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mardi 26 mai 2026

Robert Granjon, inventeur des caractères de civilité, publie Bérenger de la Tour d’Albenas (1558)

Robert Granjon nait à Paris aux alentours de 1513. Dès l’enfance il baigne dans le monde de l’édition car il est le fils du libraire parisien Jean Granjon dont il reprend au début de sa carrière, en 1545, l'adresse et l'enseigne. Ce qui l’intéresse surtout, c’est la création de poinçons typographiques, il créera plus de 70 polices différentes au cours de sa vie [1].

Page de titre de l’Amie Rustique (1558)
Table et Dédicace de L'Amie Rustique à N. Albert, seigneur de Saint Alban.

C’est aussi un grand voyageur :  Lyon, où il fait de fréquents séjours à partir de 1547, est un centre bouillonnant, carrefour international grâce à ses quatre foires annuelles. Plusieurs imprimeurs dont Jean I de Tournes lui achètent ses poinçons. Il finit par s’y fixer en 1556 (peut-être dès 1551) et il épouse Antoinette, la fille du peintre et graveur lyonnais Bernard Salomon. En 1562, il quitte Lyon pour s’installer à Anvers et travailler avec Christophe Plantin. Puis il revient à Paris en 1571-1574 en changeant plusieurs fois d’adresses : Au Mont Saint-Hilaire, à l'enseigne Sainte Catherine (1571-1572), Rue Saint-Jean-de-Latran, à l'Arbre sec (1573). Finalement il s'installe à Rome où il travaille à la fabrication de caractes orientaux pour les livres des missionnaires catholiques : des caractères arméniens (1579), syriaques et arabes (1580), cyrilliques (1582), en collaboration avec Giambattista Raimondi de l’imprimerie Médicéenne ou Domenico Basa des presses vaticanes, réalisant ainsi les toutes premières éditions imprimées dans certaines langues orientales.

Mais ce sont ses fontes de caractères français qui l’ont rendu célèbre.

Dans la dédicace qu’il adresse à Monseigneur d'Urfé, Baillif de forestz, dans le tout premier livre imprimé avec ses nouveaux caractères, il déclare qu’il est lui-même l’inventeur et le tailleur de la nouvelle lettre. Il avait déjà fondu des lettres italiennes, des lettres grecques, d’autres encore qui étaient toutes hautement appréciées partout, mais il se désolait qu’il n’y eût pas de lettres proprement françaises et il résolut d’en créer une : … En me proposant devant les yeux combien les Hébreux, les Grecs, les Latins, voyre plusieurs peuples barbares, ont esté curieux de leur propre langue, jusques à faire conscience, et tenir à honte de se servir des lettres par d’autres que par eux inventées. Je ne pouvais non rougir de la négligence de nos majeurs en cet endroit, qui ayans de quoy se passer de leurs voisins, ont mieux aymé estre leurs redevables, que de s’ayder du leur propre : chose d’autant plus à déplorer, que si l’on compare nos caractères francoys à ceux de toutes autres nations, on trouvera qu’ilz ne leur cèdent en rien.

Cette idée que la langue vernaculaire est aussi belle que la latine et qu’un caractère typographique propre doit l’illustrer vient d’Italie. Pietro Bembo, dès 1502, prend la défense de la langue vulgaire bien avant Joachim du Bellay, et bientôt, même en France, les imprimeurs utilisent le romain et l’italique gravé par Francesco Griffo.

Pietro Bembo, 
Prose nelle quali si ragiona della volgar lingua (3 ème édition 1549)

Pour donner un style à ces lettres qu’il voulait françaises, Granjon va rechercher des écrits calligraphiés dans la belle écriture de la Cour. On dit que l’écriture des secrétaires de la chancellerie l’inspira ; ils utilisaient un style proche de la bâtarde gothique, que Robert Granjon traduit en une lettre très fortement cursive, rapide et souple, avec de nombreuses ligatures et une assise droite sur la ligne contrairement aux cursives italiennes. Ces lettres d’art de la main, comme il les appelait, ne sont donc ni tout à fait une pure écriture manuscrite, ni un romain humaniste. [2]

Dans le Dialogue de la Vie et de la Mort de Ringhieri Innocentio, imprimé en 1557, Granjon annonce dans sa préface au chevalier d’Urfé que la nouvelle lettre française est prête et qu’il l’emploie pour la première fois. Il fait entrevoir en même temps qu’il taillera bientôt une autre lettre du même genre, mais de plus gros corps, beaucoup plus belle et qu’il demandera au roi un privilège pour protéger son invention.

Le succès est immédiat, cette lettre moderne qui flatte le patriotisme plait beaucoup aux imprimeurs lyonnais. Robert Constantin, fils d’Antoine Constantin, imprimeur et éditeur à Lyon, rédige dans le second ouvrage de Granjon imprimé avec les nouveaux caractères - un titre de Gautier de Châtillon intitulé Alexandreidos libri decem, nunc primum in Gallia gallicisque characteribus editi - une préface aux lecteurs où il fait un éloge enthousiaste de l’invention :

Si ces caractères étonnent le lecteur par leur aspect inaccoutumé, ils ne manqueront pas cependant, j’en suis certain, de le séduire par leur côté pratique et même par leur élégance. Robert Granjon en conçut le dessin ingénieux et, second Boutadès de Sicyone, père des typographes, en grava le relief. Leur lecture est aussi agréable que commode et leur forme est justifiée autant qu’une autre si elle ne l’est davantage car elle se rapproche d’aussi près qu’il est possible de l’écriture courante ; imitée avec une telle perfection qu’on peut hésiter si on lit un manuscrit ou des lettres d’imprimerie. Ils seront appréciés ici et partout pour peu que les maîtres d’école en recommandent l’usage : c’est affaire à eux. … Je n’en veux pour preuve que leur forme même universellement adoptée en Europe pour l’écriture à la main. A moins qu’on ne méprise sa propre éducation pour préférer des usages étrangers. Mais un tel homme mériterait comme autrefois chez les Romains, d’être accusé et puni du crime de barbarie et de se voir condamné comme le veut Ulpien, à l’exil, rejeté des siens, et contraint de vivre à l’étranger. Celui-là, en effet, est un mauvais citoyen qui préfère à celles de sa patrie les institutions des autres peuples et qui se plait dans un autre pays plus que dans le sien. [3]

Le privilège, d’une durée de 10 ans, est accordé par Jean Nicot le 26 décembre 1557 et il apparait en 1558 pour la première fois dans l’Alexandreidos. Paradoxalement, la lettre française est utilisée dans une œuvre en latin :  que nul autre (quel qu’il soit) en ce Royaume n’ayt à tailler poinssons, ni contrefaire ladite lettre francoyse d’art de main ni d’icelle vendre ni distribuer aucune impression : fors celle qui sera imprimée par ledit Granjon.

Page de titre, et table de l’Amie des Amies avec rappel du privilège.

C’est le premier privilège connu protégeant une fonte de caractères mais l’interdiction n’est pas respectée très longtemps, les imprimeurs parisiens, à commencer par Danfrye et Breton s’emparent de la lettre nouvelle pour en faire des imitations. De fait, le privilège est quelque peu contradictoire avec l’idée de Granjon de diffuser dans tout le royaume un style proprement français.

Dans la foulée, Robert Granjon imprime deux livres de poésies, en français cette fois-ci, que lui confie Berenger de la Tour d’Albenas en Vivarais : L’Amie des Amies [4] et son pendant l’Amie Rustique [5], dont la composition typographique impeccable illustre cet article.

Bérenger de La Tour, dont on ne sait que peu de choses, est probablement né vers 1529 à Aubenas, il décède 1559, l’année suivant la publication des deux ouvrages. Il semble qu’il ait étudié le droit à Toulouse, si l’on en juge par le nombre de notables de cette ville à qui il adresse des poèmes.[6]

Il s’installe ensuite à Lyon où il fait paraître chez J. de Tournes deux recueils de poésies, Le Siècle d’or et la Choréide, poème sur la danse, suivi de pièces aux accents épicuriens, qui annonce les Sonnets pour Hélène [7] (1578) dont le poétique A Mad. de Poet, sa Sœur d’Alliance :  Ce beau jardin où nous entrons, ma sœur, / Est plein de fleurs richement colorées, / Dont la pluspart sont blanches ou dorées, / Et le printemps en est le possesseur / Puis en hiver flétrissent, et suis seur / Qu'ainsi en prend à la jeunesse blonde ; / Car elle va, et s'enfuit comme l'onde : / Beauté s'efface et se perd d'heure en heure. / Or cueillez donc son fruit ; car en ce monde / Mort le pouvoir, le regret nous demeure.

Il s’adresse ensuite à Robert Granjon pour les deux recueils suivants, sans doute séduit par la nouveauté des caractères typographiques. Ces derniers ouvrages formant diptyque sont d’une composition hétéroclite qui mélange des poésies originales, dont certaines avaient déjà paru dans les recueils précédents, à des traductions de l'italien.

L’Amie Rustique se divise en quatre églogues. Le poème est suivi de Chansons, un Chant de vertu et fortune, des Chants funèbres, des Épitaphes, une Épître (en prose) à M. de Rochecolombe, et la Naséide.

L’Amie des Amies contient l’épisode d’Isabelle et de Zerbin, tiré du XXIVe chant du Roland furieux de l’Arioste, et mis en vers français de dix syllabes. Bérenger de La Tour y a joint diverses poésies, entre autres le premier livre de la Moschéide, ou le Combat des Mouches et des Fourmis, extrait de la Moschea, poème macaronique de Folengo.[8]

Chant de Vertu et Honneur, A Mons. F. de l'Estrange, évêque d'Allez.

Fragmens de Contre Amitié.

On y remarque également les Fragmens de contre amitié, un ensemble étonnant de vingt-deux poèmes adressés à l'auteur par ses amis. Ils sont signés par des poètes peu connus, comme ce C. de l’Estrange [9], abbé de La Celle, protonotaire du cardinal de Guise qui avait écrit des vers, aujourd’hui perdus, célébrant une dénommée Carité.

Dans cette longue liste d’amis, dont les pièces occupent 11 feuillets, figurent des intellectuels du Vivarais et du Dauphiné pour une bonne part, les autres venant du sud-ouest, Toulouse, Carcassonne ou Alès : F. Guesque d’Allez ; Guillaume de la Perrière, Toulousain  ; P. du Chier, gentilhomme ; Jean Brun, poète français originaire de Pradelles, dont on ne connaît que quelques rares poèmes [10] ; C. de Vesc, protonotaire du Teil, Prévost de Valence ; J. de Belerga, conseiller du Roy à Carcassonne ; Hector Pertius, docteur en médecine ; Louis de la Gravière, poète français ; Olivier de la Vernade, sieur de la Bastie, grand orateur et poète ; N. Privat, docteur en médecine ; Jean de Berlegat, Conseiller du Roi ; L. Joubert, médecin ; Antoine du Moulin, Masconnais ; La Couche, Dauphinois ; H. Fabre, médecin ; Pollardanus ; Jacques Isnard, d’Orange [11].

C’est une surprenante entreprise d'autopromotion qui laisse croire qu’il est déjà un auteur accompli, une figure poétique majeure du Vivarais, continuateur de Marot, encensé par tous ses contemporains, alors qu’il n’a que vingt-neuf ans. En réalité, tous ces poètes ne faisaient que répondre à des vers que Berenger de la Tour leur avait adressés dans Le Siècle d’Or de 1551. Du Moulin reste prudent dans sa critique du poète : Mais qui aurait l’audace de reprendre / (Frere et amy) voz tans doctes escrits ? / Mais qui voudrait, quelque chose entreprendre / Sur si hautz faicts scavantemens escrits ? Tandis que La Couche souhaite voir dessus son chef la verte couronne de Pindare, obligeant Bérenger à répondre avec une fausse modestie : Icy n’est pas Ronsard ou Pindare / L’escrit fameux, et moins la veine rare… / C’est cy sans plus quelque sonnet léger / Mal ébauché par le tien Berenger / Imitateur de tes celiques pas. Et de conclure par une devise De Labeur heur, Du travail sort le bonheur.

Pour corroborer cette illusion d’une notoriété établie, il prétend dans l’introduction de l’Amie Rustique que ces pièces sont des œuvres de jeunesse restée longtemps dans l’ombre et s’il se décide pourtant à les publier, ce n’est pas pour rechercher la gloire, mais comme une preuve d’amitié et d’affection envers son dédicataire et qu’elles annoncent des œuvres encore plus belles. Il évoque notamment des travaux de poésie, d’histoire et de prose inspirés de la Grèce antique, que certains désirent déjà connaître à travers quelques fragments aperçus, mais qu’il garde encore secrets jusqu’à trouver le temps de les montrer. Ces œuvres ne verront jamais le jour.

Ces jours Natalz, qu'on retire l'esprit d'entre l'enclume, et le marteau des negoces, vous envoye les restes de ma jeunesse comprinses en ce livre, qui ne tenant d'aloy pour souffrir les supplices de la publication, entre les flots des opinions vulgaires, se contrastans plus que la mer aux opposées bouches de Eole: ha dormy en tenebres, Jusques aujourd'huy que je l'ay mis en vie: non pour sa liberté publique, Mais comme ostage de mon affection envers vous ….

Naséide, restituée en son entier.

Dans cet ensemble disparate, une pièce a retenu notre attention, une curieuse tirade du nez dédiée à Rabelais sous le pseudonyme d’Alcofibras, indien, roy de Nasée [12] et intitulée Naséide qui n'aurait pas déplu à Cyrano de Bergerac. La pièce avait déjà paru en 1556 et fut rééditée sans doute à cause de son succès.

Pour vous louer si la plume je prens, / Roy des grands nez, Roy des nez les plus grands / De Naserie, à ce faire m'invite / Le vostre, auquel tout le peuple court viste / Pour l'admirer, comme rare spectacle, / Si qu'on le jug' estr' un Nasal miracle: / Tant il est grand, que des Archers le pire / Ne le pourroit faillir pour mal qu'il tire : / Et s'il trouvoit au monde son pareil / Croy qu'il feroit eclipser le Soleil.

Fin, Soupir d'Espoir.

L’œuvre poétique de Berenger de la Tour s’interrompt donc sur cette facétie tandis que l’invention de Robert Granjon continue à être diffusée, notamment à l’étranger. Christophe Plantin, toujours à la recherche des derniers perfectionnements de l’art typographique, se procure auprès de Granjon un jeu de caractère, quelques mois seulement après la publication du Dialogue de la Vie et de la Mort. Retenant la suggestion de Constantin, il compose ainsi dès 1558 huit pages de l'A. B. C. ou Instruction Chrestienne pour les petits enfans. L’usage des lettres françaises d’art de la main comme instrument pédagogique pour les maitres d’école connaitra un tel succès que le nom de caractères de civilité pour cette typographie finira par s’imposer à la suite d’une traduction d’Erasme par Jehan Louveau, la Civilité puérile distribuée par petitz chapitres et sommaires (à Anvers, chez Jehan Bellère, 1559).

En dehors de ce segment pédagogique, les caractères de civilité seront de moins en moins utilisés car la lecture n’en est pas toujours aisée quand les yeux se sont habitués aux lettres romaines. Nous les trouvons souvent cantonnés au XVIème siècle à la rédaction des pièces liminaires et des épitres dédicatoires car leur ressemblance avec l'écriture manuscrite donne l'impression que l'auteur écrit une lettre à son dédicataire. Pour les siècles suivants, de nombreuses polices de civilité seront créées pour les livres d’apprentissage de l’écriture destinés aux enfants, d’abord dans les écoles des Frères de la Doctrine Chrétienne sous l’impulsion de Jean-Baptiste de la Salle, puis de manière plus étendue pour les livres de lecture ou le manuel de bienséance.

Bonne Journée,

Textor  



[1] 30 italiques, 7 civilités, 9 grecques, 20 romains, 2 ou 3 caractères hébreux, des écritures orientales et des caractères musicaux seraient attribuables à Robert Granjon selon Hendrik D. L. Vervliet, French Renaissance Printing Types : A conspectus, Londres, The Bibliographical Society, 2010.

[2] Rémi Jimenes, Les Caractères de Civilité. Typographie et Calligraphie sous l’Ancien Régime, préface d’Hendrick Vervliet, Atelier Perrousseaux, éditeur, 2011.

[3] Traduction de Maurits Sabbe in Les caractères de civilité de Robert Granjon et les imprimeurs flamands Marius Audin 1921.

[4] L’Amie des amies, Imitation d’Arioste : divisée en quatre Livres. Par Berenger de la Tour d’Albenas en Vivarez. Lyon, Robert Granjon, 1558.

[5] L’Amie rustique, et autres vers divers, Par Berenger de la Tour d’Albenas en Vivarez. Lyon, Robert Grangeon, 1558.

[6] Sur la vie et l’œuvre de Bérenger de la Tour, voir Guillaume de Sauza : Bérenger de La Tour et son œuvre poétique : essai de mise au point. Réforme, Humanisme, Renaissance Année 2007 n°65 pp. 65-92.

[7] Pour autant, il semble que Berenger de la Tour se sentait plus proche de Marot que de Ronsard et il n’a pas rejoint pas la Pléiade.

[8] Ces deux ouvrages sont peu courants, présentés par Brunet comme étant les plus rares parmi ceux imprimés dans ces caractères de civilité. USTC localise 8 exemplaires institutionnels de l’Amie Rustique en France, et 6 dans le reste du monde dont 1 seul aux Etats-Unis (Allemagne : 1 ; Pays-Bas : 1 ; Royaume Uni : 3 ; Etats-Unis : Houghton : 1). De l’Amie des Amies USTC localise 8 exemplaires en France, et seulement 4 dans le reste du monde dont 1 seul aux ֤États-Unis (Londres : 3 ; Etats-Unis : Princeton : 1).

[9] Claire Sicard (17 mai 2020). Sur la piste de l’étrange monsieur de L’Estrange. Notules XVI. Consulté le 24 mai 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/sfov

[10] Claire Sicard et Pascal Joubaud , Jean Brun interpelle Mellin de Saint-Gelais dans son éloge de François Bérenger de La Tour d’Albenas (1558), Démêler Mellin de Saint-Gelais, Carnet de recherche Hypothèses, 25 août 2015 [En ligne] http://demelermellin.hypotheses.org/4050.

[11] Guillaume De Sauza, Bérenger de La Tour et son œuvre poétique : essai de mise au point, R.H.R. n° 65, 2007, p. 65-92.

[12] Le choix du dédicataire vient probablement du fait que Rabelais avait utilisé l’anagramme d’Alcofribras Nazier dans ses premiers livres. Berenger de la Tour le transforme en Alcofibras, en éludant une lettre r.

Reliure de Bernasconi

dimanche 9 octobre 2022

Claude Garamont et les Grecs du Roy (1551)

 La belle exposition qui se tient actuellement à la Bibliothèque Mazarine sur Claude Garamont [1] me donne l’occasion d’évoquer ce typographe hors norme pour lequel les recherches récentes de Rémi Jimenes apportent un éclairage intéressant et des informations nouvelles [2].

Claude Garamont était tailleur de lettres et fondeur de caractères typographiques ; il a fourni nombre de ses confrères du quartier de la rue St Jacques à Paris, si bien que nous avons souvent dans nos bibliothèques, sans toujours le savoir, des ouvrages issus de son travail ou de celui de ses imitateurs. Universellement connu, le caractère typographique Garamond (avec un d) a eu un destin étonnant, au fil des attributions erronées, des renaissances, de multiples réinterprétations.

Les Grecs du Roy

Claude Garamont

Dans cette décennie 1525-1535, l’imprimerie est en plein essor, protégée par le roi lui-même qui s’attache à doter son pays d’une lettre typiquement française. Ainsi progressivement, les ouvrages imprimés le sont de moins en moins en lettres gothiques pour adopter le style humaniste venu d’Italie : le romain. Garamont accompagnera pleinement cette volonté politique.

Claude Garamont est né à Paris d’un père certainement breton qui s’appelait Yvon Garamour, patronyme qui se rencontre parfois dans le pays léonard. Son père travaillait déjà comme ouvrier dans les ateliers d’imprimerie de la capitale et il plaça tout naturellement son fils chez un maitre de cette corporation : Antoine Augereau, lui-même ancien élève d’André Bocard, dont les lettrines historiées sont célèbres [3].

Dans un mémoire rédigé à la fin de sa vie, en 1643, Guillaume Le Bé indique que les lettres romaines de bas de casse utilisées à Venise par Alde Manuce furent imitées par les Français à partir de 1480 environ ; il cite Antoine Augereau parmi les promoteurs de cette innovation et signale qu'en 1510 Claude Garamont était son apprenti. Cette date parait bien précoce, d’autant que le nom d’Augereau, en qualité d'imprimeur, n’apparaît pour la première fois qu’en 1532, sur la première partie d'une traduction d'Aristote par Sepulveda, publiée par Jean II Petit. L'année suivante, en 1533, après le décès de son beau-père André Bocard et désireux de faire une carrière d'éditeur indépendant, Augereau s'installe rue Saint-Jacques. Il est proche du milieu réformiste, éditant, entre autres, le Miroir de l'âme pécheresse de Marguerite de Navarre ainsi que d'autres ouvrages jugés hérétiques qui vont le conduire au bûcher en 1534, lors de l’affaire des Placards.

Après la brutale interruption des presses d’Augereau, Garamont se trouve sans maitre de stage. Il est possible qu’il ait continué sa formation chez Simon de Colines, comme le croit Vervliet, car cet imprimeur travaillait fréquemment en collaboration avec Augereau, à moins qu’il ne soit devenu financièrement indépendant comme le pense Rémi Jimenes car il est déjà marié, ce qui n’est pas autorisé aux apprentis, et il a déjà les moyens financiers de racheter le matériel typographique d’Augereau.

Le métier de graveur et de fondeur de lettres est un métier délicat qui demande des années d’apprentissage et de pratique. Le plomb est un métal très tendre, qui ne supporterait pas la pression d'une presse typographique. Aussi y ajoute-t-on de l'antimoine, afin d'obtenir un alliage plus dur. Le mélange du plomb et de l'antimoine étant incompatible, il faut rajouter de l'étain. Le plomb typographique est donc un alliage d’environ 70 % de plomb, 25 % d'étain et 5% d'antimoine variable d’un fondeur à l’autre. Mal dosé, le caractère typographique peut rétrécir en refroidissant. Les Maitre-fondeurs sont donc très recherchés par les imprimeurs et Claude Chevallon ou son épouse Charlotte Guillard, une des rares femme du XVIème siècle à diriger une imprimerie [4], recrute Claude Garamont dans l’atelier du Soleil d’Or vers le milieu des années 1530. Il exerce plus précisément dans une dépendance de l’atelier, une maison à l’enseigne de la Queue de Renart, en face de St Benoist le Bétourné. Sans doute que les clients, protes et correcteurs n’appréciaient guère les vapeurs de plomb.

Le style des lettres Garamond est reconnaissable entre tous, ce sont des types de la famille des garaldes d’une grande finesse qui donnent une ligne fluide et équilibrée. Parmi les caractéristiques uniques de ses lettres pour le romain, on trouve la petite panse du « a » ou le petit œil du « e ». Cette police possède aussi l’avantage d’être économe en encre. Mais c’est avec la police des lettres grecques que Garamont s’est fait connaitre.

Lettrine tout droit sortie des décors du château de Fontainebleau

La Gravure des Grecs du Roy s’inscrit dans un ambitieux chantier éditorial lancé par le conseiller du roi Pierre du Chastel à la fin des années 1530 : Publier l’ensemble des textes manuscrits de la Bibliothèque du Roi pour préparer la création d'un futur collège royal. François 1er ordonne le 17 janvier 1539 la création d'une imprimerie financée par le Trésor et spécifiquement dédiée à l'impression des textes grecs. Il en confie la gestion à un humaniste d'origine allemande, Conrad Néobar, qui exerçait jusqu'alors une activité de correcteur dans l'imprimerie de Chrétien Wechel. Néobar devient ainsi le premier imprimeur du roi en langue grecque. Grâce à la recommandation de l'aumônier du roi, Jean de Gagny, Claude Garamont est chargé d'accompagner la création de cette imprimerie : tous les caractères de Conrad Néobar seront ainsi fondus par ses soins, il s’agit de lettres sur corps de Saint Augustin (l’équivalent d’un corps 13) très largement inspirés d’un caractère gravé en 1532 par son maitre Augereau. L’équipe est installée par le pouvoir royal dans l’hotel de Nesle, situé sur les bords de Seine, face au Louvre, à l’emplacement où se dresse aujourd’hui le pavillon ouest de la Bibliothèque Mazarine.

Néobar n’aura pas l’occasion de faire un grand usage des poinçons de Garamont puisqu’il meure l’année même de leur création et le titre d’imprimeur pour le grec passe à Robert Estienne, tandis que la première police de Grecs est reprise par André Bogard, un neveu de Charlotte Guillard. Garamont reçoit donc une nouvelle commande de caractères dont le contrat précise qu’ils doivent imiter l’écriture d’un copiste crétois recruté pour le projet : Ange Vegèce. Cette police est le chef d’œuvre de Garamont  

Pour illustrer les grecs du Roy, voici un exemplaire de l’Histoire Romaine de Dion Cassius, publié en 1551 par Robert Estienne. Entièrement en grec, excepté le titre, grec et latin, et l'adresse de l'imprimeur, c’est un exemplaire de premier tirage du dernier livre imprimé par Robert Estienne à Paris, avant son exil à Genève. Sur le second tirage, le nom d'Estienne disparaît du titre. Il s’agit de l’editio princeps de l'Epitome de Dion Cassius, composée par le moine Jean Xiphilin au XIème siècle, elle constitue la seule source historique pour les livres LXI à LXXX de Dion de Nicée, qui ont été perdus ; ils traitent des années 54 à 229 de l'Empire Romain, couvrant la fin du règne de Claudius et l'avènement de Néron jusqu'à la fin du règne d'Alexandre Sévère, en passant par les règnes de Galba et Othon, Vespasien et Titus, Domitien, Nerva et Trajan, Hadrien, Antonin le Pieux, Marc Aurèle, Commode, etc.

Nous retrouvons sur la page de titre de cet ouvrage les mentions qui apparaissent sur tous les titres de la série : L’indication que la copie imprimée provient directement d’un manuscrit de la Bibliothèque du Roi, « Ex Bibliotheca Regia ». (Pour le Dion Cassius, la mention est même rappelée par le doreur sur le titre au dos de la reliure !). Son caractère exclusif est indiqué par la formule « Cum privilegio regis », avec le statut de l’imprimeur (« Typographi Regii ») et l’origine de la typographie (« Regiis Typis »). La page de titre comporte aussi la marque de l’imprimeur royal, un basilic, symbole qui joue sur la traduction grecque du mot « Roi » (Basilius).

Page de titre du Dion Cassius

Marque au basilic

Titre du dos de la reliure

L'ouvrage est remarquablement imprimé en Grecs du Roi, dans une fonte Gros-Romain 118 (équivalent à un corps 16), police achevée en 1543. C’est seulement en 1546 que Garamont termine la gravure du deuxième corps de Grecs, un Cicero de corps 9, utilisé pour l’impression du Novum Testamentum de Robert Estienne de 1546 qui décline en très petit format les innovations graphiques précédentes. 

Sur le plan esthétique les Grecs du Roy constituent une réussite totale. Les lettrines mêmes sont une véritable innovation sur le plan ornemental : « Dépourvues d’encadrement, elles sont ornées d’un décor de rinceaux blancs exubérants déposé sur un fond de même couleur. La lettrine affiche ainsi un ‘‘gris typographique’’ c’est-à-dire un rapport entre le noir de l’encre et la blancheur du papier, identique à celui du texte, créant une harmonie parfaite de la mise en page [5]».

Un document nous apprend que les éléments décoratifs utilisés par Robert Estienne, « lettres grises et chapiteaux » (Bandeaux) ainsi que les marques typographiques de l’imprimeur sont la propriété du roi, au même titre que les poinçons et les matrices. Anna Baydova a pu attribuer formellement certains éléments de ces décors au peintre Jean Cousin, notamment les encadrements des Canons d’Eusèbe et du Novum Testamentum de 1550. [6] Ce style bellifontain sera souvent imité pendant toute la seconde moitié du XVIème siècle.

Bandeau tout en arabesques et lettrine agrémentée de grotesques.

Il est rare que j’achète un livre dans une langue que je ne parviens pas à lire. J’ai fait une exception pour ce Dion Cassius pour une seule raison : l’esthétique de la page.

Bonne journée,

Textor


[1] De Garamont aux Garamond(s) une aventure typographique. Bibliothèque Mazarine du 30 Septembre au 30 Décembre 2022.

[2] Rémi Jimenes, Claude Garamont, typographe de l’humanisme. Avant-propos d’André Jammes. Edition des Cendres, 2022.

[3] Voir Yves Perrousseaux, Histoire de l’écriture typographique. Atelier Perrousseaux, 2005, p.153.

[4] Lire la passionnante biographie que Rémi Jimenes a consacré à Charlotte Guillard : Charlotte Guillard - Une femme imprimeur à la Renaissance – Préface de Roger Chartier - Presse Universitaire François Rabelais, 2018

[5] Rémi Jimenes op. cit. p. 149.

[6] Anna Baydova, Illustrer le livre. Peintres et enlumineurs dans l’édition parisienne de la Renaissance. Tours, Presse Universitaire François Rabelais. (A paraitre)

mardi 15 février 2022

A propos de deux polices de lettres cursives de Jean II de Tournes (1581 et 1602)

A l’heure où j’ai de plus en plus de difficultés à écrire à la main à force de taper sur un clavier et de ne plus exercer mon poignet aux moulinets nécessaires à l’écriture cursive, je me dis que l’avenir de l’écriture manuscrite est compté et qu’il est peut-être temps de réimprimer en caractère de civilité si nous voulons conserver l’usage des pleins et des déliés.

Les lettres françaises, appelés bien plus tard, au XVIIIème siècle, caractères de civilité, sont nées de l’envie d’imiter au plus près l’écriture manuscrite. Vers 1557, le typographe Robert Granjon décida de tailler des lettres qui imiteraient la cursive gothique pour les rendre propres à l’imprimerie. Il explique dans une épitre dédicatoire au Chevalier d’Urfé que les lettres françaises ne cédaient en rien à celles des autres nations. Granjon avait en tête la création d’un caractère typiquement français dans le but que les français aient un style d’imprimerie bien à eux, comme les italiens avaient le romain et l’italique [1].

Une page composée en lettres françaises

Le caractère typographique cursif de Granjon qu’il désignait sous le terme de lettres françaises d’art de main fut utilisées pour la première fois par lui-même dans la composition du Dialogue de la vie et de la Mort de Ringhieri [2], une adaptation française d’un texte italien, qu’il édita et imprima sur ses presses. Son objectif était clairement politique, défendre et illustrer la calligraphie française qu’il jugeait meilleure à toutes les autres. Il imaginait que les lettres françaises allaient supplanter les polices italiques et, pour protéger son invention d’éventuelles contrefaçons, il demanda au roi un privilège exclusif pour 10 ans, qu’il obtint. C’était une grande première car auparavant les privilèges royaux protégeaient l’édition d’un ouvrage et non la police utilisée.

Les lettres françaises sont nettement identifiables avec leur grandes attaques bien encrées, leurs ligatures variées et suffisamment caractéristiques des autres types d’imprimerie ; l’innovation est audacieuse et tellement moderne que dès l’année suivante d’autres imprimeurs, notamment Philippe Danfrie à Paris, copièrent les caractères de Granjon dans un corps de caractère plus grand. Bon prince, le roi donna également des privilèges exclusifs à ces concurrents… Robert Granjon, quant à lui, fabriquera 7 polices de civilité différentes pour son propre usage et quelques autres pour des confrères.

Modèle des lettres françaises : les actes manuscrits des notaires. 
(Parchemin de réemploi daté de 1554 sur les Chroniques de Savoye)

Son imitation en imprimerie (Dans les Chroniques de Savoye)

Evidemment, à l’origine de toute typographie il y a une écriture manuscrite que le graveur prend pour modèle, le style ‘italique’ de Griffo des éditions aldines cherchait aussi à se rapprocher de l’art inimitable de la main. Mais les caractères de civilité se rapprochent plus fidèlement encore de la souplesse des lettres cursives ; Ils s’inspirent des variantes de la gothique bâtarde, ce qui est plutôt paradoxale car l’écriture gothique n’était plus à la mode depuis quelques décennies, au point que Pétrarque écrivait déjà qu’elle avait été inventée pour autre chose que pour être lue…

Ensuite, il faut un modèle, les Maitres d’écriture royaux sont de bons exemples à imiter : Pierre Habert, calligraphe et valet de chambre du Roi, a pu inspirer Granjon, tandis que Pierre Hamon, calligraphe réputé, aurait inspiré Philippe Danfrie. Mais ce ne sont que des conjectures car tous les notaires du royaume possédaient cette belle écriture cursive.

La diffusion internationale des lettres françaises sera aussi rapide qu’éphémère. Elle eut le plus de succès aux Pays Bas, où Plantin qualifie ce style de moyen d’écrire à la presse sans plume. La raison de cette diffusion était due à Granjon lui-même qui était parti pour Anvers en 1562 au moment du début des troubles religieux à Lyon. Mais il existe aussi des exemples de cette graphie à Genève, en Angleterre, en Ecosse, etc...

Au début, des textes d’origine variée sont imprimés en civilité, des poésies, des traductions ou des ouvrages bilingues, des traités de linguistique et, bien sûr, des ouvrages scolaires pour apprendre la calligraphie en même temps que la civilité puérile. Toutefois, la mode passe assez rapidement, et la production diminue dès les années 1580. (Une cinquantaine d’éditions a été recensé pour la décennie 1560 et seulement une quarantaine pour les trente années suivantes).  Une progressive spécialisation s’opère. Il ne s’agit plus de composer n’importe quel texte dans ce style. Le lettré du XVIème siècle accepte de lire certaines pages pendant un certain temps dans cette écriture mais pas plus. On ne conçoit plus d’imprimer un ouvrage entier, mais plutôt d’en réserver l’usage à des impressions bien particulières, essentiellement les actes officiels, les épitres dédicatoires et autres pièces liminaires.

La lettre française n’a donc pas réussi à remplacer le romain et l’italique. La raison en est peut-être une certaine difficulté de lecture à mesure que la calligraphie elle-même évolue. D’ailleurs un arrêt du Parlement de Paris, en 1632, finira par interdire aux écrivains-jurés d’écrire et d’enseigner en gothique.  Il y a aussi une raison bassement matérielle : les caractères de civilité se doivent d’avoir une grande variété de ligatures pour imiter au plus près l’écriture et il faut donc fondre de nombreux types, ce qui coute cher. Par ailleurs les grandes hastes et les attaques prennent de la place sur la feuille et le papier aussi a un coût. Il suffit pour en juger de contempler une page d’une édition bilingue comme les Facéties de Ludovic Domenichi et Bernard du Hailland où le texte en langue italienne, composé en italique, prend le tiers de la feuille quand le texte en lettres françaises occupe les deux tiers restants. Enfin, de Pierre Habert à Jean de Tournes, le style imprimé cursif prend une connotation protestante qui détourne les autres imprimeurs de son usage.

Facecies, et motz subtilz, d'aucuns excellens espritz et tresnobles seigneurs. En françois, et italien, Lyon, Granjon 1559 (Page tirée de Gallica)

Au fil du temps, et à partir du milieu du XVIIIème siècle, on finira par réserver cette police de caractères aux seules impressions de livres scolaires dans le but de servir de modèles pour les exercices d’écriture, suivant en cela l’ouvrage précurseur d’une traduction d’Erasme : la civilité puérile distribuée par petitz chapitres et sommaires (Anvers, Jean Bellère, 1559). Ces manuels faisaient coup double, celui d’enseigner les règles de savoir-vivre en même temps que l’écriture manuscrite, mais il s’agissait dès lors d’ouvrages de travail, imprimés à la hâte, sur de médiocres papiers, des livres de colportage qui ne se sont pas toujours conservés.

L’échec relatif des lettres françaises en fait aujourd’hui tout l’attrait bibliophilique car les ouvrages imprimés en caractère de civilité au XVIème siècle, en plus d’être particulièrement esthétiques, sont excessivement rares à dénicher. 

Voici deux exemples tirés de ma bibliothèque de textes imprimés en caractère de civilité, deux polices cursives différentes pour un même imprimeur : Jean II de Tournes.

Les deux textes sont des pièces liminaires à destination des Princes de Savoie. A 20 ans d’intervalle, une même règle s’impose : composer le texte d’hommage en lettres françaises alors que le reste de l’ouvrage est en gros romain classique.

L’épitre dédicatoire de l’ouvrage de Claude Guichard sur les Funérailles des Romains est adressée à très haut, très puissant et très magnanime Prince Charles-Emmanuel duc de Savoie. Elle est datée de Lagnieu ce premier jour de juin l'an M.D. LXXXI. Chronologiquement c’est le plus ancien des deux textes mais sa fonte ‘pointue’ semble la plus éloignée des caractères de Granjon.

Les caractères cursifs des Funérailles des Romains qualifiés de flamands par Audin.

De fait, Marius Audin [3] nous dit que « Robert Granjon, l'inventeur du caractère de civilité, était le gendre du Petit Bernard (Bernard Salomon) ; ce dernier ayant été le graveur préféré de Jean Ier de Tournes, il était inévitable que Jean de Tournes se servît de la singulière cursive qu'avait gravée Granjon en 1556. M. Cartier paraît ne s'être nullement préoccupé de cette curieuse lettre que Jean II de Tournes, surtout, utilisa en effet pour maintes de ses impressions. L'une de ces cursives a été employée par Jean II dans Funérailles des Romains ; c'est, je suppose, celle dont Robert Granjon disait dans la préface du Dialogue de la Vie et de la Mort : « j'espère d'en achever une autre de plus gros corps et beaucoup plus belle » ; cependant cette lettre a un aspect flamand très caractérisé qui me fait un peu douter de son origine lyonnaise. On en trouve une autre, très voisine de celle du Dialogue (de Ringhieri), et de même corps, dans la Métamorphose d'Ovide genevoise de 1597 »

La seconde police de civilité mentionnée par Audin est celle que nous retrouvons utilisée à nouveau par Jean II de Tournes en 1602 dans la 3ème édition des Chroniques de Savoye de Guillaume Paradin.  Elle servit à composer une pièce liminaire sous la forme de 8 quatrains soit 102 vers à la gloire de la maison de Savoie.  L’œuvre anonyme est intitulée Quatrains composant un abrégé de la vie des Princes de Savoye. Au premier coup d’œil, on constate qu’elle diffère nettement de celle des Funérailles et qu’en revanche elle est proche des impressions cursives de Granjon.

Il faut, par exemple, comparer cette fonte avec le Granjon 6 de 1567 donnée par le tableau du Musée Plantin-Moretus

Le Tableau du Granjon 6 (1567) du musée Plantin-Moretus


A mon avis, cette seconde police pourrait provenir de la casse de Granjon lui-même, compte tenu de sa grande similitude avec le Granjon 6. C’est plausible malgré le nombre d’années qui sépare les deux impressions car maintes fontes employées par les de Tournes avaient été gravées par Granjon et par ailleurs les empreintes apparaissent ici comme usées.

Mais ce n’est là qu’une supposition qui mériterait d’être approfondie par un véritable spécialiste de la typographie.   

Bonne Journée

Textor



[1] Sur ce thème, l’ouvrage le plus complet et le plus récent est celui de Rémi Jimenes, Les Caractères de civilité. Typographie et calligraphie sous l’Ancien Régime, Gap, Atelier Perrousseaux, coll. Histoire de l’écriture typographique, 2011.

Voir aussi : Herman de la Fontaine Verwey, Les caractères de civilité et la propagande religieuse, Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance, vol. 26, no 1,‎ 1964, p. 7–27

Carter (Harry) – Vervliet (H.D.L.) - ‎Civilité Types. Oxford BIbliographical Society PUblications. New series volume XIV. 1966

[2] Dialogue de la vie et de la mort, composé en Toscan par Maistre Innocent Rhinghiere, Gentilhomme Boulongnois. Nouvellement traduit en françoys par Jehan Louveau, 1557

[3] Alfred Cartier Bibliographie des éditions des de Tournes, imprimeurs lyonnais, mise en ordre par Marius Audin. Paris, Editions de la BNF, 1937.

Dans un article sur Marius Audin, le musée de l’imprimerie de Lyon nous dit que ce dernier s'intéressait aux caractères de civilité de Robert Granjon qui avait été utilisé à plusieurs reprises par les de Tournes et il se procura le manuscrit inachevé d’Alfred Cartier sur l’imprimerie des de Tournes pour le faire éditer.

Malgré cet intérêt pour les caractères de civilité des de Tournes, il n’en est que très peu question dans l’ouvrage d’Audin qui se contente d’écrire que Cartier ne les avait pas étudiés non plus…. Il me semble que les étudiants actuels devraient reprendre le flambeau.

https://www.imprimerie.lyon.fr/fr/edito/fonds-audin