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lundi 27 avril 2026

Un pamphlet contre Ronsard de la bibliothèque de Jean de Piochet, savoisien. (1563)

Au XVIème siècle, les guerres de religion n’ont pas été seulement militaires ou politiques mais aussi littéraires. Pierre de Ronsard a pris sa part dans la défense du parti catholique contre la religion réformée. Il avait troqué son rôle de chef de file d’un mouvement poétique en celui de pamphlétaire au service du roi. Il déclencha une polémique connue aujourd’hui sous le nom de Querelle des Discours après la publication en 1562 du Discours des misères de ce temps suivi par la Continuation du discours des misères de ce temps.

Dans ces textes, Ronsard attaqua violemment les protestants, qu’il rendait responsables des troubles du royaume qui suivent les massacres de Vassy. Il y adoptait un ton polémique voire injurieux, inhabituel sous sa plume, accusant les réformés de semer le chaos politique et de détruire l’unité religieuse du pays.

La réaction de l’autre bord ne se fit pas attendre. Plusieurs auteurs protestants prendront part à la polémique en publiant pamphlets et réponses poétiques parodiques. Ils dénonçaient l’hypocrisie du poète qui après avoir chanté l’Amour, les femmes et les plaisirs épicuriens cherchait désormais à briguer un emploi ecclésiastique.

Parmi eux, Antoine de la Roche-Chandieu, tout en gardant une certaine admiration pour le Prince des Poètes, reprochait à Ronsard de mettre son talent au service d’une cause religieuse qu’il jugeait inique et oppressive. Il utilisa une technique satyrique consistant à détourner les vers de Ronsard pour louer le protestantisme [1]. Chez d’autres certains auteurs, la satire se double d’une critique littéraire sur le style de Ronsard qu’ils ridiculisent, lui reprochant un langage trop érudit, artificiel et éloigné du peuple. Ronsard se voit contraint de répliquer ce qui ne fait qu’envenimer le débat.

Replique sur la response faite par Messire Pierre Ronsard, 
jadis poëte et maintenant Prestre

Reliure aux armes de Prosper Blanchemain

La plupart de ces violents pamphlets restent anonymes et rechercher leur auteur est un exercice auquel se sont livrés les universitaires depuis François Charbonnier [2]. Si l’auteur du Temple de Ronsard, attribué à Florent Chrétien par Jacques Pineaux, est contesté par d’autres érudits qui voient la plume de Jacques Grévin [3], les attributions aux poètes qui ont signé d’un pseudonyme est plus facile à établir : Antoine de la Roche-Chandieu signe Zamariel (qui signifie chant de Dieu en hébreu), Bernard de Montméja se cache derrière B. de Montdieu, Florent Chrétien sous F. de la Baronie, etc.

L’ouvrage présenté ici s’inscrit dans cette veine de la Querelle des Discours. C’est un pamphlet en vers intitulé Replique sur la response faite par Messire Pierre Ronsard, jadis poëte et maintenant Prestre [4], à ce qui luy avoit esté respondu sur les calomnies de ses Discours, touchant les Misères de ce temps. Par D. M. Lescaldin. Il est daté de 1563, publié peu de temps après la Response de Ronsard du printemps 1563. C’est une des pièces les plus brillante de la série, aux vers non dénués de lyrisme, dans laquelle le texte de Ronsard est cité en marge comme preuve de la réplique.[5] Une réponse argumentée en vers point par point.

Les références marginales au texte de Ronsard sont corrigées par Jean de Piochet 

Ronsard est comparé au serpent qui jette son venin

Brunet dans son Manuel du Libraire l’avait attribué à Louis des Masures, sans plus de précision, ce qui parait vraisemblable puisque le titre révèle les initiales D.M. pour Des Masures et que celui-ci était originaire de Tournai en Belgique, ville arrosée par l’Escaut (Scaldis en latin).

Il y eu néanmoins longtemps débat autour du nom de l’auteur, certains proposant Montéja ou même un collectif d’auteurs. Comble de malchance, l’exemplaire de la Réplique appartenant à la bibliothèque de l’Arsenal, sur lequel figurait une attribution manuscrite qui aurait permis de clore les débats, avait été grattée !

Jean Paul Babier-Mueller a tranché définitivement la question en découvrant dans le fonds d’œuvres de Ronsard qu’il venait de racheter à la succession de Prosper Blanchemain un exemplaire du pamphlet ayant appartenu au savoyard Jean de Piochet (1532-1624), lequel a révélé le nom de l’auteur sur la page de titre avec un commentaire de son cru.  

Jean de Piochet, seigneur de Mérande, de Sallin (près de Cognin) et de Monterminod est un juriste de formation devenu capitaine du château de Chambéry. Il avait un goût pour la poésie et fréquentait le cercle de Tresserve, un groupe de lettrés animé par son cousin Marc Claude de Buttet. Il possédait une bibliothèque bien tenue et notait soigneusement dans ses livres de raison les listes d’ouvrages issus de ses acquisitions, avec leur titre, lieu d’édition et nom de l’éditeur.  Parmi ses idoles figurait Ronsard ; les œuvres du Prince des Poètes se trouvaient en bonne place dans sa bibliothèque et Jean de Piochet les annotait copieusement, allant jusqu’à signaler les variantes, les ajouts et les retraits des éditions successives. Un vrai bibliophile, en somme.

Ces notes, fort précieuses, ont permis non seulement d'en apprendre plus sur les circonstances d'écriture de certaines pièces ronsardiennes, mais aussi de retrouver des poèmes demeurés inédits [6] car du fond de sa Savoie Jean de Piochet truffait ses livres de vers inédits de Ronsard.  

Jean de Piochet n’a rien publié de ses propres textes mais quelques-unes de ses poésies se retrouvent dans les recueils de ses amis, notamment dans la seconde édition de l’Amalthée de Marc Claude de Buttet (1575) où figure le poème Loir, Loire, Lesse… dans lequel Jean de Piochet n’oublie pas de chanter Ronsard. A ces quelques pièces, il faut peut-être ajouter celles de Louis de Richevaux si on admet l’hypothèse de Sarah Alyn Stacey selon laquelle Louis de Richevaux et Jean de Piochet serait une seule et même personne [7]. 

Tant que Loir, Loire, Lesse auront voie / Enflant leur cours à jamais tari, / Au Vendomois, en Anjou, en Savoie, / Vivra Vendôme, Angers et Chambéri.

Par son Ronsard le grand Loir est chéri, / Par son Bellay Loire fière se dresse, / Par son Buttet Lesse [8] est faite déesse.

 Jean de Piochet est méticuleux et ses commentaires marginaux peuvent être considérés comme fiables. Il écrit sur la page de titre de la Réplique : Louis des Masures Tornésien a la requeste de ceux de la nouvelle religion a composé par trop ingratement ceste response contre P. de Ronsard auqel il estoy tenu et obligé pour avoyr en plusieurs lieux de ses escris fait plus honorable mention de luy quil ne le meritoit.

Puis, avec une plume différente et sans doute à une autre époque, il a ajouté : Mais pour estre huguenot juré il s’est rendu advocat d’une méchante cause. Voluit sic Zoilus olim Carpere Apolinea carmina digna lira [9].

Détail du commentaire de Jean de Piochet

Jean de Piochet juge donc sévèrement ce brulot protestant, surtout venant d’un Louis des Masures que Ronsard avait honoré de plusieurs dédicaces, dont le sonnet Masures tu m’as veu… du Second Livre de Meslanges (1559) et d’une élégie dans les Oeuvres de 1560, précédée de diverses pièces du Tournaisien. Parmi ces pièces, un Discours où Louis des Masures se souvient avec nostalgie de l’ancien temps où il fréquentait la Cour de France et les poètes de la Pléiade avant qu’Henri II ne le renvoie dans sa province.

Le Seigneur de Sallin a lu tout Ronsard, il va jusqu’à corriger dans son exemplaire de la Réplique les références aux vers de Ronsard qui ne portent visiblement pas la même numérotation que ceux mentionnés par Des Masures. Il connait les liens d’amitié passés entre les deux poètes, il est d’autant plus révolté par tant d’ingratitude.

L’autre apport de Jean de Piochet à l’histoire de cette édition est plus controversé. Il mentionne au-dessus de la date imprimée : A Lion / Par Ian de Tornes.

Jacques Pineaux, dans l’article qu’il a consacré à l’exemplaire Barbier-Mueller, juge que l'attribution de la Réplique aux presses de Jean de Tournes n'a rien d'invraisemblable [10], l'éditeur lyonnais passé à la Réforme avait imprimé la quasi intégralité des œuvres de Des Masures. Cependant, ni Cartier dans sa bibliographie tournésienne, ni Jean Paul Barbier-Mueller dans son catalogue ne souscrivent à cette hypothèse. Ils y voient plutôt le fruit de l'officine d'Éloi Gibier, imprimeur d'Orléans qui était l’éditeur attitré du clan réformé.

Jacques Pineaux ne conclue pas ; Jean de Tournes ayant cherché à rendre l’édition la plus anonyme possible, elle ne comporte ni marque d’imprimeur ni bandeaux ni fleurons caractéristiques, la seule lettrine de départ filigranée sur fond blanc n’est pas répertoriée par Alfred Cartier, ce qui n’est pas suffisant pour réfuter l’attribution donnée par Jean de Piochet.

J’aurais tendance à faire confiance au bibliophile savoyard et à donner cette édition aux presses tournaisiennes. Jean de Piochet participait activement au groupe informel appelé le Cercle de Tresserve, au château des Buttet sur le lac du Bourget, un cénacle littéraire réunissant Antoine Baptendier, les frères Claude et Jean-Gaspard Lambert, Jean de La Balme, Emmanuel-Philibert de Pingon, Louis Milliet ou Amé du Coudray; ils étaient pour certains en lien avec le milieu littéraire lyonnais animé par Maurice Scève ou Pontus de Tyard, autour desquels gravitaient les imprimeurs Étienne Dolet et Jean de Tournes.

Par ailleurs, Jean de Piochet était proche de son cousin Buttet, - Buttet, mon cher cousin et mon autre moy mesme - dont la mère, native de Genève, et une partie de la famille avaient des contacts avec les milieux calvinistes. Plus tard, toujours selon Jean de Piochet, Théodore de Bèze chercha à convertir Marc Claude de Buttet sur son lit de mort, ce que celui-ci refusa tout en faisant des legs substantiels à l’église réformée dans son testament.

Tous ces éléments rendent donc vraisemblable que Jean de Piochet ait eu une information de première main sur l’imprimeur anonyme de la Réplique de L’Escaldin.

Si les pamphlets contre Ronsard s’en prennent généralement aux idées du Vendômois, certains auteurs attaquent directement la personne même du poète en s’en prenant à sa faiblesse physique, sa tendance à la mélancolie, ses ennuis de santé et sa vieillesse précoce. Ces indications données par Ronsard dans ses textes pour susciter l’empathie du lecteur deviennent sous la plume des protestants les signes du mal profond qui ronge un poète hypocrite, ambitieux et opportuniste.

Ainsi, le volume de la Réplique se termine avec un curieux Regime de santé pour Messire Pierre Ronsard, piquante prescription médicale rédigée en prose. Le texte, d’un gout douteux, est possiblement d’un autre auteur que Louis des Masures : "au reste, la quantite de vers que tu as vomie tous d'une bouttée, c'est asçavoir jusques au nombre d'environ douze cent [et] considerans que tes humeurs melancoliques et coleriques sont encores merveilleusement creuës et ingestes, [...] si tu veux qu'il te proffite, garde la chambre, & ne te mets à l'air que le moins que tu pourras, & te garde d'escrire & de parler, si tu peux. En ce faisant nous espérons que tu deviendras aucunement sage avec le temps. Sinon tu es abandonné des médecins. Adieu messire Pierre.

Cet exemplaire de la Réplique a été relié pour le bibliophile Proper Blanchemain (1816-1878), lequel a posé son supra-libris aux armes parlantes sur les plats. Blanchemain était un bibliothécaire, grand admirateur de Ronsard [11]. Le désir de posséder tout ce qui touchait de près ou de loin à la personne de Ronsard lui avait fait collectionner les réponses de la Querelle des Discours et les éditions ronsardiennes annotées par Jean de Piochet.

En achetant le tout, Jean-Paul Barbier Mueller avait pu rassembler un certain nombre d’éditions de Ronsard toutes annotées par Jean de Piochet et malheureusement dispersées à nouveau aujourd’hui :

-         Les Œuvres, Paris, G. Buon, 1567.

-         Le Sixiesme livre et Septiesme livre des Poèmes, Paris, J. Dallier, 1569.

-         Les Quatre premiers livres de la Franciade, Paris, G. Buon, 1572.

-         Le Tombeau du feu Roy Charles IX, Paris, F. Morel, 1574.

L’adresse de Jean de Piochet à son maitre Ronsard

Sur chaque page de titre de ces exemplaires, Jean de Piochet avait inscrit sa devise : En Dieu la fin, sa seigneurie Sallin et sa signature anagrammique In Pace Novi Hostes pour Ioannes Piochetus, comme sur l’opuscule de Louis des Masures.

Jean de Piochet clôt le livre de la Réplique sur la response faite par Messire Pierre Ronsard en inscrivant une émouvante sentence latine tirée de l'Enéide de Virgile : Tu ne cede malis (sed contra audentior ito) signée Sallin qu'il semble adresser directement à Ronsard pour l'inciter à la résilience et au courage : Ne t'arrête pas devant l'adversité, affronte-la avec plus d'audace.[12]

Bonne Journée,

Textor



[1] Claire Sicard - Note sur l’article de François Rouget, Ronsard et ses adversaires protestants : une relation parodique, 2006 [2014]. Le Marquetis de Claire Sicard. https://doi.org/10.58079/mv1s

[2] François Charbonnier, Pamphlets protestants contre Ronsard, Paris Champion 1923.

[3] Voir le compte-rendu de Jean Lagny sur l’ouvrage de Pinaud dans le Bulletin du Bibliophile 1973.

[4] Ronsard avait été clerc tonsuré mais non pas prêtre.

[5] Un avertissement au lecteur au verso du titre mentionne : Ce que trouverez cottés en marge sont les vers de Ronsard ausquels la response se doit raporter.

[6] Jean Paul Barbier-Mueller, Ma bibliothèque poétique : Ronsard, Genève, Droz, 1990, no 113, p. 347-357.

[7] Mémoires de l’Académie de Savoie Années 2013-2014 Neuvième série Tome 1 : S.A. Stacey - Un esprit inventif, Marc Claude de Buttet et la nouvelle poésie bien différente de l’accoutumée.

[8] La Leysse est le torrent qui traverse Chambéry.

[9] Ainsi Zoïle souhaita un jour réciter des poèmes dignes de la lyre apollinienne. Ce grammairien grec était connu pour son acharnement contre Homère, il devint le synonyme du critique envieux et méchant, auquel Jean de Piochet assimile Louis des Masures.

[10] Jacques Pineaux, Louis des Masures et Jean de Tournes dans la Querelle des Discours. Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français. N° 129, Juil. 1983 pp.361.

[11] François Rouget, Prosper Blanchemain, bibliophile et éditeur des poètes minores de la Renaissance française in Histoire et civilisation du livre, no 15, octobre 2019, p. 105-126.

[12] Nicolas Ducimetière a consacré une notice à cet exemplaire de Jean du Piochet dans son ouvrage Mignonne allons voir ... Fleurons de la bibliothèque poétique Jean-Paul Barbier-Mueller n° 123 Editions Hazan, Paris 2007.  Une autre contribution de Nicolas Ducimetière aux travaux de Jean de Piochet figure en ligne sur le site de la Fondation Bodmer https://lecteuraloeuvre.fondationbodmer.ch/read.php?id=6_13

jeudi 10 juillet 2025

La Maison de Savoie et ses historiographes (1516-1702)

Une bonne bibliothèque consacrée à la Savoie se doit d’avoir une section historique dédiée à la famille princière qui régna sur ce territoire et s’énorgueillissait d’être une dynastie européenne dont l’ancienneté se perd dans les temps obscurs et les légendes. C’était le cas de la grande bibliothèque savoisienne du docteur Bernard Blanc dispersée en 2010 [1], ou encore celle de Jean Faga [2].

L’Historiographe à sa table de travail, 
gravure tirée des Grandes Chroniques de Champier.

Le premier représentant de la Maison de Savoie serait un prince saxon nommé Bérold ou Bérald, fils d'un certain Hugues, duc de Saxe, petit-fils de l'empereur Othon II et neveu d’Othon III.  Les ouvrages consacrés à la famille de Savoie font tous débuter la lignée des Savoie à ce personnage hypothétique dont ils décrivent dans le détail les aventures en Provence puis en Savoie où il mate la révolte des montagnards.

Une autre légende, sans souci de cohérence, fait du fils de Bérold, Humbert dit aux Blanches Mains (Albimanus), un descendant de Widukind, ennemi de Charlemagne. Dans les deux cas, cette source saxonne était nécessaire à la revendication du droit à ceindre, en tant que princes du Saint-Empire, la couronne impériale.

Les travaux les plus récents, tels ceux de Laurent Ripart [3], permettent d’imaginer qu’Humbert, premier comte de Maurienne, ait pu appartenir à une famille de grands propriétaires de la combe de Savoie pendant la période carolingienne et qu'il ait eu pour frère Odon, évêque de Belley. Tous les actes d’époque où il est mentionné rapportent qu’Humbert et sa famille étaient originaires du comté de Vienne. Lui et ses frères Burchard et Odon possédaient des terres et des droits dans le sud de l'évêché de Belley. Aucun acte ne mentionne le nom de leur père.

Quoiqu’il en soit, il est certain que la famille est d’une grande ancienneté et peut revendiquer une longévité exceptionnelle puisque pendant mille ans se succèdent des princes portant le titre de comte de Savoie (1033) [4], puis de duc de Savoie (1416), prince de Piémont (1418), roi de Sicile (1713), roi de Sardaigne (1720) puis finalement roi d'Italie (1861).

Les puissances voisines avaient intérêt à maintenir ce petit Etat occupant une position stratégique sur les routes alpines qui relient le royaume de France aux principautés italiennes et à forger des alliances par le mariage.  

Au fil des siècles, les historiographes se sont plu à faire l’éloge de la famille humbertienne et à en dresser la généalogie. Voici quelques ouvrages représentatifs de ces travaux.

1/ Symphorien Champier, le précurseur (1516)

Symphorien Champier remet son livre au Prince Charles III.

C’est le duc Amédée VIII qui chargea Jean d’Orville dit Cabaret de rédiger la première chronique de sa famille en 1419, alors que la Savoie venait d’être érigée en duché par l’Empereur Sigismond. Ce picard d’origine travaillait à la demande. Il dut être appelé à la cour de Chambéry parce qu’il avait rédigé des chroniques pour d’autres familles princières. C’est Cabaret qui invente le mythe de Bérald et qui relie la famille aux héros des chansons de geste de son époque.  Ce texte fondateur de l’historiographie savoisienne dont il nous reste une bonne trentaine de manuscrits [5], sera repris et décliné par tous ses successeurs, à commencer par Symphorien Champier.

Moitié traité d’histoire, moitié roman de chevalerie, Les Grans croniques des gestes et vertueux faictz des tresexcellens catholicques et illustres ducz et princes des pays de Savoye et Piemont [6] est le premier livre imprimé traitant de manière approfondie de la Maison de Savoie. Son auteur, Symphorien Champier (1472-1539), est un humaniste lyonnais, né à St Symphorien sur Coise, parent de Pierre Terrail, seigneur de Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche [7].

Il est depuis 1506 le médecin du duc Antoine de Lorraine, cousin du futur François Ier. C’est à ce titre qu’il l’accompagne à la bataille d’Agnadel qui a vu la victoire de Louis XII contre les Vénitiens, puis à celle de Marignan dont François Ier revient vainqueur. Champier a publié son Triumphe du treschrestien Roy de France puis ses Grans croniques de Savoye peu après chacune de ces victoires.

Page de titre des Grandes Chroniques de Savoie

C’est un auteur prolixe qui a laissé des ouvrages touchant à la médecine, aux mathématiques, à l'archéologie, à la poésie, à la morale et à la théologie. Aujourd’hui, nous reconnaissons principalement sa qualité de chroniqueur. Son texte sur l’épopée de la Maison de Savoie s’étend de Bérald jusqu’au Duc Charles le Bon, il est dédié à Louise de Savoie, mère de François 1er, et s’inspire largement de la Chronique de Savoie de Jean d’Orville, sans esprit critique, ni originalité particulière. Samuel Guichenon est sévère avec lui en affirmant que l’ouvrage ressent fort la barbarie du siècle.

"L’ouvrage ressent fort la barbarie du siècle"

S’il n’est pas le plus fiable en matière historique, le livre possède un grand mérite pour le bibliophile actuel, celui d’avoir été abondamment illustré pour Jean de la Garde, par Gillet Cousteau, successeur d’Antoine Vérard, dont les éditions sont très recherchées. Il contient trente-cinq belles figures gravées sur bois - trois grandes, huit à mi-page et vingt-quatre petites dont deux sont répétées - et 5 tableaux généalogiques. L’imprimeur a réemployé des bois provenant du fonds de Vérard et plusieurs illustrations tirées de la Mer des Hystoires [8]. Dans une scène de siège, au feuillet fiii, Gillet Cousteau a composé sa gravure en regroupant habilement trois bois de thèmes différents, dont un visiblement tiré d’un livre d’Heures, donnant l’impression qu’il s’agit d’une scène unique.

L’assaut du château figuré par trois bois différents

Un tel ouvrage ne pouvait être qu’onéreux à l’époque. Est-ce pour cela que le Parlement fixa dans le privilège accordé pour trois ans à Jean de la Garde une clause assez rare de prix maximum ? Ouy le rapport de certain commissaire lequel a visité ledict livre, et tout considéré la cour a permis et permet audit de la Garde de faire imprimer et exposer en vente ledict livre pourveu qu’il ne le pourra vendre plus hault de huict soulz parisis.

Espérons que l’imprimeur est rentré dans ses frais …

2/ Guillaume Paradin, historien bourguignon (1552 – 1561 – 1602)

La Chronique de Savoie de Guillaume Paradin, édition de 1552

L’édition des Croniques de Savoye donnée par Guillaume Paradin en 1552, comparée à celle de Symphorien Champier, est plus rigoureuse et se détache davantage de la fable et du merveilleux. Paradin, chanoine de Beaujeu (1510-1590), est un humaniste bourguignon qui se passionne pour l’histoire. Il entame son ouvrage par une description du pays de Savoie et de ses "Glaces prodigieuses", puis recense les sources antiques qui traitent de la peuplade celte des Allobroges, du passage d’Annibal par les Alpes avant de s’attaquer aux origines de la maison de Savoie extraite de Saxonie.

Les aventures mythiques de Berald sont encore complaisamment détaillées sur plusieurs chapitres, puis il décrit dans de courtes sections (ch. 19 à 60) les faits d’armes des Comtes de Savoie avant de passer dans une autre partie, bien plus courte (90 pp. contre 240 pp.) aux Ducs.

Claude Paradin aurait puisé des passages entiers dans Philippe de Commynes et Le Féron.

Suivront deux autres éditions, la seconde de 1561, dont la chronique est continuée jusqu’au duc Emmanuel-Philibert, le vainqueur de la bataille de Saint-Quentin, et l’année 1559. L’ouvrage est divisé en trois livres, ce qui n’était pas le cas de la première édition. Superbe édition, parfaitement imprimée, orné au titre du fameux encadrement à enroulements dit Cadre au Midas de Jean de Tournes.

Page de titre de l'édition de 1561

Premier chapitre de l'édition de 1561 précédé des armes de Savoie

La seconde édition, contrairement à la première, offre un grand nombre de blasons généalogiques de la famille de Savoie, ainsi qu’une planche aux grandes armes de Savoie et 2 planches à double page présentant la descendance du comte Thomas et d’Amé IV, le tout gravé sur bois.

Jean de Tournes écrit : Ceste seconde édition … ayant été encore mieux reçeuë que la première, et ne s’en trouvant plus, j’ay esté sollicité de plusieurs endroits de la remettre sur la presse. Elle sera donc suivie d’une troisième et dernière édition de 1602, toujours de l'imprimerie de Jean de Tournes mais imprimée cette fois sur un mauvais papier. Elle est divisée en trois livres, comme la seconde de 1561, les deux premiers ne sont augmentés que de quelques additions ou corrections à la fin des chapitres, tandis que le troisième livre contient vingt chapitres de plus, renfermant la continuation depuis Emmanuel-Philibert jusqu'à Charles-Emmanuel et la paix de 1601. Ces changements et additions sont dus à Jean de Tournes, comme il l'indique lui-même dans son avis au lecteur. Il a pu puiser dans les ouvrages de Van Derbrucht et Pingon publiés entre temps.

3/ Philibert Pingon, Historiographe ducal (1581)

Le grand tableau généalogique du Pingon

Philibert Pingon (1525-1582) natif de Chambéry est un membre d’une famille de notaires anoblie au XIVème siècle originaire du Bugey. Il fréquenta le milieu littéraire savoisien, comme les frères Piochet ou Louis Milliet qu’il avait côtoyé durant ses études. Il était allié par sa sœur avec la famille de Buttet et Marc-Claude de Buttet le célèbre dans plusieurs de ses poèmes [9]. Après avoir fait son droit à Padoue, il occupa successivement les charges d’avocat au Parlement français de Chambéry (1549), de premier syndic de Chambéry (1551) et de conseiller d'État (1561). Il obtint le titre officiel d’Historiographe du Duc, ce qui l’obligea à se rendre à Turin et à rédiger une généalogie de la Maison de Savoie dans laquelle la partie iconographique de la publication est restée inachevée, sans doute en raison de sa mort prématurée.   

Son traité est publié en 1581 à Turin chez les héritiers de Nicolò Bevilacqua sous le titre Iclytorum Saxoniæ Sabaudiæque principum arbor gentilitia, mettant l’accent sur le fait qu’il s’agit d’une généalogie des maisons princières de Saxe et de Savoie présentées au travers des biographies illustrées de leurs familles.

Le volume contient quarante-trois cartouches gravés sur bois dans le texte, conçus pour recevoir les portraits princiers, ce qui aurait formé une belle galerie d’ancêtres, mais malheureusement seulement quatre ont été imprimés, complétés dans certains exemplaires par des gravures contrecollées. (Nous en comptons neuf dans l’exemplaire Textoriana, les quatre imprimés et cinq contrecollés aux folios 16, 18, 19, 21, 75).

A cette illustration in texto a été ajouté, dans les meilleurs exemplaires, une longue gravure de plus de deux mètres, parfois simplement repliée mais le plus souvent coupées par le relieur en huit gravures doubles montées soigneusement l’une après l’autre. Cet arbre généalogique richement illustré de blasons est d’un style très germanique qui vise à conforter l’idée de l’origine saxonne de la Maison de Savoie.

Malgré sa grande érudition et une recherche dans les chartes, Philibert Pingon n’a pas réussi véritablement à démêler l’origine obscure de la famille de Savoie.

Le tableau généalogique
Les portraits des Princes

4/ Lambert Van Derburcht, historien flamand. (1599)

Page de titre de l'Histoire Généalogique de Van Der Burcht

Les Blasons

L’ouvrage en latin qu’il publia à Leyde chez Plantin en 1599 est intitulé Histoire généalogique des Princes et Ducs de Savoie en deux Livres (Sabaudorum ducum principumq. Historiae gentilitiae libri duo). Son objectif était d’établir les preuves de l’ancienneté et du prestige de la Maison de Savoie, déjà considérée à l'époque comme l'une des plus anciennes d'Europe. Il met l’accent sur les liens généalogiques et sur les blasons de chaque représentant de la famille. C’est le premier à réduire l’importance de Bérald, le sujet est traité en cinq pages et à insérer des preuves sous forme d’extraits d’actes.

C’est un traité important pour l'histoire de la Savoie et de la Bresse et relativement peu courant. Il a précédé le livre de Samuel Guichenon qui dit que l’ouvrage n’a pour seul mérite que la beauté du style.

Lambert Van DerBurch (1542-1617) était le doyen de la collégiale Notre Dame d’Utrecht. Un savant humaniste apprécié notamment de Juste Lipse qui lui enverra une lettre dédicace publiée à la fin du livre. Il appartenait à l’illustre famille flamande des comtes de Rethel qui comptait des souverains de Jérusalem, cette illustre lignée peut expliquer qu’il se soit intéressé à la maison de Savoie qui comptait aussi des membres portant le titre de roi de Jérusalem.

Au titre figure la marque typographique gravée sur bois est celle de Christoffel Van Ravelingen (Christophorus Raphelengius), petit-fils de Christophe Plantin. L’auteur dédia le livre au sénateur vénitien et mécène Domenico Molino (1573-1635) chargé des relations commerciales entre Venise et la Hollande. Chaque membre de la dynastie a droit à son profil biographique accompagné par l'illustration de ses armes et blasons. Le travail n’est pas exempt de critiques compte tenu du nombre d’erreurs et d’omissions. Ainsi, par exemple, Amédée II est dit succéder à Amédée Ier alors qu'il y a eu Othon Ier et Pierre Ier avant lui.

Comme souvent dans les éditions des Plantin, l’impression est soignée et la mise en page agrémentée de 37 vignettes héraldiques dans le texte, gravées sur cuivre, dont une grande à pleine page, au verso du titre, représente l’écu armorié des Savoie avec leur devise F.E.R.T. Ce blason regroupe leurs différents titres et possessions :  Armes de Saxe, de Chablais, de Piémont, de Chypre, de Jérusalem, d’Aoste, de Gênes et sur le tout, de Savoie (de gueules à la croix d’argent).

La devise F.E.R.T. a donné lieu à de multiples interprétations mais son sens est resté caché jusqu’à aujourd’hui. Dans l’ouvrage de Champier une main anonyme de la fin du XVIème siècle a tenté une explication qui s’apparente à une pasquinade : FERT pour Foemina erit ruina tua. La Femme sera ta ruine ! 

Un possesseur du livre au XVIème siècle ou au début du XVIIème siècle a inscrit un petit commentaire sur l’assassinat de Henri III par Jacques Clément et sur le sens de la devise FERT

5/ Jean Frisat, le poète de Tarentaise (1628)

Le Domus Sabaudie de 1638

Nous n’avons que peu de détail sur la vie de ce chanoine de Moutiers qui a écrit une histoire versifiée de la Maison de Savoie des plus originales.

Il s’appelle Jean Frisat (ou Jean Frisatto ou Joannes Frisattus). Nous ne connaissons pas sa date de naissance, sans doute avant 1580, ni son lieu de naissance exact qui pourrait être Aime, non loin de Moutiers. Nous savons par les archives de l’Evêché qu’il est nommé chanoine en 1606, doyen en 1617, de nouveau simple chanoine théologique en 1625 et qu’il se qualifie lui-même de Prieur de Tarentaise (Prior Tharentatiensis).

Comme Jean Frisat est reconnu pour être un lettré éminent et un très bon théologien, l’évêque Germonio, un réformateur qui avait substitué le missel romain au missel de Tarentaise, confie au chanoine le soin de donner au clergé deux à trois leçons par semaine sur l’Ecriture Sainte et le rituel romain. En outre, il est féru de poésies latines, admirateur d’Ovide et c’est donc en vers latins qu’il écrit son Histoire de Savoie, divisée en deux parties, l’une pour les Comtes, l’autre pour les Ducs :  Domus Sabaudiae Duobus Membris divisa. Priore Comitum, Posteriore Ducum, Pars Prima - Secunda. Accesserunt variae diversarum rerum & temporum historiae, praecipuè series Archiepiscoporum Tarentasiensium, & domus Borbonicae.

Le Domus Sabaudiae est une suite de chroniques résumant la vie et les faits d’armes des Comtes puis des Ducs de Savoie concomitamment avec les évêques de Tarentaise. Chaque chapitre débute par un résumé biographique succinct (Argumentum) qui est développé pour chacun d’eux à travers des Elégies ou des Odes qui ne manquent pas de style mais qui sont truffées de références mythologiques et de périphrases.

On croise au détour des pages les noms des principales familles inféodées de Tarentaise, les Villaines, sieurs de Laudes et barons du Bois, les Chabod de Saint-Maurice, les Mareschal de Val d’Isère, etc. ainsi que des détails sur la petite histoire locale, comme dans ce poème dédié à Notre Dame de Briançon où Jean Frisat nous dit que l’église avait miraculeusement échappé aux flammes lors de l’invasion du pays par Henri IV et la vaillante défense de la ville par le Sieur de Laudes [10].

L’ouvrage parût en 1628, à Lyon, chez Scipion Jasserme. Le chanoine Grillet nous dit qu’il y aurait une édition parisienne de 1627, mais elle ne se trouve nulle part [11]. Il a peut-être eu confusion de sa part avec la date de l’épitre dédicatoire de l’édition de 1628. En effet, chacune des deux parties du livre est précédé d’une épitre de Jean Frisat, la première adressée à Charles-Emmanuel duc de Savoie, datée de Décembre 1627 tandis que la seconde dédiée au Prince Victor-Amédée porte la date de Décembre 1626.

Cette première édition (1628) est très rare, absente de la BNF et généralement omise des principales bibliographies. Elle n’est citée ni par Marianne Merland, ni par Gaston Saffroy, qui ne connaissaient que l’édition de 1630, pas plus que par Manno qui écrit :  Rossotto cite une édition de 1628. Manno n'a donc pas vu cette première édition et doute même de son existence [12].

Aujourd’hui les catalogues recensent trois exemplaires en institutions publiques (Chambéry, Maryland, Manheim) plus l’exemplaire du docteur Blanc, dont la bibliothèque savoisienne a été dispersée en 2010, qui a rejoint la Bibliotheca Textoriana après un passage par la librairie Gilibert de Turin.

La deuxième édition de 1630, chez le même éditeur mais partagée avec Claude Cayne, de format in-12, est bien plus facile à trouver. Elle a été augmentée de la vie du Duc Emmanuel-Philibert (pp.417-430) et de plusieurs odes insérées à la fin des chapitres. Enfin une dernière édition est parue en 1650 (in-12 de 462 et (20) pp.) ; elle est identique à celle de 1630 avec une date modifiée.

Les épitres dédicatoires de Jean Frisat qui débutent le volume sont reprises sans changement dans les deux éditions de 1628 et 1630, seule les dates ont été modifiées. Elles sont écrites par l’auteur depuis Monsterii ad forum Claudii, soit de Moûtiers, au forum de Claude. Nous n’avons trouvé aucun forum Claudii à Moûtiers. Ce lieu apparait dans quelques textes pour la ville voisine d’Aime, une petite ville à 14 Km de Moûtiers. (Aujourd’hui Aime-La Plagne). Il y est question d’un Forum Claudii Ceutronum Axima (le forum de Claude des Ceutrons d’Aime) comme il y a un Forum Claudii Vallensium, le forum de Claude du Valais, pour la ville de Martigny en Suisse. Chaque ville de fondation romaine semble avoir eu son Forum de Claude, mais rien n’est dit pour Moûtiers à ce sujet alors que Jean Frisat aurait dû logiquement dater son œuvre de la Collégiale St Pierre.

A la suite des poèmes sur la maison de Savoie figurent différents textes qui constituent la quasi-totalité de l’œuvre que nous a laissé Jean Frisat [13] : (i) une Périégèse en vers de la ville de Genève, [14] qui n’était pas une possession de la maison de Savoie, dans laquelle les pouvoirs temporels et spirituels de la ville sont décrit depuis sa fondation, (ii) l’hymne à la Vierge Marie de Briançon, déjà cité, (iii) Une liste des évêques de Turin, (iv) Une liste des princes de Bourbon mentionnés dans l'ouvrage.    

Jean Frisat meurt de la peste le 10 septembre 1630, comme treize des vingt chanoines de St Pierre de Moutiers, six mois seulement après la parution de la deuxième édition de son Domus Sabaudiae.

6/ Samuel Guichenon (1660)  

L’Histoire Généalogique de la Royale Maison de Savoie est un classique, indispensable à toutes les bibliothèques savoisiennes.

Guichenon, page de titre de l'édition de 1778

Samuel Guichenon, né le 18 août 1607, est le fils cadet de Grégoire Guichenon et de Claudine Chaussat, une famille calviniste originaire des Dombes. Son père était chirurgien à Bourg-en-Bresse et sa mère était fille d'un riche marchand de Bourg-en-Bresse. Il fit ses études de droit à Annonay en Ardèche puis passe son doctorat à Lyon pour devenir avocat à Bourg-en-Bresse, mais sa vraie passion est la recherche historique et généalogique.

En 1650, il est nommé historiographe dynastique de la maison de Savoie sous la régence de la duchesse de Savoie, Christine de France et pour entreprendre l'histoire des États de Savoie, il se rend à Turin et se plonge dans les archives. Il retrouve un grand nombre de manuscrits qu’il énumère dans sa préface et il lit tous les textes de ses prédécesseurs : Champier, Pingon, Van Derburcht, etc. comparant ainsi les différentes versions et relevant les erreurs et les contradictions. 

Ainsi, son ouvrage généalogique sur la Maison de Savoie est rigoureux et détaillé, trop peut-être pour son époque. Il s’affranchit des fables de ses prédécesseurs et il expose avec impartialité les droits héréditaires des Princes de Savoie sur plusieurs territoires passés en d'autres possessions, comme Genève et Chypre, ce qui n’est pas du gout de ses commanditaires.   Finalement sous leur pression, il reconnaît le bien-fondé de l'origine saxonne de la maison de Savoie et entérine la politique d'expansion des Ducs vers l'Italie.

La publication de cet ouvrage lui valut la croix de Saint-Maurice et un titre d’Historiographe de France.

La seconde édition, publiée chez Michel Briolo à Turin en 1778 est la plus complète puisqu’augmentée de suppléments depuis 1660 (date de la première édition) jusqu’à 1778. Elle est abondamment illustrée dans le texte de gravures sur cuivre représentant des portraits et des sépultures gravés par Pitarelli, Valperga et autres, et de gravures sur bois par Cagnoni et Mercorus (sceaux, monnaies, écussons armoriés...).

A la suite de l’ouvrage a été relié, comme dans d’autres exemplaires de cette édition, à la fin du tome lV, du même auteur : la Bibliotheca Sebusiana. Editio nova, Ibid., 1780, en 147 pp.



Quelques pages du Guichenon


7/ Thomas Blanc, l’abbréviateur. (1668) 

Après la somme de Samuel Guichenon, il devenait difficile pour les historiographes de rivaliser en matière de recherche ou d’exposé. Thomas Blanc eut une idée pour remplir sa charge : Faire très court, là où Guichenon avait fait très long.

Cet historiographe officiel du duc Charles-Emmanuel II est né aux Allues [15], en Tarentaise, le 2 août 1637. Son père Nicolas, fils de Claude Blanc, avait été nommé notaire aux Allues par lettre-patentes de Victor-Amédée, duc de Savoie, datées de Turin, le 12 Novembre 1634. L’un de ses frères, Gaspard Blanc, fut aussi fait notaire, dans la même localité, le 30 octobre 1665.

L'Abbrégé de Thomas Blanc (1668)

En publiant l’Abbrégé de l'Histoire de la Royalle Maison de Savoye contenant tout ce qui s'est passé de plus remarquable depuis son origine jusques à Amé VIII, premier Duc de Savoie, l’auteur a puisé dans les chroniques précédentes et il soutient que son ouvrage manquait à la gloire des Princes de Savoie en ce qu’il constitue un résumé qui ne se perd pas dans les détails inutiles, travail difficile à remplir, dit-il, quand on sait le nombre de faits glorieux réalisés par les ancêtres du présent duc.

Il dédit chacun des trois tomes de son abrégé à un membre de la famille régnante : Le duc Charles-Emmanuel, la Duchesse Marie-Jeanne- Baptiste et le jeune prince de Piémont. Ces trois épitres sont particulièrement obséquieuses mais cette excessive flatterie devait être une précaution nécessaire pour ne pas finir en prison. Un autre ouvrage de Thomas Blanc sur l’histoire de Bavière sera sévèrement censuré par le duc de Savoie [16]. Au XVIIème siècle, il ne suffit pas de rapporter des faits historiques, il faut être rompu à la politique.

L’édition originale lyonnaise en trois volumes [17], parue à Lyon chez Jean Girin et Barthélémy Rivière, est difficile à trouver. Elle a été réimprimée en 1677. Ornée d’un titre frontispice et de trois portraits gravés par Audran d’après Lamonce représentant le Prince, son épouse et l’héritier de la dynastie.

A la fin du dernier volume se trouve le précieux Catalogue des chevaliers de l’ordre du Collier de Savoye, dit de l’Annonciade.

8/ Francesco FERRERO DI LAURIANO (1703)

Pour clôturer cet ensemble, voici l’Augustae regiaeque Sabaudae domus arbor gentilitia, publié à Turin chez Jean-Baptiste Zappata en 1703, seule édition de ce rare recueil de portraits des ducs de Savoie.

L’édition est bilingue latin-français. Chaque biographie des princes est présentée en lettre ronde pour le latin puis en lettre italique pour le français.

La Grande Généalogie de l'Auguste Maison de Savoie

Un livre d'apparat

A la manière de ce qu’avait réalisé Philibert Pingon cent vingt ans plus tôt, l’auteur présente un portrait de chacun des membres de la dynastie, dans des encadrements ovales et des contours ornementaux élaborés, sous-titré d’un résumé biographique gravé en latin.

L’impressionnant frontispice a été dessiné par J. C. Granpinus et gravé par G. Tasnière, il est daté de 1703. Tasnière (c. 1632-1704), élève de Claude Mellan, est un illustrateur prolixe de cette période et ses œuvres se retrouvent dans de nombreux livres illustrés publiés à Turin.

Il s’agit d’un ouvrage d’apparat dans un imposant format in-folio (24 x 38 mm) consacré à l'iconographie savoyarde, depuis ses origines antiques jusqu'au règne de Victor-Amédée II. Il comprend dans sa version originale 32 portraits dessinés par J. D. Lange d’Annecy, gravés par Giffart et Bouchet. Les lettrines sont exécutées dans un style typique du baroque turinois.

Par la suite, dans certains exemplaires, le portrait de Charles-Emmanuel III, monté sur le trône en 1730 a été ajouté. (signé par Ph. Allet et daté de 1732), suivis, à l’image du Pingon, de médaillons "muets" pour accueillir les portraits des futurs souverains successifs. L’exemplaire Textoriana contient donc en tout 34 portraits et un médaillon muet.

Portrait gravé

L’ensemble des livres présentés illustre assez bien l’évolution de l’historiographie savoisienne. Il m'en reste néanmoins encore quelques-uns à trouver pour compléter la collection. Guichenon qui les a tous lu cite - outre ceux décrit ici - la Généalogie de Julien Taboué (1560), moitié en prose, moitié en vers, l’Histoire de Charles le Bon d’un auteur anonyme, l’Histoire de Savoie en italien de Dominique Machanée, milanais, Louis de la Chiesa et son Histoire du Piémont, et encore Antoine Delbene, Pierre Monod, jésuite, Pierre-Paul Orengiano, etc…

Bonne journée,

Textor



[1] Alde 17 et 18 Décembre 2010. (782 lots)

[2] Dispersée à l’hôtel des ventes de Lyon du 10 au 18 Mai 1897 en huit vacations (1232 lots)

[3] Laurent Ripart, Les fondements idéologiques du pouvoir des comtes de la maison de Savoie (de la fin du Xe au début du XIIIe siècle), université de Nice, 1999, tome II, p. 496-695.

[4] Amédée III serait le premier à signer par la formule comte de Savoie en 1125. Auparavant ses prédécesseurs se disaient comtes de Maurienne. Ce changement de titre entérine l’extension du territoire qui englobe dès lors la Savoie Propre, la Maurienne et les autres possessions des Humbertiens dans le Royaume de Bourgogne.

[5] Samuel Guichenon en possédait deux manuscrits et il nous dit à la préface de son livre : Le plus ancien M.S. que nous ayons est l’ancienne Chronique de Savoie composée en vieux gaulois en forme de roman, par un auteur incertain qui vivait du temps du Comte Verd (Amédée VI). Jean de Tournes au supplément de l’Histoire de Savoie de Guillaume Paradin l’appelle la Chronique de Monsieur de Langes parce que le Président de Langes de Lyon en avait une. Elle est dans les archives de S.A.R. à Turin et dans plusieurs cabinets. J’en ai deux exemplaires. Cette chronique commence à Bérold et finit au Comte Rouge (Amédée VII) inclusivement.

[6] Paris, Jean de La Garde, 27 mars 1516. In-folio. Bechtel, C-149. - Moreau, 1300. - Brun, p. 152

[7] Sur la vie et les œuvres de Champier, voir P. Allut, Étude biographique et bibliographique sur Symphorien Champier, Lyon, 1859.

[8] Voir John Macfarlane, Antoine Vérard, Londres, Bibliographical society at the Chiswick Press, 1900. Le bois du f. xlviii est reproduit fig. XVI, celui du f. lxxi, reproduit fig. XI.

[9] Voir l’article sur le Premier livre de Vers de Marc-Claude de Buttet in Textoriana Mai 2025.

[10] Ad beatissinam virginem mariam Briansonis, cujus imago inter flammas illoesa remansit….

[11] Grillet, Dictionnaire historique, littéraire et statistique des départemens du Mont Blanc et du Léman, Chambéry, Puthod, 1807, Tome III, p. 142.

[12] Merland, XXV, p. 239. Saffroy, III, 4999. Manno-Promis, I, 19 (Pour l’édition de Lyon, Scipion Lasserme, 1630). Rossotto, p. 329 (Edition de 1628, pour laquelle il écrit : Rare édition originale dont nous connaissons qu’un seul exemplaire conservé à l’Université du Maryland).

[13] La bibliothèque savoisienne de feu Jean Faga de Chambéry contenait une autre publication de Jean Frisat, citée par Grillet, le poème sur l’Isère Isarae fluminis convivium seu vallis Tarentasiae descriptio, Chambéry, 1600.

[14] Periegesis Rerum Genevae, in qua urbis status temporalis & spiritualis à fundamentis exegetice describitur

[15] Grillet nous dit qu’il était de Chambéry mais il s’agit d’une erreur.

[16] Sept lettres adressées à Thomas Blanc, Historiographe de Savoie de l’Abbé Million in Recueil des mémoires et documents de l'Académie de La Val d'Isère. Vol 2 1868 pp. 477 et s.

[17] 3 volumes in-12 de [24]-558-[18] ; [12]-432-[34] ; [12]-372-[100] pp,