lundi 30 novembre 2020

Le Roman de la Rose, un livre érotique à scandale. (1538)

En mon sommeil, je vis un songe

Vraiment très beau et très plaisant

Le poète rêve une nuit qu'il pénètre dans le Jardin de Plaisir où il est accueilli par Amour. Dans la fontaine où jadis s'est noyé Narcisse, il voit le reflet d'un buisson de roses, se dirige vers lui et remarque un petit bouton de rose particulièrement charmant. Amour qui l'a suivi lui décoche une flèche qui touche son cœur. Le voilà amoureux du bouton de rose...

Ce chef d’œuvre de la littérature courtoise et allégorique a connu un succès extraordinaire entre le XIIIème et le XVIème siècle ; tout lettré se devait d’avoir l’ouvrage dans sa bibliothèque et encore aujourd’hui, nous restons charmés par cette poésie aux strophes si musicales.

Pour le prix d’un livre nous en avons deux. Celui de Guillaume de Lorris, tout en douceur et en beauté. L’amour courtois se développe dans un monde idyllique et statique. La rose est protégée par l’enceinte du Jardin de Déduis. La séduisante Oiseuse ouvre la porte au narrateur et le laisse entrer dans le verger et le roman s’interrompt juste au moment où l’Amant réussit à poser un chaste baiser sur les lèvres de l’aimée.

Comment Oyseuse ouvrit la porte à l’Amant. (Ed. Poncet Lepreux, 1538)

L’Amant frappe à la porte du Jardin de Déduit. La blanche et blonde Oyseuse, son miroir à la main, fait entrer l’Amant dans l’univers lumineux du jardin (BNF ms Français 19153, f. 5v, Anjou vers 1460)

Mais lirions-nous encore le Roman de la Rose s'il n'y avait eu un Jean de Meun pour écrire une suite ? 

Jean Chopinel, dit Jean de Meun, clerc érudit, poursuit la narration de la quête amoureuse du protagoniste, mais le ton change radicalement. Il passe du courtois au philosophique, reflétant ainsi les intérêts académiques de cette fin du XIIIème siècle. Le récit est constamment interrompu par un flot de digressions, tantôt encore très scolastiques, tantôt humanistes, voire ésotériques, sur l’amour et l’amitié, le caractère arbitraire du destin, les mystères de la nature. L'intrigue principale n'est rappelée que de temps à autre et le lecteur doit attendre la toute fin du texte pour retrouver la narration d’origine.

Jean de Meun est cynique, voire carrément misogyne. Il a retenu les premiers vers du poème : Songe rime avec mensonge. Il parait se moquer de l’œuvre de Guillaume de Lorris. Le ‘’Romantisme’’ (au sens littéral) n’est plus de mise. Il signe la fin de l’amour courtois. Le catalogue des attitudes amoureuses qu’il propose n’est plus que calculs et stratégies de conquête. Raison est la première à livrer sa démonstration. Elle condamne l’amour comme un bonheur pervers. Puis l’Amant se laisse tenter par la ruse et la corruption comme plus sures moyens de conquérir une femme. Après quoi, il rencontre la Richesse qui lui donne un accès rapide au succès amoureux. Il se heurte à l’hypocrite Faux-semblant et à la dangereuse Malebouche, avant d’atteindre finalement au but car il faut bien conclure.

La critique a beaucoup étudié ce texte et les interprétations de l’œuvre sont multiples [1]. Il n’y a d’ailleurs pas qu’un seul Roman de la Rose mais des versions légèrement différentes selon les copistes et les censures, sans compter les extrapolations de Jean Molinet ou les traductions de Dante et Geoffrey Chaucer. Mélanges de méditations savantes, de propos grivois et de réflexions misogynes, l’œuvre déconcerte. Il y a plusieurs lectures possibles et c’est ce qui a fait son succès ; je n’en citerais que trois :

Il y a d’abord un sens littéral, celui du combat entre les tenants de l’amour courtois et ceux qui y sont hostiles. Les premiers dansent la carole dans le jardin de Déduit pendant que les autres sont peints sur le mur d’enceinte du jardin. La jeune courtisée passe par divers sentiments, du bonheur à l’effroi, de l’éveil de la sensualité à la pudeur et à la honte, etc.

La seconde lecture est chrétienne, la quête s‘apparente à un pèlerinage spirituel qui conduit l’Amant jusqu’à la rose, symbole du Divin. Dans ce verger intemporel proche du Paradis, l’Amant contemple la fontaine de Narcisse, miroir de la connaissance de soi. Parvenu dans la forteresse, il réalise son union avec Dieu.

La troisième lecture est érotique. Le désir et la sexualité parcourent le livre en de multiples allusions plus ou moins explicites. La civilisation médiévale est extrêmement inventive en ce domaine et le lecteur est habitué aux fabliaux grivois des troubadours qui chantent la sensualité, la femme, l'adultère. Un bibliothécaire de la Sorbonne avait noté en marge d’un des manuscrits [2] :« Copie fort imparfaite de l’art d’aimer d’Ovide ». Le sexe est mis en scène sans ambiguïté à la fin du livre, par la défloration de la Rose, au nom de la survie de l’espèce, et à grand renfort de métaphore agraire. Tel un pèlerin s’approchant d’un reliquaire, l’Amant, muni d’une besace « de bonne facture » et « d’un bourdon raide et fort » emprunte l’étroit sentier qui le conduit à la Rose.

Labourez, Barons, labourez 

Et restaurez vos lignages !

    Ou encore :

Remuez vous, tripez, sailliez,

Ne vous laissiez pas refredir,

Par trop voz membres entedir !

 

L’iconographie de la forge de Nature pour continuer les espèces est illustrée de deux manières différentes.

 

Ceux du Chastel sortir dès qu’ils sentirent la chaleur du brandon venu dont aucuns joutèrent tous nus.


Jean de Meun donne dans la provocation, il justifie l’acte sexuel débridé au nom de la procréation. Et il atteint son but car, avec l’évolution des mœurs, le livre a fini par choquer, 200 ans plus tard. Il lui est reproché non seulement ses passages obscènes, mais aussi un certain nombre de propos subversifs où sont critiqués, pêle-mêle, les ordres mendiants de l’Eglise ou la fierté mal placée de la noblesse. Cette querelle littéraire du XVème siècle à laquelle ont été mêlés, entre autres, Christine de Pizan et Jean Gerson, du côté des détracteurs, Jean de Montreuil ou Pierre et Gontier Col du côté des admirateurs, est intéressante en ce qu’elle interroge la responsabilité de l’écrivain.

Jean Gerson désapprouve surtout le mélange des genres, pour avoir rapproché la religion et le sexe, le spirituel et le pernicieux. Christine de Pizan est ulcérée par l’image qui est donnée de la femme et elle porte le débat sur la place publique : « Qui sont fames ? Qui sont-elles ? Sont-ce serpens, loups, lyons, dragons, guievres ou bestes ravissables devourans et ennemies a nature humainne qu’il conviengne fere art et a les decepvoir et prandre ? » [3]

Les défenseurs de Jean de Meun veulent surtout retenir la beauté de la poésie et de l’art oratoire.

L’Eglise clos le débat en une série de treize sermons prononcés à Paris, en l’église Saint Jean de Grève, du 3 décembre 1402 au 18 Mars 1403, le Roman de la Rose est condamné.

 

L’Amant se saisit du bouton de Rose. (Ed Lepreux, 1538)

La scène finale est rarement représentée dans les manuscrits et parfois le texte en est omis. (BNF Ms Rothschild 2800 f. 137v°, Nord de la France, 1329)

 

Ce qui n’a pas empêché la poursuite de sa diffusion avec l’imprimerie. Entre 1481 et 1538, une vingtaine d’éditions se succèdent d’abord in folio puis in quarto. La première version incunable, publiée à Genève, vers 1581, présente une suite de bois gravés expressifs, illustrant fidèlement le texte. Ils seront copiés dans les éditions lyonnaises de Johannes Siber (1485) et Guillaume Leroy (1487) ou par Jean du Pré à Paris (1493). C’est cette dernière édition, avec une interpolation de 104 vers et une réduction des bois, qui va subsister jusqu’à la version modernisée de Clément Marot en 1526. Antoine Vérard n’est pas en reste. Il donne une édition en 1493 avec des bois disparates puis une autre en 1505 avec une nouvelle suite de bois qui en fait certainement l’édition la plus belle des versions imprimées. Après celle-ci, la qualité de l’impression et du papier baisse, dénotant une diffusion dans des milieux moins aisés. L’édition de Galliot du Pré et Pierre Vidoue de 1529 tente une version en caractère romain qui n’a pas eu de suite dans les éditions suivantes.

La version de ma bibliothèque, imprimée pour Poncet Lepreux, en 1538, est tardive ; c’est même la dernière du XVIème siècle. Elle fut partagée entre dix libraires [4]. Ensuite le texte ne sera plus réimprimé pendant deux siècles. On dit qu’elle aurait été établie par Clément Marot mais cette attribution semble reposer sur un indice un peu mince, un ex-dono de Clément Marot dans un exemplaire conservé à la BNF [5]. Quel qu’il soit, le translateur a choisi de moderniser le texte original dont le français était déjà difficile à comprendre pour un lecteur du XVIème siècle. Il a aussi censuré plusieurs passages jugés trop clairement sexuels.

Ainsi l’explicit du roman était très …explicite :

Explicit le rommanz de la rose

Où l’art d’amours est tout enclose

Nature riz si com m’y samble

Quand hic et hec joignent ensamble.[6]

Il le transforme en une sorte de colophon plutôt banal :

Explicit de l'édition de 1538.

Enfin il nous livre une exposition morale par un long prologue dans lequel il nous met en garde contre une interprétation trop littérale du poème. Il souligne les multiples interprétations possibles, religieuse ou profane, scientifiques, philosophiques ou alchimiques, à laquelle l'œuvre peut se prêter. 

 


Cette édition n’est certes pas la plus belle mais les bois reprennent le cycle iconographique des manuscrits et la magie du livre opère toujours. L’art d’aimer à son jardin merveilleux, un carré de verdure parfait, impénétrable et enchanté, qui raisonne gaiement des chants d’amour des oiseaux, dans le doux murmure des sources.

Dans un jardin où batifolent des lapins, Jeunesse et son ami se tiennent enlacés. (BNF ms Français 1567, Paris ? milieu du XIVème s.)

Bonne journée

Textor

 



[1] De nombreuses études ont été consacrées à ce roman. Voir par exemple, pour les questions iconographiques, The early editions of the Roman de la Rose, par Francis William Bourdillon ; Chiswick press, 1906. Plus récemment, Michel Cazenave, Daniel Poirion, Armand Strubel, l’art d’aimer au Moyen Age, 1997.

[2] BNF Ms Français 24390.

[3] Christine de Pizan à Pierre Col, lettre du 2 Octobre 1402, citée par Eric Hicks in Le Débat sur le Roman de la Rose, Paris, 1977, p. 139.

[4] Il s’agit de J. St Denys, J. Longis, J.Morin, Les Angeliers, J.André, J. Massé (Macé), Fr. Regnault, G. Le Bret, P.Vidoue, et P. Lepreux.

[5] BNF, Arsenal Réserve 8-BL-8672

[6] Cf. BNF Rothschild 2801 et français 12953

mardi 24 novembre 2020

Défense et illustration de la langue vulgaire : Bembo - Du Bellay.

Dans la bibliothèque, les livres d’une même époque, parfois, se répondent. Ils ont été inspirés par les mêmes idées ou bien l’un a été à la source de l’autre. Le conservateur de la bibliothèque y est parfois pour quelque chose, un livre appelle l’achat d’un autre et petit à petit la collection trouve une certaine cohérence. Pour illustrer le propos, voici le célèbre manifeste de Joachim du Bellay intitulé La défense et illustration de la langue françoise. S’il est de bon ton aujourd’hui de défendre l’étude du latin et du grec, les lettrés, en cette première moitié du 16ème siècle, cherchaient plutôt à s’en éloigner.

Page de titre de la Défense à la date de 1569

Cet ouvrage fut publié pour la première fois en 1549. Nous sommes juste dix ans après l’édit de Villers-Cotterêts qui impose l’usage de la langue française dans les actes d’état civil.

Du Bellay a l’ambition d’aller plus loin. Avec ses compagnons de la Pléiade, il propose de créer une poésie en langue vernaculaire et pose la question politique de l’autorité d’une langue nationale. Il voudrait appliquer à la poésie en langue vulgaire l’art de la rhétorique ancienne et il y ajoute, reprise d’Horace, la recommandation de l’imitation et la nécessité de concilier la norme et l’usage, le bon usage ne pouvant être que celui de la classe dirigeante.

« Je n’estime pas notre langage vulgaire, tel qu’il est maintenant, être si vil et abject, que le font ces ambitieux admirateurs des langues grecque et latine, qui ne penseraient, fussent-ils là-même Pithô, déesse de persuasion, pouvoir rien dire de bon, si n’était en langage étranger et non entendu du vulgaire. Et qui voudra bien y regarder de près, trouvera que notre langue française n’est ni si pauvre qu’elle ne puisse rendre ce qu’elle emprunte des autres ; ni si infertile qu’elle ne puisse produire d’elle-même quelque fruit de bonne invention, au moyen de l’industrie et diligence des cultivateurs d’icelle, si quelques-uns se trouvent tant amis de leur pays et d’eux-mêmes qu’ils s’y veuillent employer. »[1]

L'avis au Lecteur est placé dans cette édition au verso du dernier feuillet. 

Folio A3 Livre Premier

En lançant cette idée que les amis d’un pays doivent cultiver la langue pour qu’elle produise de beaux fruits, Du Bellay ne fait que suivre deux précurseurs italiens : Pietro Bembo et Sperone Speroni. Il n’a d’ailleurs pas hésité à couper-coller plusieurs passages du Dialogo delle lingue (1542) de Speroni, un essai qui confronte la langue « vulgaire » toscane aux langues érudites, le latin et le grec.

Mais c’est Pietro Bembo qui reste sa référence et Du Bellay lui rend hommage en ces termes :

« Maints bons esprits de notre temps […] se sont [néanmoins] convertis à leur langue maternelle, même Italiens qui ont beaucoup plus grande raison d’adorer la langue latine que nous n’avons. Je me contenterai de nommer ce docte cardinal Pierre Bembe, duquel je doute si oncques homme imita plus curieusement Cicéron. Toutefois parce qu’il a écrit en italien, tant en vers comme en prose, il a illustré et sa langue et son nom, trop plus qu’ils n’étaient auparavant[2]. ».

Prose de M. Pietro Bembo. La page de titre est au Verso du feuillet A1.

Prose, Livre Premier

Pietro Bembo (1470-1547) est l’humaniste-type de la Renaissance, auteur de textes en latin et en italien, en prose et en vers. Né à Venise, il fit ses études à l’Université de Padoue, mais auparavant, en 1492, il alla à Messine en Sicile pour étudier le grec chez un célèbre humaniste d’origine grecque, Constantin Lascaris, comme le fera aussi, plus tard, Guillaume Budé. C’est au retour de ce séjour que Bembo publia son premier ouvrage, bien connu des bibliophiles pour la beauté des caractères aldins, le De Aetna, une description en latin d’une ascension du volcan Etna, inspirée par celle de Pétrarque au Mont Ventoux. C’est en voyageant beaucoup à travers l’Italie que Bembo prit conscience de la nécessité d’une langue commune, dans un pays sans unité politique et linguistique. En collaborant avec Alde Manuce sur l’établissement des textes qui seront publiées par l’atelier vénitien, notamment des grands auteurs toscans du XIVe siècle, Bembo se persuade que la langue archaïque de Dante et de Pétrarque était comparable au latin car il s’agissait d’une langue dont les structures étaient fixées pour toujours.

L’ouvrage où il expose ses idées, ouvrage capital pour la langue italienne, est la Prose della volgar lingua (Discussion en prose sur la langue vulgaire) qu’il publie en 1525, à Venise. C’est un dialogue imaginaire qui aurait eu lieu en décembre 1502 chez son frère, Carlo Bembo. Chaque protagoniste soutient une position différente : le florentin Giuliano de Medicis défend le florentin contemporain, Ercole Strozzi de Ferrare préfère le latin et Federigo Fregoso de Gênes défend l’emploi de la langue vulgaire, tandis que Carlo Bembo se fait l’interprète de son frère, Pietro, et défend l’usage du florentin archaïsant du XIVème siècle. L’œuvre est divisée en trois livres, dont le premier est le plus important pour les théories sur la langue, tandis que le troisième est une grammaire, toujours en forme de dialogue.

Pour Bembo, il existe une distinction entre la langue parlée (Favella) qui change avec le temps et la langue écrite (Lingua) qui doit rester immuable pour que les écrivains soient compris par les générations futures.  « Nous ferons mieux de raisonner dans nos écrits avec le style de Boccace et de Pétrarque qu’avec le nôtre, car ceux-ci n’écrivaient pas pour le peuple. ...Ce n’est pas la masse, Giuliano, qui donne le succès et l’autorité aux œuvres d’un siècle quelconque, mais ce sont très peu d’hommes dans chaque siècle ». Idée que partage Du Bellay (« Cette honeste flamme au peuple non commune ») À la fin du passage, Federigo Fregoso et Giuliano de Medicis se déclarent d’accord avec cette thèse, parce que c’est, de toute manière, moderne ou archaïque, une variété de la langue florentine qui l’emporte.

Le Colophon de Prose, réédition de 1549, l'année où parait la Défense de Du Bellay

Reliure de Prose

Du Bellay reprend la théorie à son compte mais ce qui est intéressant chez lui, dans la référence au modèle italien, c’est l’idée centrale qu’une langue est portée, exaltée, légitimée par les œuvres qui s’expriment en elle : si la langue vernaculaire peut être placée par Bembo sur le même plan ou au même niveau que le latin, c’est parce que cette langue toscane a été illustrée par Dante, Pétrarque, Boccace.

Je possède une réédition de la Défense, l’une des huit pièces imprimées séparément par Fédéric Morel en 1568 et 1569 qui furent réunies par l’avocat-poète Guillaume Aubert dans la fameuse première édition collective originale des œuvres de Du Bellay.

En Avril 1561, un an après la mort de Du Bellay, Charles L’Angelier, profitant de l’échéance du privilège donnée à Fédéric Morel, avait entrepris à la hâte une sorte d’édition collective des Oeuvres datées de 1561 ou 1562 mais, au demeurant, fort incomplètes et qui ne comportait aucun inédit. Furieux d’avoir été pris de vitesse, l’habituel imprimeur de Du Bellay qui avait en effet omis de faire confirmer son privilège après la mort de François II, s’empressa de contester les droits de L’Angelier et obtint gain de cause dès le 21 Juin suivant. La première édition véritable des œuvres complètes de Du Bellay, édition fragmentée avec page de titre générale, est publiée en 1569[3]. Les volumes furent donc publiés petit à petit dans une sorte de préfiguration de la grande édition collective de 1568-1569 qui sera, lorsque les 8 parties sont toutes réunies, de composition strictement identique. Comme celle-ci, il est constitué de parties ayant chacune une page de titre séparée et une foliotation particulière : « Cette organisation permettait d’une part une vente « au détail » et donnait d’autre part la possibilité aux acheteurs de l’ensemble de faire relier ces textes en plusieurs minces volumes plus maniables » [4] . Il faudra attendre 1573 pour que l’édition collective des œuvres de Du Bellay soit à pagination continue.

L'ex-libris Grenet sur la Défense en A1v. 

La mention d'appartenance de Grenet sur l'Olive de Du Bellay, à la fin de l'Epitre au Lecteur fo.7

Dans cet exemplaire de la Défense, un amateur du XVIème siècle, a laissé son ex-libris en signant au verso de la page de titre « Grenet ». Il se trouve que j’ai dans ma bibliothèque un autre livre de Du Bellay, un exemplaire de l’Olive et autres œuvres poétiques (1569), dans lequel ce même Grenet a laissé une mention d’appartenance un peu plus longue et qui permet de l’identifier : « Je suis à René Grenet, seigneur du Bois des Fourches… » (La suite est illisible, sans doute d’autres fiefs lui appartenant).

La famille Grenet est une des plus anciennes de la ville de Chartres : un de ses membres prit part à la première croisade. En 1423, Jean Grenet était lieutenant général du pays chartrain. En 1462, cette place était occupée par Michel Grenet, sieur du Bois-des-Fourches. C’est lui qui publia à Nogent le Rotrou l’ordonnance royale de 1462 qui abolissait le péage sur la rivière[5]. Plus bas dans la généalogie, on trouve un Claude Grenet, sieur du Bois-des-Fourches, receveur des aides à Chartres qui épousa, le 15 janvier 1554 à St-Martin-le-Viandier, Marie Acarie, fille de Gilles, seigneur d'Estauville. Son fils est René Grenet, né vers 1555. C’est le probable auteur de l’ex-libris. Il est receveur des décimes, cet impôt exceptionnel prélevé sur le clergé, justifié par la guerre contre les huguenots mais qui aura tendance à devenir régulier. (A ne pas confondre avec la dîme). René Grenet se maria avec Claude Cheron et eut un fils prénommé aussi René qui devint greffier du grenier à sel de Chartres.  Ce dernier étant né en 1594, il est un peu tard, compte tenu du style de l’ex-libris, une écriture typique du XVIème siècle, pour lui attribuer l’ex-libris. 

Si je m’attarde quelque peu sur ce receveur fiscal à l’écriture tarabiscotée, c’est qu’il ne s’agit pas d’un ex-libris parmi d’autres dans les centaines de marques manuscrites laissées dans mes livres, mais d’un élément d’un grand secours pour en déterminer l’édition exacte.  René Grenet a fait plus que laisser une trace de son existence dans les pages du livre, il a permis aussi de conclure qu'il s'agit bien d’opuscules achetés séparément dès l’origine et non pas d’un exemplaire de l’édition collective qui aurait été dépecé ultérieurement par un possesseur indélicat[6]. Qu’il en soit remercié, lui et toute sa descendance partie aux Amériques l’an 1686.[7]

Bonne journée

Textor



[1] Du Bellay, Défense et illustration de la langue françoise, ch. IV fo.6v de mon édition de 1569 (version modernisée).

[2] Du Bellay, Défense et illustration…., ch.XII fo.39r de l’édition de 1568.

[3] Voir Nicolas Ducimetière, Mignonne allons voir si la rose. Fleurons de la bibliothèque poétique Jean-Paul Barbier-Mueller, 2007, p. 130.

[4] Ducimetière op.cit. p.130

[5] Cf Eugène de Buchère de Lépinois in Histoire de Chartres.

[6] J-P. Barbier Mueller a eu plus de chance que moi, il a recueilli l’exemplaire d’un premier possesseur fortuné qui avait réuni les 8 livres et les avait fait couvrir d’un vélin doré du meilleur effet.  

[7] C’est grâce à l’étude généalogique fort détaillée de Mr Hissem que j’ai pu retrouver René Grenet sieur du Bois des Fourches. The Hissem-Montagüe Family https://shissem.com/Hissem_Norman_Genealogy.html

 

lundi 9 novembre 2020

Le Cavalier de Savoye (1605) et le Fléau de l’Aristocratie Genevoise (1606) par Marc-Antoine de Buttet : Quand Chambéry et Genève se faisaient la guerre à coups de libelles.

Genève, ville paisible en apparence, appartenait au duché de Savoie depuis 1401. Mais en 1535 les Genevois chassèrent leur évêque, Pierre de La Baume, et se révoltèrent contre le duc de Savoie pour ériger leur ville en république indépendante et adopter la religion réformée.  

Depuis cette époque, les ducs de Savoie tentèrent plusieurs fois, mais vainement, de s'emparer de Genève. A cette lutte par les armes succéda une guerre médiatique à coups de pamphlets, au cours de laquelle les Genevois cherchèrent à prouver qu'en se déclarant libres, ils avaient recouvré un droit qu'ils possédaient de temps immémorial. Les ducs de Savoie voulurent aussi établir les preuves de leur ancienne souveraineté sur la ville de Genève. On fouilla les chartes et les archives puis chaque partie publia les pièces qui devaient justifier de leurs prétentions respectives. Le Cavalier de Savoye est l'un des plus connus de tous ces pamphlets anonymes [1].

Page de titre du Cavalier de Savoye.

Exemplaire de l'édition originale couvert d'un simple vélin d'époque.

Tout commence par un libelle rédigé par Pierre de L’Hostal, gentilhomme béarnais calviniste, en 1604, et intitulé le Soldat François dont le but était de convaincre Henri IV de déclarer la guerre à l'Espagne. Les savoyards, alliés des espagnols, y sont maltraités et leur chef qualifié de petit duc audacieux… Il fallait laisser ce pygmée pour les grues qui passent en septembre… Mais qu’en personne un roi de France monte à cheval contre un duc de Savoye c’est ravaller son autorité et mettre sa grandeur à pied. Cette insulte méritait une réplique !

Marc Antoine de Buttet, avocat au Senat de Savoie, écrivit alors pour le duc un pamphlet intitulé Le Cavalier de Savoye, ensemble l'Apologie Sauoysienne, en 1605, dans lequel il répond au Soldat François en ce qui concerne la Savoie. Toutefois il eut la malencontreuse idée d’insérer dans son livre quelques pages virulentes contre Genève où il s'efforçait d'établir les prétentions du Duché sur la ville dont Charles-Emmanuel l n'avait pas réussi à s'emparer trois ans auparavant [2]. Cette digression n’échappa pas aux genevois qui ne pouvaient que répliquer vertement. Jean Sarrasin, syndic de Genève, fut chargé de réfuter l'ouvrage de Buttet par Le Citadin de Genève ou réponse au Cavalier de Savoye, Paris (Genève), chez Pierre le Bret, 1606. 

Deux mois après, paraissait Le Fléau de l’Aristocratie Genevoise ou harangue de M. Pictet, conseiller à Genève. Servant de response au Citadin, publié à la fausse adresse de Saint Gervais (1606). L’ouvrage est tout aussi anonyme que le Cavalier de Savoye, mais divers passages du livre attestent qu’il fut composé par le même auteur et le matériel typographique prouve qu’il provient du même imprimeur.

Jean Sarrasin ne répondit point au Fléau de l’Aristocratie parce qu'il refusa d'accepter, comme insuffisante, l’indemnité de cent ducatons que le Grand Conseil lui alloua pour le Citadin à condition qu'il réfuterait aussi le Fléau de l’aristocratie. L’échange des invectives s’arrêta donc là, non pas faute d’arguments mais parce que le nerf de la guerre faisait soudainement défaut.

Les deux libelles de Marc Antoine de Buttet

Une pièce liminaire d'Antoine Louis de Pingon

Les deux petits ouvrages que j’ai entre les mains sont intéressants car l’auteur inséra des documents importants pour l'histoire de la cité de Genève, transcrit de nombreux extraits d'anciens titres qui prouvaient que les comtes et ducs de Savoie étaient souverains de Genève. Ce sont donc des pièces capitales pour l’histoire de la Savoie au XVIIe siècle.

Cette série de pamphlets possède la particularité de contenir sur la page de titre un petit quatrain. Celui rédigé par le Cavalier de Savoye :

Je suis né dans les allarmes,

Mon harnois est ma maison:

Mais je déteste les armes

Que l’on prend hors de saison

 répond, par contrepied et non sans un certain humour, au quatrain du Soldat François :

La Guerre est ma patrie,

Mon Harnois ma maison,

Et en toute Saison

Combattre c'est ma vie.

Tandis que celui du Fléau est bien mystérieux et fait penser à une centurie de Nostradamus :

 Alors qu'un posera deux

Pour un trois imaginaire.

Le grand Terpandre des Dieux

Se fera place au Sagittaire.

Mais nous ne l’avons pas retrouvé dans Nostradamus.

Les pièces liminaires du Cavalier, dans l’édition originale, sont constituées d’un envoi au Duc, d’une adresse à la Savoie et de petits poèmes signés de Jean de Piochet, sieur de Salins, un émule de Ronsard, et d’Antoine Louis de Pingon, tout à la gloire de l’auteur. Ces pièces ne seront pas reproduites dans les éditions postérieures. En effet, le succès du Cavalier entraina trois réimpressions.

La seconde édition est de 1506 et fut publiée à la fausse adresse de Bruxelles chez les héritiers de Jean Reguin. En réalité, elle est dû à Jean Arnand, imprimeur de Genève. Malgré la précaution qu’il prit à cacher son nom, le Conseil de Genève nota dans son registre des délibérations à la date du 24 Juin : Il est rapporté au Conseil que Jean Arnand a imprimé le Cavalier Savoyard, livre diffamatoire contre cest Estat, sans congé.  Arresté qu'il soit mis en prison pour en respondre.

La condamnation ne se fit pas attendre. Dès le surlendemain, 25 Juin, l'imprudent imprimeur est condamné à recognoistre sa faute céans à genous et à vingt-cinq escus d'amende.  Le Consistoire enchérit sur cette condamnation qui lui parait bien douce. Il estime que, pour cette faute, Arnaud aurait mérité de perdre la vie. 

La troisième (1606) et la quatrième édition (1607) ajoute au texte du Cavalier des extraits de la Première et Seconde Savoisienne.

Page de titre du Fléau de l'Aristocratie Genevoise.

L'adresse de l'imprimeur au Lecteur dans le Fléau


L’auteur des deux ouvrages ne s’est pas nommé mais on y vit l’œuvre de Marc Antoine de Buttet, avocat au souverain Sénat de Savoie. Cette attribution est reprise par Guichenon [3] et tous les biographes de la Savoie après lui [4]. Jusqu’au jour où Amédée de Foras, en 1874, auteur d’un armorial sur la Savoie, s’employa à remonter la généalogie de la maison de Buttet et s’aperçût qu’il n’existait aucun Marc Antoine. En revanche un autre membre de la famille, Claude Louis de Buttet, seigneur de Malatrait serait le véritable auteur du Cavalier. La supercherie aurait pu être découverte bien avant puisqu’un indice avait été glissé dans le Citadin de Genève qui, dès l’introduction de sa harangue, s’adresse à son adversaire en mentionnant en majuscule « et se BUTER MALADROIT qu’il est ». Ce jeu de mots est une allusion au seigneur de Buttet Malatrait mais elle avait échappé à tout le monde.

Marc Antoine de Buttet, qui se prénommait donc Claude Louis, ne doit pas être confondu avec son oncle, le plus illustre écrivain de cette famille, Marc-Claude de Buttet (1530-1586), poète natif de Chambéry et auteur de l'Amalthée. Marc-Claude de Buttet a lui aussi fait paraitre à Lyon un libelle destiné à défendre la réputation de sa patrie contre les Français, à la suite de l'occupation par François 1er. Ce libelle est intitulé : Apologie de Marc-Claude de Buttet pour la Savoie contre les injures et calomnies de Barthélémy Aneau (1554).

Ce qui est singulier, c’est qu’encore aujourd’hui dans les catalogues de livres anciens, le Cavalier de Savoye est toujours donné à Marc Antoine de Buttet [5]. Bien mieux, mon exemplaire relié au XIXème siècle pour un membre de la famille de Buttet qui y a laissé son ex-libris, postérieurement à 1874, porte au dos « Marc Antoine de Buttet » !

Exemplaire du Cavalier en provenance de la bibliothèque
 de la famille Prunier de Saint-André avec la devise Turris Mea Deus.



Le Fléau, exemplaire élégamment relié par Pouillet, relieur à Paris de 1880 à 1910, 
portant l’ex-libris d’un membre de la famille de Buttet dont les armes se blasonnent de sable aux trois butes d'or entrelacées, deux en sautoir et une en pal, accompagnées de la devise La vertu mon but est.

C’est sans doute ce morceau de bravoure qu’est le Cavalier de Savoye qui permit à Geoffroy Dufour, [6] imprimeur et libraire originaire de Barraux en Isère, alors possession du duché de Savoie, de devenir en 1606 imprimeur ducal, titre très convoité qui permettait au bénéficiaire de recevoir les commandes officielles des impressions législatives et lui donnait alors une sorte de monopole pour la ville de Chambéry. Le poste était vacant depuis le décès de François Pomar. La lettre patente du 3 octobre 1606 le qualifie de personnage instruit et très éclairé en ladite profession. Effectivement l’imprimeur ne devait pas manquer d’intelligence et d’humour à en juger par la préface qu’il donne dans le Fléau de l’Aristocratie genevoise. Il pousse assez loin les détails de la fausse information pour brouiller les pistes et il fait mine d’être l’imprimeur du Citadin de Genève et d’avoir dû donner la fausse adresse de Paris pour Genève, qu’il qualifie d’imposture, non pas de son fait, mais à cause de la coutume qu’ont les réformés d’en faire ainsi !

De son côté, l'auteur place ses propos sous la plume d’un certain Pictet, membre du Grand Conseil de Genève, à la date précise du 19 mars 1606. Nous ignorons s'il existait vraiment en 1606 un conseiller genevois nommé Pictet, mais il est certain que le Grand Conseil n’aurait jamais écouté une telle harangue sans interrompre promptement l'orateur et le jeter en prison illico ! C'est une trouvaille amusante que de faire plaider la déchéance de Genève par un membre de son propre conseil.

Parmi les pièces liminaires, on remarque une adresse à la France. L'auteur espérait sans doute qu'après avoir lu cette réponse au Citadin, Henri IV retirerait son appui aux habitants de Genève, ce peuple rebelle qui brave son souverain. L’objectif ne fut pas atteint mais le duc de Savoie, satisfait, offrit par lettres patentes à Claude Louis de Buttet la charge d’historiographe ducal « connoissant sa loyauté en ce que par cy-devant il a écrit sur ce sujet ».

Chronique de Savoye p.333 Inventions de grande conséquence


Au moins, cette guerre de position a-t-elle fait couler plus d’encre que de sang. Claude Louis de Buttet avait lu les méditations philosophiques de Guillaume Paradin dans la Chronique de Savoye, sur la guerre et la plume, il y fait allusion page 203 de son
Cavalier :

« Du temps de ce bon et pacifique prince furent inventées aux Allemagnes deux choses de très grande et inestimable conséquence ; dont la première qui est l’art de fabriquer, charger et tirer les bombardes et artillerie à feu, est d’autant pernicieuse, formidable, malheureuse et damnable, que l’autre est profitable, heureuse, salutifère et récréative, qui est l’art d’impression et façon de moller les écritures et livres, car celle-ci, par son excellence et noblesse, n’est autre chose qu'une douce paix, parfaite amour et entier plaisir. L’autre, au contraire, n’est sinon, un impétueux bruit, haine et importune fâcherie. Celle-ci ne contient que bien et profit, l’autre que mal, perte et dommage. En somme, l’impression court pour nourrir et sauver les humains, et la canonnerie ne cesse de tirer, pour les tuer et les envoyer à tous les diables. »[7]

Le Cavalier de Savoye ne filait pas le parfait amour mais il a tout de même préféré le plomb de la fonte d’imprimerie à celui du boulet....

Bonne soirée

Textor



[1] Voir Théophile Dufour, Notice bibliographique sur le cavalier de Savoie, le citadin de Genève et le

fléau de l’aristocratie genevoise, in "Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie de Genève". T. XIX, 1877, p. 14.

[2] Bataille de l’Escalade qui vit la victoire de la république protestante sur les troupes du duc de Savoie Charles-Emmanuel Ier le 12 décembre 1602 - dernier épisode de la lutte commencée en 1535.

[3] Samuel Guichenon, Histoire généalogique de la royale maison de Savoie, justifiée par titres, G. Barbier, 1660.

[4] Par exemple, Grillet, Dictionnaire des départements du Mont Blanc et du Léman, 180 t ;II p 112

[5] Voir par exemple le dernier catalogue de la librairie Bonnefoi de Sept. 2020.

[6] Dufour et Rabut, dans leur bibliographie des éditions savoyardes ne citent que très brièvement le Cavalier de Savoye dont ils n’avaient pas rencontré la première édition qui est très rare. (L’Imprimerie, les imprimeurs et les libraires en Savoie du XVe au XIXe siècle, p. 81)

[7] Guillaume Paradin, Chronique de Savoie, Lyon, J. de Tournes 1552 p. 333. Aimablement communiqué par Rémi Jimenes.