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mardi 26 mai 2026

Robert Granjon, inventeur des caractères de civilité, publie Bérenger de la Tour d’Albenas (1558)

Robert Granjon nait à Paris aux alentours de 1513. Dès l’enfance il baigne dans le monde de l’édition car il est le fils du libraire parisien Jean Granjon dont il reprend au début de sa carrière, en 1545, l'adresse et l'enseigne. Ce qui l’intéresse surtout, c’est la création de poinçons typographiques, il créera plus de 70 polices différentes au cours de sa vie [1].

Page de titre de l’Amie Rustique (1558)
Table et Dédicace de L'Amie Rustique à N. Albert, seigneur de Saint Alban.

C’est aussi un grand voyageur :  Lyon, où il fait de fréquents séjours à partir de 1547, est un centre bouillonnant, carrefour international grâce à ses quatre foires annuelles. Plusieurs imprimeurs dont Jean I de Tournes lui achètent ses poinçons. Il finit par s’y fixer en 1556 (peut-être dès 1551) et il épouse Antoinette, la fille du peintre et graveur lyonnais Bernard Salomon. En 1562, il quitte Lyon pour s’installer à Anvers et travailler avec Christophe Plantin. Puis il revient à Paris en 1571-1574 en changeant plusieurs fois d’adresses : Au Mont Saint-Hilaire, à l'enseigne Sainte Catherine (1571-1572), Rue Saint-Jean-de-Latran, à l'Arbre sec (1573). Finalement il s'installe à Rome où il travaille à la fabrication de caractes orientaux pour les livres des missionnaires catholiques : des caractères arméniens (1579), syriaques et arabes (1580), cyrilliques (1582), en collaboration avec Giambattista Raimondi de l’imprimerie Médicéenne ou Domenico Basa des presses vaticanes, réalisant ainsi les toutes premières éditions imprimées dans certaines langues orientales.

Mais ce sont ses fontes de caractères français qui l’ont rendu célèbre.

Dans la dédicace qu’il adresse à Monseigneur d'Urfé, Baillif de forestz, dans le tout premier livre imprimé avec ses nouveaux caractères, il déclare qu’il est lui-même l’inventeur et le tailleur de la nouvelle lettre. Il avait déjà fondu des lettres italiennes, des lettres grecques, d’autres encore qui étaient toutes hautement appréciées partout, mais il se désolait qu’il n’y eût pas de lettres proprement françaises et il résolut d’en créer une : … En me proposant devant les yeux combien les Hébreux, les Grecs, les Latins, voyre plusieurs peuples barbares, ont esté curieux de leur propre langue, jusques à faire conscience, et tenir à honte de se servir des lettres par d’autres que par eux inventées. Je ne pouvais non rougir de la négligence de nos majeurs en cet endroit, qui ayans de quoy se passer de leurs voisins, ont mieux aymé estre leurs redevables, que de s’ayder du leur propre : chose d’autant plus à déplorer, que si l’on compare nos caractères francoys à ceux de toutes autres nations, on trouvera qu’ilz ne leur cèdent en rien.

Cette idée que la langue vernaculaire est aussi belle que la latine et qu’un caractère typographique propre doit l’illustrer vient d’Italie. Pietro Bembo, dès 1502, prend la défense de la langue vulgaire bien avant Joachim du Bellay, et bientôt, même en France, les imprimeurs utilisent le romain et l’italique gravé par Francesco Griffo.

Pietro Bembo, 
Prose nelle quali si ragiona della volgar lingua (3 ème édition 1549)

Pour donner un style à ces lettres qu’il voulait françaises, Granjon va rechercher des écrits calligraphiés dans la belle écriture de la Cour. On dit que l’écriture des secrétaires de la chancellerie l’inspira ; ils utilisaient un style proche de la bâtarde gothique, que Robert Granjon traduit en une lettre très fortement cursive, rapide et souple, avec de nombreuses ligatures et une assise droite sur la ligne contrairement aux cursives italiennes. Ces lettres d’art de la main, comme il les appelait, ne sont donc ni tout à fait une pure écriture manuscrite, ni un romain humaniste. [2]

Dans le Dialogue de la Vie et de la Mort de Ringhieri Innocentio, imprimé en 1557, Granjon annonce dans sa préface au chevalier d’Urfé que la nouvelle lettre française est prête et qu’il l’emploie pour la première fois. Il fait entrevoir en même temps qu’il taillera bientôt une autre lettre du même genre, mais de plus gros corps, beaucoup plus belle et qu’il demandera au roi un privilège pour protéger son invention.

Le succès est immédiat, cette lettre moderne qui flatte le patriotisme plait beaucoup aux imprimeurs lyonnais. Robert Constantin, fils d’Antoine Constantin, imprimeur et éditeur à Lyon, rédige dans le second ouvrage de Granjon imprimé avec les nouveaux caractères - un titre de Gautier de Châtillon intitulé Alexandreidos libri decem, nunc primum in Gallia gallicisque characteribus editi - une préface aux lecteurs où il fait un éloge enthousiaste de l’invention :

Si ces caractères étonnent le lecteur par leur aspect inaccoutumé, ils ne manqueront pas cependant, j’en suis certain, de le séduire par leur côté pratique et même par leur élégance. Robert Granjon en conçut le dessin ingénieux et, second Boutadès de Sicyone, père des typographes, en grava le relief. Leur lecture est aussi agréable que commode et leur forme est justifiée autant qu’une autre si elle ne l’est davantage car elle se rapproche d’aussi près qu’il est possible de l’écriture courante ; imitée avec une telle perfection qu’on peut hésiter si on lit un manuscrit ou des lettres d’imprimerie. Ils seront appréciés ici et partout pour peu que les maîtres d’école en recommandent l’usage : c’est affaire à eux. … Je n’en veux pour preuve que leur forme même universellement adoptée en Europe pour l’écriture à la main. A moins qu’on ne méprise sa propre éducation pour préférer des usages étrangers. Mais un tel homme mériterait comme autrefois chez les Romains, d’être accusé et puni du crime de barbarie et de se voir condamné comme le veut Ulpien, à l’exil, rejeté des siens, et contraint de vivre à l’étranger. Celui-là, en effet, est un mauvais citoyen qui préfère à celles de sa patrie les institutions des autres peuples et qui se plait dans un autre pays plus que dans le sien. [3]

Le privilège, d’une durée de 10 ans, est accordé par Jean Nicot le 26 décembre 1557 et il apparait en 1558 pour la première fois dans l’Alexandreidos. Paradoxalement, la lettre française est utilisée dans une œuvre en latin :  que nul autre (quel qu’il soit) en ce Royaume n’ayt à tailler poinssons, ni contrefaire ladite lettre francoyse d’art de main ni d’icelle vendre ni distribuer aucune impression : fors celle qui sera imprimée par ledit Granjon.

Page de titre, et table de l’Amie des Amies avec rappel du privilège.

C’est le premier privilège connu protégeant une fonte de caractères mais l’interdiction n’est pas respectée très longtemps, les imprimeurs parisiens, à commencer par Danfrye et Breton s’emparent de la lettre nouvelle pour en faire des imitations. De fait, le privilège est quelque peu contradictoire avec l’idée de Granjon de diffuser dans tout le royaume un style proprement français.

Dans la foulée, Robert Granjon imprime deux livres de poésies, en français cette fois-ci, que lui confie Berenger de la Tour d’Albenas en Vivarais : L’Amie des Amies [4] et son pendant l’Amie Rustique [5], dont la composition typographique impeccable illustre cet article.

Bérenger de La Tour, dont on ne sait que peu de choses, est probablement né vers 1529 à Aubenas, il décède 1559, l’année suivant la publication des deux ouvrages. Il semble qu’il ait étudié le droit à Toulouse, si l’on en juge par le nombre de notables de cette ville à qui il adresse des poèmes.[6]

Il s’installe ensuite à Lyon où il fait paraître chez J. de Tournes deux recueils de poésies, Le Siècle d’or et la Choréide, poème sur la danse, suivi de pièces aux accents épicuriens, qui annonce les Sonnets pour Hélène [7] (1578) dont le poétique A Mad. de Poet, sa Sœur d’Alliance :  Ce beau jardin où nous entrons, ma sœur, / Est plein de fleurs richement colorées, / Dont la pluspart sont blanches ou dorées, / Et le printemps en est le possesseur / Puis en hiver flétrissent, et suis seur / Qu'ainsi en prend à la jeunesse blonde ; / Car elle va, et s'enfuit comme l'onde : / Beauté s'efface et se perd d'heure en heure. / Or cueillez donc son fruit ; car en ce monde / Mort le pouvoir, le regret nous demeure.

Il s’adresse ensuite à Robert Granjon pour les deux recueils suivants, sans doute séduit par la nouveauté des caractères typographiques. Ces derniers ouvrages formant diptyque sont d’une composition hétéroclite qui mélange des poésies originales, dont certaines avaient déjà paru dans les recueils précédents, à des traductions de l'italien.

L’Amie Rustique se divise en quatre églogues. Le poème est suivi de Chansons, un Chant de vertu et fortune, des Chants funèbres, des Épitaphes, une Épître (en prose) à M. de Rochecolombe, et la Naséide.

L’Amie des Amies contient l’épisode d’Isabelle et de Zerbin, tiré du XXIVe chant du Roland furieux de l’Arioste, et mis en vers français de dix syllabes. Bérenger de La Tour y a joint diverses poésies, entre autres le premier livre de la Moschéide, ou le Combat des Mouches et des Fourmis, extrait de la Moschea, poème macaronique de Folengo.[8]

Chant de Vertu et Honneur, A Mons. F. de l'Estrange, évêque d'Allez.

Fragmens de Contre Amitié.

On y remarque également les Fragmens de contre amitié, un ensemble étonnant de vingt-deux poèmes adressés à l'auteur par ses amis. Ils sont signés par des poètes peu connus, comme ce C. de l’Estrange [9], abbé de La Celle, protonotaire du cardinal de Guise qui avait écrit des vers, aujourd’hui perdus, célébrant une dénommée Carité.

Dans cette longue liste d’amis, dont les pièces occupent 11 feuillets, figurent des intellectuels du Vivarais et du Dauphiné pour une bonne part, les autres venant du sud-ouest, Toulouse, Carcassonne ou Alès : F. Guesque d’Allez ; Guillaume de la Perrière, Toulousain  ; P. du Chier, gentilhomme ; Jean Brun, poète français originaire de Pradelles, dont on ne connaît que quelques rares poèmes [10] ; C. de Vesc, protonotaire du Teil, Prévost de Valence ; J. de Belerga, conseiller du Roy à Carcassonne ; Hector Pertius, docteur en médecine ; Louis de la Gravière, poète français ; Olivier de la Vernade, sieur de la Bastie, grand orateur et poète ; N. Privat, docteur en médecine ; Jean de Berlegat, Conseiller du Roi ; L. Joubert, médecin ; Antoine du Moulin, Masconnais ; La Couche, Dauphinois ; H. Fabre, médecin ; Pollardanus ; Jacques Isnard, d’Orange [11].

C’est une surprenante entreprise d'autopromotion qui laisse croire qu’il est déjà un auteur accompli, une figure poétique majeure du Vivarais, continuateur de Marot, encensé par tous ses contemporains, alors qu’il n’a que vingt-neuf ans. En réalité, tous ces poètes ne faisaient que répondre à des vers que Berenger de la Tour leur avait adressés dans Le Siècle d’Or de 1551. Du Moulin reste prudent dans sa critique du poète : Mais qui aurait l’audace de reprendre / (Frere et amy) voz tans doctes escrits ? / Mais qui voudrait, quelque chose entreprendre / Sur si hautz faicts scavantemens escrits ? Tandis que La Couche souhaite voir dessus son chef la verte couronne de Pindare, obligeant Bérenger à répondre avec une fausse modestie : Icy n’est pas Ronsard ou Pindare / L’escrit fameux, et moins la veine rare… / C’est cy sans plus quelque sonnet léger / Mal ébauché par le tien Berenger / Imitateur de tes celiques pas. Et de conclure par une devise De Labeur heur, Du travail sort le bonheur.

Pour corroborer cette illusion d’une notoriété établie, il prétend dans l’introduction de l’Amie Rustique que ces pièces sont des œuvres de jeunesse restée longtemps dans l’ombre et s’il se décide pourtant à les publier, ce n’est pas pour rechercher la gloire, mais comme une preuve d’amitié et d’affection envers son dédicataire et qu’elles annoncent des œuvres encore plus belles. Il évoque notamment des travaux de poésie, d’histoire et de prose inspirés de la Grèce antique, que certains désirent déjà connaître à travers quelques fragments aperçus, mais qu’il garde encore secrets jusqu’à trouver le temps de les montrer. Ces œuvres ne verront jamais le jour.

Ces jours Natalz, qu'on retire l'esprit d'entre l'enclume, et le marteau des negoces, vous envoye les restes de ma jeunesse comprinses en ce livre, qui ne tenant d'aloy pour souffrir les supplices de la publication, entre les flots des opinions vulgaires, se contrastans plus que la mer aux opposées bouches de Eole: ha dormy en tenebres, Jusques aujourd'huy que je l'ay mis en vie: non pour sa liberté publique, Mais comme ostage de mon affection envers vous ….

Naséide, restituée en son entier.

Dans cet ensemble disparate, une pièce a retenu notre attention, une curieuse tirade du nez dédiée à Rabelais sous le pseudonyme d’Alcofibras, indien, roy de Nasée [12] et intitulée Naséide qui n'aurait pas déplu à Cyrano de Bergerac. La pièce avait déjà paru en 1556 et fut rééditée sans doute à cause de son succès.

Pour vous louer si la plume je prens, / Roy des grands nez, Roy des nez les plus grands / De Naserie, à ce faire m'invite / Le vostre, auquel tout le peuple court viste / Pour l'admirer, comme rare spectacle, / Si qu'on le jug' estr' un Nasal miracle: / Tant il est grand, que des Archers le pire / Ne le pourroit faillir pour mal qu'il tire : / Et s'il trouvoit au monde son pareil / Croy qu'il feroit eclipser le Soleil.

Fin, Soupir d'Espoir.

L’œuvre poétique de Berenger de la Tour s’interrompt donc sur cette facétie tandis que l’invention de Robert Granjon continue à être diffusée, notamment à l’étranger. Christophe Plantin, toujours à la recherche des derniers perfectionnements de l’art typographique, se procure auprès de Granjon un jeu de caractère, quelques mois seulement après la publication du Dialogue de la Vie et de la Mort. Retenant la suggestion de Constantin, il compose ainsi dès 1558 huit pages de l'A. B. C. ou Instruction Chrestienne pour les petits enfans. L’usage des lettres françaises d’art de la main comme instrument pédagogique pour les maitres d’école connaitra un tel succès que le nom de caractères de civilité pour cette typographie finira par s’imposer à la suite d’une traduction d’Erasme par Jehan Louveau, la Civilité puérile distribuée par petitz chapitres et sommaires (à Anvers, chez Jehan Bellère, 1559).

En dehors de ce segment pédagogique, les caractères de civilité seront de moins en moins utilisés car la lecture n’en est pas toujours aisée quand les yeux se sont habitués aux lettres romaines. Nous les trouvons souvent cantonnés au XVIème siècle à la rédaction des pièces liminaires et des épitres dédicatoires car leur ressemblance avec l'écriture manuscrite donne l'impression que l'auteur écrit une lettre à son dédicataire. Pour les siècles suivants, de nombreuses polices de civilité seront créées pour les livres d’apprentissage de l’écriture destinés aux enfants, d’abord dans les écoles des Frères de la Doctrine Chrétienne sous l’impulsion de Jean-Baptiste de la Salle, puis de manière plus étendue pour les livres de lecture ou le manuel de bienséance.

Bonne Journée,

Textor  



[1] 30 italiques, 7 civilités, 9 grecques, 20 romains, 2 ou 3 caractères hébreux, des écritures orientales et des caractères musicaux seraient attribuables à Robert Granjon selon Hendrik D. L. Vervliet, French Renaissance Printing Types : A conspectus, Londres, The Bibliographical Society, 2010.

[2] Rémi Jimenes, Les Caractères de Civilité. Typographie et Calligraphie sous l’Ancien Régime, préface d’Hendrick Vervliet, Atelier Perrousseaux, éditeur, 2011.

[3] Traduction de Maurits Sabbe in Les caractères de civilité de Robert Granjon et les imprimeurs flamands Marius Audin 1921.

[4] L’Amie des amies, Imitation d’Arioste : divisée en quatre Livres. Par Berenger de la Tour d’Albenas en Vivarez. Lyon, Robert Granjon, 1558.

[5] L’Amie rustique, et autres vers divers, Par Berenger de la Tour d’Albenas en Vivarez. Lyon, Robert Grangeon, 1558.

[6] Sur la vie et l’œuvre de Bérenger de la Tour, voir Guillaume de Sauza : Bérenger de La Tour et son œuvre poétique : essai de mise au point. Réforme, Humanisme, Renaissance Année 2007 n°65 pp. 65-92.

[7] Pour autant, il semble que Berenger de la Tour se sentait plus proche de Marot que de Ronsard et il n’a pas rejoint pas la Pléiade.

[8] Ces deux ouvrages sont peu courants, présentés par Brunet comme étant les plus rares parmi ceux imprimés dans ces caractères de civilité. USTC localise 8 exemplaires institutionnels de l’Amie Rustique en France, et 6 dans le reste du monde dont 1 seul aux Etats-Unis (Allemagne : 1 ; Pays-Bas : 1 ; Royaume Uni : 3 ; Etats-Unis : Houghton : 1). De l’Amie des Amies USTC localise 8 exemplaires en France, et seulement 4 dans le reste du monde dont 1 seul aux ֤États-Unis (Londres : 3 ; Etats-Unis : Princeton : 1).

[9] Claire Sicard (17 mai 2020). Sur la piste de l’étrange monsieur de L’Estrange. Notules XVI. Consulté le 24 mai 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/sfov

[10] Claire Sicard et Pascal Joubaud , Jean Brun interpelle Mellin de Saint-Gelais dans son éloge de François Bérenger de La Tour d’Albenas (1558), Démêler Mellin de Saint-Gelais, Carnet de recherche Hypothèses, 25 août 2015 [En ligne] http://demelermellin.hypotheses.org/4050.

[11] Guillaume De Sauza, Bérenger de La Tour et son œuvre poétique : essai de mise au point, R.H.R. n° 65, 2007, p. 65-92.

[12] Le choix du dédicataire vient probablement du fait que Rabelais avait utilisé l’anagramme d’Alcofribras Nazier dans ses premiers livres. Berenger de la Tour le transforme en Alcofibras, en éludant une lettre r.

Reliure de Bernasconi

samedi 31 mai 2025

Le Premier Livre des Vers de Marc Claude de Buttet, savoisien (1561)

 Il y a un an jour pour jour, la Bibliotheca Textoriana présentait la première édition séparée du poème Amalthée de Marc Claude de Buttet, parue à Lyon, chez Benoit Rigaud, en 1575. Ce fut l’occasion de rappeler la vie et l’œuvre de ce poète, largement méconnu aujourd’hui, ami de plusieurs membres de la Pléiade et certainement le meilleur poète savoyard de son temps.

Page de titre du Premier Livre des Vers (1561)

Autour de 1546, Marc Claude de Buttet, né à Chambéry, vient étudier à Paris, au collège de Coqueret, sous la férule de Jean Dorat, éminent helléniste. Il y croise de jeunes étudiants qui rêvent de gloire et de poésie tels que Pierre de Ronsard, Joachim du Bellay ou Guillaume des Autels. Marc Antoine de Buttet se fait remarquer à la cour par le cardinal Odet de Châtillon, frère de l'amiral Gaspard II de Coligny, qui le fait entrer dans le cercle de la princesse Marguerite de France, Duchesse de Berry. Alors qu’il commençait à se faire une petite réputation de poète dans les cercles parisiens, il choisit de suivre sa protectrice à Chambéry lorsqu’elle s’installa sur ses terres savoyardes après son mariage avec le Prince Emmanuel Philibert de Savoie, le 10 Juillet 1559. Le mariage, endeuillé par la mort du roi Henri II, fut l’occasion pour de Buttet d’écrire un épithalame, comme l’avaient fait de leur côté Ronsard et Du Bellay. [1]

Epithalame à la Duchesse de Savoie, première de toute une série d’œuvres que Buttet dédie à sa protectrice jusqu’à sa mort en 1574. Réédité ici en annexe du Premier Livre des Vers.

Le poète savoisien aurait beaucoup écrit selon son ami Louis de Richevaux [2] mais assez peu publié. Le poète ne recherchait pas la gloire mais se contentait de la compagnie de ses compatriotes, réunis dans le château des Buttet, près du lac du Bourget, qui se firent appeler le Cercle de Tresserve. Nous savons, parce qu’il en parle dans son ode VI adressée à Madame de Saint Vallier (Claudine de Miolans) qu’il avait écrit un poème épique sur Bérold, l’ancêtre mythique des ducs de Savoie, mais cette pièce s’est perdue.

Sarah Alyn Stacey, grande spécialiste du poète, a dénombré moins d’une dizaine de courtes publications (Apologie pour la Savoie contre les injures de Barthélémy Anneau, Ode à la Paix pour célébrer le traité de Cateau-Cambraisis, Epithalame pour le mariage de la Duchesse de Savoie, Ode Funèbre sur la mort du Roi, etc). Elle a même retrouvé deux pièces inédites aux archives de Turin l’une intitulée Chant de Liesse (1563) [3] après la convalescence du Duc, l’autre Sur La Venue de Tresillustre Anne d’Este (1566), pour l’entrée de Jacques de Savoie et d’Anne d’Este à Annecy, pièce reprise dans l’Amalthée de 1575 [4].

Buttet écrit principalement des pièces de circonstance pour ses amis ou ses protecteurs. Comme souvent à cette époque les textes circulent sous forme manuscrite avant qu’il ne se décide tardivement à les rassembler pour une édition. Il nous dit d’ailleurs qu’il lui a fallu retrouver tous ces poèmes éparpillés chez ceux à qui il les avait envoyés.

Et maintenant, lecteur, afin que je ne me montre ingrat de ce peu qu'elles (les Muses) m'ont donné, je t'ai assemblé tout ce que j'ai pu recouvrer de mes vers, lesquels, pour les avoirs nonchalamment délaissés étaient perdus quant à moi. Sans quelques-uns de mes amis et ceux à qui je les avais adressés, qui, plus curieux que je n’en étais à cette heure, m’en ont fait part ; espérant faire encore un volume ayant recouvré le reste [5].

L’essentiel de la production conservée du poète savoyard tient dans son recueil intitulé Le Premier Livre des Vers dédié à tresillustre princesse Marguerite de France, Duchesse de Savoie et de Berri auquel a esté ajouté le Second ensemble L’Amalthée. Comprenez, au premier livre a été ajouté le second livre des vers, puis le poème l’Amalthée. Sous le titre figure l’une des marques de Michel Fézandat accompagnée de son adresse à Paris, au Mont St Hilaire, à l’Hôtel d’Albret. [6]

Cet ouvrage a été publié en 1560-1561. Quelques exemplaires sont à la date de 1560 et la plupart des autres sont datés de 1561, dont le nôtre. La comparaison des pages de titre et du texte montre que les exemplaires de 1561 ne sont pas une seconde édition mais bien la première avec une date modifiée. Michel Fezandat avait sans doute anticipé qu’il n’écoulerait pas tous les exemplaires la première année et il avait prudemment choisi d’en rajeunir le tirage dès l’origine car la page de titre des deux versions est strictement identique en dehors de la date [7].

Peu de bibliophiles ont eu ce volume en main et tous s’accordaient pour dire que l’édition était introuvable. Il existerait même quelques exemplaires portant la date de 1560, disait-on, sans jamais n’en avoir vu aucun.  Mon article de 2024 reprend donc ce commentaire mais il ne faut jamais dire Fontaine, je ne boirais plus de ton eau, car moins d’un an après voilà qu’un exemplaire de cette édition mythique rejoint la bibliothèque [8] !

L’ouvrage contient respectivement vingt-cinq et trente et une odes introduites à chaque livre par des pièces liminaires : Un poème de Buttet entame le premier livre : Muses affin qu’avant ma mort s’arrache/ Mon nom de l’avare tombeau…. Il est en quatorze vers et ressemble à un sonnet sans en avoir exactement la structure. Une ode latine de Jean Dorat, son ancien professeur, précède le Second Livre (F° 36v) De Illustriss. Allobrogium ducis … : à laquelle Buttet répond par une pièce en ver mesuré, à la fin de ce second livre, qui a la particularité d’avoir été typographiée en caractère de civilité (F° 75r). Enfin, Jean Gaspard de Lambert donne une autre pièce latine en exergue de l’Amalthée Io Gasparis Lamberti Camberiani ad M. Clau .Buttetum, suivi d’un texte de Jean Dorat en grec qu’il a lui-même traduit en latin. A la suite de l’Amalthée figure encore une ode en latin de Guillaume des Autels, (F° 109) puis l’Epithalame aux nosses de tresmagnanime Prince Em. Philibert de Savoie…, seul texte qui ne soit pas en édition originale puisque déjà parue en 1559.

Ode de Guillaume des Autels à Buttet.

La version de 1560 de l’Amalthée est composée de 127 sonnets alors que la première édition séparée de 1575 contiendra 320 sonnets et un dizain, Soit 193 morceaux inédits supplémentaires. Nous aurons l’occasion dans un prochain article de revenir sur la comparaison des deux versions de cette œuvre majeure.

La date de composition des Odes n’est pas connue. Elles sont distribuées dans un ordre qui semble aléatoire, en dehors des premières pièces dédiées à Henri II et aux souverains de Savoie. Sarah Stacey a tenté une reconstitution chronologique en fonction du thème et des évènements rapportés. Ainsi les plus anciennes sont antérieur à 1544 comme l’ode XVI adressée à Louis de Buttet car il y est évoqué le Comte de Varas, mort à cette date. Le poète n’avait alors que 14 ans environ. Celle dédiée à la mort de Marguerite de Navarre (Ode VII) se situe entre 1549 et 1550. Les suivantes s’échelonnent entre 1553 et 1559. Le savoyard a donc toujours écrit depuis son plus jeune âge.

Premier Livre des Vers, Ode I

L’imprimeur auquel fait appel Marc Claude de Buttet est Michel Fézandat, actif entre 1538 et 1566. C’est un habile typographe qui imprime pour Jehan Petit, François Regnault et Maurice de La Porte. Il a pour marque la vipère qui mord le doigt de Saint-Paul, ainsi qu’on la voit le Tombeau de Marguerite de Valois.

Page de titre du Tombeau de Marguerite de Valois de 1551, 
époque de l’association entre Michel Fézandat et Robert Granjon.

Poème introductif de Buttet en quatorze vers

Installé au Mont-Saint-Hilaire, en l'hôtel d'Albret, il s'associe en 1542 avec deux autres marchands Bernard Vernet et Guillaume Duboys, chacun apportant dans la communauté cent livres tournois ; pendant cinq ans, ils sont à la fois libraires, imprimeurs et marchands de vin et se partagent tous les frais, notamment la nourriture et les gages de leurs serviteurs

A court d’argent, Fézandat se fait prêter en 1543 quatre cents livres tournois par le marchand libraire Pierre Regnault et doit, pour rembourser sa dette, mettre ses presses au service du libraire.

En 1550 on le retrouve, concluant une association de dix ans avec Robert Granjon, connu pour ses polices de caractères de civilité : à laquelle association ils ont promis et seront tenus apporter et mettre en commung toute la marchandise qu'ils ont de présent de leurd. estat, ensemble les presses, fontes de lettres, poinssons taillez [9]... Leur collaboration ne dura guère plus d’un an puis sa situation s’améliore lorsqu’en 1552 François Rabelais, délaissant l'atelier de Chrétien Wechel, fait appel à lui pour imprimer l'édition définitive du Tiers livre et la première édition complète du Quart livre.

Poème à Jean Dorat, limousin, en vers mesurés. (F°75r)

Les caractères de civilité utilisés par Fézandat au folio 75 du Second Livre des Vers ne sont pas, semble-t-il, ceux de Granjon. Il avait dû forger sa propre police de caractère [10]. Toujours est-il que ce poème retranscrit dans une police de caractères qui n’apparait nulle part ailleurs dans le livre marque la première tentative de Buttet de composer des vers mesurés sans rime à l’imitation des anciens [11]. Il pensait que le français était une langue qui se prêtait à cette métrique et Jean Dorat l’encouragea pour qu’il poursuive dans cette voie. Le poète nous dit dans ce morceau que l’idée d’imiter Sappho l’enthousiasme.  Lorsque je vien à soner d’un luth doux-chantre ma Sapphon, / Et que je pleure l’amour, Ô que ce nombre me plait !

Les vers mesurés sont certes innovants mais pas toujours très agréable à l’oreille. Cette recherche de modernité a conduit à ce que son style soit souvent décrié. Son cousin Jean de Piochet disait même que ses vers clochaient du pied ! Tandis que Jean Pasquier reconnait que Buttet avait été pionnier dans ce domaine mais avec un assez malheureux succès.

Marc Claude de Buttet avait anticipé ces critiques et répondu par avance à ses détracteurs dans la postface de son livre : Je ne doute point que quelque Monsieur le repreneur des œuvres d’autrui ne se veuille formaliser contre moi de ce que je recherche une nouvelle poésie bien différente de l’accoutumée estimant du tout la langue française (qui suivant le naturel de ceux de sa nation a toujours été libre) ne pouvait endurer un frein si rude que de l'asservir aux mesures des anciennes langues. A celui-ci je dirais ce petit mot en passant, que si les latins eussent eu cette opinion de la leur, nous ne la verrions aujourd’hui si excellente, ni tant de divins poèmes qu’ils ont. [12]

Redécouvert au XIXème siècle, les critiques seront moins sévères avec le poète. Paul Lacroix écrivait de lui : M. Cl. de Buttet est incontestablement un des poètes les plus remarquables de son temps. Il se distingue par la pensée, par l’expression et par le rythme…Il a du sentiment, de la passion ; il sait peindre la nature ; il parle souvent le langage du cœur …Il atteint parfois le plus haut degré de la forme [13]

Il est vrai que Marc Claude de Buttet maitrise parfaitement la versification et qu’il sait faire varier le ton de ses odes en fonction du sujet. Le style est solennel pour les grands personnages auxquels il s’adresse : Marguerite de Savoie, Odet de Coligny, Catherine de Médicis, le duc Charles III, Claude de Miolans, François de Seyssel, ou encore lorsqu’il s’adresse aux Muses. Il est lyrique quand il s’agit de célébrer un évènement historique comme la Prise de Calais, funèbre pour commémorer la mort de la Reine de Navarre ou celle du roi Henri II, plus léger quand il s’agit de poèmes amoureux et visiblement joyeux lorsqu’il évoque sa Savoie natale comme dans cette pièce adressée à son ami Philibert de Pingon (Ode VI) : Or que l’hyver s’approche / Pingon, Pingon, vois-tu / La Nivolette roche [14] / Haussant son chef pointu / Toutte de nege blanche : / et les arbres pressés / de glaçons sur la branche, / Se courbans tous lassés ? Et relisez enfin cette description d’un matin d’Octobre tout frais, pâle encore, dans les champs pleins de rosée : Jà, se levait la belle aubette / partant de son nuiteux séjour / Et jà redisait l’alouette / au laboureur qu’il était jour.

Ode VI du livre II

En dédiant ses odes à son cercle d’amis, Marc Claude de Buttet rend hommage au milieu culturel savoyard et met en lumière des personnages qui ne devaient pas être très connus du milieu intellectuel parisien de son époque, pas plus qui ne le sont aujourd’hui. Nous y trouvons Antoine Baptendier, avocat au Sénat de Savoie et poète à ses heures que Jean de Boyssonné, son professeur, considérait comme le meilleur poète de Chambéry. Peletier du Mans, dans son poème La Savoye, fait son éloge : Batendier, de suffisance égale / En poésie et science légale….[15] Et Buttet conseille à Baptendier de délaisser le droit pour la poésie de la nature. Laisse, laisse ces loix rongeardes / Et te per aux champs avec moi / pour voir caroler les Dryades.

La Savoye de Peletier du Mans, Second Livre, 
hommage à Antoine Baptendier.

Parmi les autres membres de la Trouppe fidelle, il y a Jean de Balme, sieur de Ramasse, poète ami de Marot qui n’a, semble-il, laissé aucune œuvre, Louis Milliet, baron de Faverges, syndic de Chambéry et vice-président du Senat de Savoie, Jean de Piochet (1542-1624) cousin maternel de Buttet, dont le livre de raison donne des détails précieux sur la vie de son cousin. Jean de Piochet a participé à la rédaction d’un corpus de notes et de commentaires qui auraient dû accompagner la troisième édition de l’Amalthée, édition qui n’a jamais vu le jour. Enfin Phillibert de Pingon (1525-1582), sans doute le plus connu des proches de Buttet, est successivement vice-recteur de l’université de Padoue, docteur en droit, avocat au Parlement, Premier Syndic de Chambéry et historiographe du Duc, dont l’ouvrage sur la Maison de Savoie est toujours recherché des bibliophiles [16].

Ainsi, grâce à Marc Claude de Buttet et son Premier Livre des Vers, l’activité littéraire de la Savoie à la Renaissance nous est mieux connue et il a fait écrire à Gabriel Pérouse : il comprend la nature et parle souvent le langage du cœur. [17]

Bonne Journée,

Textor

Trois ouvrages de poésies en Savoie au XVIème siècle : 
La Savoye de Peletier du Mans (1572), Le Premier Livre des Vers de Buttet (1561), l’Amalthée de Buttet (1575).



[1] Voir Bibliotheca Textoriana Epithalame sur le mariage de Philibert-Emmanuel de Savoie par Joachim du Bellay du 3 Mars 2025. 

[2] Personnage non identifié, peut-être un pseudonyme de Jean de Piochet, qui a préfacé l’édition de 1575, mais il est curieux que dans le même ouvrage Jean de Piochet ait signé simultanément de son nom et sous un pseudonyme. 

[3] Exemplaire portant un envoi de M.C. de Buttet à Ph. De Pingon.

[4] L’Amathée, Ed de Rigaud, 1575, pp. 104-105.

[5] De l’Auteur au Lecteur, postface du Premier Livre des Vers, folio 121v (1560)

[6] Pour une édition critique récente de ce recueil, voir Sarah Alyn Stacey in Œuvres Poétiques. Le Premier Livre Des Vers. Le Second Livre Des Vers. Les Vers De Circonstance. (3 Volumes). Paris, Honoré Champion, 2022. Édition critique, avec introduction, commentaires et glossaire

[7] C’est l’hypothèse émise par S.A.Stacey

[8] Exemplaire des Bibliothèques de Hyacinthe Théodore Baron et Jean Bourdel, avec leur ex-libris.

[9] Histoire de l'édition française, tome I, p. 251.

[10] Pour en savoir plus sur l’origine de cette police, il faudra attendre que la base BaTyR s’intéresse aux caractères de civilité….

[11] Les vers mesurés (ou strophe saphique) sont composés de 3 vers de onze syllabes (hendécasyllabiques) et d’un vers de cinq syllabes (adonique). Leurs auteurs cherchent à imiter la psalmodie antique.

[12] Le Premier Livre de vers folio 121v.

[13] P. Lacroix in Œuvres Poétiques de M.-C. de Buttet, édit. Jouaust, 1880, I, 36.

[14] La montagne du Nivolet surplombe la ville de Chambéry.

[15] Jacques Peletier du Mans, La Savoye, Annecy, Jacques Bertrand 1572, pp.42. Voir Bibliotheca Textoriana 29 Déc. 2022.

[16] Emmanuel-Philibert de Pingon, Inclytorum Saxoniæ Sabaudiæque principum arbor gentilitia, Turin, héritiers de Nicolò Bevilacqua, 1582.

[17] Gabriel Pérouse, archiviste de Savoie, citant le Bibliophile Jacob in Causeries sur l'histoire littéraire de la Savoie, Chambéry, Dardel 1934, pp. 146.