lundi 24 août 2026

Le Missel des Carmes de La Rochette (Savoie, XVème siècle)

Un nouvel ouvrage a rejoint récemment ma bibliothèque savoyarde et il n’a pas encore livré tous ses mystères. Il se présente comme une sorte de missel un peu particulier puisqu’il contient des parties qui ne sont pas propres au suivi de la messe et qui relèvent de pratiques d’exorcisme.  Un missel contient habituellement un calendrier, l’ordinaire de la messe (Ordo missae) et le propre du temps (ou temporal) c’est-à-dire les prières et lectures de chaque période de l’année ; Il se distingue du bréviaire, livre de la liturgie des heures pour les religieux tenus à l’office divin ou du livre d’heures qui est un bréviaire pour les laïcs.

Extrait de la messe à Saint Barthélémy

Ce missel-là est très court (31 ff.) bien qu’apparemment complet de tout ce qu’il contient. Une seule main a tracé ses lettres avec application, dans un style gothique de belle facture, réservant des espaces pour le décor constitué de petites initiales rouge vermillon très sobres [1].

La fiche descriptive de la vente donnait la date de 1500, sans autre explication, et indiquait écriture bâtarde, ce qui me parait surprenant. J’aurais dit qu’il est plus ancien et que l’écriture fait davantage penser à un gothique textura formata pour lequel les lettres sont très verticales, serrées et les courbes sont systématiquement brisées, assez éloignées de l’écriture bâtarde. 

Les bases des lettres i, u, m, n se terminent par des empattements anguleux bien marqués (souvent en forme de losanges), les s de fin de mot sont de type sigmoïde, fermés comme un 8, ceux du début des mots développent une grande haste verticale avec une attaque angulaire cassés, la boucle supérieure du d s'incline fortement vers la gauche, fusionnée parfois avec la lettre suivante ; À la fin du XVe, les pratiques des copistes avaient évolué sous l’influence de l'imprimerie : le Textura rigide était beaucoup moins utilisée, on lui préférait une lettre plus cursive, aux contours plus souples, influencée par l'Humanisme italien, le rotunda.

Ici, selon les lignes, on peut y voir un textura formel mélangé à des lettres plus rondes, plus proche du rotunda, une écriture mixte en quelque sorte. Il est vrai que les copistes des livres liturgiques ont pu rester conservateurs très longtemps, ce qui empêche de donner une datation trop précise. Pour autant, j’avance une fourchette autour des années 1380-1450, sans certitude, qui n’est pas incompatible avec ce que nous savons de l’histoire de la congrégation qui abrita l’ouvrage pendant plusieurs siècles. La reliure, quant à elle, est postérieure, début XVIème, avec ses plats décorés de frises estampés à froid typiquement Renaissance et l'attache plus récente encore, sans doute XVIIIème siècle. 

Reliure de veau brun sur ais de bois,
 plats ornés de motifs à froid.

1. Une composition atypique

Ce qui surprend à l’ouverture du livre c’est le fait qu’il débute par une messe notée en l’honneur de saint Barthélémy : In Festo Sancti Bartholomei ap(osto)li missa, là où l’on s’attendrait à trouver un sanctoral, c’est-à-dire un calendrier des jours dédiés à chaque saint.

Saint Barthélémy se fête le 24 Aout, ce n’est donc pas une messe qui devrait venir en premier dans l’ordre des saisons liturgiques. Cette messe de saint Barthélémy est complète : lectures, chants, oraisons, secrète, préface, Canon abrégé par renvoi, communion et postcommunion. C’est la seule à contenir une partition musicale constituée de notes carrées sur quatre lignes. Visiblement une messe solennelle destinée à être chantée qui pourrait mettre sur la piste de la congrégation ou de la paroisse pour laquelle elle a été copiée. Cette section a été souvent consultée si on en juge par les traces de doigts laissées sur les coins des pages comparées aux autres sections du livre.

Début du missel, messe à saint Bartélémy

Pages de la messe notée à saint Barthélémy

Cette messe avec ses deux lectures extraites de saint Paul aux Corinthiens et de saint Luc constitue un premier bloc de 5 feuillets car chaque partie du missel est nettement séparée par des espaces vierges allant d’une demi-page à une double page complète. Ces feuillets blancs sont réglés comme le reste de l’ouvrage. C’est donc volontairement que le copiste a choisi de faire des coupures nettes entre les différentes sections au risque de perdre de la place alors que par ailleurs il était soucieux d’économiser l’espace en abrégeant considérablement chaque prière tout au long du livre, au point que les titres rubriqués sont limités à quelques syllabes comme cette commémoration de tous les saints qui devient 9mi de o̅ibꝰ s̅c̅t̅is (commemoratio de omnibus sanctis). Parfois la prière se résume à la première lettre de chaque mot à titre d’aide-mémoire pour un officiant qui connaissait son texte par cœur.

Le deuxième ensemble de textes rassemble des exorcismes et des bénédictions du sel et de l’eau, qui sont des rituels distincts des formulaires de messe. Là encore, l'insertion de ces rituels montre que le volume dépasse la fonction d'un simple missel plénier.

La Préface générale

Te Igitur, début de l'Ordinaire de la messe

Nous trouvons ensuite un troisième ensemble, nettement séparé par une page vierge, constitué d’une suite de préfaces pour différents temps de l’année : Nativité, Saint-Esprit, Croix, Apôtres… comme si nous avions affaire à un catalogue de formulaires.

Puis vient le bloc principal, après une nouvelle page vierge, réglée par le copiste mais non utilisée. Il aurait pu tout aussi bien commencer son nouveau texte sur ce feuillet. Cette nouvelle page blanche témoigne d'une organisation réfléchie du manuscrit en sections pratiques, faciles à retrouver. Ce quatrième ensemble contient une Préface générale débutant par une grande lettre P et l’ordinaire de la messe (Ordo missae) traditionnellement entamé par la grande lettre T du Te igitur.

L’ordinaire de la messe est suivi sans séparation par un ensemble de messes votives de la nativité, de la Saint Trinité, du Saint-Esprit, de la croix, des Apôtres, martyrs, confesseurs, Vierges, respectant la hiérarchie traditionnelle des Communs. Il est à noter que le bloc des préfaces des pp.18-20 et le corpus des messes votives suit exactement le même ordre. Ce qui signifie que les préfaces ont été sélectionnées et rangées en fonction du corpus de messes copié après le canon. Ces messes présentent toujours le même assemblage : Collecte, épître, évangile, offertoire, alléluia, secrète, communion, postcommunion.

L’ouvrage se termine par un dernier bloc de 4 feuillets contenant une messe mariale, une suite d’oraisons météorologiques pour se prémunir des tempêtes, faire venir la pluie ou demander la sérénité du temps puis par la messe des défunts. 

Quelle conclusion tirer de cette composition ? L’ensemble des différents blocs a visiblement été construit sur mesure pour le commanditaire. Puisque la messe de saint Barthélemy fait structurellement partie de la copie d'origine et ouvre le livre, il parait clair que celui-ci a été entièrement conçu pour un lieu spécifiquement placé sous le patronage de saint Barthélemy et plus particulièrement pour le célébrant lui-même puisque les gestes à réaliser sont décrits et rubriqués (Hic mictat salis in aquam, ici il mélange le sel et l’eau – Hic ponat in calicem, ici il place l’hostie dans le calice, etc….) ainsi que les endroits précis du texte où il doit se signer, matérialisé par de petites croix rouges au-dessus des mots. 

2. Un missel savoyard   

Ce qui m’avait interpellé avant même de découvrir sa composition originale, c’était sa provenance. Sur le dernier feuillet blanc de l’ordinaire de la messe figurent plusieurs mentions d’appartenance anciennes, d’une écriture assez lisible, qui pointent toutes vers la petite ville de La Rochette, en Savoie (Aujourd’hui Val Gelon- La Rochette).

Marques d'appartenance de carmélitains de La Rochette

La première, datable de la fin des années 1400, se lit comme suit :

F(rate)r Claudius Jallieti car(melli)ta C(on)ve(n)t(us Rupe(cule(nsis)

Le mot conventus est triplement abrégé par un 9 tironien, un tilde de nasalisation et le signe pour -us. La formule se traduit par Frère Claude Jalliet, carme du couvent de la Rochette [2].

Le terme Rupecula étant très abrégé, on ne peut en deviner la signification qu’avec la seconde mention d’un autre moine carmélitain : Fr(ater) Viallonis Carmellita Ruppeculensis natione anessiaci veteris Diocesis Gebencis Ms°.v°.42° (Frère Viallon, carme de La Rochette, natif d’Annecy le vieux, diocèse de Genève, 1542).

L’expert de la vente avait lu le mot Ruppeenlensis ce qui l’avait conduit à écrire qu’il se pose le problème de la forme latine ‘’Ruppelensis‘’ qui renvoie habituellement à La Rochelle ce qui serait difficile à expliquer vu le contexte.  Il fallait en réalité lire Ruppeculensis, c’est-à-dire originaire de Rupecula, la petite roche en latin. La Rochette est citée dans le pouillé du diocèse de Grenoble de 1497 sous cette forme ‘’Rupecula’’et les visites diocésaines du XVIIIème siècle reprennent aussi cette appellation [3].

Voilà de quoi attribuer définitivement à La Rochette, proche de Montmélian, la provenance du manuscrit, puisqu’un couvent de Carmes a bien existé dans cette petite ville depuis le XIVème siècle. Il en reste encore quelques vestiges dans l’église et un souvenir dans la toponomie des rues (place et rue des Carmes).

Par ailleurs la famille Jalliet est implantée de longue date à Chateauneuf, tout proche de la Rochette. En 1542, Balthazard Jalliet en est le curé [4] et en 1571 la chapelle de Saint-Laurent, du patronage des Jalliet de la paroisse possède trois journaux de terre, 1 sétorée de pré et 3 fosserées de vigne ….

Mention de la commémoration d'un nouvel oratoire en 1680

Une troisième inscription dans le missel vient confirmer cette provenance. C’est une mention de commémoration :  Aujourd'hui, vingt-quatrième jour d'août de l'année 1680, cet oratoire nouvellement construit a été béni, avec la permission des supérieurs, par le révérend seigneur André Blanc, chanoine de Saint-Pierre de Tarentaise, et en outre prévôt de la paroisse de Saint-Maurice [5].

L’auteur de ces mots – sans doute un bibliothécaire ou le supérieur du couvent - a bien fait de donner autant de précisions car il apparait que depuis le début du XVème siècle le couvent des Carmes est mentionné comme étant situé sur le territoire de la paroisse de Saint-Maurice, sur la rive gauche d’une ligne constituée par le Joudron et le Gelon, le premier est un petit torrent affluent du second. Cette ligne constituait au XVème siècle une frontière naturelle entre les diocèses de Grenoble et de Maurienne.

L’église de Saint-Maurice était située sur la rive droite du Gelon, donc dans le diocèse de Maurienne, face au hameau de St Maurice, rive gauche. Elle est citée dans le pouillé du diocèse de Grenoble de 1414 : Ce couvent est fondé dans la paroisse Saint-Maurice de Détrier et dans le diocèse de Grenoble [6]. Et à nouveau dans le Pouillé de 1497 :  L'église Saint-Martin de Détrier est du patronage dudit prieuré d'Hauteville ; elle est annexée et unie à l'église Saint-Maurice près de La Rochette. Les revenus des deux églises valent trente florins ; il y a seize feux à Saint-Martin et vingt-cinq à Saint-Maurice. […] Dans le territoire de ladite paroisse de Saint-Maurice se trouve le couvent des Carmes de La Rochette, lesquels sont en deçà du ruisseau de Joudron, lequel forme la limite entre le présent diocèse et celui de Maurienne [7].

André Blanc est bien attesté sur la liste des seigneurs chanoines [8] de la cathédrale St Pierre de Tarentaise à Moutiers, depuis 1676 jusqu’à 1707 [9]. Moutiers est le centre du diocèse de Tarentaise et si André Blanc vient de si loin pour bénir l’oratoire c’est bien parce qu’il était aussi prévôt de Saint-Maurice dont il devait toucher les revenus.

C’est aussi une manière d’affirmer son pouvoir sur les Carmes vis-à-vis du diocèse de Grenoble. Cette organisation religieuse était complexe et ne recoupait pas l’organisation politique puisque les Carmes dépendaient d’un diocèse situé en France (Grenoble) mais sur le territoire d’une paroisse (Saint-Maurice) rattachée à la Savoie. Depuis plusieurs siècles les autorités religieuses se chicanaient sur ce découpage incongru et les visites pastorales des évêques ne se passaient pas toujours très bien [10]. Félix Bernard relève que lors de la visite pastorale du 9 juin 1437, au cours de laquelle Mgr Ogier visite l'église paroissiale de La Rochette qui a pour patron saint Jean-Baptiste [11], il exige que les Religieux Carmes ne troublent pas les droits de l'église paroissiale, en n'observant l'interdit ecclésiastique quand l'église elle-même est interdite [12].

Nous pouvons en déduire avec une bonne certitude que notre manuscrit est resté matériellement lié à ce monastère des Carmes de La Rochette, situé sur la paroisse de Saint-Maurice, pendant une période assez longue de près de deux siècles et sans doute plus encore jusqu’à ce que la Révolution ne démantèle la congrégation et ne disperse la bibliothèque monastique.

3. Fondation des Carmes de la Rochette

Le couvent des Carmes de La Rochette est l'un des plus anciens établissements carmélitains de Savoie. Sa fondation remonte à 1329. Après la perte définitive des derniers établissements latins de Terre Sainte, les religieux de l'Ordre de Notre-Dame du Mont Carmel se redéploient en Europe occidentale. Hugues et Pierre de La Rochette, proche de cette congrégation pour avoir participé aux croisades [13], leur concèdent les terrains nécessaires à leur établissement près de l'église Notre-Dame du Pré, déjà fondée par leur famille à la fin du XIIIᵉ siècle.

Le choix de La Rochette ne doit rien au hasard. Située dans la vallée du Gelon, sur la route reliant Chambéry à la Maurienne et à l'Italie, la petite ville constitue alors une place forte stratégique, dominée par la famille de La Rochette, proche de la maison de Savoie. Le couvent devient rapidement un lieu de prédication, d'étude et d'accueil des fidèles, conformément à la vocation des ordres mendiants. Il gère également un petit hopital.

Plan du monastère des Carmes extrait de la mappe sarde de 1738

Au cours des XVᵉ et XVIᵉ siècles, le monastère connaît une période de prospérité. Les seigneurs de Seyssel-La Chambre succédant aux La Rochette multiplient les fondations de chapelles, les donations de terres et les legs pieux. Ils font reconstruire l’église de 1466 à 1480. Le lieu leur sert également de nécropole [14]. La proximité des princes de Savoie explique sans doute l'importance acquise par cette maison dans la province carmélitaine, qui par ailleurs est assez faiblement implantée dans le duché. Les bâtiments conventuels s'organisent autour d'une grande cour sur laquelle donne l’église à l’Ouest. Ses dimensions sont impressionnantes [15]. Le cloître est accolé au sud du chœur, lequel était richement aménagé. Au sud du cloitre, un grand jardin entouré de murs puis, au-delà une vaste parcelle cultivée, un pré-verger, des granges….

Dans les siècles suivants, la communauté connait des difficultés, son effectif s’affaiblit (entre 5 et 10 membres au XVIIIème siècle [16]) et traine derrière elle une mauvaise réputation. [17] Il est même question de supprimer le monastère en 1765-67. En 1792, lors de l'annexion de la Savoie par la France révolutionnaire, les ordres religieux sont dissous. Les Carmes sont expulsés, leurs biens vendus comme biens nationaux. C’est sans doute à cette époque que notre missel quitte le carmel.

L'église des Carmes devient ensuite l'église paroissiale de La Rochette en lieu et place de Saint Jean-Baptiste après d'importants travaux de réaménagement au début du XIXᵉ siècle. Il reste quelques vestiges de sa grandeur passée, notamment des stalles médiévales, protégées au titre des Monuments Historiques. Nous trouvons aussi dans l’inventaire patrimonial de la commune une vieille statue de saint Barthélémy datée du XVIème siècle qui a toutes les chances d’avoir appartenu à l’ancien oratoire des Carmes….

Salve sancta parens - Début de la messe mariale 

        4. L’Oratoire de saint Barthélémy

      Quel est donc cet oratoire nouvellement reconstruit en 1680 ? Cela semblait évident pour le rédacteur de la note mais cela l’est moins pour nous.

La note commémorative contient un indice : il est écrit Hodie vigesima quarta Augusti anni 1680… c’est-à-dire Aujourd’hui ce 24 Aout … L’auteur a donc insisté sur le jour de la bénédiction. Il aurait pu simplement écrire une date en fin de texte, mais en précisant Hodie il semble signifier que ce jour-là est important pour bénir l’oratoire. Il était fréquent de choisir comme date de la cérémonie la fête du saint à qui l’oratoire était dédié. Or le 24 Aout c’est la saint Barthélémy ! Notre missel commence par une messe solennelle à saint Barthélémy et c’est précisément le jour choisi pour inaugurer l’oratoire. A cette occasion, le chanoine a sorti le vieux missel puisqu’il contenait la messe du saint en question et avant de refermer le livre, il a consigné l’évènement.

L’oratoire de saint Barthélémy ne semble mentionné nulle part. Ni dans les Pouillés du XVème siècle, ni lors des visites pastorales des XVIème et XVIIème siècle. Était-ce un bâtiment distinct dans l’enclos du couvent des Carmes, à l’image de la chapelle de saint Eldrade dans l’abbaye de la Novalaise en Piémont ?  Un oratoire ou une chapelle intérieure à une église ? Celle des Carmes ? Celle de saint Maurice ? Mystère [18].

Nous pourrions penser à l’église Saint-Maurice puisque le Révérend André Blanc en est le prévôt. Ce lieu de culte a connu des hauts et des bas. D’abord centre d’une paroisse ayant pour annexe St Martin Détrier, la faiblesse de ses revenus l’a conduit à la ruine si bien qu’elle a fini par devenir l’annexe de Saint-Martin [19]. Pas très étonnant puisque Le hameau de Saint-Maurice étant sur l’autre rive, les habitants désertaient les offices et préféraient se rendre aux Carmes, jusqu’à demander de s’y faire enterrer. Elle aurait fini par être transformée dans les années 1678 en une petite chapelle rurale, ce qui pourrait coïncider avec la bénédiction mentionnée.

Mais dans la note de notre missel il est question d’un oratoire (Oratorium) et non d’une chapelle (Capella). De plus cette reconstruction aurait permis qu’elle survive sans doute plus de 50 ans. Or lorsque nous consultons la mappe sarde dressée en 1728, la chapelle semble avoir entièrement disparu de la carte. Il n’en reste qu’une mention dans la liste des parcelles cadastrales : n°1267 intitulée ‘la chapelle St Maurice et son cimetière’ et la parcelle n°1268 appartenant à la cure de Détriers. C’est cohérent avec ce que nous savons du passage sous contrôle de Saint-Martin Détriers [20].

Mais surtout, les visites pastorales du XVème siècle effectuées par le diocèse décrivent avec beaucoup de détails les églises paroissiales, les chapelles, les autels qu’elles contiennent. Or parmi celles relevées par Félix Bernard aucune mention n'est faite d’une chapelle ou d’un autel de saint Barthélémy à l'église Saint-Maurice, ni ailleurs. Comme ces descriptifs ne concernent que les paroisses et non les abbayes et monastères, il faut en conclure que l’oratoire de saint Barthélémy avait de grande chance d’être dans le carmel, sans doute distinct de l’église principale.

Saint Barthélémy n’est pas un saint particulièrement honoré par les Carmes qui se portent plus volontiers vers la Vierge Marie ou les prophètes Elie et Elysée, en revanche son culte est très développé dans les vallées alpines de Savoie, en Valais et dans le Val d’Aoste.  De nombreuses églises ou chapelles, sont placées sous son vocable, comme à Granier (Aime-la-Plagne), où est encore organisé chaque année une Fête de la Saint-Barthélemy, ou encore à Val d'Isère, à Bonneval-sur-Arc, à Saint-Bon (Courchevel), à Saint-Jean-de-Maurienne, etc…

Cette ferveur locale ne relève pas du hasard mais s'explique par l’activité pastorale en montagne. Célébrée le 24 août, la fête de la saint Barthélemy correspond à la fin de l’été, le moment où les jours raccourcissent nettement et où les premiers froids peuvent faire leur apparition en altitude. Dans la tradition alpine, la saint Barthélemy marquait souvent le signal de la fin de l'estive et la redescente des troupeaux dans la vallée. Invoquer saint Barthélemy permettait de protéger le cheptel.

En raison de son martyre (Il a été écorché vif), saint Barthélémy est le saint patron des métiers du cuir, des tanneurs, des cordonniers et des bouchers. En outre la piété populaire du Moyen Âge attribuait à saint Barthélemy le pouvoir de délivrer les possédés et de chasser les démons qui peuplaient les montagnes.

Nous le constatons dans le choix des chants du missel ; les carmes psalmodient obmutescunt daemonia, le silence imposé aux démons…

5. Une copie locale ou un produit d’importation ?

Sachant que le livre a passé au moins 200 ou 300 ans au Carmel de la Rochette, il serait intéressant de savoir s’il a été copié au sein du monastère pour son propre usage ou bien si l’ouvrage a été introduit ultérieurement dans l’abbaye, par exemple à l’occasion d’une donation. Un sanctoral au début du livre ou une mention de l’usage carmélitain (Missale Ad Usus Carmelitorum) aurait permis de trancher rapidement. Mais ce missel de Savoie à la composition particulière ne contient pas de sanctoral ni de rappel de l’usage.

Il nous faut donc trouver d’autres détails qui signeraient l’origine carmélitaine.

Lectures et chants de la messe de la Sainte-Trinité

L’ordre du Carmel avait reçu une tradition liturgique apparentée à l’usage du Saint-Sépulcre de Jérusalem, qui autorise une comparaison avec l’usage romain classique.

La comparaison avec un missel connu pour être à l’usage carmélitain comme le manuscrit Lat. 884 de la BNF ayant appartenu à Colbert, permettrait de le vérifier. Les nuances sont subtiles et affaire de spécialiste. Les différences les plus caractéristiques apparaissent principalement dans les gestes du célébrant, (Nombre des signes de croix, inclinations, déplacements, etc.) notamment dans les rites du bas de l’autel, c’est-à-dire préparatoires à la messe, dans le De Confiteor que nous n’avons pas repéré dans ce missel.

Nous avons donc passé en revue tous ces signes matérialisés directement dans le texte pour l’ordinaire de la messe et nous avons relevé 26 croix rouges au-dessus de certaines formules, mais rien de tout cela n’est véritablement probant. La suite des prières semble conforme au rituel romain.

Mais alors pourquoi les carmes de la Rochette auraient-il utilisé pendant si longtemps un ouvrage qui ne serait pas conforme à leur usage ? Nouveau mystère.

S’il est difficile de démontrer que ce missel est adapté au rite carmélitain, il est en revanche quasi certain qu’il a été copié en Savoie. Ainsi, au début de l’ordo missae dans lequel l’officiant doit nommer Notre Pape N., notre évêque N., notre roi N., il a été ajouté notre Empereur N [21], attestant d’un livre copié au sein du Saint-Empire romain germanique auquel appartenait la Savoie, en tant que comté jusqu’en 1416 puis en tant que duché.

La messe votive à saint Barthélémy signe également une localisation alpine. Le chant de l'Alléluia utilise un texte relativement rare, absent du Missel romain standard et du Propre de Paris : Alleluya. Vox sancti bartholomei quasi tuba vehemens est. ambulant cu[m] eo angeli de[i]. (Alléluia. La voix de saint Barthélemy est comme une trompette puissante. Les anges de Dieu marchent avec lui.) [22]. L'usage de cette formule hagiographique et de la prose qui suit (Laudemus omnes inclyta) est une signature liturgique que l'on ne retrouve que dans un nombre restreint de manuscrits ; elle s'est diffusée le long des frontières septentrionales et dans les régions d'influence impériale.

Ailleurs dans l’ouvrage, d’autres prières sont de tradition locale. Par exemple, les vers Felix corpus, felix anima, felix venter Mariae Virginis, inséré dans la messe mariale est aussi un indice d’appartenance à une tradition liturgique alpine. Son histoire et sa diffusion ont pu être retracés [23] : Vers 1253–1270, un texte marial est composé par le dominicain Latino Malabranca dit Frangipane sur la mélodie de l’Alleluia Felix ex fructu triplici, propre de saint Pierre Martyr. La pièce circule rapidement dans les réseaux dominicains et savants, jusqu’en Angleterre, à Trèves et dans les recueils polyphoniques. Au XIVᵉ siècle, le manuscrit de Cividale en conserve l’attribution explicite à Malabranca, puis le chant entre dans les usages diocésains de l’arc alpin occidental : Biella (Missale Burgense) [24], Lausanne, Tarentaise et Savoie.

D’autres indices de vocabulaire [25] incite à penser qu’il a été copié localement.

6. Un ouvrage pratique pour une communauté rurale superstitieuse

En dehors de l’invocation de saint Barthélémy qui éloigne les démons, d’autres rituels et prières de ce missel répondent au même objectif et nous renseigne sur les préoccupations de la communauté de la Rochette. Ainsi le rituel du sel et de l’eau, consistant à préparer l’eau bénite, symbole de purification contre le péché et de protection contre les démons, est une référence directe à l'action du prophète Élysée guérissant les eaux amères de Jéricho avec du sel.  Ce prophète Elysée tient une place particulière dans l’univers carmélitains [26]. L’officiant doit mélanger le sel à l’eau ; il verse le sel en dessinant une croix au-dessus du récipient (in modus crucis …). L’eau bénite sera utilisée ensuite pour purifier les maisons contre le "spiritus pestilens" (l'esprit de peste / les maladies) et "l'air corrupteur" (les miasmes morbides). Les formules utilisées sont très vigoureuses, quasi militaires [27].

Pro Tempestate Aeris

La série des messes météorologiques de la fin de l’ouvrage sont également destinées à écarter les démons autant que les calamités. La messe Pro tempestate aeris (contre les tempêtes) est sans ambiguïté : De votre demeure, nous vous en supplions Seigneur, que les méchancetés spirituelles soient repoussées, et que s'éloigne la malignité des tempêtes de l'air.

Ce ne sont pas seulement des prières d'intercession mais un véritable combat spirituel pour purifier l'air des influences démoniaques qui menacent les récoltes et la vie des fidèles car, dans la mentalité chrétienne du moyen-âge, l’orage n’est pas qu’un simple événement physique mais la manifestation concrète de la malice des démons qui habitent les couches inférieures de l'atmosphère.

Des formules d’exorcisme comme le Domine spirituales nequicie repellantur et aeriam discedat malignitas tempestatum se mêlent donc aux différentes parties de la messe.

7. Conclusions (très provisoires)

La caractéristique la plus étonnante du volume demeure la présence, au commencement du manuscrit, d’une messe chantée de saint Barthélemy. Cette position initiale est anormale dans un missel organisé selon l’année liturgique. En l’état des recherches, il n’est pas complètement prouvé que le livre ait été copié au carmel pour son propre usage et rien ne vient corroborer l’existence d’une dévotion particulière à saint Barthélémy. Des recherches complémentaires restent à faire dans les archives départementales car il serait bien étonnant que cet oratoire de saint Barthélémy n’ait laissé aucune trace documentaire en dehors de ce précieux missel.

Bonne Journée,

Textor

Attache de la reliure (XVIIème ou XVIIIème siècle)



[1] Missel en latin, sur parchemin réglé, 31 ff., écriture textura à l’encre brune, 20 lignes par page, (justification: 107x155mm), rubriques en rouge, capitales rehaussées de rouge, initiales peintes en rouge, musique notée sur des portées de 4 lignes tracées à l’encre brune (notation carrée). 

[2] Merci à Jean-François Viel du groupe d’entraide paléographique.

[3] Voir Félix Bernard, Le décanat de La Rochette in Mémoires de l’Académie de Savoie, 6ème série, tome 3, Chambéry 1954.

[4] Arch. Dép. de Savoie, B. 1905. Minut. Chapuis, cité par Félix Bernard.

[5] Hodie vigesima quarta Augusti anni 1680 benedictu(m) fuit hoc oratorium de novo constructum de licentia superiorum per R(everen)dum Dominum Andream Blanc canonicum S(anc)ti Petri Tharentasiæ nec non S[anc)ti Mauritii parrochiæ præpositum.

[6] … Qui conventus est fundatus infra parrochiam Sancti Mauritii de Destreriis et infra dyocesim Grationopolis.

[7] Chanoine François Trépier - Notes et documents de l’étude sur le Décanat de St André, in Recueil de l’Académie de Savoie 3ème série T VII (1886) pp. 382-383. Infra dictam parrochiam Sancti Mauricii est conventus Carmelitarum Rupecule, qui sunt citra rivum de Joudron : qui rivus, ad dictam partem, facit limitem diocesis presentis a diocesi Maurianensi.

[8] On disait jusqu’aux 19ème siècle ‘Seigneurs-chanoines’ (Reverendum Dominum) comme il est écrit dans la mention du missel.

[9] Richermoz, Frédéric - Le diocèse de Tarentaise, des origines au Concordat de 1802, Académie de la Val d'Isère, Moutiers 1928. La notice renvoie, pour 1707, à un acte du notaire Pessy du 12 septembre conservé aux archives du greffe de Moûtiers. Voir aussi Joseph-Marie Emprin, Les Seigneurs Chanoines de Tarentaise 1605-1793 in Recueil des Mémoires et Documents de l’Académie de la Val d’Isère : -pp. 344. 

[10] Trépier, François op.cit.

[11] Les vestiges de cette église ont été transformés en musée local et l’actuelle église saint Jean-Baptiste est l’ancienne église ND. des Carmes.

[12] Félix Bernard, op.cit.

[13] Ou avoir commercer avec les comptoirs proche-orientaux pendant cette période.

[14] Mausolée de Louis de Seyssel édifié en 1517.

[15] Au point qu’elle a été jugée trop grande au XIXème et amputée d’une bonne partie de sa nef.

[16] Frederic Meyer, la Foi des Montagnes, culture et religion dans la Savoie d’ancien régime. Académie Salésienne, 2014.

[17] Rapport de Michel Savey sur les mœurs des pères de la Rochette cité par F. Meyer op. cit. et AD73 C741 (2ème dossier, Carmes de La Rochette)

[18] Nous n’avons pas retrouvé d’étude détaillée, ancienne ou récente, sur l’histoire des Carmes de la Rochette. Il reste l’écrire.

[19] Parfois mentionné comme Saint Martin des Déserts.

[20] Arch. Dép. de la Savoie, Mappe Sarde 4Num241 - La Rochette.

[21] una cum famulo tuo Papa nostro [N.] et Antistite nostro [N.] et rege nostro[N.] et imperatore nostro [N.]

[22] Cette pièce est répertoriée sous l'identifiant international Cantus ID g02211

[23] Voir Michel Huglo, Une composition monodique de Latino Frangipane, Revue de musicologie, 54/1, 1968, p. 96–98 et Karlheinz Schlager, Alleluia-Melodien II: ab 1100, Monumenta Monodica Medii Aevi, VIII, Cassel, Bärenreiter, 1987, notamment p. 174 et 637.

[25] Le mot Mihi (pour moi) es systématiquement transformé en Michi. Le copiste transforme aussi les fins de mots Nequicie pour Nequitiae, etc…

[26] Missel page 13 : Per deu[m] qui te per Helyseu[m] p[ro]ph[et]am i[n] aqua[m] micti iussit ut sanaretur sterilitas aque

[27] invicte virtutis auctor, insuperabilis rex, triumphator, expugnas…

jeudi 9 juillet 2026

Un livre d’heures manuscrit à l’épreuve de l’IA. (XIVème siècle)

Comme il faut bien vivre avec son temps, je fais des essais d’utilisation de I’intelligence artificielle (IA) pour dater certains de mes manuscrits. Oui, je sais, vous allez sourire car ce nouvel outil qui n’existait pas, pour le grand public, il y a moins de 5 ans, est l’objet de moquerie et sa fiabilité est encore douteuse. Mais je me dis que si l’IA est capable d’identifier sans se tromper la salicaire à longue tige par la seule forme de ses étamines, elle doit bien pouvoir me donner la date d’un manuscrit médiéval par l’analyse du style des lettrines et, peut-être, une localisation du diocèse pour lequel il a été fabriqué.

J’ai donc soumis à examen un livre d’Heures dont la datation et la localisation avait été faite en son temps par François Avril, chartiste, conservateur général du département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale et reconnu comme l’un des meilleurs historiens mondiaux des manuscrits médiévaux.

Une page du livre à usage privé 
et très modestement décoré (Psaume 97)

Les conclusions de l’expert avaient été quelques peu ambiguës. Il avait écrit que le calendrier incorporait de nombreux saints locaux et la commémoration d'événements de l'histoire de Paris comme la translation de saint Magloire le 24 Octobre, celle de saint Maclou le 15 novembre, celle de Thomas Becket le 29 décembre, la réception de la Sainte couronne d'épines le 11 août 1239, le miracle de sainte Geneviève des Ardents, en 1130 (26 Nov). Ces éléments laisseraient penser à une origine parisienne de ce livre d'heures. Malgré cela, il pensait que l’origine était plutôt provinciale, du Centre ou du Midi de la France. Effectivement, les parties qui sont en français semblent rédigées en franco-provençal.

S’agissant de la datation, le calendrier donne aux bonnes dates tous les événements du tableau chronologique des fêtes parisiennes établi par Alice Drouin en 1933 jusqu'à la date du 25 novembre 1368 où il a été décidé à Paris d'honorer sainte Catherine d'une double fête. Effectivement cette date est en rouge dans le calendrier signifiant l‘importance de cet évènement, mais on ne trouve pas la célébration de la fête de la Présentation arrêtée le 21 novembre 1374, ni celle de la Visitation arrêtée le 2 juillet en 1389. Autrement dit la fourchette de datation serait 1368-1374 en se fiant à cette méthode. 

Cependant, François Avril pensait que ces fêtes avaient pu être oubliées ou ignorées comme dans certains psautiers et bréviaires de la fin du XIVe siècle, et il proposait, compte tenu de la décoration stylisée de certaines initiales et de la technique des tranchefiles, de dater ce manuscrit de la première partie du XVe siècle et non de la fin du XIVe siècle.

1.      Une approche lunaire.

Que dit l’IA ? Sans se laisser le temps de la moindre réflexion, et sur communication d’une seule page du livre, le petit office de la Vierge, l’outil propose une analyse par la forme des lettres, ce qui donne : Il s’agit d’un manuscrit de la fin XIVᵉ siècle à première moitié du XVᵉ siècle (vers 1380–1450). Pourquoi ? La textura est très régulière et mature. Les grandes initiales rouges et bleues avec filigranes sont typiques de cette période. Les formes des lettres (notamment le m, le n, le u, le a à deux compartiments, le s long) correspondent bien aux manuscrits liturgiques de la fin du Moyen Âge. Je serais moins enclin à la dater du XIIIᵉ siècle (écriture généralement plus lourde) ou de la fin du XVe siècle (où l'on voit souvent apparaître des influences de l'écriture bâtarde ou humanistique)[1].

Cette première fourchette a le mérite de rejoindre l’estimation de François Avril en ce qui concerne la datation.

 


Les Petites Heurs du Saint-Esprit

Il me propose ensuite d’analyser les pages du calendrier pour affiner la localisation en m’expliquant que les principaux saints fêtés révèlent une ville ou un diocèse, saint Denis renvoyant à Paris ; saint Martin à Tours ; saint Lambert à Liège. Jusque-là, l’analyse est plutôt cohérente.

Je lui communique quelques pages du calendrier, dont Novembre, ainsi qu’une liste de toutes les occurrences figurant en rouge qui correspondent aux dates des fêtes les plus importantes du lieu.

Là, surprise, à l’examen du calendrier il oublie de s’intéresser à la localisation pour se lancer dans un calcul savant tiré du cycle lunaire et du nombre d’or. Je n’avais jamais pensé à compter les phases de la lune pour trouver une datation mais la méthode parait intéressante. Il explique :

Je lis notamment « Novembre a xxx jours et la lune xxix » (règle du mois lunaire) ; la colonne des lettres dominicales (a–g) ; une colonne de nombres romains rouges correspondant au cycle lunaire / nombre d’or ; L’élément intéressant est que les chiffres rouges de novembre commencent par 1 nov. : ‘iii’ / 2 nov. : ‘ii’ / 3 nov. : ‘i’ / 4 nov. : ‘xxix’ puis ‘xxviii’, ‘xxvii’, etc.

Cette succession est un cycle lunaire précis ; associée aux lettres dominicales visibles, elle permet une datation beaucoup plus serrée. Cette combinaison correspond à un calendrier julien qui se répète tous les 19 × 28 = 532 ans, donc il faut ensuite croiser avec la paléographie. Or l’écriture (gothique tardive française), les rubriques et l’ornementation indiquent clairement un manuscrit de fin XIVe – première moitié du XVe siècle.

Jusque-là je suis d’accord.

Pour descendre jusqu’à une année précise, il manque encore un élément décisif : une page de janvier ou février (les années bissextiles se distinguent immédiatement) ou le début complet du calendrier avec les lettres dominicales visibles sur tout le mois.

Je m’exécute et là, déception, le singe savant ne lit pas vraiment la page mais part sur une hypothèse tirée d’un autre ouvrage :

Si le 3 février est marqué i, cela signifie que la nouvelle lune ecclésiastique tombe le 3 février.

Dans le comput julien médiéval, cette position correspond à un nombre d’or = 8.

Ensuite on croise avec la structure hebdomadaire (lettres dominicales visibles dans la première colonne). La suite observée correspond à une **lettre dominicale E**.

Le couple :

* Nombre d’or = VIII / * Lettre dominicale = E se répète tous les 532 ans, mais dans l’intervalle compatible avec l’écriture et l’enluminure (fin XIVe–XVe siècle), on obtient essentiellement : 1404 et 1432.

Or je fais remarquer que le 3 février n’est pas marqué d’un i et que 1404 est une année bissextile alors qu’ici le calendrier de février n’a que 28 jours.  Et la machine perd ses certitudes pour changer du tout au tout :

Voilà le point important : la transition mars → avril est parfaitement régulière et confirme que nous sommes devant un calendrier-type calculé une fois pour toutes, fondé sur un nombre d’or fixe, non sur une année historique individualisée. Autrement dit, j’allais dans une mauvaise direction en cherchant une année exacte comme 1404 ou 1432. Dans beaucoup de livres d’heures, le calendrier n’est pas établi pour l’année de copie du manuscrit : il suit un schéma computistique réutilisable car le couple nombre d’or + lettre dominicale revient tous les 28 ans pour les semaines et tous les 19 ans pour le cycle lunaire ; il ne date donc pas à lui seul le manuscrit. La conséquence est importante : On ne peut pas déduire une année précise du manuscrit à partir du calendrier seul.

Après quelques débuts prometteurs, la conclusion est abrupte : Nous ne pouvons rien déduire du calendrier avec cette méthode car le copiste a dû reprendre un modèle sans l’adapter et les nombres lunaires seraient ici être plus décoratifs qu’utiles.

 

Calendrier de Février avec les corrections du Sanctoral

2.  Une origine chartraine ?

Je l’invite alors à se concentrer un peu sur ma requête initiale qui était une demande de localisation par l’analyse des fêtes et des saints locaux. Je lui transmets un tableau excel de tous les saints sur 365 jours avec les mentions des dies eger ou jours égyptiaques et la distinction des fêtes en rouge qui indique une commémoration particulièrement importante pour le diocèse.

L’IA remarque d’abord, fort justement, que la fête de Ste Geneviève (3 janvier) n’est pas inscrite en rouge, ce qui semble impensable à Paris où elle est la patronne de la ville.

Je fais alors remarquer qu’il y a tout de même des éléments qui pointent vers Paris, ceux qu’avaient relevés François Avril, même si la fête de sainte Geneviève n’apparait pas en rouge ce qui est effectivement étonnant. L’IA admet volontiers que le calendrier présente un substrat parisien net, perceptible dans l'inscription de fêtes et commémorations liées à l'histoire cultuelle de Paris ; mais l’outil remarque aussi un élément qui m’avait échappé jusque-là. Plusieurs commémorations concernent des saints peu courants ou locaux dont certains pourraient être chartrains ou rouennais par comparaison avec la liste du calendrier d’un livre d’heures figurant à la vente Robert Hoe (1893).

De surcroit, il ajoute que le calendrier présente, un intérêt codicologique et liturgique particulier en raison du nombre de retouches secondaires qu'il a subies.

Effectivement, le calendrier présente plusieurs corrections visibles à la fin de janvier et début février, concernant notamment saint Polycarpe, saint Julien, sainte Agnès et les Saintes Reliques. D'autres interventions sont repérables en Juin et en Octobre pour signaler le début ou la fin de fêtes agricoles locales, les moissons et les vendanges. Ces modifications suggèrent que le livre a connu une adaptation à un usage diocésain plus précis à partir d'un modèle plus générique ou bien qu’il a changé de diocèse au cours du temps.


Calendrier de fin Août 
avec Lois de Marseille et Loys roys de France

L’IA propose ensuite une analyse croisée des saints locaux avec plusieurs villes plausibles (Paris, Rouen, Evreux, Chartres) mais le résultat est mitigé car comme St Geneviève pour Paris, Un livre d'heures explicitement attribué à l'usage de Chartres est identifié notamment par Chéron, Aignan et Lubin, auxquels s'ajoute la dédicace de Notre-Dame de Chartres. Or mon calendrier contient bien Chéron au 27 mai et Aignan au 17 novembre mais il n'a ni Lubin au 14 mars ni dédicace de Notre-Dame de Chartres au 17 octobre. Même résultat pour Rouen, où les trois saints typique Martial le 3 juillet, Sauveur le 6 août et Romain le 23 octobre ne concordent pas.

Puisque François Avril évoquait le sud de la France, je l’oriente alors vers Marseille car il y a un Saint Louis de Marseille fêté le 23 Aout, deux jours avant la Saint Louis Roy de France, non loin de Saint Victor autre figure de la cité phocéenne. Mais je suis encore contredit par l’IA, St Lois de Marseille au 23 août n'est pas conforme au calendrier marseillais qui le fête le 19 Aout. Par ailleurs, Paul Perdrizet, dans son étude sur le calendrier parisien à la fin du Moyen Âge [2], montre précisément que le culte de saint Louis de Marseille n'est nullement absent des livres parisiens. Ainsi, le bréviaire de Charles V, dont le calendrier est explicitement qualifié de parisien, contenait des prières du roi adressées au roi saint Louis et à saint Louis de Marseille. Autre objection, Saint Victor est fêté le 24 janvier et le 21 juillet à Marseille alors que mon calendrier donne Basile et Praxe à ces dates. Cette absence est très négative ; Il faut oublier Marseille.

3.      Jours néfastes

D’autres indices sont à rechercher ; la clef n'est peut-être pas dans le sanctoral ; Les Dies eger, ces jours néfastes, qui curieusement tombent parfois un jour de grande fête, constituent une autre piste. Les séries de jours égyptiaques sont presque des empreintes digitales des familles de calendriers médiévaux. L’IA les passe dans sa moulinette et conclue : vos “Dies eger” correspondent très fortement à une série parisienne/computistique, beaucoup plus qu’à un marqueur proprement chartrain.

Et là surprise, au cours de cette recherche, l’outil tombe sur un livre d’heures dont le calendrier coïncide à plus de 83% avec l’ouvrage témoin, soit 304 jours sur 365 ! J’aurais pu chercher longtemps dans toutes les bibliothèques d’Europe avant de trouver une telle similitude. C’est le résultat du remarquable travail de la bibliothèque de Copenhagen [3] qui tient un répertoire détaillé de nombreux calendriers classés par usage. Le Thott 113 ‘’matche’’ étonnamment bien : Votre calendrier présente pratiquement la même chaîne de noms rares, dans le même ordre et presque toujours aux mêmes dates. Ce point est capital. Un saint comme Chéron peut voyager ; Aventin aussi. Mais la succession Métran–Aventin–Boutoul–Blanchart–Mondain–Gobert–Chéron–Liephart–Godegran–Prothin–Scire–Presme–Lié–Flamme–Phare constitue quelque chose de très différent : une parenté de modèle calendaire.

Le manuscrit Thott est décrit comme un livre d’Heures à l’usage de Paris (Paris, vers 1400) en 211 feuillets de 145 × 111 mm avec 13 lignes par page rédigé en gothique textura à deux degrés de grosseur. 15 grandes miniatures ; bordures à décor végétal sur toutes les pages, comportant souvent des animaux et des grotesques. Les peintures sont dans le style de l’atelier de Jacquemart de Hesdin (toutes les miniatures sont fondées sur les livres de modèles utilisés dans son atelier).

Ce manuscrit pourrait bien constituer le modèle du mien ou tout au moins s’inscrire dans une même famille de livres d’heures. Pour aller plus loin, il y aurait lieu d’étudier les séquences de prières, notamment celles de la fin du livre en français. Ce genre de livre d’heures, qui n’est pas un livre d’apparat mais qui a été élaboré pour la dévotion d’un particulier se termine souvent par des prières spécifiques, choisies par le commanditaire en fonction de ses affinités.

Cette recherche reste à faire. En attendant, je demande à l’IA de conclure provisoirement sur ce qu’elle ‘’pense’’ de la localisation :

Le livre d’heures ne paraît pas avoir été copié pour Marseille, Rouen, Chartres ou Évreux. Son calendrier appartient très probablement à une famille parisienne composite, très proche du calendrier de Thott 113, avec quelques adaptations particulières.

La meilleure formule serait :

Livre d’heures probablement copié dans l’aire parisienne ou pour un usage parisien élargi, vers la fin du XIVᵉ siècle, avec un calendrier composite où ont été intégrés quelques saints régionaux ou dévotions particulières.

Les raisons principales :

La concordance avec Thott 113 est massive : après correction, plus de 300 jours sur 365 concordent totalement ou partiellement. C’est trop élevé pour être fortuit.

Les saints qui semblaient d’abord locaux — Aventin, Chéron, Aignan, Lazare/Ladre, etc. — se retrouvent dans cette famille parisienne composite. Ils ne suffisent donc pas à attribuer le manuscrit à Troyes, Chartres ou Marseille.

Rouen et Évreux sont affaiblis par l’absence de marqueurs forts : pas de Romain de Rouen au 23 octobre, pas de Martial au 3 juillet, pas de Saint-Sauveur au 6 août, pas de Taurin d’Évreux.

Chartres reste une coloration possible, surtout par Chéron et Aignan, mais l’absence de Lubin et de la dédicace de Notre-Dame de Chartres empêche d’y voir un calendrier strictement chartrain.

Marseille est improbable : Louis de Marseille est très intéressant, mais les grands marqueurs marseillais — Victor, Cassien, Cannat — ne forment pas un faisceau. Son insertion près de saint Louis roi de France paraît plutôt relever d’une dévotion aux deux saints Louis, compatible avec un milieu parisien/royal.

Donc je ne dirais pas : « copié à Paris » avec certitude absolue. Je dirais :

Origine probable : aire parisienne, ou atelier travaillant sur un modèle parisien ; destination possible : milieu français septentrional ou curial, avec coloration chartraine et dévotion particulière aux deux saints Louis.

En définitive, l’usage de l'IA n’a pas permis de trancher définitivement la provenance ou la date du manuscrit, mais l’outil met l’accent sur des éléments qui m’avaient échappés, comme l’existence de saints chartrains, qui avaient échappés aussi au meilleur expert des manuscrits médiévaux, qui ne disposait pas, il y a 15 ans, des ressources actuelles et en cela, l’IA me parait tout de même une aide complémentaire utile à l’examen des textes anciens, à condition de tout vérifier et de faire le tri dans un raisonnement qui reste une suite d’analogies approximatives.

Bonne Journée,

Textor

 

L'incipit de la Vigile des Morts avec sa lettrine filigranée de noir.


[1] Les passages en italique de cet article sont directement transcrits de l’IA sans intervention de l’auteur.   

[2] Paul Perdrizet Le Calendrier parisien à la fin du Moyen Âge d'après le Bréviaire et les livres d'heures, Paris 1933.

[3] CHD Institute for Studies of Illuminated Manuscripts in Denmark