, pour une somme de 36 livres qu'il reçut pour restant de huictante-quatre
florins qui lui avoyent esté promis pour les 500 exemplaires qu'il a imprimé de
l'edict de sa Me Re concernant les officiers locaux. Le
registre du contrôle nous apprend qu'il fut obligé d'imputer sur cette somme
celle de vingt-quatre florins, valeur de quatre rames de papier qui lui était
restées de celles que la Chambre des Comptes lui avait fait envoyer par le
papetier Antoine Caprony pour cette impression. Il y a tout lieu de penser que le beau papier
du Rituel Romain provient aussi de ce moulin à papier réputé qui était installé
à la Serraz, hameau proche du Bourget-du-Lac.
Ce document de la Chambre des
Comptes est la preuve que Jean-François Rubellin avait imprimé d’autres pièces au
fil des années, ce qui n’a rien d’étonnant s’il a exercé son métier d’imprimeur
pendant vingt ans. Il est juste curieux qu’aucun autre exemple de son travail
ne nous ait été conservé.
Avec la mort de Jean-François
Rubellin, les évêques de Genève feront imprimer leurs titres à Annecy. A partir
de 1693, Humbert Fontaine se dit imprimeur ordinaire du diocèse. Il n’y aura
plus de presse à Rumilly jusqu’en 1870, date à laquelle la maison Ducret et
Folliet installera une imprimerie industrielle employant trois ouvriers.
Bonne Journée,
Textor
[1] Selon le notaire François Croisollet, historien de Rumilly, mais il n’y a pas de trace de publication à cette date.
[2] Le nom de Rumilly viendrait du nom de la gente Romilia, propriétaire des lieux au IIème siècle av. JC.
[3] Répertoire
des rituels et processionnaux imprimés et conservés en France par
Jean-Baptiste Molin et Annik Aussedat-Minvielle in Documents, études et
répertoires de l'Institut de Recherche et d'Histoire des Textes, Année 1984
- 32
[4] Michel
Collombat. Les bibliothèques des clercs séculiers du duché de Savoie du XVIIIe
siècle à 1860. Histoire. Université de Lyon, 2016
[5] BnF (2),
BM Chambéry, BM Amiens, BM Grenoble, BM Valais et Cambridge. Le docteur Blanc
en avait aussi un exemplaire défraichi qui a été adjugé 3270 EUR à la vente de
sa bibliothèque, en Décembre 2010 (Cat. Alde, lot n° 292).
[6] Pierre
Deschamps, Dictionnaire de Géographie Ancienne et Moderne à l’usage du Libraire
et de l'Amateur de Livres contenant …. les recherches les plus étendues et les
plus consciencieuses sur les origines de la typographie dans toutes les villes,
bourgs, abbayes d'Europe, jusqu'au XIXème
siècle exclusivement. Par un Bibliophile. Paris, 1870.
[7]
Chambéry, Bottero 1877.
[8] François
Croisollet, Histoire de Rumilly, Chambéry Puthod 1869, page 116.
[9] Formule
de patois qui peut se traduire par Et Après Et alors ! Dufour parait
s’être trompé quand il met dans la bouche de Rubellin cette invective car elle
a été prononcée lors du siège de 1630. Mais comme elle était devenue la devise
de la ville, il est possible qu’elle ait été reprise en 1690.