Un
petit ouvrage in octavo, habillé d’un simple vélin fripé comme je les aime, a
rejoint la bibliothèque. Ce fut un grand succès de librairie durant la première
moitié du XVIème siècle. Il convient aujourd’hui aux bibliophiles qui ne
veulent pas se prendre la tête avec des ouvrages d’histoire romaine en latin.
Dans le panorama intellectuel de la Renaissance italienne, Leonardo Bruni (1370-1444) occupe une place dominante en tant que chancelier de la République florentine et historien de premier plan. Ses Historiae Florentini populi libri XII, composées en latin cicéronien, ainsi que ses traductions du grec (Platon, Aristote, Plutarque) incarnent l’idéal humaniste de la redécouverte de l’Antiquité. Pourtant, l’Aquila volante (L’Aigle volant), se distingue radicalement de ce corpus savant. Présentée comme une traduction du latin en langue italienne, di latino nella volgar lingua dal magnifico et eloquentissimo messer Leonardo Arentino, dès la première édition imprimée, elle relève d’une tradition pseudo-épigraphique courante au XVe siècle : l’attribution à une autorité reconnue pour conférer prestige et légitimité à un texte de diffusion populaire.
Le texte constitue en réalité une réécriture en prose vulgaire d’une chronique médiévale majeure, la Fiorita d’Italia de Guido da Pisa (début XIVe siècle), elle-même inspirée de Virgile, de l’Historia destructionis Troiae de Guido delle Colonne et de compilations encyclopédiques antérieures. Structuré comme un survol panoramique de l’histoire universelle, le contenu mêle récits mythologiques (fables de Saturne et Jupiter), épisodes épiques (guerres des Grecs et des Troyens) et histoire romaine jusqu’au règne de Néron. L’auteur organise et commente ces matériaux en les reliant par des renvois littéraires : la Divine Comédie de Dante et l’Énéide de Virgile servent souvent de substrat et d’autorité textuelle, ce qui donne au livre une tonalité humaniste et moralisante.
l’Aquila volante emprunte son titre et sa
métaphore centrale à la symbolique dantesque. L’aigle, figure de l’Empire juste
(Purgatoire VI et Paradis), évoque ici le regard élevé, synthétique, à vol
d’aigle, qui embrasse l’histoire sans se perdre dans le détail érudit. Cette
perspective aérienne répond aux aspirations d’un public lettré mais non
latiniste : marchands, courtisans, dames de la noblesse, qui souhaitent
s’approprier l’héritage antique sans devoir lire des sommes latines indigeste
et des gloses sans fin des œuvres humanistes classiques.
Composé probablement dans le courant du XVe
siècle (les premiers manuscrits datent des années 1440-1470), l’ouvrage
s’inscrit dans un courant plus large de volgarizzamento qui, après les
traductions de Boccace et de Villani, vise à démocratiser le savoir historique
et mythologique. Il glorifie particulièrement l’histoire romaine, tout en
intégrant des citations étendues de Dante et du Tesoro de Brunetto
Latini.
L’attribution de l’Aquila volante à
Leonardo Bruni demeure problématique et fait l’objet de réserves dans la
critique moderne depuis le XIXème siècle (Brunet). Bien que toutes les éditions
anciennes aient transmis le texte sous son nom, les spécialistes de l’humanisme
florentin ont exprimé des doutes fondés sur des arguments stylistiques et
philologiques. En effet, le ton, la structure et la langue de l’œuvre
présentent des caractéristiques plus proches de la tradition allégorique
médiévale que de l’humanisme classique et du latin élégant qui distinguent les
écrits authentifiés de Bruni.
Par ailleurs, la proximité de plusieurs passages avec
des textes du Trecento, notamment dans l’orbite de Guido da Pisa, désigne
une tradition textuelle plus complexe. Bref, sans qu’une démonstration
définitive ait été apportée pour exclure formellement Bruni, qui a pu
intervenir comme compilateur, l’attribution repose aujourd’hui davantage sur
une tradition éditoriale ancienne que sur des preuves critiques décisives. Nous
retiendrons qu’il s’agit d’un produit hybride, mi-médiéval mi-humaniste,
parfaitement adapté à l’essor de l’imprimerie vénitienne.
Le succès commercial de l’Aquila volante
est attesté par la multiplicité et la rapidité de ses éditions. Nous pouvons
distinguer deux phases de l’évolution éditoriale. Dans une première phase
figurent les éditions de luxe de la période incunable et post-incunable
(1492-1517) dans des formats in-folio ou in-quarto.
Imprimée pour la première fois à Naples en 1492
chez Ayolfo de Cantono (Dans un format in-folio, agrémenté d’un superbe bois
gravé représentant un aigle couronné et une bordure historiée d’une richesse étonnante),
l’œuvre connaît immédiatement un écho favorable. L’édition de Milan de 1495,
même format, complétée par Allegretto Salensis, est encore de diffusion
restreinte mais dès le début du Cinquecento, Venise – capitale
européenne de l’imprimerie – prend le relais : Nous retrouvons ainsi une édition
in-quarto chez Petrus de Quarengiis en 1506, puis en 1508, suivie d’une version
chez Alessandro Paganino II en 1517. Ces tirages successifs, souvent ornés
d’initiales xylographiques et de marques d’imprimeurs soignées, témoignent
d’une demande soutenue.
Le pic de popularité intervient dans les années
1530-1540 avec la série des éditions Sessa. Melchiorre (ou Marchio) Sessa,
membre d’une dynastie d’imprimeurs vénitiens réputés pour leurs livres
populaires et illustrés, en propose au moins cinq réimpressions entre 1531 et
1549. Ce phénomène éditorial n’est pas isolé : il s’inscrit dans la vague des libri
di battaglia et des chroniques universelles en langue vulgaire qui, à
l’instar des Fiorite ou des Cronache de Giovanni Villani,
saturent le marché vénitien. Le format réduit, le prix modéré et la langue
accessible expliquent ce succès auprès d’un lectorat élargi, bien au-delà des
cercles humanistes florentins ou romains. L’ouvrage circule également hors d’Italie
puisque nous retrouvons des exemplaires dans des bibliothèques françaises (BnF,
Arsenal) et anglaises, par exemple, mais il n’existe aucune traduction
française ou latine connue pendant cette période ; l’œuvre reste un phénomène
strictement italien.
L’édition vénitienne de 1535 de Marchio Sessa
représente l’aboutissement esthétique et commercial de cette tradition. Format
in-8° (15,5 × 10,5 cm), 12 feuillets liminaires non chiffrés (titre et table),
suivis de 211 feuillets pour les trois livres et d’un dernier feuillet avec la
marque de l’imprimeur. La table de notre exemplaire en 11 feuillets a été mal
reliée en début d’ouvrage pour les sept premiers feuillets, deux autres
feuillets ont été placés entre les ff. 208-209 et les deux derniers en fin de
volume. De quoi donner quelques frayeurs au moment de la collation.
La typographie est caractéristique de la maturité vénitienne des années 1530 : un caractère italique de corps 10 d’une belle lisibilité, inspiré des modèles aldins. Les entame de chapitres sont agrémentés de lettrines ornées de motifs floraux ou géométriques simples. Le texte est encadré de bonnes marges pour favoriser l’annotation manuscrite.
Trois générations d’imprimeurs originaires de
Sessa près de Lugano, se succédèrent à Venise, dont Melchiorre, le père [1].
Puis, ses fils Giovanni Battista et Melchior travaillèrent avec lui. On trouve
également la trace d’un autre frère, Giovanni Bernardo, La dynastie des Sessa a
utilisé une marque typographique devenue célèbre, celle d’un chat, symbole de
vigilance, gardien de la bibliothèque qui comme chacun sait est infestée de
souris. A l’origine, la gravure était d’un style maladroit et naïf, un animal
plus ou moins reconnaissable tenait une souris dans sa gueule. Cette marque a évolué
dans la version que l’on voit sur la page de titre de l’édition de 1535,
répétée en fin de volume. Un chat toutes griffes dehors saute sur la souris,
accompagné de la devise Dissimulius in Fida Societas (Je feins une sincère
compagnie). Par la suite une troisième version de la marque, moins agressive,
montrera un chat assis, la queue élégamment enroulée autour de lui.
L’Aigle de l’Arétin, après avoir survolé avec
majesté les mythes et les histoires du monde a eu la bonne idée d’atterrir dans
les rayonnages de ma bibliothèque. Il trouve sa place à côté d’autres œuvres de
Leonardo Bruni que nous évoquerons prochainement.
Bonne journée,
Textor
[1] Voir à
son sujet Silvia Curi Nicolardi : Melchiorre Sessa tipografo ed editore
(Venezia 1506-1555). Mimesis - octobre 2019






