Malcolm Walsby, historien du livre et
directeur de la recherche à l’Enssib, nous avait habitué à ses petits articles
pittoresques publiés sur le site Hypothèses qu’il tire de ses recherches - que
nous imaginons minutieuses - dans les documents d’archives : Le verlan au
XVIème siècle, une dispute entre macrelles dans l’Auvergne de 1576, l’épopée
d’un navire marchand ou les pratiques déloyales des commerçants de la laine
d’autruche en 1571. Il revient cette fois avec un ouvrage de fond qui
passionneront nécessairement les bibliophiles : le chemin suivi par le livre de
l’atelier au lecteur [1].
L’histoire du livre ne se limite pas à l’étude de la typographie, des gravures et des reliures, elle implique une réflexion plus large sur les conditions matérielles de la diffusion de l’écrit, sous un angle à la fois économique et social.
L’auteur suit donc le livre sur ce chemin complexe depuis sa fabrication dans l’atelier d’imprimerie jusqu’à sa réception par le lecteur, en cherchant à montrer que le livre est le résultat d’un processus collectif et dynamique, dans lequel la production, la circulation et la lecture participent conjointement à la construction du livre-objet que nous aimons en tant que bibliophiles parce que nous nous plaisons à imaginer ce parcours lorsque nous avons un ouvrage entre les mains…
Pour répondre à cette problématique, il analyse d’abord le rôle central de l’atelier et de l’imprimeur dans la fabrication du livre. Il nous emmène dans l’une de ces officines mal éclairées de la rue St Jacques où s’activent pêle-mêle une foule de petites mains, compositeurs, correcteurs, pressiers, l’atelier apparaît comme un espace de travail collectif, organisé et soumis à de nombreuses contraintes techniques et économiques. Nous savions que le papier était cher mais non pas qu’il représentait près des deux tiers du cout de fabrication d’une édition. Mieux valait bien négocier la balle de papier. Bien rodé, un atelier pouvait sortir jusqu’à 1500 feuilles recto-verso par jour pour un in-folio, il fallait donc environ trois mois pour publier 1300 exemplaires d’un bon traité de scolastique de 400 pages.
Il compare les pratiques parfois
différentes des imprimeurs parisiens et lyonnais, les premiers étant peut-être
plus conservateurs quand les seconds étaient plus innovants.
Rien ne sert de produire si le livre ne se vend pas. Il faut donc bien calculer son marché. L’auteur insiste particulièrement sur le rôle de l’imprimeur-éditeur, figure centrale du processus. Celui-ci ne se contente pas d’imprimer un texte existant, mais prend des décisions économiques cruciales : il lui faut choisir soigneusement les œuvres à publier, sentir l’air du temps, les idées et les débats du moment, mais aussi le bon format du livre, la qualité du papier ou encore la typographie qui fait mouche dans l’œil du lecteur. Ces choix répondent à des impératifs financiers mais aussi politiques et religieux. La censure, qu’elle soit officielle ou intériorisée, pèse fortement sur la production imprimée et conduit à des choix éditoriaux, voire parfois à des modifications du texte original.
Il ne faut rien négliger, tous les détails comptent comme l’enseigne de la boutique qui doit donner envie d’entrer : le Soleil d’Or, A l’Enseigne de St Christophe, A la Poulle Grasse. Nous avons même le plan détaillé de la librairie idéale, celle de Jean Luquet en 1551 à Nimes avec sa porte en noyer, ses tabliers-présentoirs, ses coudières et ses colonnes toscanes.
La boutique du libraire n’est pas le seul
lieu de diffusion du livre. Il existe des circuits de diffusion multiples qui
conditionnent son accès au public. L’auteur analyse ces réseaux de circulation,
qui incluent les foires du livre et les colporteurs, bien sûr, mais aussi des
lieux moins conventionnels comme les bancs ou les colonnes des Cours et
Parlements. Ce sont les Parlements eux-mêmes qui affermaient ces espaces pour
compléter leurs revenus.
Evidemment, le choix du canal de distribution jouait un rôle essentiel dans la transmission des œuvres, mais aussi dans la sélection des publics auxquels elles étaient destinées.
Plus curieusement encore, vous pouviez
acheter des livres chez les merciers. Qui dit livre dit papier et qui dit
papier dit chiffon, il y avait donc une certaine logique à les trouver chez les
merciers et nul besoin que le livre soit flambant neuf, il existait déjà un marché
de la seconde main, et pas seulement chez les chiffonniers.
Il fallait débourser une belle somme, comptée en livre tournois, pour acquérir le livre convoité. Le libraire pouvait faire crédit mais tout dépendait de la bonne mine du client. Le prix, le format et la langue déterminaient l’ampleur du lectorat. Certains genres — religieux, scolaires, pratiques — sont privilégiés car ils assurent des ventes régulières. Les ouvrages de petit format et à faible coût favorisaient une diffusion plus large, tandis que des textes jugés trop spécialisés ou politiquement sensibles étaient plus difficile à écouler.
La distribution dépendait aussi du bon réseau du libraire. Malcolm Walsby étudie dans le détail ces réseaux de diffusion qui s’étendent très loin. Il ne s’agit pas seulement de partager une édition à dix libraires parisiens comme l’édition bon marché du Rommant de la Rose de 1538, mais bien de produire dans une ville et de vendre dans une autre. Les liens entre les libraires de Paris, Rouen et Rennes sont connus [2]. L’analyse du nombre de libraires versus la densité de population dans les centres intellectuels révèle quelques surprises.
Tous ne réussissaient pas en affaires,
loin de là, il y avait beaucoup de libraires pauvres et encore plus de
faillites, le cas de Hugues Barbou, libraire à Limoges, qui décrit dans son
livre de raison les sommes astronomiques dépensées pour acheter et embellir sa
maison montre qu’on pouvait aussi prospérer dans le monde de l’édition.
Un chapitre a retenu particulièrement notre attention : la concurrence acharnée de ce trop grand nombre de producteurs-vendeurs qui les obligeait à se prémunir des plagiats et des contrefaçons - car il y avait beaucoup de pratiques déloyales dans ce domaine comme dans celui du commerce de la laine d’autruche – en se faisant délivrer un privilège du roi.
Le privilège du libraire est un élément qui attire souvent l’œil du bibliophile, non pas tant pour sa rédaction ou pour son style, très juridique et assez standardisé mais parce que l’imprimeur voulant bien attirer l’attention de ses confrères sur le fait qu’il avait obtenu du roi un privilège pour plusieurs années, le faisait apparaitre de manière « voyante » dans le livre. Souvent le privilège se détache sur une seule page encadrée d’une belle marge. La typographie en est différente du reste de l’ouvrage, parfois agrémentée de culs-de-lampe, d’un hedera introductif ou de fleurs de lys comme dans cet exemple de l’imprimeur Denys Janot. Ailleurs, le texte sera rédigé en caractères de civilité, chez Jean de Tournes pour la Chronique de Savoye.
Le texte, souvent un abrégé de l’acte original, peut parait formel mais il est tout de même assez changeant d’un exemple à l’autre et mérite une lecture attentive. Si le détenteur était en général le libraire-éditeur et le roi ou un parlement l'autorité qui décernait l'acte, les autres paramètres variaient beaucoup plus, notamment la motivation donnée par le pétitionnaire : La place accordée aux motifs économiques est frappante, elle met en avant le travail accompli et les dépenses consenties pour transformer un texte en édition imprimée. Jean de Gagny indiquait parfois l'importance des frais de voyage liés à la découverte du manuscrit original qu’il fallait bien aller dénicher dans une bibliothèque monastique.
Dans sa demande de privilège en 1584, pour un récit d’actualité sur la mort de Guillaume d’Orange, le libraire Pierre Jobert, évoquait ainsi les grands fraiz qu'il avait soutenus pour obtenir un discour fort bref. Il entendait par là le dédommagement de ses informateurs et les frais de traduction qu’il avait dû exposer.
Parfois le privilège dépasse le cadre de la protection du l’édition et se mêle d’encadrer le prix du livre. C’est le cas du privilège de 1516 des Grandes Chroniques de Savoye de Symphorien Champier évoqué dans un post récent de ce site [3] où le Parlement fixa dans le privilège accordé pour trois ans à Jehan de la Garde une clause assez rare de prix maximum : Ouy le rapport de certain commissaire lequel a visité ledict livre, et tout considéré la cour a permis et permet audit de la Garde de faire imprimer et exposer en vente ledict livre pourveu qu’il ne le pourra vendre plus hault de huict soulz parisis.
Dans la dernière partie de son ouvrage, Malcolm Walsby accorde une place à l’influence du pouvoir sur l’édition, obligeant l’éditeur à déjouer les contrôles par de multiples ruses, anonymat, fausses adresses. Le risque était grand et il valait mieux avoir une police typographiques dédiée à ces éditions cachées pour ne pas se faire repérer.
Difficile d’appréhender en trois pages la richesse de la réflexion et la mine d’informations que nous donne Entre l’Atelier et le Lecteur, Malcolm Walsby propose une conception renouvelée de l’histoire du livre vu sous le prisme économique et social où le libraire, ce passeur de textes qui existait bien avant l’imprimerie, est le personnage-clé de la médiation où se construit et se transforme les savoirs.
[1] Entre
l’Atelier et le Lecteur, le commerce du livre imprimé dans la France de la
Renaissance par Malcolm Walsby, collection Histoire, Presses Universitaires
de Rennes, sept. 2025.
[2] Voir
l’article de ce site sur la coutume de Bretagne, Bibliotheca Textoriana Juin
2023.
[3]
Bibliotheca Textoriana, Juillet 2025.




