mardi 1 avril 2025

Les débuts de l’imprimerie à Rumilly – Savoie. (1674)

Conter l'histoire de l'imprimerie à Rumilly convient bien au format d'un article de ce blog dans la mesure où il n’a jamais été identifié qu’un seul livre sorti de l’atelier du premier imprimeur de cette petite ville de l’Albanais.

En 1670 [1], Jean-François Rubellin, alors âgé de 28 ans, installe une presse à Rumilly, bourgade prospère située entre les villes d’Aix-les-Bains et d’Annecy, fier de son passé qui remonterait à l’époque romaine [2]. L’existence de cette imprimerie est constatée par un unique et beau livre dans lequel l’imprimeur prend le titre de Typographe du diocèse de Genève.

Page de titre du Rituel Romain à l'usage de Genève


Quelques pages du Rituel

L’ouvrage est intitulé, en latin, Rituel romain de Paul V, publié par ordre du souverain Pontife à l'usage du diocèse de Genève, imprimé aux frais du clergé. Il se présente sous la forme d’un in-quarto de 4 feuillets non chiffrés et 440 pages, auquel fait suite en complément un autre in-quarto de 250 pages suivi de 5 feuillets d’index portant au titre : Annexe aux Préludes du Rituel Romain comprenant le manuel du diocèse de Genève. Il est rédigé pour partie en latin et en français.

Un rituel est un livre liturgique qui rassemble les rubriques et formules d'administration des sacrements (baptême, onction des malades, mariage) et des rites connexes (funérailles, bénédictions, exorcismes), dont le prêtre est le ministre. Il se distingue du Pontifical, lequel contient en plus, ou exclusivement, les rites sacramentels et bénédictions réservés aux évêques. Il se distingue aussi du Missel qui renferme les formulaires des messes pour les différentes fêtes de l'année liturgique [3].

On trouve ainsi dans notre Rituel à l’usage de Genève les principales cérémonies qui rythment le temps de l’église avec des sections très variées : formules sacramentelle, bénédictions, exorcismes, conseils pratiques, prières de tous ordre, qui en fait un document usuel pour les ecclésiastiques. Certains propriétaires l’ont complété des informations qui leur manquaient. L’un d’eux a poursuivi la liste des évêques du diocèse, un autre a ajouté des prières dans la marge et même contrecollé entre deux page un formulaire de prière en cas de décès inopinée.  Il résulte de tout cet intérêt pour l’ouvrage une manipulation soutenue au fil des siècles. Notre exemplaire mériterait une nouvelle restauration.

Parmi les originalités du livre, il convient de noter que Jean d’Arenthon d’Alex, évêque de Genève-Annecy, a fait insérer une Liste des livres les plus nécessaires aux Ecclésiastiques de ce Diocèse. C’est une sorte de bibliothèque idéale qui a été analysée par Michel Colombat dans une thèse récente [4]. Les livres de théologie dogmatique et scolastique sont seulement au nombre de deux : La Somme théologique de saint Thomas d‟Aquin et le Commentaire sur les sentences de Pierre Lombard par Estius, théologien hollandais. C’est la rubrique consacrée à la théologie morale qui est la plus fournie. Le Cours de théologie morale de Raymond Bonal est cité en premier lieu, ce qui reste logique puisque son auteur est un disciple de saint François de Sales.

Hymnes avec la musique notée

Le Rituel Romain a été édité aux frais du diocèse de Genève qui était alors un vaste territoire couvrant le Genevois, le Faucigny, une partie du Bugey et du pays de Gex. À partir des années 1540, Genève devient calviniste et les évêques de Genève décident de déplacer, en 1569, leur siège épiscopal dans la ville d'Annecy, donnant naissance à l'évêché de Genève-Annecy.

Mais alors pourquoi faire imprimer cet ouvrage à Rumilly plutôt qu’à Annecy ?  L’histoire ne le dit pas. D’autant que Jean d’Arenthon d’Alex, évêque en exercice entre 1661 et 1695, faisait régulièrement publier ses ouvrages, non pas chez Jean-François Rubellin mais chez Jacques Le Cler, imprimeur du clergé, à Annecy. Ce fut le cas notamment pour les Constitutions et instructions synodales de St François de Sales... mises en ordre et augmentées par Mgr Jean d’Aranton d’Alex son successeur (1663 et 1668) ou encore Additions aux constitutions de Jean d’Arenthon d’Alex (1683).

La première garde contient une marque d’appartenance dont le nom de l’auteur a malheureusement été gratté :

J'ai acheté ce livre du Révérend Père Anthoine Decret, curé de Thones, qui, s'en étant procuré un neuf à ses frais, pouvait fort bien se passer de celuy cy qui étant tout délabré m'a plus coûté pour le faire raccommoder qu'il ne vaut maintenant qu'il est réparé. Chesne, le 8 Juillet 1752.

Marque d’appartenance

La question soulevée par ce bibliophile anonyme du XVIIIème siècle taraude beaucoup d’amateurs de vieux livres. Le cout d’une restauration en vaut-il la peine ? Faut-il laisser l’ouvrage « dans son jus » avec tous ses défauts ou lui procurer une nouvelle jeunesse ? Une restauration donnera-t-elle plus de valeur à un exemplaire ou non ? dénature-t-elle l’objet ancien ? Questions très subjectives, tout autant que la valeur du livre. Le cas de cette impression de Rumilly est un bon exemple. Aujourd’hui, les raccommodages du XVIIIème siècle se voient toujours bien, plusieurs cahiers sont renforcés en gouttière, des pages sont salies et les mors sont faibles : Il ne parait pas moins délabré qu'il y a 273 ans.

La plupart d’entre vous n’y verront qu’un banal livre de religion comme on en trouve à foison. Et le fait qu’il soit l’unique édition de Rumilly jusqu’à l’époque moderne ne risque pas d’émouvoir un nantais ou une périgourdine qui ignorait jusqu’alors qu’il existait un village du nom de Rumilly.  Dans ce cas, la réponse est négative. Pas de restauration. Mais si la lecture des commentaires des bibliophiles du XIXème siècle qui ne tarissent pas d’éloge sur l’ouvrage nous donne l’impression de posséder un chef d’œuvre, alors il faut le protéger en l’envoyant à nouveau chez le restaurateur.

Je suis de ce second parti. L’importance du Rituel pour l'histoire de l’imprimerie en Savoie et sa relative rareté (il n'en existerait que 7 exemplaires dans les bibliothèques publiques de par le monde [5]) en fait un ouvrage très précieux. Sa rareté le rendait presque mythique. Pierre Deschamps, dans son Dictionnaire de Géographie (1870) [6] nous dit que Monsieur Ternaux prétend que l’imprimerie existait dans la jolie ville de Rumilly en Savoie au XVIIe et cite, à l’appui, un missel de Genève imprimé en 1674, ce livre nous est inconnu.

Un possesseur a complété la liste des evêques 
jusqu'à son époque après 1743.

Messieurs Auguste Dufour et François Rabut, eux, avaient réussi à en voir un exemplaire. Ils étaient membres de la Société Savoisienne d’Histoire et d‘Archéologie et auteurs d'un ouvrage intitulé L'imprimerie, les imprimeurs et les libraires en Savoie du XVe au XIXe siècle [7] qui fait encore autorité de nos jours. Ils tenaient le Rituel Romain imprimé à Rumilly en grande estime. Selon Auguste Dufour, qui avait eu entre les mains à peu près tout ce que l’imprimerie savoisienne avait pu produire, qualifiait cet ouvrage d’une des plus belles productions typographiques de la Savoie. Nous en avons vu un exemplaire entre les mains de M. Croisollet, notaire à Rumilli.

D’autres amateurs en ont fait l’éloge. On lit dans un numero du journal L’Allobroge de 1840 : Nous avons entre les mains un Rituel magnifique, imprimé à Rumilly, en 1674, chez Jean-François Rubellin. Les caractères en sont d’une richesse et d’une netteté qui, à cette époque, n’étaient surpassées que par les éditions de la Haye, en Hollande.

Pour un premier livre, le résultat est effectivement assez réussi, pour ne pas dire parfait. De la mise en page au choix des fleurons, des culs-de-lampe et des bandeaux, l’ensemble est très esthétique. La partie concernant les hymnes est agrémentée de la psalmodie annotée, soit plus de 150 pages musicales. Nous n’avons pas pu retrouver d’où et de qui Rubellin tenait son matériel, apparemment pas de Chambéry, peut-être Genève ou Turin, à moins qu’il ne l’ait fabriqué lui-même.  

Il y aurait une étude à faire pour approfondir cette question car depuis Dufour et Rabut, il semble que personne ne se soit intéressé à la production de l’imprimeur. En effet, et c’est assez curieux pour le noter, ce titre serait le seul témoignage de son travail alors que Jean François Rubellin aurait pourtant exercé jusqu’en 1690, soit pendant près de vingt ans sans quitter Rumilly.

M. Croisollet, le notaire de Rumilly féru d’histoire, qui pouvait puiser ses renseignements directement dans ses archives, a donné à Dufour et Rabut toutes les informations qu’il avait pu retrouver sur ce proto-imprimeur.[8] Nous avons corrigé ces renseignements par des recherches aux archives départementales.

L’histoire de Rumilly par F. Crosollet

Extrait du registre des Naissances de Rumilly 
pour l’année 1641  (Source AD73)

Bravoure des Rumiliens - Journal L'Allobroge, 1840 (source Gallica)

Jean François est le fils d'Anthoine-Amé Rubellin, natif de Faramaz et bourgeois de Rumilly, et de Gonine Bouvard. Il est né le 1er Septembre 1641 à Marcellaz-Albanais, un petit village à 7 km de Rumilly. Il se marie à l’église St Léger de Chambéry, le 15 Mai 1684, avec Charlotte Chapellu, une jeune fille de la paroisse St Blaise de Seyssel. L’acte ne précise pas sa qualité de Maitre-imprimeur mais il est dit honorable bourgeois de Rumilly. Les témoins, Aymé Rubellin et Pierre Bouvard, sont tous deux Maitre-Chirurgiens et Bourgeois de Rumilly. 

Le registre des décès de la ville précise qu’il a été inhumé le 17 août 1690, à l'âge d'environ 48 ans, étant mort de ses blessures reçues le 15 dudit mois à la prise de Rumilly.

En effet, Rumilly était une ville stratégique entre les rivières du Chéran et de la Néphaz et, à ce titre, fut convoitée par la France. Louis XIII d’abord puis Louis XIV l’assiégèrent. En 1690, lors de la troisième occupation française de la Savoie, Rumilly oppose une résistance farouche aux troupes de Louis XIV, dirigées par le général Saint-Ruth. Le général demande à ce que la place se rende, annonçant que Chambéry et Annecy étaient déjà tombées, mais les habitants ne veulent rien entendre et lui crient E capoë ! E Capoé ! [9]. Une quinzaine d'habitants trouvent la mort dans les combats du 15 août 1690 dont Jean-François Rubellin, l’unique imprimeur de Rumilly.

Le 30 Juillet précédent, les syndics de la ville avaient décidé de nommer deux conseillers suppléants avec voix délibératives au conseil de la ville en cas d’absence des titulaires. Il s’agissait de Jean-Francois Rubellin et François Billiet. Est-ce parce qu’il venait d’être nommé à cette fonction honorifique que l’imprimeur prit très à cœur la défense de sa ville qui lui couta la vie ?

C'était donc un des braves défenseurs de cette ville contre les armées de Louis XIV, un de ceux qui prononcèrent le sublime Et capouè! [10] Il laissa des enfants, dont l'un, Pierre-Joseph, est mort en 1746 mais aucun ne repris l’atelier d’imprimerie.

Le notaire Croisollet avait trouvé une autre mention de l’imprimeur dans les comptes du trésorier général Nicolas Brun, en 1679, pour une somme de 36 livres qu'il reçut pour restant de huictante-quatre florins qui lui avoyent esté promis pour les 500 exemplaires qu'il a imprimé de l'edict de sa Me Re concernant les officiers locaux. Le registre du contrôle nous apprend qu'il fut obligé d'imputer sur cette somme celle de vingt-quatre florins, valeur de quatre rames de papier qui lui était restées de celles que la Chambre des Comptes lui avait fait envoyer par le papetier Antoine Caprony pour cette impression.  Il y a tout lieu de penser que le beau papier du Rituel Romain provient aussi de ce moulin à papier réputé qui était installé à la Serraz, hameau proche du Bourget-du-Lac.

Ce document de la Chambre des Comptes est la preuve que Jean-François Rubellin avait imprimé d’autres pièces au fil des années, ce qui n’a rien d’étonnant s’il a exercé son métier d’imprimeur pendant vingt ans. Il est juste curieux qu’aucun autre exemple de son travail ne nous ait été conservé.

Avec la mort de Jean-François Rubellin, les évêques de Genève feront imprimer leurs titres à Annecy. A partir de 1693, Humbert Fontaine se dit imprimeur ordinaire du diocèse. Il n’y aura plus de presse à Rumilly jusqu’en 1870, date à laquelle la maison Ducret et Folliet installera une imprimerie industrielle employant trois ouvriers.

Bonne Journée,

Textor



[1] Selon le notaire François Croisollet, historien de Rumilly, mais il n’y a pas de trace de publication à cette date.

[2] Le nom de Rumilly viendrait du nom de la gente Romilia, propriétaire des lieux au IIème siècle av. JC.

[3] Répertoire des rituels et processionnaux imprimés et conservés en France par Jean-Baptiste Molin et Annik Aussedat-Minvielle in Documents, études et répertoires de l'Institut de Recherche et d'Histoire des Textes, Année 1984 - 32

[4] Michel Collombat. Les bibliothèques des clercs séculiers du duché de Savoie du XVIIIe siècle à 1860. Histoire. Université de Lyon, 2016

[5] BnF (2), BM Chambéry, BM Amiens, BM Grenoble, BM Valais et Cambridge. Le docteur Blanc en avait aussi un exemplaire défraichi qui a été adjugé 3270 EUR à la vente de sa bibliothèque, en Décembre 2010 (Cat. Alde, lot n° 292).

[6] Pierre Deschamps, Dictionnaire de Géographie Ancienne et Moderne à l’usage du Libraire et de l'Amateur de Livres contenant …. les recherches les plus étendues et les plus consciencieuses sur les origines de la typographie dans toutes les villes, bourgs, abbayes d'Europe, jusqu'au XIXème  siècle exclusivement. Par un Bibliophile. Paris, 1870.

[7] Chambéry, Bottero 1877.

[8] François Croisollet, Histoire de Rumilly, Chambéry Puthod 1869, page 116.

[9] Formule de patois qui peut se traduire par Et Après Et alors ! Dufour parait s’être trompé quand il met dans la bouche de Rubellin cette invective car elle a été prononcée lors du siège de 1630. Mais comme elle était devenue la devise de la ville, il est possible qu’elle ait été reprise en 1690.

[10] Dufour et Rabut op. cit.



lundi 3 mars 2025

Epithalame sur le mariage de Philibert-Emmanuel de Savoie par Joachim du Bellay (1559)

 Au XVème et XVIème siècle, les guerres d’Italie furent une longue suite de conflits menés par Charles VIII et ses successeurs pour faire valoir ce qu'ils estimaient être leurs droits héréditaires sur le royaume de Naples, puis sur le duché de Milan. La Savoie, prise entre les deux territoires, fut alors envahie par les français à maintes reprises, conduisant les souverains de Savoie à se tourner vers les Habsbourg.

Philibert-Emmanuel de Savoie qui avait seize ans en 1544 quand François 1er occupa la Savoie, voulut reconquérir les territoires perdus par son père et se montra un vaillant capitaine au service de Charles Quint. Après des conquêtes et des revers, financièrement épuisée, la France voulait en finir, d’autant qu’elle avait désormais d’autres préoccupations avec la montée du protestantisme. Elle conclue une trêve qui lui était assez favorable, célébrée par Joachim du Bellay, la trêve de Vaucelles [1], rapidement rompue par les intrigues du pape Paul IV Carafa (1555-1559). Henri II se lança donc à nouveau dans la bataille mais la défaite de Saint Quentin mit fin à la onzième et dernière guerre d’Italie. Le 2 avril 1559, la France signait le traité avec l'Angleterre et le 3 avril celui avec l'Espagne et le duché de Savoie : c'est la paix du Cateau-Cambrésis.

Page de titre de l’épithalame

Premiers vers de l'Epithalame 

Comme en France tout se termine par un banquet, il fut décidé de célébrer la paix retrouvée par un double mariage : La fille ainée de Henri II, Elisabeth, fut offerte à Philippe II d’Espagne et la sœur du roi, Marguerite de France, à Philibert-Emmanuel de Savoie. C’était une manière diplomatique de resserrer les liens entre les trois pays. Pour Marguerite, le projet de fiançailles datait de plus de sept ans déjà.

La princesse, qui n’était plus toute jeune, était fort instruite et protectrice des poètes. Joachim du Bellay, tout juste rentré de son exil romain, fut choisi pour écrire un épithalame qui devait être joué par les trois filles de son ami Jean de Morel au cours du banquet de mariage. La docte Camille, l’ainée, vêtue en Amazone, aurait donné la réplique à sa sœur Lucrèce déguisée en dame romaine et à Diane figurant la déesse de la chasse, arc et flèches au poing, tandis que leur frère Isaac jouait le rôle du poète [2].

Joachim du Bellay était un familier du couple formé par Jean de Morel et Antoinette de Loynes [3]. Il fréquentait le salon littéraire que ceux-ci tenaient rue Pavée (actuelle rue Séguier), proche de saint-André-des-Arts. Il y croisait Salmon Macrin, George Buchanan, Michel de L'Hospital, Scévole de Sainte-Marthe, Nicolas Denisot…

Mais tout ne se passa pas comme prévu. Henri II ayant reçu un éclat de lance fatal dans l’œil au cours d’un tournoi organisé pour les festivités, la cérémonie de mariage fut précipitée et les réjouissances annulées. L’épithalame ne fut donc pas représenté. Du Bellay dut en avoir des regrets car Jean de Morel proposa qu’il soit joué dans sa maison au cours d’une représentation privée à laquelle, parait-il, assista Ronsard. Maigre consolation pour celui qui attendait certainement une autre exposition médiatique, voire une récompense de la princesse de Savoie pour laquelle il vouait une admiration qui n’était pas feinte. [5]  

Pièce donnée par Charles Utenhove tout à la gloire du poète angevin

Un épithalame est un poème nuptial destiné à célébrer le couple de mariés. Exercice courant à la Renaissance et souvent très convenu. Joachim du Bellay aurait pu en faire un texte purement politique, comme l’avait été la Trêve de Vaucelles. Mais il choisit de donner à son poème un tour léger et intimiste, voire discrètement érotique, dans lequel les trois filles de Jean de Morel tiennent une place non négligeable, à croire que le poète souhaitait autant flatter son ami que Marguerite de France. En effet, du Bellay se montre très admiratif devant leur beauté autant que devant leur éducation. Il fait différentes allusions à leur aspect physique digne de déesses et, ainsi qu’il l’explique dans l’avis au lecteur, il n’a même pas eu besoin de changer leur prénom puisqu’elles portent déjà des noms de divinités. 

La saynète débute curieusement dans la chambre même des jeunes filles, encore couchées dans leur lit, réveillées par leur mère, surprises par le poète, trois vierges haletantes aux tresses blondes. Nous ne connaissons pas l’âge des filles de Jean de Morel mais il apparait que du Bellay ne les considère plus comme des enfants : Trois vierges bien peignees, / Vierges bien enseignees, … Leurs tresses blondoyantes / Voletoient ondoyantes / Sur leur col blanchissant / Leurs yeux, comme planettes, / Sur leur faces brunettes / Alloient resplendissant….Leur poictrine haletante / Pousse une voix tremblante, / Qui doulcement fend l’air / Et semblent les craintives / Trois joncs, que sur leurs rives / Un doulx vent fait branler.

Exemplaire dont Jean-Paul Barbier avait souligné l’exceptionnelle grandeur des marges
 (Hauteur 229 mm)

Puis les jeunes filles quittent leur maisonnée et traversent la Seine pour le palais des rois, lieu de la cérémonie :  Allez trouver la plaine, / Ou le Dieu de la Seine / Recourbe tant de fois, / De son onde écumeuse / Bat ceste Isle fameuse, / Le sejour de noz Roys.

Alors, confrontées au monde de la Cour princière, le style devient plus solennel, chacune tient un rôle distinct : Diane, la plus jeune, traite de la délicatesse de la Duchesse de Savoie, Lucrèce développe le thème de l'amour nuptial et Camille, d’une voix guerrière, appelle le Duc à mettre ses talents militaires au service de la religion, c’est-à-dire la lutte contre les protestants.    

C’est le moment pour du Bellay de placer quelques messages politiques, louer Henri II et Philippe II, leur stratégie d’alliance et de défense de la foi catholique. L’union du couple princier synthétise cette politique au service de la paix retrouvée. Le mot de la fin est laissé au dieu Mercure :

Pour dechasser Bellonne, / Et sa troppe felonne, / Bannie pour jamais, / Des Dieux la prevoyance /  Gardoit ceste alliance, / Instrument de la paix : / Afin qu’avec l’Espaigne / La France s’accompaigne, / Pour, d’un commun accord, / D’Europe, Asie, Afrique, / L’adversaire publique / Repousser dans son fort.

A la suite de l’épithalame proprement dit, l’ouvrage contient deux autres pièces inédites de du Bellay, l’une commençant par Comme un vase ayant etroicte bouche, et l’autre est un dystique latin dont l’incipit est Qualia virtuti, virtus si nuberet ipsaA ces textes, Fédéric Morel a fait ajouter une pièce du poète et humaniste gantois Charles Utenhove, qui avait été le précepteur de Camille, Lucrèce et Diane. Elle est présentée comme étant sur le même sujet mais c’est davantage une louange de du Bellay lui-même que du couple princier !    

 

Reliure en maroquin janséniste grenat signée René Aussourd (1884-1966)

De son coté, Ronsard aurait bien voulu célébrer aussi l’évènement mais il avait été en quelque sort pris de vitesse par Du Bellay, à moins qu’il ait jugé plus décent d’attendre quelques temps avant de publier ses propres poèmes compte tenu du décès tragique d’Henri II. Arrivant après la noce, il lui fallait trouver un angle différent.  Cela donnera le Discours à treshault et trespuissant Prince, Monseigneur le duc de Savoie et le Chant pastoral à Madame Marguerite, Duchesse de Savoie. Deux textes sévères et didactiques qui semblent prendre le contrepied de la pièce composée par du Bellay, Autant le poème de l’angevin était léger et plein d’allégresse, autant ceux de Ronsard sont sombres et convenus. Il se montre même très critique vis-à-vis de la royauté, déçu de n’avoir pas eu le soutien qu’il attendait des princes et peut-être aussi quelque peu jaloux de la belle prestation de du Bellay [4].

Bonne Journée,

Textor


[1] Lire ici un précédent article de ce blog sur la Trêve de Vaucelles https://textoriana.blogspot.com/2021/08/la-treve-de-vaucelles-ou-la-conscience.html

[2] Pierre de Nolhac a retrouvé à la Bibliothèque Nationale le synopsis de la représentation (Nolhac 1, 177 n1)

[3] Il était le parrain d’un des enfants issus d’un premier mariage d’Antoinette de Loynes.

[4] Pour une analyse détaillée de l’épithalame, voir Adeline Lionetto. “ Le mariage de Marguerite de France et du duc de Savoie : du triomphe de l’épithalame de Du Bellay au Contre-Hyménée de Ronsard ”. L’Année Ronsardienne, 2021, 3.

[5] Nicolas Ducimetière nous rappelle que plusieurs poèmes des Regrets sont consacrés à Marguerite de France et que le poète éprouvait une réelle tristesse à être séparé de sa protectrice pendant tout son séjour à Rome. Cf. Mignonne, Allons voir… n°92.


jeudi 13 février 2025

La Bibliothèque de Théodore de Bèze (1548)

Avant de devenir l’austère docteur de la foi dont la raide statue se dresse dans un parc de Genève, Théodore de Bèze fut un étudiant facétieux et turbulent dont les premiers poèmes, oeuvre de jeunesse, eurent un grand succès : Ce sont les Poemata [1] publiés en 1548 chez Conrad Bade [2].

Portrait de Théodore de Bèze à 29 ans
 figurant au frontispice du recueil.

Ouvrage composé avec les caractères de Robert Estienne,
typographe pour Conrad Bade.

Dédicace de Théodore de Bèze à son Maitre Melchior Wolmar

A la suite de ses études de droit à Orléans, ce bourguignon de naissance avait rejoint Paris. Admirateur de Clément Marot, il était proche des auteurs néo-latins comme Salmon Macrin et du cercle littéraire de la rue St Jacques qui réunissait Adrien Turnèbe, George Buchanan ou Mellin de Saint Gelais autour de Michel Vascosan. Il croisa aussi Ronsard et Du Bellay sans partager leurs idées nouvelles sur l’usage du français en poésie.

La vie était joyeuse et de Bèze écrivait des vers à son amoureuse qu’il désignait sous le nom de Candida. Parmi ces vers, certaines épigrammes, à la manière de Martial ou de Catulle, étaient particulièrement lestes, comme cette épigramme LXXIV Ad Quandam où il est question de la rimula de la jeune fille. Aurea quanam igitur descendunt parte fluenta? / Languidulus quanam parte quiescit amor ? / Hæreo: si qua tamen tibi rimula, rimula si qua est, / Rimula (dispeream) ni monogramma tua est[3]

Mais comme le dit l’auteur à son dédicataire Melchor Wolmar : Nombre de graves érudits ont l'habitude de proscrire totalement ce genre d'écriture : cependant je n'ai jamais pu me défendre de le cultiver et d'y donner mes soins, poussé par la passion ou parce que j'ai toujours estimé cet exercice de style aussi intelligent qu'utile.

Quand il ne faisait pas la noce avec Candida (qu’il finit par épouser) il étudiait dans sa bibliothèque. Il ne pouvait pas se passer des livres, même pendant six jours, dit-il. Il en fit un poème. C’est une ode à la bibliomanie dans laquelle il inversa les rôles sur le ton de l’humour potache, prétendant que les livres se languissaient de lui. Il en détailla la liste, son Cicéron, ses deux Pline, son Catulle, dans lequel il puisera nombre de ses épigrammes érotiques.

S’il n’est pas très étonnant pour un humaniste de cette époque d’avoir une bibliothèque bien garnie, peu d’entre eux en ont fait une description détaillée. Il y figure de nombreux classiques latins, les auteurs grecs ainsi que d’autres qu’il ne cite pas car il n’est pas parvenu à faire rimer leur nom en rythme phalécien (C'est à dire en hendécasyllabes).

Ad Bibliothecam

A Ma Bibliothèque

Portez-vous bien, mes livres, mes chers livres,

Mes délices, mon salut.

Bonjour mon Cicéron, mon Catulle, bonjour.

Bonjour, mon Virgile, mes deux Plines ;

Bonjour aussi, mon Plaute, et toi Térence ;

Et vous, bonjour, Ovide, Fabius, Properce.

Bonjour, ô Grecs plus éloquents

Encore, que je devrais placer

Au premier rang, Sophocle, Isocrate.

Et toi qui dus ton nom à la faveur Populaire ;

Et toi grand Homère, salut !

Salut Aristote, Platon, Timée.

Et vous autres, dont je n’ai pu enfermer

Les noms dans la mesure des vers phaléciens.

Vous tous enfin, mes chers petits livres,

Je vous salue, et vous salue, et vous salue encore.

Écoutez ma prière : Je vous en supplie, ô mes chers petits livres ;

Que cette longue absence… de six jours

Où je suis resté loin de vous,

Ne vous empêche pas de me conserver

A l’avenir ces dispositions favorables,

Où vous étiez jusqu’à mon départ,

De facile et sincère sympathie.

Si vous exaucez ma prière,

Mes livres, mes chers petits livres,

C’est moi qui vous le promets

Il ne m’arrivera plus de passer loin de vous

Une semaine : que dis-je ? Un seul jour. Un jour ?

Pas même une petite heure ; pas même

Un instant, si court qu’on l’imagine [4]

Il n'abandonna pas ses livres en quittant Paris pour Genève, en 1548, mais il opéra alors un changement de conduite radicale. Le réformateur vézélien se repentait d’avoir composé des poésies aussi légères et il exprima ses regrets « d’avoir employé ce peu de grâces que Dieu (lui) a donné en ceste endroict en choses desquelles la seule souvenance (le) fait maintenant rougir.  … Alors me détestant moi-même avec larmes, je demande pardon, je renouvelle le vœu d‘embrasser ouvertement le vrai culte, et enfin je me consacre tout entier au Seigneur. ». Il fit néanmoins paraitre en 1569 une nouvelle édition de ses poèmes en les expurgeant des passages les plus scabreux.

L’épigramme Ad Bibliothecam fut bien entendu épargnée dans la seconde édition de 1569 (p.134). Théodore de Bèze continua d’enrichir cette bibliothèque, y intégrant en 1562 un manuscrit bilingue gréco-latin, connu aujourd’hui sous le nom de Codex Bezae, qui date du milieu du IVème ou du début du Vème siècle. Calligraphié en écriture onciale sur vélin, il constitue le principal témoin d’une transcription occidentale grecque du Nouveau Testament et des Actes des Apôtres. C’est aussi le seul à posséder l’évangile selon Saint Luc au complet. Le texte latin sur la page de droite est la traduction juxtalinéaire de la version grecque. Ce manuscrit est aujourd’hui à la Bibliothèque de Cambridge.

Bonne Journée,

Textor



[1] Les Poemata sont parfois désignés sous le nom de Juvenilia, terme qui ne figure pas au titre. Je n’utilise pas cette désignation pour ne pas confondre ce recueil avec celui qui est relié à la suite dans mon exemplaire et qui porte justement le titre de Juvenilia par Marc-Antoine Muret. L’intention de celui qui a réuni ces deux recueils au XVIIème siècle, sans doute le jurisconsulte François Graverol dont l’ex-libris figure au titre, était certainement de mettre en regard les œuvres de jeunesse de ces deux humanistes. On voit parfois passer en vente des exemplaires plus tardifs qui réunissent les poésies de jeunesse de Th. De Bèze, J. Second et M.-A. Muret en un seul volume factice, dans une édition elzévirienne de Leyde 1757.

[2] Théodore de Bèze, Poemata , Paris, Conrad Bade, 1548, pet. in-8 de 100 pp. signés a-f8 et g2. Reliure plein basane fauve, double filet doré, dos orné (Reliure du XVIIe siècle). Pour les exemplaires de la collection Barbier-Mueller, voir Jean-Paul Barbier Mueller, Ma bibliothèque poétique ou le récent Dictionnaire des poètes français de la seconde moitié du XVIe siècle (1549-1615), Droz 2024 et N. Ducimetière, « Mignonne, allons voir… » n°101.

[3] De quelle partie donc descend le flot des eaux dorées ? En quelle partie se repose l’Amour alangui ?   J’hésite : cependant si tu as une fente, une petite fente, Que je meure si elle est (ta petite fente) plus qu’un simple trait.

[4] Théodore de Bèze - Les Juvenilia : texte latin complet, avec la traduction des Épigrammes et des Épitaphes et des Recherches sur la querelle des «Juvenilia»; par Alexandre Machard – Slatkine, Genève. 



mardi 4 février 2025

L’histoire d’Orose contre les païens (1483)

Tu aimes la guerre, le tumulte, les massacres et les défaites ? Alors lis-moi. Le bandeau d’annonce de l’ouvrage avait de quoi attirer le chaland dans les foires de Champagne. Je ne sais pas si Orose aurait apprécié cette manière radicale de présenter son livre dont le fond est bien plus complexe que la simple description d’une suite de batailles.  L'ouvrage traite de l'histoire du monde comme une preuve concrète des visions apocalyptiques de la Bible. Son importance réside dans le fait qu’il a été le premier auteur chrétien à écrire non pas une histoire de l'Église, mais plutôt une histoire du monde séculier interprétée d'un point de vue chrétien. Son ouvrage est devenu une sorte de manuel d'histoire universelle dont le succès ne se démentira pas pendant tout le Moyen-Age si bien que nous en avons conservé de multiples versions manuscrites. 

Incipit de l’édition d’Orose par Octaviano Scotto. 
L’ouvrage débute par une dédicace d’Orose à son commanditaire Augustin d’Hippone. 

Colophon et registre de l’édition de 1483 
précédés d’un petit texte repris de l’édition d’Hermannus Liechtenstein de 1475.

C’est le proto-imprimeur d’Augsbourg Johann Schüssler qui en fit la première version imprimée, autour de Juin 1471. Cette édition princeps débute par une table de 9 folios que nous ne retrouvons pas dans les éditions postérieures. Elle est suivie par une autre transcription, plus fidèle du texte d’Orose établie par le prieur de Sainte Croix de Vicence, Aenae Vulpus, sortie des presses d’Hermannus Liechtenstein en 1475. L’impression contient un petit texte valant colophon dans lequel les deux noms de l’éditeur scientifique et de l’imprimeur sont cités à côté de celui d’Orose. 

Dans la version de 1483 [1], quatrième édition incunable après celle de Leonardus Achates de Basilea, toujours à Vicence vers 1481, Octaviano Scotto a conservé ce petit texte en le plaçant au-dessus du colophon [2], après avoir gommé les quatre lignes relatives au travail d’Hermannus Liechtenstein.

La mention complète peut-être traduite à peu près de la manière suivante : 

Comme le titre dans la marge l’enseigne lui-même en premier : / Mon nom est Orose. / Peu importe qu’elles aient été les erreurs des bibliothécaires : / Enée a libéré mon œuvre. / Voilà la place du monde : et celle de notre temps / Depuis l'origine même du monde. / Celui qui veut du tumulte, de la guerre et des massacres. / Et des défaites : qu’il me lise !

Cette édition vénitienne est bien imprimée en lettres rondes et relativement peu courante en France puisque l’ISTC n’en recense que trois exemplaires dans les institutions publiques [3]. L’ouvrage n’a pas de page de titre et débute en a2 par un incipit de Paul Orose à son dédicataire : Pauli Orosii viri doctissimi historiarum initium ad Aurelium Augustinum. Une autre impression de l’œuvre d’Orose sortira de l’atelier d’Octaviano Scotto en 1499 sous la presse de Christoforum de Pensis de Mandello. [4]

Nous n’avons pas beaucoup de détail sur la vie et l’origine de Paul Orose [5], en dehors de ce qu’a bien voulu en dire saint Augustin.

Il est venu d’Espagne en Afrique en 414 pour rencontrer l’évêque d’Hippone et débattre de questions théologiques, notamment du développement des thèses hérétiques de Priscillien dans la péninsule hispanique [6]. Dans le chapitre III de son livre, l’auteur fait allusion à une attaque de son bateau par des barbares ce qui a conduit certains biographes à lui donner une origine plus nordique, la Bretagne ou l’Irlande mais les éléments de preuve sont faibles. [7]

Nous n’avons pas davantage de certitude sur sa date de naissance. Quand il arrive en Afrique en 414, il est, dit saint Augustin, un jeune prêtre, son fils par l'âge. [8] S’il avait alors une trentaine d’années, il serait né vers 375/380.

Saint Augustin l’envoie en mission en Palestine vers 415, pour seconder saint Jérôme dans son combat contre le pélagianisme. Orose participa au synode de Jérusalem (juillet 415) avant de revenir auprès de saint Augustin avec les reliques de saint Etienne. 

L’Histoire contre les Païens (Historiae adversus Paganos) est une œuvre de commande de saint Augustin à son disciple. Au lendemain de la prise de Rome et du sac de la ville par les troupes d'Alaric (août 410), une vive réaction s'est manifestée dans le monde romain. Cette catastrophe, disait-on, serait liée au développement du christianisme. Le culte des dieux traditionnels a été délaissé et ceux-ci punissent Rome. 

Saint Augustin souhaite démontrer que cette rumeur n’est pas fondée et demande alors à Orose de dresser un catalogue sommaire de tous les malheurs qui ont frappé autrefois l'humanité, histoire de démontrer que les Chrétiens ne sont pas à l’origine de toutes les misères du monde.

Orose prend cette commande très au sérieux et ne se contente pas de dresser un catalogue mais il compose sept livres sur l’histoire du Monde depuis l’origine des temps jusqu’à son époque (le livre s'achève en 416). Il n’oublie ni les horreurs de la guerre de Troie, ni les massacres de la première guerre punique, ni les différents incendies de Rome, ni les conquêtes sanglantes de la guerre des Gaules par César. 

Fusionnant l’histoire romaine avec le développement du christianisme, il apporte une vision originale sur les évènements relatés, ajoutant des parallèles avec l’histoire des peuples orientaux. Il sera une source importante pour les compilateurs après lui, de Cassiodore à Paul Diacre en passant par Isidore de Séville et Bède le Vénérable.

Bien que destinataire de la dédicace, saint Augustin n’approuva pas l'œuvre d'Orose pour des raisons théologiques et cela le conduisit à écrire, en 425, dans le livre XVIII de la Cité de Dieu, une réfutation de ses idées sur le déroulement de l’Histoire. 

Pages du Livre 1 sur le rapt d’Hélène 
et le tyran d’Agrigente Phalaris qui faisait rôtir ses victimes dans un taureau d’airain. 

Une page du livre 7. 
L’exemplaire possède des marges correctes (283x210 mm) mais celui de la Boston Library fait 296 x 220 mm.

L’œuvre d’Orose est divisée en trois parties d’importance inégale, le livre I s’étend sur deux feuillets avec la création du Monde et la guerre de Troie. Le livre II en sept feuillets évoque Babylone, Darius le roi des Perse, Cyrius et le livre III en neuf feuillets, les conquêtes d’Alexandre. Dans les livres IV à VI, Orose traite de l'histoire de Rome depuis la guerre de Tarente jusqu'à l'établissement du pouvoir d'Auguste, garant de la paix universelle voulue par Dieu pour la naissance du Christ. Le livre VII correspond à la troisième partie du plan d'Orose : de la Nativité jusqu'au moment où il écrit (416-417), époque qui voit l’émergence de l'Église dans l'Empire romain et son triomphe final.

Orose est avant tout un compilateur d’historiens latins (Tite-Live, Tacite...) pour lesquels il a eu accès à des sources pour nous perdues aujourd’hui. Il a également donné un abrégé de la Guerre des Gaules, croyant emprunter à Suetone, en décrivant de manière assez vivante les conquêtes de César, comme par exemple, dans cette description du siège d'Uxellodunum (Le Puy d’Issolud en Dordogne) au livre VI : 

Cet oppidum était accroché au sommet très élevé d'une montagne, il était entouré aux deux-tiers par un fleuve non négligeable le long de parois abruptes ; assuré, de plus, d'une très abondante source au milieu de la pente et appuyé sur une grande abondance de blé à l'intérieur de la place, il regardait de haut les vaines allées et venues des ennemis dans le lointain.

…. Comme César voyait qu'en raison de ces machines ardentes, le combat était difficile et dangereux pour les siens, il donne l'ordre aux cohortes de se porter rapidement, en se dissimulant, vers l'enceinte de l'oppidum et de pousser soudain de toute part une grande clameur. Cela fait, dans le même temps que ceux de l'oppidum, épouvantés, voulaient revenir en courant pour le défendre, ils se retirèrent de l'attaque de la tour et de la démolition du remblai.

Cependant, les Romains qui perçaient des galeries pour interrompre les alimentations de la source, en sécurité sous la protection du remblai, firent en sorte que les cours d'eau trouvés en profondeur, s'amenuisent en se divisant en multiples fractions et s'y tarissent sur place. Saisis d'un extrême désespoir devant leur source épuisée, les défenseurs de l'oppidum font leur reddition, mais César fit couper les mains à tous ceux qui avaient porté les armes et leur laissa la vie pour que là fût bien attestée aussi pour la postérité la peine encourue par les rebelles . [9]

Hoc oppidum in editissima montis arce pendebat… La prise d’Uxellodunum dont le nom a été tronqué dans cette édition mais que nous retrouvons dans les manuscrits.

Préface du Livre V 

Nous pouvons compter sur les doigts des deux mains, les livres réellement imprimés par Octaviano Scotto alors même que son nom apparait souvent sur les éditions vénitiennes des XVème et XVIème siècle.

Originaire de Monza, près de Milan, il vint établir une presse à Venise en 1480 mais il n’exerça le métier d’imprimeur que jusqu’en 1484, soit pendant à peine quatre ans, avant de sous-traiter cette activité pour se concentrer sur la tâche d’éditeur scientifique en même temps que de marchand-libraire, laissant à Bonetus Locatellus et à d’autres artisans le soin de réaliser les travaux d’impression. A partir de 1498, ses héritiers poursuivent l’activité éditoriale sous la raison sociale : "Heredes Octaviani Scoti Modoetiensis" et cela pendant une bonne partie du XVIème siècle. 

Pour l’édition d’Orose de 1483, année où régnait le doge Giovanni Mocenico (1478-1485), Octaviano Scotto indique encore qu’il est l’auteur de l’impression et qu’il a édité l’ouvrage à ses frais. (Opera et expensis Octaviani Scoti Mondoetiensis).

Marque d’Octaviano Scotto dans une édition de Thomas d’Aquin de 1516

Photo de la tombe d’Octaviano Scotto
sur laquelle figure sa marque d'imprimeur

Il meurt en 1498 et se fait enterrer dans le cloitre de l’abbaye San Francesco della Vinea. Sur sa tombe qui a subsisté, il a fait sculpter sa marque d’imprimeur à côté de ses armoiries, en y ajoutant ces mots : (Ci-git) Noble Octaviano Scotto de Monza, marchand-libraire et imprimeur pour lui-même et sa famille défunte 24 Décembre 1498. [10]

Bonne Journée,
Textor

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 [1] Historiae adversus paganos. Ed: Aeneas Vulpes – Venise, Octavianus Scotus, 30 Juillet 1483. Goff O98 ; HC 12102*; Pell Ms 8788 (8653). In folio de 76/78 ff. – Signature : a⁸ b-m⁶ n⁴ (Folio a1 (blanc) et a8 en deficit). 41 lignes par page plus le faux-titre du types 106R(a), 106R(b) de 217 (224) x 149 mm.  Provenance : Vente de la Bibliothèque de Guy Bechtel, 2015, avec son ex-libris.

 [2] Ce colophon indique : Pauli Orosii viri clarissimi Ad Aurelium Augustinum episcopum & doctorem eximiu[m] libri septimi ac ultimi Finis. Impressi Venetiis: opera & expensis Octaviani scoti Modoetiensis. Anno ab incarnatione domini .M.cccc.lxxxiii. Tertio Kalends sextilis. Ioanne Mocenico inclito Venetiarum duce.

 [3] BNF (2 exempl.) et BM Nice. Mais l’ouvrage n’est pas rare, il en existe encore 115 exemplaires dispersés dans les bibliothèques publiques du monde, selon l’ISTC de la British Library.

 [4] In-folio de 72 ff., sig. a-m6. 

 [5] Paul Orose ne se prénommait pas Paul, c’est une mauvaise interprétation du P. qui précède son nom dans les plus anciens manuscrits et qui veut dire Presbyter (Prêtre).

 [6] Saint Augustin précise : ab ultima Hispania, id est ab Oceani litore

 [7] Histoires (III, 20, 6-7)

 [8] juvenis presbyter, filius aetate.

 [9] Traduction de Marie-Pierre Arnaud-Lindet in Orose, Histoires contre les Païens. 3 Tomes. Paris, Les Belles Lettres 1991.  Texte établi et traduit par M.-P.A.-L.

 [10] Nobilis Octavianus Scotus de/ Modoetia mercator librorum impressor/ sibi et successoribus qui obiit/ XXIV. Decembris. MCCCCLXXXXVIII