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mardi 26 mai 2026

Robert Granjon, inventeur des caractères de civilité, publie Bérenger de la Tour d’Albenas (1558)

Robert Granjon nait à Paris aux alentours de 1513. Dès l’enfance il baigne dans le monde de l’édition car il est le fils du libraire parisien Jean Granjon dont il reprend au début de sa carrière, en 1545, l'adresse et l'enseigne. Ce qui l’intéresse surtout, c’est la création de poinçons typographiques, il créera plus de 70 polices différentes au cours de sa vie [1].

Page de titre de l’Amie Rustique (1558)
Table et Dédicace de L'Amie Rustique à N. Albert, seigneur de Saint Alban.

C’est aussi un grand voyageur :  Lyon, où il fait de fréquents séjours à partir de 1547, est un centre bouillonnant, carrefour international grâce à ses quatre foires annuelles. Plusieurs imprimeurs dont Jean I de Tournes lui achètent ses poinçons. Il finit par s’y fixer en 1556 (peut-être dès 1551) et il épouse Antoinette, la fille du peintre et graveur lyonnais Bernard Salomon. En 1562, il quitte Lyon pour s’installer à Anvers et travailler avec Christophe Plantin. Puis il revient à Paris en 1571-1574 en changeant plusieurs fois d’adresses : Au Mont Saint-Hilaire, à l'enseigne Sainte Catherine (1571-1572), Rue Saint-Jean-de-Latran, à l'Arbre sec (1573). Finalement il s'installe à Rome où il travaille à la fabrication de caractes orientaux pour les livres des missionnaires catholiques : des caractères arméniens (1579), syriaques et arabes (1580), cyrilliques (1582), en collaboration avec Giambattista Raimondi de l’imprimerie Médicéenne ou Domenico Basa des presses vaticanes, réalisant ainsi les toutes premières éditions imprimées dans certaines langues orientales.

Mais ce sont ses fontes de caractères français qui l’ont rendu célèbre.

Dans la dédicace qu’il adresse à Monseigneur d'Urfé, Baillif de forestz, dans le tout premier livre imprimé avec ses nouveaux caractères, il déclare qu’il est lui-même l’inventeur et le tailleur de la nouvelle lettre. Il avait déjà fondu des lettres italiennes, des lettres grecques, d’autres encore qui étaient toutes hautement appréciées partout, mais il se désolait qu’il n’y eût pas de lettres proprement françaises et il résolut d’en créer une : … En me proposant devant les yeux combien les Hébreux, les Grecs, les Latins, voyre plusieurs peuples barbares, ont esté curieux de leur propre langue, jusques à faire conscience, et tenir à honte de se servir des lettres par d’autres que par eux inventées. Je ne pouvais non rougir de la négligence de nos majeurs en cet endroit, qui ayans de quoy se passer de leurs voisins, ont mieux aymé estre leurs redevables, que de s’ayder du leur propre : chose d’autant plus à déplorer, que si l’on compare nos caractères francoys à ceux de toutes autres nations, on trouvera qu’ilz ne leur cèdent en rien.

Cette idée que la langue vernaculaire est aussi belle que la latine et qu’un caractère typographique propre doit l’illustrer vient d’Italie. Pietro Bembo, dès 1502, prend la défense de la langue vulgaire bien avant Joachim du Bellay, et bientôt, même en France, les imprimeurs utilisent le romain et l’italique gravé par Francesco Griffo.

Pietro Bembo, 
Prose nelle quali si ragiona della volgar lingua (3 ème édition 1549)

Pour donner un style à ces lettres qu’il voulait françaises, Granjon va rechercher des écrits calligraphiés dans la belle écriture de la Cour. On dit que l’écriture des secrétaires de la chancellerie l’inspira ; ils utilisaient un style proche de la bâtarde gothique, que Robert Granjon traduit en une lettre très fortement cursive, rapide et souple, avec de nombreuses ligatures et une assise droite sur la ligne contrairement aux cursives italiennes. Ces lettres d’art de la main, comme il les appelait, ne sont donc ni tout à fait une pure écriture manuscrite, ni un romain humaniste. [2]

Dans le Dialogue de la Vie et de la Mort de Ringhieri Innocentio, imprimé en 1557, Granjon annonce dans sa préface au chevalier d’Urfé que la nouvelle lettre française est prête et qu’il l’emploie pour la première fois. Il fait entrevoir en même temps qu’il taillera bientôt une autre lettre du même genre, mais de plus gros corps, beaucoup plus belle et qu’il demandera au roi un privilège pour protéger son invention.

Le succès est immédiat, cette lettre moderne qui flatte le patriotisme plait beaucoup aux imprimeurs lyonnais. Robert Constantin, fils d’Antoine Constantin, imprimeur et éditeur à Lyon, rédige dans le second ouvrage de Granjon imprimé avec les nouveaux caractères - un titre de Gautier de Châtillon intitulé Alexandreidos libri decem, nunc primum in Gallia gallicisque characteribus editi - une préface aux lecteurs où il fait un éloge enthousiaste de l’invention :

Si ces caractères étonnent le lecteur par leur aspect inaccoutumé, ils ne manqueront pas cependant, j’en suis certain, de le séduire par leur côté pratique et même par leur élégance. Robert Granjon en conçut le dessin ingénieux et, second Boutadès de Sicyone, père des typographes, en grava le relief. Leur lecture est aussi agréable que commode et leur forme est justifiée autant qu’une autre si elle ne l’est davantage car elle se rapproche d’aussi près qu’il est possible de l’écriture courante ; imitée avec une telle perfection qu’on peut hésiter si on lit un manuscrit ou des lettres d’imprimerie. Ils seront appréciés ici et partout pour peu que les maîtres d’école en recommandent l’usage : c’est affaire à eux. … Je n’en veux pour preuve que leur forme même universellement adoptée en Europe pour l’écriture à la main. A moins qu’on ne méprise sa propre éducation pour préférer des usages étrangers. Mais un tel homme mériterait comme autrefois chez les Romains, d’être accusé et puni du crime de barbarie et de se voir condamné comme le veut Ulpien, à l’exil, rejeté des siens, et contraint de vivre à l’étranger. Celui-là, en effet, est un mauvais citoyen qui préfère à celles de sa patrie les institutions des autres peuples et qui se plait dans un autre pays plus que dans le sien. [3]

Le privilège, d’une durée de 10 ans, est accordé par Jean Nicot le 26 décembre 1557 et il apparait en 1558 pour la première fois dans l’Alexandreidos. Paradoxalement, la lettre française est utilisée dans une œuvre en latin :  que nul autre (quel qu’il soit) en ce Royaume n’ayt à tailler poinssons, ni contrefaire ladite lettre francoyse d’art de main ni d’icelle vendre ni distribuer aucune impression : fors celle qui sera imprimée par ledit Granjon.

Page de titre, et table de l’Amie des Amies avec rappel du privilège.

C’est le premier privilège connu protégeant une fonte de caractères mais l’interdiction n’est pas respectée très longtemps, les imprimeurs parisiens, à commencer par Danfrye et Breton s’emparent de la lettre nouvelle pour en faire des imitations. De fait, le privilège est quelque peu contradictoire avec l’idée de Granjon de diffuser dans tout le royaume un style proprement français.

Dans la foulée, Robert Granjon imprime deux livres de poésies, en français cette fois-ci, que lui confie Berenger de la Tour d’Albenas en Vivarais : L’Amie des Amies [4] et son pendant l’Amie Rustique [5], dont la composition typographique impeccable illustre cet article.

Bérenger de La Tour, dont on ne sait que peu de choses, est probablement né vers 1529 à Aubenas, il décède 1559, l’année suivant la publication des deux ouvrages. Il semble qu’il ait étudié le droit à Toulouse, si l’on en juge par le nombre de notables de cette ville à qui il adresse des poèmes.[6]

Il s’installe ensuite à Lyon où il fait paraître chez J. de Tournes deux recueils de poésies, Le Siècle d’or et la Choréide, poème sur la danse, suivi de pièces aux accents épicuriens, qui annonce les Sonnets pour Hélène [7] (1578) dont le poétique A Mad. de Poet, sa Sœur d’Alliance :  Ce beau jardin où nous entrons, ma sœur, / Est plein de fleurs richement colorées, / Dont la pluspart sont blanches ou dorées, / Et le printemps en est le possesseur / Puis en hiver flétrissent, et suis seur / Qu'ainsi en prend à la jeunesse blonde ; / Car elle va, et s'enfuit comme l'onde : / Beauté s'efface et se perd d'heure en heure. / Or cueillez donc son fruit ; car en ce monde / Mort le pouvoir, le regret nous demeure.

Il s’adresse ensuite à Robert Granjon pour les deux recueils suivants, sans doute séduit par la nouveauté des caractères typographiques. Ces derniers ouvrages formant diptyque sont d’une composition hétéroclite qui mélange des poésies originales, dont certaines avaient déjà paru dans les recueils précédents, à des traductions de l'italien.

L’Amie Rustique se divise en quatre églogues. Le poème est suivi de Chansons, un Chant de vertu et fortune, des Chants funèbres, des Épitaphes, une Épître (en prose) à M. de Rochecolombe, et la Naséide.

L’Amie des Amies contient l’épisode d’Isabelle et de Zerbin, tiré du XXIVe chant du Roland furieux de l’Arioste, et mis en vers français de dix syllabes. Bérenger de La Tour y a joint diverses poésies, entre autres le premier livre de la Moschéide, ou le Combat des Mouches et des Fourmis, extrait de la Moschea, poème macaronique de Folengo.[8]

Chant de Vertu et Honneur, A Mons. F. de l'Estrange, évêque d'Allez.

Fragmens de Contre Amitié.

On y remarque également les Fragmens de contre amitié, un ensemble étonnant de vingt-deux poèmes adressés à l'auteur par ses amis. Ils sont signés par des poètes peu connus, comme ce C. de l’Estrange [9], abbé de La Celle, protonotaire du cardinal de Guise qui avait écrit des vers, aujourd’hui perdus, célébrant une dénommée Carité.

Dans cette longue liste d’amis, dont les pièces occupent 11 feuillets, figurent des intellectuels du Vivarais et du Dauphiné pour une bonne part, les autres venant du sud-ouest, Toulouse, Carcassonne ou Alès : F. Guesque d’Allez ; Guillaume de la Perrière, Toulousain  ; P. du Chier, gentilhomme ; Jean Brun, poète français originaire de Pradelles, dont on ne connaît que quelques rares poèmes [10] ; C. de Vesc, protonotaire du Teil, Prévost de Valence ; J. de Belerga, conseiller du Roy à Carcassonne ; Hector Pertius, docteur en médecine ; Louis de la Gravière, poète français ; Olivier de la Vernade, sieur de la Bastie, grand orateur et poète ; N. Privat, docteur en médecine ; Jean de Berlegat, Conseiller du Roi ; L. Joubert, médecin ; Antoine du Moulin, Masconnais ; La Couche, Dauphinois ; H. Fabre, médecin ; Pollardanus ; Jacques Isnard, d’Orange [11].

C’est une surprenante entreprise d'autopromotion qui laisse croire qu’il est déjà un auteur accompli, une figure poétique majeure du Vivarais, continuateur de Marot, encensé par tous ses contemporains, alors qu’il n’a que vingt-neuf ans. En réalité, tous ces poètes ne faisaient que répondre à des vers que Berenger de la Tour leur avait adressés dans Le Siècle d’Or de 1551. Du Moulin reste prudent dans sa critique du poète : Mais qui aurait l’audace de reprendre / (Frere et amy) voz tans doctes escrits ? / Mais qui voudrait, quelque chose entreprendre / Sur si hautz faicts scavantemens escrits ? Tandis que La Couche souhaite voir dessus son chef la verte couronne de Pindare, obligeant Bérenger à répondre avec une fausse modestie : Icy n’est pas Ronsard ou Pindare / L’escrit fameux, et moins la veine rare… / C’est cy sans plus quelque sonnet léger / Mal ébauché par le tien Berenger / Imitateur de tes celiques pas. Et de conclure par une devise De Labeur heur, Du travail sort le bonheur.

Pour corroborer cette illusion d’une notoriété établie, il prétend dans l’introduction de l’Amie Rustique que ces pièces sont des œuvres de jeunesse restée longtemps dans l’ombre et s’il se décide pourtant à les publier, ce n’est pas pour rechercher la gloire, mais comme une preuve d’amitié et d’affection envers son dédicataire et qu’elles annoncent des œuvres encore plus belles. Il évoque notamment des travaux de poésie, d’histoire et de prose inspirés de la Grèce antique, que certains désirent déjà connaître à travers quelques fragments aperçus, mais qu’il garde encore secrets jusqu’à trouver le temps de les montrer. Ces œuvres ne verront jamais le jour.

Ces jours Natalz, qu'on retire l'esprit d'entre l'enclume, et le marteau des negoces, vous envoye les restes de ma jeunesse comprinses en ce livre, qui ne tenant d'aloy pour souffrir les supplices de la publication, entre les flots des opinions vulgaires, se contrastans plus que la mer aux opposées bouches de Eole: ha dormy en tenebres, Jusques aujourd'huy que je l'ay mis en vie: non pour sa liberté publique, Mais comme ostage de mon affection envers vous ….

Naséide, restituée en son entier.

Dans cet ensemble disparate, une pièce a retenu notre attention, une curieuse tirade du nez dédiée à Rabelais sous le pseudonyme d’Alcofibras, indien, roy de Nasée [12] et intitulée Naséide qui n'aurait pas déplu à Cyrano de Bergerac. La pièce avait déjà paru en 1556 et fut rééditée sans doute à cause de son succès.

Pour vous louer si la plume je prens, / Roy des grands nez, Roy des nez les plus grands / De Naserie, à ce faire m'invite / Le vostre, auquel tout le peuple court viste / Pour l'admirer, comme rare spectacle, / Si qu'on le jug' estr' un Nasal miracle: / Tant il est grand, que des Archers le pire / Ne le pourroit faillir pour mal qu'il tire : / Et s'il trouvoit au monde son pareil / Croy qu'il feroit eclipser le Soleil.

Fin, Soupir d'Espoir.

L’œuvre poétique de Berenger de la Tour s’interrompt donc sur cette facétie tandis que l’invention de Robert Granjon continue à être diffusée, notamment à l’étranger. Christophe Plantin, toujours à la recherche des derniers perfectionnements de l’art typographique, se procure auprès de Granjon un jeu de caractère, quelques mois seulement après la publication du Dialogue de la Vie et de la Mort. Retenant la suggestion de Constantin, il compose ainsi dès 1558 huit pages de l'A. B. C. ou Instruction Chrestienne pour les petits enfans. L’usage des lettres françaises d’art de la main comme instrument pédagogique pour les maitres d’école connaitra un tel succès que le nom de caractères de civilité pour cette typographie finira par s’imposer à la suite d’une traduction d’Erasme par Jehan Louveau, la Civilité puérile distribuée par petitz chapitres et sommaires (à Anvers, chez Jehan Bellère, 1559).

En dehors de ce segment pédagogique, les caractères de civilité seront de moins en moins utilisés car la lecture n’en est pas toujours aisée quand les yeux se sont habitués aux lettres romaines. Nous les trouvons souvent cantonnés au XVIème siècle à la rédaction des pièces liminaires et des épitres dédicatoires car leur ressemblance avec l'écriture manuscrite donne l'impression que l'auteur écrit une lettre à son dédicataire. Pour les siècles suivants, de nombreuses polices de civilité seront créées pour les livres d’apprentissage de l’écriture destinés aux enfants, d’abord dans les écoles des Frères de la Doctrine Chrétienne sous l’impulsion de Jean-Baptiste de la Salle, puis de manière plus étendue pour les livres de lecture ou le manuel de bienséance.

Bonne Journée,

Textor  



[1] 30 italiques, 7 civilités, 9 grecques, 20 romains, 2 ou 3 caractères hébreux, des écritures orientales et des caractères musicaux seraient attribuables à Robert Granjon selon Hendrik D. L. Vervliet, French Renaissance Printing Types : A conspectus, Londres, The Bibliographical Society, 2010.

[2] Rémi Jimenes, Les Caractères de Civilité. Typographie et Calligraphie sous l’Ancien Régime, préface d’Hendrick Vervliet, Atelier Perrousseaux, éditeur, 2011.

[3] Traduction de Maurits Sabbe in Les caractères de civilité de Robert Granjon et les imprimeurs flamands Marius Audin 1921.

[4] L’Amie des amies, Imitation d’Arioste : divisée en quatre Livres. Par Berenger de la Tour d’Albenas en Vivarez. Lyon, Robert Granjon, 1558.

[5] L’Amie rustique, et autres vers divers, Par Berenger de la Tour d’Albenas en Vivarez. Lyon, Robert Grangeon, 1558.

[6] Sur la vie et l’œuvre de Bérenger de la Tour, voir Guillaume de Sauza : Bérenger de La Tour et son œuvre poétique : essai de mise au point. Réforme, Humanisme, Renaissance Année 2007 n°65 pp. 65-92.

[7] Pour autant, il semble que Berenger de la Tour se sentait plus proche de Marot que de Ronsard et il n’a pas rejoint pas la Pléiade.

[8] Ces deux ouvrages sont peu courants, présentés par Brunet comme étant les plus rares parmi ceux imprimés dans ces caractères de civilité. USTC localise 8 exemplaires institutionnels de l’Amie Rustique en France, et 6 dans le reste du monde dont 1 seul aux Etats-Unis (Allemagne : 1 ; Pays-Bas : 1 ; Royaume Uni : 3 ; Etats-Unis : Houghton : 1). De l’Amie des Amies USTC localise 8 exemplaires en France, et seulement 4 dans le reste du monde dont 1 seul aux ֤États-Unis (Londres : 3 ; Etats-Unis : Princeton : 1).

[9] Claire Sicard (17 mai 2020). Sur la piste de l’étrange monsieur de L’Estrange. Notules XVI. Consulté le 24 mai 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/sfov

[10] Claire Sicard et Pascal Joubaud , Jean Brun interpelle Mellin de Saint-Gelais dans son éloge de François Bérenger de La Tour d’Albenas (1558), Démêler Mellin de Saint-Gelais, Carnet de recherche Hypothèses, 25 août 2015 [En ligne] http://demelermellin.hypotheses.org/4050.

[11] Guillaume De Sauza, Bérenger de La Tour et son œuvre poétique : essai de mise au point, R.H.R. n° 65, 2007, p. 65-92.

[12] Le choix du dédicataire vient probablement du fait que Rabelais avait utilisé l’anagramme d’Alcofribras Nazier dans ses premiers livres. Berenger de la Tour le transforme en Alcofibras, en éludant une lettre r.

Reliure de Bernasconi

mercredi 25 octobre 2023

Pierre Moreau, fondeur de caractères imitant le naturel de la plume. (1643-1648)

Mis à Jour le 22 Décembre 2024

Depuis qu’existe l’art typographique, les fondeurs de caractères ont toujours tenté de se rapprocher au mieux de l’écriture calligraphique. C’était déjà l’objectif de Gutenberg qui voulait masquer le caractère « industriel » de sa Bible à 42 lignes en multipliant le dessin d’une même lettre. C’est aussi ce que rechercha Francesco Griffo lorsque Alde Manuce lui demanda de créer une nouvelle police cursive pour son Virgile de 1501.

Une nouvelle tentative d’imiter par la typographie l’art de la plume revient à Pierre Moreau à un moment où la cursive gothique avait presque complètement disparue. Elle avait eu son heure de gloire un siècle plus tôt lorsque Robert Granjon, à peine arrivé à Lyon en 1557, avait imaginé un nouveau type de caractère d’imprimerie, les lettres françaises (ou caractères de civilité) avec l’objectif avoué de concurrencer les polices typographiques italiennes. L’entreprise avait échoué car le public donna sa préférence au romain et à l’italique, mais il nous reste quelques beaux livres imprimés dans ces fontes très esthétiques.

Avis au Lecteur – Les Saintes Métamorphoses (Détail)

Portrait de Pierre Moreau à 28 ans 
reproduit dans l’ouvrage d‘Isabelle de Conihout.

Pierre Moreau est une personnalité originale du XVIIème siècle qui s’est faite rapidement remarquer de ses contemporains [1]. Il a été conduit à imaginer des caractères de civilité en partant de la calligraphie qu’il enseignait. Il avait été reçu Maitre-Ecrivain en 1628 et formait ses élèves à l’art du bien écrire. Portalis signale ses manuels de calligraphie bien que nous n’ayons conservé aucun manuscrit pouvant lui être attribué.

Nous savons peu de chose sur la vie de Pierre Moreau sinon qu’il est issu d’un milieu assez aisé. Son père, Gaspard, officie dans la finance et non pas dans le milieu de la librairie ou de la gravure. Quand Pierre Moreau fait publier son premier livre en 1626, intitulé les Vrays Caracthères de l’escriture financière, il se dit clerc aux finances. Il produira plusieurs ouvrages sur ce thème pour aider à maitriser le style d’écriture dite financière, une ronde en usage chez les notaires, dans les juridictions et de manière plus générale dans le monde des affaires, comme cet ouvrage dont le titre est tout un programme : Les Œuvres de Pierre Moreau parisien, enrichies des plus belles inventions que requiert la vraye lettre financière pour l’escrire proprement, coulamment et bien (Ouvrage qui peut être daté de 1627).

Extrait du Privilège des Saintes Métamorphoses de 1644 
montrant plusieurs ornements typographiques.

Il passe ensuite aux livres religieux. En 1631, il publie un premier livre d’heures entièrement gravé, les Sainctes prières de l’âme Chrétienne, escrite et gravées après le naturel de la plume, dédié à la reine Anne d’Autriche, ouvrage qui lui avait demandé près de 5 années de travail. Suivront plusieurs livres religieux ou variantes des heures gravées puis à nouveau des modèles de lettres financières, soit en écriture ronde, appelée lettres françaises, soit en lettres bâtardes, dites lettres italiennes, qui, perfectionnées par les français, devenaient le style à la mode et qu’il appelait Italienne Bastarde à la Française (1633).  

Ses livres gravés ont rencontré un certain succès. Suffisamment pour qu’il soit obligé de prévenir ses clients qu’il valait mieux travailler à partir de ses propres ouvrages plutôt que des pâles contrefaçons qui circulaient : Cher Amy, ne t’arrête pas à imiter ces exemples burinés que l’on a si malicieusement contrefaits sous mon nom… Pour recognoistre mes vrais originaux, quoique très facile, tu y remarqueras le privilège du Roy et le surnom. Effectivement, il avait pu obtenir un privilège d’écrivain-juré.

Il était assez fier de son travail et du succès qu’il rencontrait. Il jugeait ses productions bien meilleures que les écritures tortillonnées dont les écrivains de village faisaient leurs trophées et il plaidait pour un style épuré. Aux prouesses calligraphiques, il préférait la belle italique et l’élégant caractère romain dont le modèle le plus célèbre restait celui du maitre-écrivain Nicolas Jarry (1615-1666).

Page de titre et frontispice des Saintes Métamorphoses.

Mais Pierre Moreau voulait aller plus loin, passer de la gravure à la typographie et chercher à rivaliser en typographie avec les somptueuses productions des calligraphes de son époque. La création d’une fonte spécifique coutait très cher et il dut pour cela emprunter des fonds et les faire garantir par son épouse, Pierrette Petit, qui n’apprécia guère devoir signer une obligation de 900 Livres-tournois. Elle fit protestation et réserves devant un notaire, estimant avoir été forcée par son mari à son détriment et à celui de ses enfants [2]. (25 Aout 1635)

Il n’y eut pas seulement sa femme pour contrecarrer son projet. Le 12 Octobre 1638, il se vit opposer un refus à une demande de privilège pour plusieurs titres, deux livres de Prières selon l’Eglise Romaine en plusieurs sortes de caractères, un discours et quatre alphabets pour l’Instruction et l’Intelligence de l’Ecriture. En effet, Pierre Moreau n’avait pas encore la qualité d’imprimeur et ne pouvait pas exercer la typographie.

Après bien des tracas, en janvier 1639, il fut autorisé à graver des poinçons de caractères, en frapper les matrices pour mouler lesdits caractères avec une exclusivité de 10 ans. Ce nouveau statut lui permettait de se lancer officiellement dans l’imprimerie mais le chemin était encore pavé d’embuches. Auguste-Martin Lottin, imprimeur du Roi, qui avait eu l’honneur de faire jouer le jeune dauphin, futur Louis XVI, alors âgé de 11 ans, sur une presse installée à Versailles et qui rédigea ensuite un catalogue chronologique des librairies et libraires-imprimeurs de Paris (1789) signale Moreau à la date de 1640 comme imprimeur et libraire dans le genre de son invention, une sorte de caractère typographique imitant l’écriture bastarde. C’est donc, semble-t-il, à partir de 1640 que Pierre Moreau publie des livres avec ces caractères originaux qui sont très recherchés aujourd’hui. Toutefois Lottin s’était certainement fié au registre des privilèges plutôt qu’au démarrage réel de l’imprimerie car nous n’avons conservé aucun exemple de livre antérieur à 1643. Il avait fallu du temps pour mettre au point des caractères au style satisfaisant mais surtout se procurer davantage de fonds.

Un acte de saisie de ses biens en 1642 prouve qu’il dut faire de gros sacrifices pour mener l’entreprise jusqu’au bout. Cette saisie nous donne aussi des détails à la fois sur son train de vie et sur ses activités professionnelles.  Gabriel Taupin, sergent à verge du Chatelet se transporte au domicile de Moreau, rue Gervais Laurent dans l’ile de la Cité (A l’emplacement actuel du marché aux fleurs) et il dresse l’inventaire d’un mobilier relativement luxueux : Pièces de tapisserie, miroirs de Venise, une vingtaine de tableaux et gravures encadrés, des instruments de musique, des armes, de la vaisselle d’argent, etc…  Mais aussi des tables et des bancs qui suggère une salle de cours, une presse à imprimer en lettres garnie de son châssis, une presse de taille-douce, neuf caisses de bois remplies de caractères typographiques pesant 1200 livres et des matériaux bruts pour en fondre d’autres.

Après quelques montages financiers lui ayant permis de relouer le matériel typographique qui avait été saisi, Pierre Moreau acheva son œuvre et fut en mesure de la présenter au roi Louis XIII, au début de l’année 1643, peu de temps avant la mort de ce dernier. Il relate fièrement cet évènement dans différentes préfaces, précisant qu’il était resté plus d’une heure dans le cabinet du Roi, en présence de celui-ci et de plusieurs autres grands seigneurs, à présenter ses poinçons et matrices.  

Gravure des Saintes Métamorphoses, dessinées et peut-être gravées par Moreau.

Titre-Frontispice de l’Enéide (1648). 
Il porte la mention manuscrite de Charles-François Fournier de Neydeck, 
capitaine du Prince de Condé.

A la suite de la présentation au roi, des lettres patentes en date du 24 Mars 1643, accordèrent à Moreau une charge de graveur en taille douce et d’imprimeur ordinaire en lettres et caractères de son invention pour le récompenser des grands frais et dépenses qu’il avait dû faire pour tailler ses poinçons. Il cumulait donc le privilège de 1639 lui permettant d’imprimer pour 10 ans avec ses caractères, plus le titre très prestigieux d’Imprimeur du Roi, auquel s’ajoutait le titre d’écrivain-juré.

Tant d’honneurs suscitèrent naturellement des jalousies et la puissante corporation des imprimeurs-libraires d’un côté, celle des écrivains-jurés de l’autre, lui cherchèrent querelle. L’affaire fut portée devant la Cour du Parlement qui ne pouvait que constater les lettres patentes dûment enregistrées et son droit d’imprimer. Mais il lui manquait un privilège de librairie ; les syndics s’engouffrèrent dans la brèche et les juges lui firent défense de se mêler de vendre des livres. Ainsi Pierre Moreau pouvait continuer à imprimer mais il ne pouvait pas distribuer lui-même ses ouvrages ! C’est sans doute pour cette raison que les ouvrages sortis de ses presses en 1644 ne portent plus que l’adresse du libraire Rouvelin où les titres étaient vendus et non pas celle de l’atelier de Moreau qui était rue Saint Germain l’Auxerrois, face au Louvre, près la Vallée de la Misère.

Office de la Vierge, 1644.


Malgré ces oppositions, l’année 1644 fut une année faste pour Pierre Moreau : Plus d’une dizaine d’ouvrages sortirent de ses presses et il se remaria avec Jeanne Raoul, qui possédait le double avantage de n’avoir que 25 ans et 2500 livres de dot, de quoi pouvoir éponger ses dettes. Il s’agissait de la fille d’un maitre-argentier de Madame, sœur du Roi, ce qui permit sans doute à Moreau d’étendre son réseau et ses protections. Elle lui donna 3 enfants baptisés en la paroisse Saint Barthelemy car le couple avait déménagé de la rue St Germain l’Auxerrois à la rue de la Barillerie, dans la Cité, vis-à-vis l’horloge du Palais. C’est cette adresse qui apparait dans l’Enéide de Pierre Perrin, paru après le décès de Moreau, en Avril 1648.

Les préfaces de ses livres révèlent que sa stratégie de communication était bien au point. En 1645 dans un Alphabeth, pour apprendre les Enfans à promptement lire & escrire. Composé de six sortes de Caracteres, representans le naturel de la plume, Pierre Moreau explique dans l'Avis au lecteur l'apport de son édition, semblable aux précédents Alphabets par le contenu, mais estant different en son abondance & fecondité, exposant à la veuë plusieurs sortes de caracteres. Ainsi les enfans apprendont à lire ce qui est escrit à la mainet quand ils seront en aage d'aprrendre à escrire, ils traceront aysement avec la plume sur le papier.


Quelques pages de l'Enéide de Virgile de 1648. 

La production de Pierre Moreau est illustrée dans notre bibliothèque par trois ouvrages caractéristiques :

-       Le premier, chronologiquement, est intitulé les Saintes Métamorphoses ou les Changemens miraculeux de quelques grands Saints, Tirez de leurs vies par J. Baudoin, achevé d'imprimer le 24 Janvier 1644. Il est agrémenté d’un curieux titre-frontispice daté de 1643, divisé en deux scènes montrant un homme avant sa sainte conversion, déjeunant en galante compagnie et guetté par deux démons, puis transformé en ermite pénitent et de 12 gravures non signées, dessinées et sans doute gravées par Moreau lui-même. L’ouvrage est dédié au chancelier Séguier. [3]

-             Le second date de la même année 1644, c’est l’Office de la Vierge Marie avec les pensées & elevations d'esprit sur chaque heure & sur les devoirs d'une ame chrestienne par J.J.D.B. c’est-à-dire Jean-Jacques de Barthes , il est illustré d’un frontispice et de 22 figures gravées au burin par Humbelot représentant le roi David, des scènes de la vie du Christ et les sept péchés capitaux, ces derniers dessinés par Pierre Moreau, mais non signés.[4]

               - Le troisième est l’Enéide de Virgile Traduite en vers françois. Première Partie. Les Six Premiers Livres. Avec les remarques du Traducteur aux marges, pour l’intelligence de la Carthe et de l’Histoire ancienne, véritable et fabuleuse. Des caractères de P. Moreau, seul imprimeur et graveur ordinaire du Roy de la nouvelle Imprimerie par luy faite et inventée. Paris 1648. Il est dédié au cardinal Mazarin et orné d’un titre-frontispice et de 6 gravures d’Abraham Bosse au début de chaque livre : La Tempeste, le Sac de Troyes, l’Avanture du Cyclope, la Mort de Didon, le Tournoi d’Enfants, la Descente aux enfers [5]. Une préface de Perrin sur la traduction et une explication des symboles du frontispice complète le tout [6].

L’aventure typographique se termina donc avec le décès de son inventeur et non pas en raison de ses démêlés judiciaires comme on le voit écrit ici ou là. Personne ne reprit la suite de l’atelier et la seconde partie de l’Enéide ne fut publiée que 10 ans plus tard en caractères italiques par Estienne Loyson. Les poinçons et matrices de Moreau furent transmis à une succession d’imprimeurs mais on ne les voit apparaitre qu’épisodiquement dans leurs productions : Denys Thierry, pus son fils, puis Collombat que les utilisa pour la presse particulière du jeune Louis XV et pour un Mémoire concernant les tailles de 1721. Les poinçons gagnèrent ensuite l’atelier de Jean-Thomas Hérissant, dont la veuve consacra une planche de son spécimen de 1772 aux ornements typographiques de Moreau. Ils finirent, pour partie, à l’Imprimerie Royale en 1788 qui les présente parfois lors de ses expositions.

Bonne Journée,

Textor




[1] L’étude la plus complète sur Pierre Moreau est celle d’Isabelle de Conihout et autres in Poésie & calligraphie imprimée à Paris au XVIIe siècle, autour de "La chartreuse" de Pierre Perrin, poème imprimé par Pierre Moreau en 1647 [Texte imprimé] avec des études d'Isabelle de Conihout, Maxime Préaud, Christian Chaput... [et al.] ; sous la dir. d'Isabelle de Conihout et Frédéric Gabriel ; préf., Henri-Jean Martin. Paris, Bibliothèque Mazarine et Chambéry, Éd. Comp'act, 2004. Stanley-Morrison connaissait une dizaine d’éditions provenant des presses de Pierre Moreau que le travail d’Isabelle de Conihout a porté à une trentaine d’ouvrages. Il reste probablement encore quelques titres à découvrir dans les recoins des bibliothèques. 

[2] Arch. Nat. Minutier Central étude CV, 595, cité par I. de Conihout.

[3] In-4 de (16) 424 pp sign. a-b4, A-Hhh4, avec des erreurs de pagination, les pp 413 à 420 sont répétées.

[4] 2 parties en un vol. in-12 de (6) ff. - xii pp. - 488 pp. - 142 pp.

[5] In-4 de (20) 465 pp. (1) et une carte hors texte, sign. a-b4, c2, A-Mmm4, Nnn2,

[6] Notre exemplaire contient une mention sous le titre-frontispice : Ex-libris de François-Charles et Nic:(olas) Fournier de Bavière et Ex partage(m) de Nicolas § § Fournier (Possiblement de la main de Francois-Charles. Il pourrait s’agir de François Charles Fournier de Neydeck, décédé le 19 septembre 1678 et inhumé dans la chapelle Sainte-Anne de l’église des Cordeliers de Nancy. Il était Capitaine de Condé.

mardi 15 février 2022

A propos de deux polices de lettres cursives de Jean II de Tournes (1581 et 1602)

A l’heure où j’ai de plus en plus de difficultés à écrire à la main à force de taper sur un clavier et de ne plus exercer mon poignet aux moulinets nécessaires à l’écriture cursive, je me dis que l’avenir de l’écriture manuscrite est compté et qu’il est peut-être temps de réimprimer en caractère de civilité si nous voulons conserver l’usage des pleins et des déliés.

Les lettres françaises, appelés bien plus tard, au XVIIIème siècle, caractères de civilité, sont nées de l’envie d’imiter au plus près l’écriture manuscrite. Vers 1557, le typographe Robert Granjon décida de tailler des lettres qui imiteraient la cursive gothique pour les rendre propres à l’imprimerie. Il explique dans une épitre dédicatoire au Chevalier d’Urfé que les lettres françaises ne cédaient en rien à celles des autres nations. Granjon avait en tête la création d’un caractère typiquement français dans le but que les français aient un style d’imprimerie bien à eux, comme les italiens avaient le romain et l’italique [1].

Une page composée en lettres françaises

Le caractère typographique cursif de Granjon qu’il désignait sous le terme de lettres françaises d’art de main fut utilisées pour la première fois par lui-même dans la composition du Dialogue de la vie et de la Mort de Ringhieri [2], une adaptation française d’un texte italien, qu’il édita et imprima sur ses presses. Son objectif était clairement politique, défendre et illustrer la calligraphie française qu’il jugeait meilleure à toutes les autres. Il imaginait que les lettres françaises allaient supplanter les polices italiques et, pour protéger son invention d’éventuelles contrefaçons, il demanda au roi un privilège exclusif pour 10 ans, qu’il obtint. C’était une grande première car auparavant les privilèges royaux protégeaient l’édition d’un ouvrage et non la police utilisée.

Les lettres françaises sont nettement identifiables avec leur grandes attaques bien encrées, leurs ligatures variées et suffisamment caractéristiques des autres types d’imprimerie ; l’innovation est audacieuse et tellement moderne que dès l’année suivante d’autres imprimeurs, notamment Philippe Danfrie à Paris, copièrent les caractères de Granjon dans un corps de caractère plus grand. Bon prince, le roi donna également des privilèges exclusifs à ces concurrents… Robert Granjon, quant à lui, fabriquera 7 polices de civilité différentes pour son propre usage et quelques autres pour des confrères.

Modèle des lettres françaises : les actes manuscrits des notaires. 
(Parchemin de réemploi daté de 1554 sur les Chroniques de Savoye)

Son imitation en imprimerie (Dans les Chroniques de Savoye)

Evidemment, à l’origine de toute typographie il y a une écriture manuscrite que le graveur prend pour modèle, le style ‘italique’ de Griffo des éditions aldines cherchait aussi à se rapprocher de l’art inimitable de la main. Mais les caractères de civilité se rapprochent plus fidèlement encore de la souplesse des lettres cursives ; Ils s’inspirent des variantes de la gothique bâtarde, ce qui est plutôt paradoxale car l’écriture gothique n’était plus à la mode depuis quelques décennies, au point que Pétrarque écrivait déjà qu’elle avait été inventée pour autre chose que pour être lue…

Ensuite, il faut un modèle, les Maitres d’écriture royaux sont de bons exemples à imiter : Pierre Habert, calligraphe et valet de chambre du Roi, a pu inspirer Granjon, tandis que Pierre Hamon, calligraphe réputé, aurait inspiré Philippe Danfrie. Mais ce ne sont que des conjectures car tous les notaires du royaume possédaient cette belle écriture cursive.

La diffusion internationale des lettres françaises sera aussi rapide qu’éphémère. Elle eut le plus de succès aux Pays Bas, où Plantin qualifie ce style de moyen d’écrire à la presse sans plume. La raison de cette diffusion était due à Granjon lui-même qui était parti pour Anvers en 1562 au moment du début des troubles religieux à Lyon. Mais il existe aussi des exemples de cette graphie à Genève, en Angleterre, en Ecosse, etc...

Au début, des textes d’origine variée sont imprimés en civilité, des poésies, des traductions ou des ouvrages bilingues, des traités de linguistique et, bien sûr, des ouvrages scolaires pour apprendre la calligraphie en même temps que la civilité puérile. Toutefois, la mode passe assez rapidement, et la production diminue dès les années 1580. (Une cinquantaine d’éditions a été recensé pour la décennie 1560 et seulement une quarantaine pour les trente années suivantes).  Une progressive spécialisation s’opère. Il ne s’agit plus de composer n’importe quel texte dans ce style. Le lettré du XVIème siècle accepte de lire certaines pages pendant un certain temps dans cette écriture mais pas plus. On ne conçoit plus d’imprimer un ouvrage entier, mais plutôt d’en réserver l’usage à des impressions bien particulières, essentiellement les actes officiels, les épitres dédicatoires et autres pièces liminaires.

La lettre française n’a donc pas réussi à remplacer le romain et l’italique. La raison en est peut-être une certaine difficulté de lecture à mesure que la calligraphie elle-même évolue. D’ailleurs un arrêt du Parlement de Paris, en 1632, finira par interdire aux écrivains-jurés d’écrire et d’enseigner en gothique.  Il y a aussi une raison bassement matérielle : les caractères de civilité se doivent d’avoir une grande variété de ligatures pour imiter au plus près l’écriture et il faut donc fondre de nombreux types, ce qui coute cher. Par ailleurs les grandes hastes et les attaques prennent de la place sur la feuille et le papier aussi a un coût. Il suffit pour en juger de contempler une page d’une édition bilingue comme les Facéties de Ludovic Domenichi et Bernard du Hailland où le texte en langue italienne, composé en italique, prend le tiers de la feuille quand le texte en lettres françaises occupe les deux tiers restants. Enfin, de Pierre Habert à Jean de Tournes, le style imprimé cursif prend une connotation protestante qui détourne les autres imprimeurs de son usage.

Facecies, et motz subtilz, d'aucuns excellens espritz et tresnobles seigneurs. En françois, et italien, Lyon, Granjon 1559 (Page tirée de Gallica)

Au fil du temps, et à partir du milieu du XVIIIème siècle, on finira par réserver cette police de caractères aux seules impressions de livres scolaires dans le but de servir de modèles pour les exercices d’écriture, suivant en cela l’ouvrage précurseur d’une traduction d’Erasme : la civilité puérile distribuée par petitz chapitres et sommaires (Anvers, Jean Bellère, 1559). Ces manuels faisaient coup double, celui d’enseigner les règles de savoir-vivre en même temps que l’écriture manuscrite, mais il s’agissait dès lors d’ouvrages de travail, imprimés à la hâte, sur de médiocres papiers, des livres de colportage qui ne se sont pas toujours conservés.

L’échec relatif des lettres françaises en fait aujourd’hui tout l’attrait bibliophilique car les ouvrages imprimés en caractère de civilité au XVIème siècle, en plus d’être particulièrement esthétiques, sont excessivement rares à dénicher. 

Voici deux exemples tirés de ma bibliothèque de textes imprimés en caractère de civilité, deux polices cursives différentes pour un même imprimeur : Jean II de Tournes.

Les deux textes sont des pièces liminaires à destination des Princes de Savoie. A 20 ans d’intervalle, une même règle s’impose : composer le texte d’hommage en lettres françaises alors que le reste de l’ouvrage est en gros romain classique.

L’épitre dédicatoire de l’ouvrage de Claude Guichard sur les Funérailles des Romains est adressée à très haut, très puissant et très magnanime Prince Charles-Emmanuel duc de Savoie. Elle est datée de Lagnieu ce premier jour de juin l'an M.D. LXXXI. Chronologiquement c’est le plus ancien des deux textes mais sa fonte ‘pointue’ semble la plus éloignée des caractères de Granjon.

Les caractères cursifs des Funérailles des Romains qualifiés de flamands par Audin.

De fait, Marius Audin [3] nous dit que « Robert Granjon, l'inventeur du caractère de civilité, était le gendre du Petit Bernard (Bernard Salomon) ; ce dernier ayant été le graveur préféré de Jean Ier de Tournes, il était inévitable que Jean de Tournes se servît de la singulière cursive qu'avait gravée Granjon en 1556. M. Cartier paraît ne s'être nullement préoccupé de cette curieuse lettre que Jean II de Tournes, surtout, utilisa en effet pour maintes de ses impressions. L'une de ces cursives a été employée par Jean II dans Funérailles des Romains ; c'est, je suppose, celle dont Robert Granjon disait dans la préface du Dialogue de la Vie et de la Mort : « j'espère d'en achever une autre de plus gros corps et beaucoup plus belle » ; cependant cette lettre a un aspect flamand très caractérisé qui me fait un peu douter de son origine lyonnaise. On en trouve une autre, très voisine de celle du Dialogue (de Ringhieri), et de même corps, dans la Métamorphose d'Ovide genevoise de 1597 »

La seconde police de civilité mentionnée par Audin est celle que nous retrouvons utilisée à nouveau par Jean II de Tournes en 1602 dans la 3ème édition des Chroniques de Savoye de Guillaume Paradin.  Elle servit à composer une pièce liminaire sous la forme de 8 quatrains soit 102 vers à la gloire de la maison de Savoie.  L’œuvre anonyme est intitulée Quatrains composant un abrégé de la vie des Princes de Savoye. Au premier coup d’œil, on constate qu’elle diffère nettement de celle des Funérailles et qu’en revanche elle est proche des impressions cursives de Granjon.

Il faut, par exemple, comparer cette fonte avec le Granjon 6 de 1567 donnée par le tableau du Musée Plantin-Moretus

Le Tableau du Granjon 6 (1567) du musée Plantin-Moretus


A mon avis, cette seconde police pourrait provenir de la casse de Granjon lui-même, compte tenu de sa grande similitude avec le Granjon 6. C’est plausible malgré le nombre d’années qui sépare les deux impressions car maintes fontes employées par les de Tournes avaient été gravées par Granjon et par ailleurs les empreintes apparaissent ici comme usées.

Mais ce n’est là qu’une supposition qui mériterait d’être approfondie par un véritable spécialiste de la typographie.   

Bonne Journée

Textor



[1] Sur ce thème, l’ouvrage le plus complet et le plus récent est celui de Rémi Jimenes, Les Caractères de civilité. Typographie et calligraphie sous l’Ancien Régime, Gap, Atelier Perrousseaux, coll. Histoire de l’écriture typographique, 2011.

Voir aussi : Herman de la Fontaine Verwey, Les caractères de civilité et la propagande religieuse, Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance, vol. 26, no 1,‎ 1964, p. 7–27

Carter (Harry) – Vervliet (H.D.L.) - ‎Civilité Types. Oxford BIbliographical Society PUblications. New series volume XIV. 1966

[2] Dialogue de la vie et de la mort, composé en Toscan par Maistre Innocent Rhinghiere, Gentilhomme Boulongnois. Nouvellement traduit en françoys par Jehan Louveau, 1557

[3] Alfred Cartier Bibliographie des éditions des de Tournes, imprimeurs lyonnais, mise en ordre par Marius Audin. Paris, Editions de la BNF, 1937.

Dans un article sur Marius Audin, le musée de l’imprimerie de Lyon nous dit que ce dernier s'intéressait aux caractères de civilité de Robert Granjon qui avait été utilisé à plusieurs reprises par les de Tournes et il se procura le manuscrit inachevé d’Alfred Cartier sur l’imprimerie des de Tournes pour le faire éditer.

Malgré cet intérêt pour les caractères de civilité des de Tournes, il n’en est que très peu question dans l’ouvrage d’Audin qui se contente d’écrire que Cartier ne les avait pas étudiés non plus…. Il me semble que les étudiants actuels devraient reprendre le flambeau.

https://www.imprimerie.lyon.fr/fr/edito/fonds-audin