mardi 1 avril 2025

Les débuts de l’imprimerie à Rumilly – Savoie. (1674)

Conter l'histoire de l'imprimerie à Rumilly convient bien au format d'un article de ce blog dans la mesure où il n’a jamais été identifié qu’un seul livre sorti de l’atelier du premier imprimeur de cette petite ville de l’Albanais.

En 1670 [1], Jean-François Rubellin, alors âgé de 28 ans, installe une presse à Rumilly, bourgade prospère située entre les villes d’Aix-les-Bains et d’Annecy, fier de son passé qui remonterait à l’époque romaine [2]. L’existence de cette imprimerie est constatée par un unique et beau livre dans lequel l’imprimeur prend le titre de Typographe du diocèse de Genève.

Page de titre du Rituel Romain à l'usage de Genève


Quelques pages du Rituel

L’ouvrage est intitulé, en latin, Rituel romain de Paul V, publié par ordre du souverain Pontife à l'usage du diocèse de Genève, imprimé aux frais du clergé. Il se présente sous la forme d’un in-quarto de 4 feuillets non chiffrés et 440 pages, auquel fait suite en complément un autre in-quarto de 250 pages suivi de 5 feuillets d’index portant au titre : Annexe aux Préludes du Rituel Romain comprenant le manuel du diocèse de Genève. Il est rédigé pour partie en latin et en français.

Un rituel est un livre liturgique qui rassemble les rubriques et formules d'administration des sacrements (baptême, onction des malades, mariage) et des rites connexes (funérailles, bénédictions, exorcismes), dont le prêtre est le ministre. Il se distingue du Pontifical, lequel contient en plus, ou exclusivement, les rites sacramentels et bénédictions réservés aux évêques. Il se distingue aussi du Missel qui renferme les formulaires des messes pour les différentes fêtes de l'année liturgique [3].

On trouve ainsi dans notre Rituel à l’usage de Genève les principales cérémonies qui rythment le temps de l’église avec des sections très variées : formules sacramentelle, bénédictions, exorcismes, conseils pratiques, prières de tous ordre, qui en fait un document usuel pour les ecclésiastiques. Certains propriétaires l’ont complété des informations qui leur manquaient. L’un d’eux a poursuivi la liste des évêques du diocèse, un autre a ajouté des prières dans la marge et même contrecollé entre deux page un formulaire de prière en cas de décès inopinée.  Il résulte de tout cet intérêt pour l’ouvrage une manipulation soutenue au fil des siècles. Notre exemplaire mériterait une nouvelle restauration.

Parmi les originalités du livre, il convient de noter que Jean d’Arenthon d’Alex, évêque de Genève-Annecy, a fait insérer une Liste des livres les plus nécessaires aux Ecclésiastiques de ce Diocèse. C’est une sorte de bibliothèque idéale qui a été analysée par Michel Colombat dans une thèse récente [4]. Les livres de théologie dogmatique et scolastique sont seulement au nombre de deux : La Somme théologique de saint Thomas d‟Aquin et le Commentaire sur les sentences de Pierre Lombard par Estius, théologien hollandais. C’est la rubrique consacrée à la théologie morale qui est la plus fournie. Le Cours de théologie morale de Raymond Bonal est cité en premier lieu, ce qui reste logique puisque son auteur est un disciple de saint François de Sales.

Hymnes avec la musique notée

Le Rituel Romain a été édité aux frais du diocèse de Genève qui était alors un vaste territoire couvrant le Genevois, le Faucigny, une partie du Bugey et du pays de Gex. À partir des années 1540, Genève devient calviniste et les évêques de Genève décident de déplacer, en 1569, leur siège épiscopal dans la ville d'Annecy, donnant naissance à l'évêché de Genève-Annecy.

Mais alors pourquoi faire imprimer cet ouvrage à Rumilly plutôt qu’à Annecy ?  L’histoire ne le dit pas. D’autant que Jean d’Arenthon d’Alex, évêque en exercice entre 1661 et 1695, faisait régulièrement publier ses ouvrages, non pas chez Jean-François Rubellin mais chez Jacques Le Cler, imprimeur du clergé, à Annecy. Ce fut le cas notamment pour les Constitutions et instructions synodales de St François de Sales... mises en ordre et augmentées par Mgr Jean d’Aranton d’Alex son successeur (1663 et 1668) ou encore Additions aux constitutions de Jean d’Arenthon d’Alex (1683).

La première garde contient une marque d’appartenance dont le nom de l’auteur a malheureusement été gratté :

J'ai acheté ce livre du Révérend Père Anthoine Decret, curé de Thones, qui, s'en étant procuré un neuf à ses frais, pouvait fort bien se passer de celuy cy qui étant tout délabré m'a plus coûté pour le faire raccommoder qu'il ne vaut maintenant qu'il est réparé. Chesne, le 8 Juillet 1752.

Marque d’appartenance

La question soulevée par ce bibliophile anonyme du XVIIIème siècle taraude beaucoup d’amateurs de vieux livres. Le cout d’une restauration en vaut-il la peine ? Faut-il laisser l’ouvrage « dans son jus » avec tous ses défauts ou lui procurer une nouvelle jeunesse ? Une restauration donnera-t-elle plus de valeur à un exemplaire ou non ? dénature-t-elle l’objet ancien ? Questions très subjectives, tout autant que la valeur du livre. Le cas de cette impression de Rumilly est un bon exemple. Aujourd’hui, les raccommodages du XVIIIème siècle se voient toujours bien, plusieurs cahiers sont renforcés en gouttière, des pages sont salies et les mors sont faibles : Il ne parait pas moins délabré qu'il y a 273 ans.

La plupart d’entre vous n’y verront qu’un banal livre de religion comme on en trouve à foison. Et le fait qu’il soit l’unique édition de Rumilly jusqu’à l’époque moderne ne risque pas d’émouvoir un nantais ou une périgourdine qui ignorait jusqu’alors qu’il existait un village du nom de Rumilly.  Dans ce cas, la réponse est négative. Pas de restauration. Mais si la lecture des commentaires des bibliophiles du XIXème siècle qui ne tarissent pas d’éloge sur l’ouvrage nous donne l’impression de posséder un chef d’œuvre, alors il faut le protéger en l’envoyant à nouveau chez le restaurateur.

Je suis de ce second parti. L’importance du Rituel pour l'histoire de l’imprimerie en Savoie et sa relative rareté (il n'en existerait que 7 exemplaires dans les bibliothèques publiques de par le monde [5]) en fait un ouvrage très précieux. Sa rareté le rendait presque mythique. Pierre Deschamps, dans son Dictionnaire de Géographie (1870) [6] nous dit que Monsieur Ternaux prétend que l’imprimerie existait dans la jolie ville de Rumilly en Savoie au XVIIe et cite, à l’appui, un missel de Genève imprimé en 1674, ce livre nous est inconnu.

Un possesseur a complété la liste des evêques 
jusqu'à son époque après 1743.

Messieurs Auguste Dufour et François Rabut, eux, avaient réussi à en voir un exemplaire. Ils étaient membres de la Société Savoisienne d’Histoire et d‘Archéologie et auteurs d'un ouvrage intitulé L'imprimerie, les imprimeurs et les libraires en Savoie du XVe au XIXe siècle [7] qui fait encore autorité de nos jours. Ils tenaient le Rituel Romain imprimé à Rumilly en grande estime. Selon Auguste Dufour, qui avait eu entre les mains à peu près tout ce que l’imprimerie savoisienne avait pu produire, qualifiait cet ouvrage d’une des plus belles productions typographiques de la Savoie. Nous en avons vu un exemplaire entre les mains de M. Croisollet, notaire à Rumilli.

D’autres amateurs en ont fait l’éloge. On lit dans un numero du journal L’Allobroge de 1840 : Nous avons entre les mains un Rituel magnifique, imprimé à Rumilly, en 1674, chez Jean-François Rubellin. Les caractères en sont d’une richesse et d’une netteté qui, à cette époque, n’étaient surpassées que par les éditions de la Haye, en Hollande.

Pour un premier livre, le résultat est effectivement assez réussi, pour ne pas dire parfait. De la mise en page au choix des fleurons, des culs-de-lampe et des bandeaux, l’ensemble est très esthétique. La partie concernant les hymnes est agrémentée de la psalmodie annotée, soit plus de 150 pages musicales. Nous n’avons pas pu retrouver d’où et de qui Rubellin tenait son matériel, apparemment pas de Chambéry, peut-être Genève ou Turin, à moins qu’il ne l’ait fabriqué lui-même.  

Il y aurait une étude à faire pour approfondir cette question car depuis Dufour et Rabut, il semble que personne ne se soit intéressé à la production de l’imprimeur. En effet, et c’est assez curieux pour le noter, ce titre serait le seul témoignage de son travail alors que Jean François Rubellin aurait pourtant exercé jusqu’en 1690, soit pendant près de vingt ans sans quitter Rumilly.

M. Croisollet, le notaire de Rumilly féru d’histoire, qui pouvait puiser ses renseignements directement dans ses archives, a donné à Dufour et Rabut toutes les informations qu’il avait pu retrouver sur ce proto-imprimeur.[8] Nous avons corrigé ces renseignements par des recherches aux archives départementales.

L’histoire de Rumilly par F. Crosollet

Extrait du registre des Naissances de Rumilly 
pour l’année 1641  (Source AD73)

Bravoure des Rumiliens - Journal L'Allobroge, 1840 (source Gallica)

Jean François est le fils d'Anthoine-Amé Rubellin, natif de Faramaz et bourgeois de Rumilly, et de Gonine Bouvard. Il est né le 1er Septembre 1641 à Marcellaz-Albanais, un petit village à 7 km de Rumilly. Il se marie à l’église St Léger de Chambéry, le 15 Mai 1684, avec Charlotte Chapellu, une jeune fille de la paroisse St Blaise de Seyssel. L’acte ne précise pas sa qualité de Maitre-imprimeur mais il est dit honorable bourgeois de Rumilly. Les témoins, Aymé Rubellin et Pierre Bouvard, sont tous deux Maitre-Chirurgiens et Bourgeois de Rumilly. 

Le registre des décès de la ville précise qu’il a été inhumé le 17 août 1690, à l'âge d'environ 48 ans, étant mort de ses blessures reçues le 15 dudit mois à la prise de Rumilly.

En effet, Rumilly était une ville stratégique entre les rivières du Chéran et de la Néphaz et, à ce titre, fut convoitée par la France. Louis XIII d’abord puis Louis XIV l’assiégèrent. En 1690, lors de la troisième occupation française de la Savoie, Rumilly oppose une résistance farouche aux troupes de Louis XIV, dirigées par le général Saint-Ruth. Le général demande à ce que la place se rende, annonçant que Chambéry et Annecy étaient déjà tombées, mais les habitants ne veulent rien entendre et lui crient E capoë ! E Capoé ! [9]. Une quinzaine d'habitants trouvent la mort dans les combats du 15 août 1690 dont Jean-François Rubellin, l’unique imprimeur de Rumilly.

Le 30 Juillet précédent, les syndics de la ville avaient décidé de nommer deux conseillers suppléants avec voix délibératives au conseil de la ville en cas d’absence des titulaires. Il s’agissait de Jean-Francois Rubellin et François Billiet. Est-ce parce qu’il venait d’être nommé à cette fonction honorifique que l’imprimeur prit très à cœur la défense de sa ville qui lui couta la vie ?

C'était donc un des braves défenseurs de cette ville contre les armées de Louis XIV, un de ceux qui prononcèrent le sublime Et capouè! [10] Il laissa des enfants, dont l'un, Pierre-Joseph, est mort en 1746 mais aucun ne repris l’atelier d’imprimerie.

Le notaire Croisollet avait trouvé une autre mention de l’imprimeur dans les comptes du trésorier général Nicolas Brun, en 1679, pour une somme de 36 livres qu'il reçut pour restant de huictante-quatre florins qui lui avoyent esté promis pour les 500 exemplaires qu'il a imprimé de l'edict de sa Me Re concernant les officiers locaux. Le registre du contrôle nous apprend qu'il fut obligé d'imputer sur cette somme celle de vingt-quatre florins, valeur de quatre rames de papier qui lui était restées de celles que la Chambre des Comptes lui avait fait envoyer par le papetier Antoine Caprony pour cette impression.  Il y a tout lieu de penser que le beau papier du Rituel Romain provient aussi de ce moulin à papier réputé qui était installé à la Serraz, hameau proche du Bourget-du-Lac.

Ce document de la Chambre des Comptes est la preuve que Jean-François Rubellin avait imprimé d’autres pièces au fil des années, ce qui n’a rien d’étonnant s’il a exercé son métier d’imprimeur pendant vingt ans. Il est juste curieux qu’aucun autre exemple de son travail ne nous ait été conservé.

Avec la mort de Jean-François Rubellin, les évêques de Genève feront imprimer leurs titres à Annecy. A partir de 1693, Humbert Fontaine se dit imprimeur ordinaire du diocèse. Il n’y aura plus de presse à Rumilly jusqu’en 1870, date à laquelle la maison Ducret et Folliet installera une imprimerie industrielle employant trois ouvriers.

Bonne Journée,

Textor



[1] Selon le notaire François Croisollet, historien de Rumilly, mais il n’y a pas de trace de publication à cette date.

[2] Le nom de Rumilly viendrait du nom de la gente Romilia, propriétaire des lieux au IIème siècle av. JC.

[3] Répertoire des rituels et processionnaux imprimés et conservés en France par Jean-Baptiste Molin et Annik Aussedat-Minvielle in Documents, études et répertoires de l'Institut de Recherche et d'Histoire des Textes, Année 1984 - 32

[4] Michel Collombat. Les bibliothèques des clercs séculiers du duché de Savoie du XVIIIe siècle à 1860. Histoire. Université de Lyon, 2016

[5] BnF (2), BM Chambéry, BM Amiens, BM Grenoble, BM Valais et Cambridge. Le docteur Blanc en avait aussi un exemplaire défraichi qui a été adjugé 3270 EUR à la vente de sa bibliothèque, en Décembre 2010 (Cat. Alde, lot n° 292).

[6] Pierre Deschamps, Dictionnaire de Géographie Ancienne et Moderne à l’usage du Libraire et de l'Amateur de Livres contenant …. les recherches les plus étendues et les plus consciencieuses sur les origines de la typographie dans toutes les villes, bourgs, abbayes d'Europe, jusqu'au XIXème  siècle exclusivement. Par un Bibliophile. Paris, 1870.

[7] Chambéry, Bottero 1877.

[8] François Croisollet, Histoire de Rumilly, Chambéry Puthod 1869, page 116.

[9] Formule de patois qui peut se traduire par Et Après Et alors ! Dufour parait s’être trompé quand il met dans la bouche de Rubellin cette invective car elle a été prononcée lors du siège de 1630. Mais comme elle était devenue la devise de la ville, il est possible qu’elle ait été reprise en 1690.

[10] Dufour et Rabut op. cit.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Vos commentaires sur cet article ou le partage de vos connaissances sont les bienvenus.