jeudi 10 septembre 2020

Mariangelo Accursio, le passeur de textes. (1533)

J’imagine, certains jours, que ma bibliothèque est un labyrinthe. Elle n’est pourtant pas composée d’un nombre infini de galeries hexagonales mais il y a "des lettres sur le dos de chaque livre ; ces lettres n’indiquent ni ne préfigurent ce que diront les pages : incohérence qui, je le sais, a parfois paru mystérieuse." (Borgès)

Les titres du dos.

Les plats des deux in-folio

Toujours est-il que je viens seulement hier de faire le lien entre deux livres situés sur deux étagères différentes que je n’avais jamais pensé rapprocher. Pourtant, ils avaient de nombreux points communs : Tous deux de format in-folio, tous deux imprimés à Augsbourg en 1533, agrémentés chacun d’initiales historiées et tous deux contenant le témoignage de leur premier possesseur.  C’est d’ailleurs cette appartenance qui avait surtout attiré mon attention alors que ces ouvrages avaient un dernier point commun : ils étaient l’œuvre d’un seul éditeur technique : Mariangelo Accursio, célèbre épigraphiste italien.

Le premier livre est l’édition princeps des annales d’Ammien Marcellin. Il porte au titre : "Rerum gestarum. A. Mariangelo Accursio mendis quinque millibus purgatus, & Libris quinque auctus ultimis, nunc primum abeodem inventis".[1]

Le second livre est l’édition princeps de Lettres de Cassiodore intitulé : "Magni Aureli Cassodiori Variarum libri XII, item de anima liber unus, recens inventi, & in lucem dati a Mariangelo Accursio" [2]

 

les titres des ouvrages

Ammien Marcellin (Antioche 330 - Rome 395) est l'un des derniers historiens de l'Antiquité romaine tardive avec Procope de Césarée. Il servit dans l’armée comme officier sous Julien en Gaule contre les Alamans, et ensuite contre les Perses. II se fixa à Rome vers 376 et y composa son grand ouvrage dont le titre signifie "Les choses accomplies" (Titre qui n'est pas authentique, il a été appliqué par Priscien de Césarée). Nous ne possédons que les dix-huit derniers livres, où sont racontés les événements de 352 à 378. Continuant Tacite, il avait commencé son histoire au principat de Nerva, et il est dommage que les treize premiers livres ait été perdus, néanmoins la valeur des livres conservés est inestimable, elle renferme le récit fidèle des événements auxquels l'auteur a assisté, des descriptions intéressantes concernant la géographie et les mœurs de différents pays, particulièrement de la Gaule et de la Germanie.



Quelques pages de l'Ammien Marcellin.


Parler d’édition princeps pour l’édition d’Accursio, comme le font la plupart des biographes, est un peu exagéré car l’Ammien a été imprimé pour la première fois à Rome en 1474 par les presses de Georgius Sachsel et Bartholomaeus Golsch, sous la direction éditoriale d’Angélus Sabinus avec une dédicace à l'humaniste Niccolò Perotti. Mais l'édition était incomplète car elle ne contenait que les livres 13 à 18. Tout ce qui a pu être retrouvé ensuite, donc les 12 livres restants, a bien été publié en 1533, en deux éditions distinctes, l'une à Augsbourg, celle éditée par Mariangelus Accursius et imprimé par Silvain Otmar, l'autre à Bâle éditée par Sigismond Gelenius et imprimée par Hieronymus Froben. Celle d’Augsbourg, du mois de Mai, semble donc être légèrement antérieure.

Ammien, livre 29.


Quant au Cassiodore, il s’agit d’un recueil de 468 lettres et formules officielles (Variae), en douze livres, rédigées par cet écrivain chrétien du 6ème siècle, à l’occasion de ses différentes fonctions de questeur et de préfet, auxquelles sont joint le Liber de anima, traité de dévotion sur l'âme et ses vertus, réflexion anthropologique, psychologique et morale, qui s'appuie sur des écrits philosophiques, notamment l'œuvre de saint Augustin. Ce livre a été publié avec les Variæ, il en constitue le treizième livre. Là encore, quelques extraits avaient paru précédemment, en 1529, sous la presse de Joannes Cochlaeus.


Quelques pages des Variae de Cassodiore

Cassiodore, livre 13 : le traité de l'Ame (De Anima)


Une des belles initiales historiées du Cassiodore

Mariangelo Accursio (ou Marie-Ange Accurse 1489-1546) s’employa donc à donner de ces textes importants de bonnes éditions expurgées des multiples fautes contenues dans les manuscrits antérieurs. Il s’en vante d’ailleurs dans le titre de l’Ammien et prétend avoir corrigé cinq mille erreurs. (mendis quinque millibus purgatus).

On sait peu de choses sur la jeunesse et les premières études de Mariangelo Accursio. Son père, Giovan Francesco Accursio, probablement originaire de Norcia, était chancelier de la municipalité de L'Aquila. Mariangelo rejoint Rome en 1513 et se consacre aux études philologiques et aux recherches épigraphiques. Il fait probablement partie de l’équipe de savants qui ont révisé en 1524 les Epigrammata antiquae Urbis publiées en 1521 par Jacopo Mazzocchi, la plus remarquable collection d'inscriptions romaines antiques compilée jusqu'alors.

Lorsque les jeunes princes Gumpert et Johann Albrecht von Brandenburg de la maison des Hohenzollern viennent à Rome vers 1520 pour parfaire leur éducation, Accursio entre à leur service et obtient le titre de majordomus.  Ceux-ci faisant partie de la suite de Charles Quint, il les suit à travers l’Europe et leur dédie son œuvre philologique la plus importante, les Diatribae, consistant en de nombreuses "castigationes" (c'est-à-dire des corrections raisonnées dans des passages corrompus) de textes classiques grecs et latins. En 1533, il passe au service du riche banquier et mécène Anton Fugger à Augsbourg, frère du Marcus Fugger bien connu des bibliophiles ; Et c’est pourquoi c’est dans cette ville que sont publiés en 1533, les deux éditions des histoires d'Ammien Marcellin, dédiées à Fugger, et les Variae de Cassiodore, dédiées au cardinal Alberto di Hohenzollern.

 Ammien, la dédicace à Anton Fugger.

Nous aimerions bien savoir pour quelle raison Mariangelo Accursio s’adressa, la même année, à deux imprimeurs différents pour éditer ses textes. La typographie comme la mise en page et l’usage de belles initiales historiées présente des similitudes, qui laisse penser qu’Accursio a eu son mot à dire dans les choix éditoriaux mais toutefois nous n’avons pas pu retrouver de liens de collaboration entre Heinrich Steiner (ou Henrici Silicei en latin) imprimeur renommé et prolixe d’Augsburg et le discret Sylvan Otmar (ou Sylvanus Ottmar), fils et successeur du proto-imprimeur Johann Otmar.

Si Otman n’a laissé qu’un sobre colophon, Steiner avait apposé sa marque représentant une allégorie de la Fortune, montée sur une outre stylisée en dauphin, et qui va ou le vent la pousse.

Il y aurait encore de travail de recherche à faire à propos de cette marque, qui apparaît pour la première fois en 1531, si nous considérons que le graveur du colophon est "le maître H.S à la croix". Il pourrait s'agir de Heinrich Steiner lui-même car il avait été graveur avant de créer son imprimerie en 1522 et serait donc le maître HS à la croix.  Cependant Frank Müller[3] lance un débat sur Steiner sous le titre « le problème du monogrammiste H.S à la croix ». Il explique que la marque de Steiner a sans doute été dessinée par Heinrich Vogtherr. Il faut savoir que la latinisation du nom Heinrich de Vogtherr est Heinricus Satrapitanus (H.S). Il s’appuie en cela sur les travaux de l’historien d’art allemand Max Geisberg. Peu convaincu, Geisberg demanda alors comment il était possible que d’autres gravures au monogramme HS, s'il s’agissait de Steiner, soient publiées par d'autres officines après 1523 et comment il se faisait que cette production si abondante se tarisse presqu'entièrement dès 1525 - 1526. Il lui paraissait peu vraisemblable que le patron d’un atelier aussi important que celui de Steiner ait encore trouvé le temps de produire autant de gravures. Si cela avait été le cas, il aurait sans doute signé au moins une fois de son nom complet. Remarquons en passant qu'aucune source ne nous indique que Steiner ait jamais été dessinateur. Bref, ce n'est pas encore réglé !

 

La belle marque de Steiner qui pourrait faire penser à un artiste de l’entourage de A. Dürer.


Le colophon de Sylvan Otmar

Ces deux livres présentent une autre particularité, ils ont tous les deux appartenu à des possesseurs célèbres qui ont choisi de laisser dans l’ouvrage une trace de leur passage. Pour l’Histoire d’Ammien, c’est Jean Boyer, un passionné de livres qui lisait un pinceau à la main. Quant au Cassiodore, c’est Philippe Despond, célèbre prêtre parisien.

Jean Boyer (Johanni Boerii) était archidacre de Conques et il aimait les livres. Il savait qu’avec son Ammien Marcellin il détenait une précieuse édition princeps et il y apporta une attention particulière en coloriant d’un beau jaune d’or chaque majuscule, parfois en doublant la lettre d’un trait de couleur rouge comme le faisait les rubricateurs, cent ou deux cents ans plus tôt. Pour les titres des chapitres, il utilisa de l’encre rouge, verte et jaune, pour chaque lettre, alternativement. 


L'ex-libris de Jean Boyer

 Au départ c’est le conservateur de la bibliothèque de Rodez[4], M. Desachy qui remarqua dans les réserves de sa bibliothèque un ex-libris sobre d’un personnage totalement anonyme sur une quarantaine de livres qui avaient tous la particularité d’être abondamment coloriés : Boerii, archidyaconus Conchensis. Sans cette trace écrite, l’homme serait tombé dans l’oubli.

Notre archidiacre avait le gout moderne d’un humaniste de son époque. Sa bibliothèque était constituée d’ouvrages d’Erasme, de Willibald Pirckheimer, de Lefèvre d’Etaples, Marsile Ficin, Thomas More, Conrad Gessner, etc. En majorité, des commentateurs de textes patristiques ou philosophiques. Particulièrement imprégné de culture biblique comme le révèlent ses nombreuses annotations, Jean Boyer est aussi très bien informé de la production éditoriale de son temps. Il possédait la célèbre Bibliotheca universalis de Conrad Gessner, dont il se servait comme d’un catalogue qu’il mettait lui-même constamment à jour. En face du titre : « Abbas uspergensis volumen chronicorum, Augustae Vindelicorum, 1515 », il note qu’une nouvelle édition, datée de 1537, existe à Strasbourg : « Nunc Argentorati, 1537 » (fol. 1). En regard du titre d’un livre de Burchard de Worms, il précise le lieu d’édition et le nom de l’imprimeur dans la marge : « Opus impresse Coloniae ex officina Melchiori Novellane, 1545 » (fol. 150)[5]. Il est possible que Jean Boyer ait été le bibliothécaire du cardinal Georges d’Armagnac. En effet, l'érudit Nicolas-Claude Fabri de Peiresc rapporte que les livres liturgiques du défunt cardinal auraient été recueillis par un certain Jean, archidiacre de Conques et aumônier de Georges d'Armagnac de son vivant. Ce qui expliquerait son attachement pour les livres.

Le père Despond laissa dans le Cassiodore des annotations plus discrètes que celles de Jean Boyer. En revanche son ex-libris (ou plus exactement son ex-legato) était bien visible puisqu’il couvre les deux tiers du contre plat de l’in-folio.

On peut y lire, au-dessous de son portrait, entouré par des figures d'une religieuse et d'une mère avec des enfants, le texte suivant : "Ex libris quos testamento suo largitus est huic domui M. Philippus Despont presbyter Parisiensis et doctor theologus. Orate pro eo. Et discite in terris quorum Scientia vobis perseueret in coelis. Hieronimus Epist. 103".

 

L’ex-dono du Père Despond.


Un commentaire du Père Despond.

 

Philippe Despond était en effet le chapelain et bienfaiteur de l'hospice des Incurables à Paris. Il légua à cette institution l’intégralité de sa bibliothèque[6].  Docteur de la Sorbonne, il dirigea la collection intitulée "Maxima bibliotheca veterum patrum", une somme de 27 volumes publiée en 1677.

Lui aussi, plume à la main, il nota dans son livre les réflexions qui lui venaient et notamment les recherches complémentaires qu’il avait faites. Ainsi on peut lire sur une garde : « Scavoir si Cassodiore a esté bénédictin. Voyez la cronique de S. Benoît to 1 p 338.". Effectivement la question faisait débat à l’époque dans la mesure où Cassiodore, né la même année que saint Benoit, avait fondé un monastère dont les moines suivaient une règle proche de celle de saint Benoit.

 

Un des filigranes du papier du Cassodiore qui indique, selon Briquet (n°4248) une provenance de Sion ou de Genève. 

Je remercie tous les jours le soin avec lequel ces deux amoureux des livres ont permis de préserver leurs précieux ouvrages pour qu’ils aient pu arriver presqu’intacts jusqu’à nous.

 Bonne Journée

Textor



[1] In-folio de [4]-306 [2] pp. Impression de Sylvan Otmar, Augbourg, 1533. Reliure en vélin rigide du XVIème siècle.

[2] In-folio de [2] , 327 , [6] , [4] pp. Impression de Heinrich Steiner, Augustae Vindelicorum (Augsburg) 1533 – Reliure de daim, tranches rouges (Reliure du XVIIe siècle) ou bien Pleine peau de truie retournée du XVIème  

[3] Frank Müller in "Heinrich Vogtherr l'ancien, Un artiste entre Renaissance et Réforme ", Wiesbaden, Harrassowitz Verlag, 1997.

[4] Matthieu Desachy, « Je scrivoys si durement que fasoys les muches rire…. Portrait de lecteurs : étude des exemplaires annotés de J. Boyer et J. Vedel », in Bulletin du bibliophile, 2001-2, p. 270-314 ». in Bulletin du bibliophile, fasc. 2, Paris, 2001, p. 270-314.

[5] Matthieu Desachy « L’entourage de l’évêque de Rodez François d’Estaing (1504-1529) » in La cour d’honneur de l’humanisme toulousain. Colloque international de Toulouse, Mai 2004, Toulouse. pp.123-143. ffhal-00845923f.

[6] Source BNF.

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