mercredi 28 avril 2021

Quand les sœurs Seymour inspiraient les poètes de la Pléiade. (1551)

 Anne, Margaret et Jane Seymour étaient les filles d'Anne Stanhope et d’Edouard Seymour (1500-1550), premier duc de Somerset, nièces de Jane Seymour, éphémère épouse du roi Henri VIII d’Angleterre. Leur père devint le Lord Protecteur de son neveu, le jeune roi Edouard VI, monté sur le trône en 1547. 

Ces Princesses, comme les qualifie Ronsard eu égard à leur noble cousinage, étaient âgées respectivement d'environ dix-huit, seize et neuf ans en 1550 lorsqu’elles composèrent, à la demande de leur précepteur, Nicolas Denisot, un « tumulus », c’est-à-dire un poème latin de 104 distiques sur la mort de Marguerite de Navarre, intitulé Annae, Margaritae, Janae, Sororum virginum heroidum anglarum, in mortem Divae Margaritae Valesiae, navarrorum Reginae, Hecatodistichon.

Marguerite de Navarre, sœur de François Premier et protectrice des arts.

Page de titre du Tombeau chez Fezandat et Granjon.

Pièce liminaire de N. de Herberay aux soeurs Seymour

Nicolas Denisot jugea sans doute que le travail de ses élèves avait un certain mérite et n’était pas trop scolaire car, une fois rentré en France (de manière précipitée, à la suite d’une sombre affaire d’espionnage), il décida de publier l'Hecatodistichon des sœurs Seymour, faisant ainsi de ce recueil à la fois le premier éloge poétique écrit par une femme et la seule œuvre de femmes anglaises publiée en latin au XVIe siècle [1].

La première édition était un petit fascicule de 48 pages (sign.a-c8), sortie des presses parisiennes de Regnault Chaudière, en 1550. Elle contenait, outre les 104 distiques latins, deux pièces liminaires de Nicolas Denisot, autoproclamé Comte d’Alsinois, son nom de plume, une épitre de Pierre des Mireurs à la gloire des Princesses, et quelques épigrammes en grec ou en latins fournis par les amis de Denisot, comme Jean Dorat, Charles de Sainte-Marthe ou encore Jean-Antoine de Baïf.  

Née en 1492, Marguerite de Valois-Angoulême, sœur de François Ier, plus connue sous le nom de Marguerite de Navarre, avait été la grande protectrice des arts et des lettres mais aussi un auteur de talent, comme en témoignent les Marguerites de la Marguerite (1547) ou encore son Heptaméron, un recueil de nouvelles entrepris dès 1542 sur le modèle du Décaméron de Boccace. A sa mort, en 1549, le monde littéraire ne s’était pas particulièrement mobilisé, mais à la suite de la publication de l'Hecatodistichon, les lettrés français ne tardèrent pas à réagir, ce qui décida Nicolas Denisot à republier l’année suivante le poème des sœurs Seymour dans un tout nouveau volume, largement augmenté, avec un titre français qui soulignait la nature collective de l’ouvrage : Le Tombeau de Marguerite de Valois , royne de Navarre , faict premièrement en disticques latins par les trois soeurs princesses en Angleterre, depuis traduictz en grec, italien, et françois par plusieurs des excellentz poètes de la France. Avecques plusieurs odes, hymnes, cantiques, épitaphes sur le mesme subject.

Il faut dire que Nicolas Denisot avait de nombreuses relations parmi les intellectuels de son temps et qu’il sut mobiliser un nombre de poètes impressionnant, parmi les plus talentueux du moment. Brillant touche-à-tout, à la fois peintre cartographe et poète lui-même, Denisot était né au Mans, comme son ami Pelletier, dans une famille noble implantée de longue date à Nogent le Rotrou.

Il leur fit traduire en français, italien, et même grec, les distiques latins composés par les sœurs Seymour. Les traductions sont juxtaposées et forment une sorte de joute poétique où chacun cherche à surpasser les autres.

Un exemple de ces jeux de traductions où les vers d’un distique donne lieu à des variations très différentes selon les auteurs. (Ici du Bellay (I.D.B.A.) Denisot, Baïf, de Mesme (I.P.D.M.) ou Antoinette de Loyne (Dam. A.D.L.)

Une pièce latine originale de Jean Dorat et sa version italienne par J.P. de Mesme puis française par Ronsard, du Bellay et Baif permet d’apprécier les talents de chacun.

Il demanda aussi aux participants de fournir des pièces originales ; outre Jean Dorat et Jean-Antoine de Baïf, une pléiade de poètes fournit des poèmes en diverses langues : Joachim du Bellay, Jean Tagaut, Salmon Macrin, Nicolas Bourbon, Claude d’Espence, Jacques Bouju, Robert de La Haye, Martin Séguier, Jean du Tillet, Mathieu Pac, Salmon Macrin, Gilles Bouguier, Charles de Sainte-Marthe, Jean-Pierre de Mesme, le mécène Jean de Morel, sa femme Antoinette de Loynes, et Pierre de Ronsard « ….qui tentait alors de se poser comme chef de la nouvelle génération poétique, donna près de huit cents vers » [2].  

Il est vrai que Ronsard ne pouvait rien refuser à Denisot qui avait l’habitude de tirer le portrait des maitresses de ses amis, dont Baïf et Mellin de Saint-Gelais et qui dessina celui de la belle Cassandre. Marc-Antoine Muret écrivit que « [Ronsard] dit ne pouvoir soulager ses maux, sinon se retirant de toutes compagnies, & hantant les lieux solitaires, à fin d’aller contempler à son aise un portrait de sa Dame, fait de la main de Nicolas Denisot, homme entre les autres de singulières grâces, excellent en l’art de Peinture ». Certains ont même avancé que le portrait de Marguerite de Navarre servant de frontispice au Tombeau serait l’œuvre de Denisot mais l’original au crayon a été conservé et semble plutôt appartenir au style de François Clouet.

Une des pièces offertes par Ronsard, l'ode Aux Trois Soeurs.

Cette collaboration entre poètes fut les prémisses d’un rapprochement de plusieurs d’entre eux qui n’allaient pas tarder à former la Brigade (1553), puis la Pléiade. Six des sept membres de ce groupe informel, anciens des collèges de Boncourt et de Coqueret qui se réunissaient à l’auberge de la Pomme de Pin, se retrouvent dans l’ouvrage [3]. L’œuvre glorifie Marguerite de Navarre mais aussi les sœurs Seymour elles-mêmes, auxquelles plusieurs pièces sont consacrées. Elle est représentative des principaux thèmes développés par les poètes de la Pléiade : L’amour d’une femme, la mort, la fuite du temps, et la nature qui les entoure. 

Ronsard contribua ainsi au Tombeau de Marguerite de Navarre en donnant 4 pièces originales qui seront reprises dans le 5ème livre des Odes en 1552 :

-         L’ode Aux Trois Sœurs entame l’ouvrage. C’est tout autant une ode à la Dixième Muses, Marguerite de Navarre, qu’une célébration de toutes les femmes lettrées, parmi lesquelles figurent les sœurs Seymour, dont le poète se plait à imaginer la beauté de sirène.

 

Elles d’ordre flanc à flanc

Oisives au front des ondes,

D’un peigne d’yvoire blanc

Frisèrent leurs tresses blondes,

Et mignotant de leurs yeux

Les attraiz délicieux,

D’une œillade languissante

Guetterent la Nef passante.

 

-         L’Hymne Triomphale sur le Trepas de Marguerite de Valois, est l’œuvre la plus longue et la première contribution du poète au Tombeau. Il y conte la lutte que l’âme de la Reine Marguerite dut livrer à son corps, le triomphe de cette âme et son passage direct des terres de Navarre au royaume des béatitudes éternelles. Cette pièce, qui glorifiait sous le voile de l’allégorie, le mysticisme de la reine-poète, auteur du Discord de l’Esprit et de la Chair, fut très admirée des contemporains de Ronsard. Elle se termine par la fameuse pique de Ronsard à Mellin de Saint-Gelais, l’un de ses plus virulents concurrents.

Ecarte loin de mon chef

Tout malheur et tout meschef,

Préserve moi d'infamie

De toute langue ennemie,

Et de tout acte malin,

Et fay que devant mon prince

Désormais plus ne me pince

La tenaille de Melin.

 

-         Il compléta sa contribution au recueil par une traduction et une ode pastorale, Aux Cendres de Marguerite de Valois.

 

Il ne faut point qu'on te face

Un sepulchre qui embrasse

Mille Termes en un rond :

Pompeux d'ouvrages antiques

Et de haux pilliers Doriques

Elevéz à double front.

 

L'Airain, le Marbre & le Cuyvre

Font tant seulement revivre

Ceulx qui meurent sans renom :

Et desquelz la sepulture

Presse soubz mesme closture

Le corps, la vie, & le nom :

 

Mais toi, dont la renommée

Porte d'une aile animée

Par le monde tes valeurs :

Mieux que ces pointes superbes

Te plaisent les douces herbes,

Les fontaines, & les fleurs.

 

L’Hymne Triomphal de Ronsard

La pique destinée à Mellin de Saint Gelais

Le Tombeau de Marguerite de Navarre est donc une œuvre majeure de la Renaissance qui, sans doute aussi grâce aux élégants caractères de Robert Granjon, attira les bibliophiles des siècles passés. Ils s’empressèrent de la rhabiller dans des maroquins clinquants signés Trautz-Bauzonnet [4], Capé [5], Chambolle-Duru [6]. La particularité de l’exemplaire présenté ici est d’avoir été conservé dans une reliure de maroquin bleu, élégante mais très sobre, non signée, possiblement anglaise, confectionnée à la demande d’Henry Danby Seymour (1820 - 1877), un lointain descendant en ligne directe des sœurs Seymour.

Henry Danby Seymour était un parlementaire anglais, membre du parti libéral, égyptologue et grand voyageur, membre de la National Geographic Society. Il fit don au British Museum des fragments de la tombe de Sobekhotep ramenés d’Egypte.

Reliure de maroquin bleu.

Ex-libris de H.D. Seymour, esq.

Son ex-libris reprend classiquement une partie du blason de la famille Seymour, à savoir le cimier composé d’un phoenix aux ailes déployées. Il porte ici la mention manuscrite « may 8th 1855 ». Henry Danby Seymour avait réussi à dénicher un second exemplaire du Tombeau qu’il fit orner d’une reliure de maroquin vert et dans lequel il apposa un ex-libris daté du 24 Avril 1855. Il est aujourd’hui conservé dans les collections du musée Barbier-Mueller, à Genève.

L’exemplaire de la Bibliotheca Textoriana est un in-8 de 104 ff. n. ch. sign. A-N8, hauteur 167 mm. En comparaison l’exemplaire Paul Eluard en maroquin anthracite signé Trautz-Bauzonnet, cité par Le Petit d'après le Répertoire Morgand et Fatout (1882, n°7859) fait 160 mm. Damascène Morgand l'avait acquis à la vente Desbarreaux-Bernard. L’exemplaire Barbier-Mueller fait 163,5 mm. Celui qui fut proposé par la librairie A. Sourget, 171 mm. 

Notre exemplaire appartint à la Bibliothèque Silvain S. Brunschwig, vendue aux enchères à Genève, en mars 1955, par Nicolas Rauch S.A. (n° 478). Il rejoint ensuite la bibliothèque littéraire d’Albert-Louis Natural, riche de quelque 800 volumes, réunis pour l’essentiel pendant l’entre-deux guerres par son père Albert Natural. Les incunables et les livres du 16ème siècle ont été dispersés à Drouot en 1987 (n°89). L’ouvrage passa encore en vente chez P. Bergé le 6 Nov 2005 (n°271) et enfin chez Ader-Nordmann le 4 Juillet 2012.

Bonne journée,

Textor



[1] Studies in Philology: Volume XCIII Spring, 1996 Number 2, England's First Female-Authored Encomium: The Seymour Sisters' Hecatodistichon (1550) to Marguerite de Navarre. Text, Translation, Notes, and Commentary by Brenda M. Hosington

[2] Nicolas Ducimetière, Mignonne, allons voir... Fleurons de la bibliothèque poétique Jean Paul Barbier-Mueller, n°96. Avant-propos de Jean d'Ormesson, préface de Michel Jeanneret, Paris, Hazan, 2007.

[3] Ronsard, du Bellay, Baïf, Dorat, Pelletier du Mans et Denisot.

[4] Exemplaire De la bibliothèque du baron de La Roche-Lacarelle (Vente Piasa, 2 mars 2003, n° 132)

[5] Exemplaire de la Bibliothèque Landau-Finaly. Reliure de maroquin vert doublé de maroquin rouge richement décoré signée Capé.

[6] Exemplaire en reliure de Chambolle Duru. 19th-century brown morocco with central diamond-shaped onlay of blue morocco stamped with 3 fleur-de-lis, gilt panelled with crowns and initials "M", gilt turn-ins. (Christies 1995)

2 commentaires:

  1. article parfait comme toujours ! merci beaucoup.

    RépondreSupprimer
  2. Merci Christian pour vos encouragements. La plupart des commentaires se font maintenant sur les réseaux sociaux et non plus sur le site lui-même, ce qui est dommage. J'ai connu, et vous aussi, l'époque du blog du Bibliophile ou du Bibliomane Moderne où plusieurs dizaines de commentaires apportaient de la valeur à l'article posté en ajoutant des contributions scientifiques. Bonne soirée! Thierry

    RépondreSupprimer

Vos commentaires sur cet article ou le partage de vos connaissances sont les bienvenus.