samedi 28 février 2026

L’Aquila Volante de Leonardo Bruni, un succès éditorial (1535)

Un petit ouvrage in octavo, habillé d’un simple vélin fripé comme je les aime, a rejoint la bibliothèque. Ce fut un grand succès de librairie durant la première moitié du XVIème siècle. Il convient aujourd’hui aux bibliophiles qui ne veulent pas se prendre la tête avec des ouvrages d’histoire romaine en latin.

 

Page de titre de l'édition de 1535

Dans le panorama intellectuel de la Renaissance italienne, Leonardo Bruni (1370-1444) occupe une place dominante en tant que chancelier de la République florentine et historien de premier plan. Ses Historiae Florentini populi libri XII, composées en latin cicéronien, ainsi que ses traductions du grec (Platon, Aristote, Plutarque) incarnent l’idéal humaniste de la redécouverte de l’Antiquité. Pourtant, l’Aquila volante (L’Aigle volant), se distingue radicalement de ce corpus savant. Présentée comme une traduction du latin en langue italienne, di latino nella volgar lingua dal magnifico et eloquentissimo messer Leonardo Arentino, dès la première édition imprimée, elle relève d’une tradition pseudo-épigraphique courante au XVe siècle : l’attribution à une autorité reconnue pour conférer prestige et légitimité à un texte de diffusion populaire.

Le texte constitue en réalité une réécriture en prose vulgaire d’une chronique médiévale majeure, la Fiorita d’Italia de Guido da Pisa (début XIVe siècle), elle-même inspirée de Virgile, de l’Historia destructionis Troiae de Guido delle Colonne et de compilations encyclopédiques antérieures. Structuré comme un survol panoramique de l’histoire universelle, le contenu mêle récits mythologiques (fables de Saturne et Jupiter), épisodes épiques (guerres des Grecs et des Troyens) et histoire romaine jusqu’au règne de Néron. L’auteur organise et commente ces matériaux en les reliant par des renvois littéraires : la Divine Comédie de Dante et l’Énéide de Virgile servent souvent de substrat et d’autorité textuelle, ce qui donne au livre une tonalité humaniste et moralisante.

l’Aquila volante emprunte son titre et sa métaphore centrale à la symbolique dantesque. L’aigle, figure de l’Empire juste (Purgatoire VI et Paradis), évoque ici le regard élevé, synthétique, à vol d’aigle, qui embrasse l’histoire sans se perdre dans le détail érudit. Cette perspective aérienne répond aux aspirations d’un public lettré mais non latiniste : marchands, courtisans, dames de la noblesse, qui souhaitent s’approprier l’héritage antique sans devoir lire des sommes latines indigeste et des gloses sans fin des œuvres humanistes classiques.

Adresse au Lecteur

Liber primus

Début du Livre II

Composé probablement dans le courant du XVe siècle (les premiers manuscrits datent des années 1440-1470), l’ouvrage s’inscrit dans un courant plus large de volgarizzamento qui, après les traductions de Boccace et de Villani, vise à démocratiser le savoir historique et mythologique. Il glorifie particulièrement l’histoire romaine, tout en intégrant des citations étendues de Dante et du Tesoro de Brunetto Latini.

L’attribution de l’Aquila volante à Leonardo Bruni demeure problématique et fait l’objet de réserves dans la critique moderne depuis le XIXème siècle (Brunet). Bien que toutes les éditions anciennes aient transmis le texte sous son nom, les spécialistes de l’humanisme florentin ont exprimé des doutes fondés sur des arguments stylistiques et philologiques. En effet, le ton, la structure et la langue de l’œuvre présentent des caractéristiques plus proches de la tradition allégorique médiévale que de l’humanisme classique et du latin élégant qui distinguent les écrits authentifiés de Bruni.

Par ailleurs, la proximité de plusieurs passages avec des textes du Trecento, notamment dans l’orbite de Guido da Pisa, désigne une tradition textuelle plus complexe. Bref, sans qu’une démonstration définitive ait été apportée pour exclure formellement Bruni, qui a pu intervenir comme compilateur, l’attribution repose aujourd’hui davantage sur une tradition éditoriale ancienne que sur des preuves critiques décisives. Nous retiendrons qu’il s’agit d’un produit hybride, mi-médiéval mi-humaniste, parfaitement adapté à l’essor de l’imprimerie vénitienne.

Le succès commercial de l’Aquila volante est attesté par la multiplicité et la rapidité de ses éditions. Nous pouvons distinguer deux phases de l’évolution éditoriale. Dans une première phase figurent les éditions de luxe de la période incunable et post-incunable (1492-1517) dans des formats in-folio ou in-quarto.

Imprimée pour la première fois à Naples en 1492 chez Ayolfo de Cantono (Dans un format in-folio, agrémenté d’un superbe bois gravé représentant un aigle couronné et une bordure historiée d’une richesse étonnante), l’œuvre connaît immédiatement un écho favorable. L’édition de Milan de 1495, même format, complétée par Allegretto Salensis, est encore de diffusion restreinte mais dès le début du Cinquecento, Venise – capitale européenne de l’imprimerie – prend le relais : Nous retrouvons ainsi une édition in-quarto chez Petrus de Quarengiis en 1506, puis en 1508, suivie d’une version chez Alessandro Paganino II en 1517. Ces tirages successifs, souvent ornés d’initiales xylographiques et de marques d’imprimeurs soignées, témoignent d’une demande soutenue.

Le pic de popularité intervient dans les années 1530-1540 avec la série des éditions Sessa. Melchiorre (ou Marchio) Sessa, membre d’une dynastie d’imprimeurs vénitiens réputés pour leurs livres populaires et illustrés, en propose au moins cinq réimpressions entre 1531 et 1549. Ce phénomène éditorial n’est pas isolé : il s’inscrit dans la vague des libri di battaglia et des chroniques universelles en langue vulgaire qui, à l’instar des Fiorite ou des Cronache de Giovanni Villani, saturent le marché vénitien. Le format réduit, le prix modéré et la langue accessible expliquent ce succès auprès d’un lectorat élargi, bien au-delà des cercles humanistes florentins ou romains. L’ouvrage circule également hors d’Italie puisque nous retrouvons des exemplaires dans des bibliothèques françaises (BnF, Arsenal) et anglaises, par exemple, mais il n’existe aucune traduction française ou latine connue pendant cette période ; l’œuvre reste un phénomène strictement italien.

Marque finale

Reliure en vélin

Ainsi, après une première édition de 1531 sans page de titre et de composition éditoriale incertaine, l’édition de 1535, qui nous intéresse particulièrement, est la plus soignée de la série, elle sera suivie de réimpressions quasi identiques en 1539, 1543 et 1549. Ces versions de poche abandonnent le grand format de prestige au profit d’ouvrages plus maniables et surtout meilleur marché, typiques de la stratégie commerciale des Sessa (qui publient également des Orlando innamorato, des Decamero, etc.).

L’édition vénitienne de 1535 de Marchio Sessa représente l’aboutissement esthétique et commercial de cette tradition. Format in-8° (15,5 × 10,5 cm), 12 feuillets liminaires non chiffrés (titre et table), suivis de 211 feuillets pour les trois livres et d’un dernier feuillet avec la marque de l’imprimeur. La table de notre exemplaire en 11 feuillets a été mal reliée en début d’ouvrage pour les sept premiers feuillets, deux autres feuillets ont été placés entre les ff. 208-209 et les deux derniers en fin de volume. De quoi donner quelques frayeurs au moment de la collation.

La typographie est caractéristique de la maturité vénitienne des années 1530 : un caractère italique de corps 10 d’une belle lisibilité, inspiré des modèles aldins. Les entame de chapitres sont agrémentés de lettrines ornées de motifs floraux ou géométriques simples. Le texte est encadré de bonnes marges pour favoriser l’annotation manuscrite.

Trois générations d’imprimeurs originaires de Sessa près de Lugano, se succédèrent à Venise, dont Melchiorre, le père [1]. Puis, ses fils Giovanni Battista et Melchior travaillèrent avec lui. On trouve également la trace d’un autre frère, Giovanni Bernardo, La dynastie des Sessa a utilisé une marque typographique devenue célèbre, celle d’un chat, symbole de vigilance, gardien de la bibliothèque qui comme chacun sait est infestée de souris. A l’origine, la gravure était d’un style maladroit et naïf, un animal plus ou moins reconnaissable tenait une souris dans sa gueule. Cette marque a évolué dans la version que l’on voit sur la page de titre de l’édition de 1535, répétée en fin de volume. Un chat toutes griffes dehors saute sur la souris, accompagné de la devise Dissimulius in Fida Societas (Je feins une sincère compagnie). Par la suite une troisième version de la marque, moins agressive, montrera un chat assis, la queue élégamment enroulée autour de lui.

L’Aigle de l’Arétin, après avoir survolé avec majesté les mythes et les histoires du monde a eu la bonne idée d’atterrir dans les rayonnages de ma bibliothèque. Il trouve sa place à côté d’autres œuvres de Leonardo Bruni que nous évoquerons prochainement.

Bonne journée,

Textor



[1] Voir à son sujet Silvia Curi Nicolardi : Melchiorre Sessa tipografo ed editore (Venezia 1506-1555). Mimesis - octobre 2019

Marque d'appartenance de Théodore de Bauffremont-Courtenay (1793-1853), 
avec sa devise familiale : « Dieu ayde au premier chrestien » et le cri : « Plus de deuil que de joye ».