vendredi 6 mars 2026

Recherches : Un ex-libris de la bibliothèque Bauffremont-Courtenay.

Un bibliophile attentif a remarqué que l’ex-libris apposé sur l’ouvrage Aquila Volante de Leonardo Bruni, présenté il y a quelques jours, portait une devise déprimante : Plus de Deuil que de Joye et suggérait de compléter les recherches sur l’auteur de cette étrange devise.

Ex-libris Bauffremont sur un exemplaire de l’Aquila Volente de Leonardo Bruni (1535)

D’après le catalogue du libraire qui m’a vendu l’ouvrage, l’ex-libris blasonné proviendrait de la bibliothèque de Théodore de Bauffremont-Courtenay mais en creusant un peu, je réalise qu’il est difficile de savoir qui a réellement apposé la marque d’appartenance, ce Bauffremont-là plutôt qu’un autre membre de cette famille prestigieuse, alliés aux Brienne et à bien d’autres grandes familles françaises et espagnoles.

Je vous livre les résultats de mes investigations qui soulèvent encore un certain nombre d’incertitudes.

Selon l’ARCEL, les Bauffremont affichent des armes vayrées d’or et de gueule et une devise qui est : Dieu ayde au premier chrétien. Plus de deuil que de joye. Et leur cri est : Bauffremont au Premier Chrétien.

Dans les temps les plus reculés, dit le Père Perry, historien du Chalonnais, les Bauffremont se sont qualifiés de premiers barons chrétiens de Bourgogne. L’historien Saint-Julien de Balleure, auteur du célèbre ouvrage De l'origine des Bourgongnons et antiquités des Etats de Bourgongne, nous dit que cette branche vient de si loin qu'il est presque impossible d'en découvrir la vraie origine, comme ces grandes rivières qui ne laissent pas de rouler leurs eaux, avec majesté, quoy qu'on ne scache pas asseurément le lieu d'où elles descendent.

Origine des Bourgongnons

Sur l’ex-libris présenté, nous trouvons un écartelé de divers blasons avec Bauffremont sur le tout. Il s’agit donc d’une branche de la famille.

Les Bauffremont-Courtenay ont adopté un blason d'azur, à trois fleurs-de-lys d'or, à la bordure engreslée de gueules (qui est Courtenay moderne), aux 2 et 3, d'or, à trois tourteaux de gueules (qui est Courtenay ancien).

Il existe deux membres de la famille de Bauffremont-Courtenay pouvant correspondre au prénom Théodore, pour la période qui nous occupe.

Théodore de Bauffremont-Courtenay (1793-1853), fils cadet d’Alexandre, premier prince-duc de Bauffremont (1773-1833), épousa en 1819, Anne Élizabeth Laurence de Montmorency (1802-1860), fille d'Anne Charles, duc de Montmorency et de Caroline de Goyon-Matignon. Il fut colonel de cavalerie en 1824, un soutien actif de la duchesse de Berry puis devint aide de camp du duc de Bordeaux.

D’après le style de l’ex-libris (qui pourrait être fin XVIIIème ou début XIXème) ce Théodore parait un bon candidat mais rien ne dit qu’ils aient eu une bibliothèque et qu’elle ait été dispersée à son décès.

Un autre Théodore de Bauffremont-Courtenay (1879-1945) entre en compétition à une époque plus récente. Son père Eugène de Bauffremont-Courtenay, Prince de Bauffremont, duc d'Atrisco (1843-1917), propriétaire du château de Brienne, légua par testament à la Bibliothèque Nationale et aux Archives Nationales tous ses papiers de famille conservés à Paris et à Brienne, dont la majorité des pièces provient des archives de la famille de Loménie, propriétaire du château de Brienne avant les Bauffremont.

Eugène est le fils d’Antoine Gontran de Bauffremont-Courtenay (1822-1897) et d’Henriette Pauline Noémie d’Aubusson de la Feuillade (1826-1904). Il épouse en mars 1865 à Madrid Fernanda Osorio de Morosco de Bourbon, duchesse d'Atrisco, 10ème marquise de Leganes (1850-1904). Il partageait sa résidence entre son domicile parisien et le château de Brienne dans l’Aube. Il fut conseiller général de l’Aube et maire de Brienne-le-Château.

C’est son fils Théodore qui s’occupa du transfert des livres en 1931. À la suite du partage effectué entre ces deux établissements, les archives du château de Brienne (chartrier) entrèrent aux Archives nationales pour former la sous-série 4AP tandis que la Bibliothèque nationale reçut 282 volumes in-folio qui constituèrent la Collection Bauffremont (Nouvelles acquisitions françaises – désormais NAF – 23350-23631) [1].

Effectivement, nous trouvons au catalogue de la BNF l’ensemble des papiers de Brienne, uniformément reliés de maroquin rouge et portant au premier contreplat un ex-libris similaire à celui de l’Aquila Volente.

Contreplat d’un des exemplaires de la Collection Bauffremont 
avec ex-libris (source Gallica)

Les papiers de Brienne ont une longue histoire. C’est un ensemble de textes réunis par Antoine de Loménie, sieur de La Ville-aux-Clercs, au XVIème siècle pour servir aux hommes d'État qui voulaient étudier les affaires étrangères et l'administration intérieure du royaume.

A la fin de l'Ancien régime, le cardinal de Brienne, Etienne-Charles de Loménie, archevêque de Toulouse, conçut l'idée de faire exécuter une copie de ces textes.  Il voulait une présentation plus parfaite que celle de l'original, écrit d'une main assez négligée. Le travail fut interrompu avant son terme et la série des volumes malmenée par les troupes d’occupation en 1815, si bien que sur deux cent cinquante volumes, il n'y en a plus que cent cinquante-deux qui présentent la luxueuse et solide reliure en maroquin rouge dont les revêtit leur propriétaire, tandis que les quatre-vingt-dix-huit autres sont en demi-reliure.

Ces ouvrages, avec le château, sont passés aux Bauffremont-Courtenay en 1851. Reste à savoir si l’ex-libris fut apposé, nécessairement après cette date, par Théodore avant son décès en 1853, ou par son fils Antoine Gontran, 5ème duc de Bauffremont, ou encore plus tard par son petit-fils Eugène, 6ème duc, ou bien si c’est le second Théodore de Bauffremont-Courtenay, arrière-petit-fils et 7ème duc qui l’aurait ajouté au moment de la dispersion c’est-à-dire en 1931 pour le leg à la BNF.

Le reliquat de la bibliothèque de Bauffremont-Courtenay non légué à la BNF fit l’objet d’une vente qui s’est déroulée le 16 mars 1936 [2]. J’imagine que les exemplaires en circulation aujourd’hui proviennent de cette vente car il ne semble pas qu’il y en ait eu d’autres auparavant.  

Pourtant, les livres qui apparaissent régulièrement dans les ventes publiques depuis une quinzaine d’années sont presque tous attribués au colonel de cavalerie du XIXème siècle, Théodore de Bauffremont (1793-1852).

-     Ainsi, nous trouvons un Almanach Royal pour l’année 1734 en maroquin rouge, dentelle droite dorée bordant les plats, de la bibliothèque Théodore de Bauffremont-Courtenay (1793-1852), prince-duc de Bauffremont, avec ex-libris à l’envers au second contreplat.

-      Un ouvrage intitulé Relation d'un voyage fait au Levant : dans laquelle il est curieusement traité des estats sujets au Grand Seigneur... et des singularitez particulières de l'Archipel, Constantinople, Terre-Sainte, Égypte, pyramides, mumies, déserts...par Hévenot avec un Ex-libris armorié famille Bauffremont-Courtenay contrecollé, sans autre précision.

-      Les Mémoires sur les guerres demeslées tant en Piedmont, qu'au Montferrat et duché de Milan, par feu Messire Charles de Cossé, conte de Brissac, mareschal de France et lieutenant general delà les Monts, pour le roy Henry second, commençans en l'année 1550, et finissant en 1559 par François de Boyvin du Villars, Paris, Jean Gesselin, 1607. In-4, veau marbré, de la bibliothèque Theodore de Bauffremont-Courtenay (1793-1853), prince-duc de Bauffremont, avec ex-libris.

-        Un Memnon. Histoire orientale, de Voltaire, Londres [i.e. Paris]: pour la compagnie, 1747, un in-12 vendu par Christies en 2003 avec la provenance suivante : ex-libris armorié aux armes d'alliance Beauffremont-Courtenay avec la devise "Dieu Ayde au Premier Chrestien, plus de deuil que de joye".

-       Un Calendrier général du gouvernement de la Flandre, du Hainaut et du Cambrésis, pour l’année 1788. Lille, veuve Henry, (1788). In-18, maroquin rouge, double filet et roulette dorés, armoiries dorées au centre, exemplaire aux armes de Loménie de Brienne, ayant appartenu à Louis-Marie-Athanase de Loménie, comte de Brienne, secrétaire d’État à la Guerre de 1787 à 1788, et contenant un ex-libris de la bibliothèque Théodore de Bauffremont-Courtenay (Sans date). La notice ajoute : La famille de Bauffremont fut propriétaire du château de Brienne de 1851 à 1933.

-        Un Traité historique et politique du droit public de l'Empire d'Allemagne par Pierre-François Le Coq de Villeray, Paris, Laurent d'Houry, 1748. In-4, maroquin rouge, triple filet doré avec fleurons aux angles, armoiries au centre, provenant de la collection de Jean-Baptiste-Paulin d’Aguesseau de Fresne (1701-1784), comte de Compans et de Maligny, dispersée après son décès, le 14 avril 1785 et jours suivants, portant un ex-libris armorié de la bibliothèque Théodore de Bauffremont-Courtenay (1793-1853).

-        Enfin la Bibliothèque Dauphinoise de J.M. Barfety révèle un exemplaire de L'histoire du Dauphiné de Valbonnais, édition de 1722, provenant de la bibliothèque des Bauffremont-Courtenay.

La réponse à cette énigme se trouve peut-être dans le catalogue de la vente de 1936, si les exemplaires précédemment cités et mon Aquila Volente y sont retrouvés et qu’une introduction détaille quelque peu l’historique de cette collection. Reste à consulter le catalogue…affaire à suivre saison 2.

Bonne Journée,

Textor



[1] Voir Paul-Marie Bondois, Inventaire de la Collection Bauffremont à la Bibliothèque nationale, Bibliothèque de l’École des Chartes, 1931, vol. 92, no 1, p. 70 120.

[2] Livres, estampes... appartenant à divers amateurs... (Duc de Bauffremont) - Paris, Hôtel Drouot, salle 1, 16 mars 1936, Me Roger Walther : c.-p.


samedi 28 février 2026

L’Aquila Volante de Leonardo Bruni, un succès éditorial (1535)

Un petit ouvrage in octavo, habillé d’un simple vélin fripé comme je les aime, a rejoint la bibliothèque. Ce fut un grand succès de librairie durant la première moitié du XVIème siècle. Il convient aujourd’hui aux bibliophiles qui ne veulent pas se prendre la tête avec des ouvrages d’histoire romaine en latin.

 

Page de titre de l'édition de 1535

Dans le panorama intellectuel de la Renaissance italienne, Leonardo Bruni (1370-1444) occupe une place dominante en tant que chancelier de la République florentine et historien de premier plan. Ses Historiae Florentini populi libri XII, composées en latin cicéronien, ainsi que ses traductions du grec (Platon, Aristote, Plutarque) incarnent l’idéal humaniste de la redécouverte de l’Antiquité. Pourtant, l’Aquila volante (L’Aigle volant), se distingue radicalement de ce corpus savant. Présentée comme une traduction du latin en langue italienne, di latino nella volgar lingua dal magnifico et eloquentissimo messer Leonardo Arentino, dès la première édition imprimée, elle relève d’une tradition pseudo-épigraphique courante au XVe siècle : l’attribution à une autorité reconnue pour conférer prestige et légitimité à un texte de diffusion populaire.

Le texte constitue en réalité une réécriture en prose vulgaire d’une chronique médiévale majeure, la Fiorita d’Italia de Guido da Pisa (début XIVe siècle), elle-même inspirée de Virgile, de l’Historia destructionis Troiae de Guido delle Colonne et de compilations encyclopédiques antérieures. Structuré comme un survol panoramique de l’histoire universelle, le contenu mêle récits mythologiques (fables de Saturne et Jupiter), épisodes épiques (guerres des Grecs et des Troyens) et histoire romaine jusqu’au règne de Néron. L’auteur organise et commente ces matériaux en les reliant par des renvois littéraires : la Divine Comédie de Dante et l’Énéide de Virgile servent souvent de substrat et d’autorité textuelle, ce qui donne au livre une tonalité humaniste et moralisante.

l’Aquila volante emprunte son titre et sa métaphore centrale à la symbolique dantesque. L’aigle, figure de l’Empire juste (Purgatoire VI et Paradis), évoque ici le regard élevé, synthétique, à vol d’aigle, qui embrasse l’histoire sans se perdre dans le détail érudit. Cette perspective aérienne répond aux aspirations d’un public lettré mais non latiniste : marchands, courtisans, dames de la noblesse, qui souhaitent s’approprier l’héritage antique sans devoir lire des sommes latines indigeste et des gloses sans fin des œuvres humanistes classiques.

Adresse au Lecteur

Liber primus

Début du Livre II

Composé probablement dans le courant du XVe siècle (les premiers manuscrits datent des années 1440-1470), l’ouvrage s’inscrit dans un courant plus large de volgarizzamento qui, après les traductions de Boccace et de Villani, vise à démocratiser le savoir historique et mythologique. Il glorifie particulièrement l’histoire romaine, tout en intégrant des citations étendues de Dante et du Tesoro de Brunetto Latini.

L’attribution de l’Aquila volante à Leonardo Bruni demeure problématique et fait l’objet de réserves dans la critique moderne depuis le XIXème siècle (Brunet). Bien que toutes les éditions anciennes aient transmis le texte sous son nom, les spécialistes de l’humanisme florentin ont exprimé des doutes fondés sur des arguments stylistiques et philologiques. En effet, le ton, la structure et la langue de l’œuvre présentent des caractéristiques plus proches de la tradition allégorique médiévale que de l’humanisme classique et du latin élégant qui distinguent les écrits authentifiés de Bruni.

Par ailleurs, la proximité de plusieurs passages avec des textes du Trecento, notamment dans l’orbite de Guido da Pisa, désigne une tradition textuelle plus complexe. Bref, sans qu’une démonstration définitive ait été apportée pour exclure formellement Bruni, qui a pu intervenir comme compilateur, l’attribution repose aujourd’hui davantage sur une tradition éditoriale ancienne que sur des preuves critiques décisives. Nous retiendrons qu’il s’agit d’un produit hybride, mi-médiéval mi-humaniste, parfaitement adapté à l’essor de l’imprimerie vénitienne.

Le succès commercial de l’Aquila volante est attesté par la multiplicité et la rapidité de ses éditions. Nous pouvons distinguer deux phases de l’évolution éditoriale. Dans une première phase figurent les éditions de luxe de la période incunable et post-incunable (1492-1517) dans des formats in-folio ou in-quarto.

Imprimée pour la première fois à Naples en 1492 chez Ayolfo de Cantono (Dans un format in-folio, agrémenté d’un superbe bois gravé représentant un aigle couronné et une bordure historiée d’une richesse étonnante), l’œuvre connaît immédiatement un écho favorable. L’édition de Milan de 1495, même format, complétée par Allegretto Salensis, est encore de diffusion restreinte mais dès le début du Cinquecento, Venise – capitale européenne de l’imprimerie – prend le relais : Nous retrouvons ainsi une édition in-quarto chez Petrus de Quarengiis en 1506, puis en 1508, suivie d’une version chez Alessandro Paganino II en 1517. Ces tirages successifs, souvent ornés d’initiales xylographiques et de marques d’imprimeurs soignées, témoignent d’une demande soutenue.

Le pic de popularité intervient dans les années 1530-1540 avec la série des éditions Sessa. Melchiorre (ou Marchio) Sessa, membre d’une dynastie d’imprimeurs vénitiens réputés pour leurs livres populaires et illustrés, en propose au moins cinq réimpressions entre 1531 et 1549. Ce phénomène éditorial n’est pas isolé : il s’inscrit dans la vague des libri di battaglia et des chroniques universelles en langue vulgaire qui, à l’instar des Fiorite ou des Cronache de Giovanni Villani, saturent le marché vénitien. Le format réduit, le prix modéré et la langue accessible expliquent ce succès auprès d’un lectorat élargi, bien au-delà des cercles humanistes florentins ou romains. L’ouvrage circule également hors d’Italie puisque nous retrouvons des exemplaires dans des bibliothèques françaises (BnF, Arsenal) et anglaises, par exemple, mais il n’existe aucune traduction française ou latine connue pendant cette période ; l’œuvre reste un phénomène strictement italien.

Marque finale

Reliure en vélin

Ainsi, après une première édition de 1531 sans page de titre et de composition éditoriale incertaine, l’édition de 1535, qui nous intéresse particulièrement, est la plus soignée de la série, elle sera suivie de réimpressions quasi identiques en 1539, 1543 et 1549. Ces versions de poche abandonnent le grand format de prestige au profit d’ouvrages plus maniables et surtout meilleur marché, typiques de la stratégie commerciale des Sessa (qui publient également des Orlando innamorato, des Decamero, etc.).

L’édition vénitienne de 1535 de Marchio Sessa représente l’aboutissement esthétique et commercial de cette tradition. Format in-8° (15,5 × 10,5 cm), 12 feuillets liminaires non chiffrés (titre et table), suivis de 211 feuillets pour les trois livres et d’un dernier feuillet avec la marque de l’imprimeur. La table de notre exemplaire en 11 feuillets a été mal reliée en début d’ouvrage pour les sept premiers feuillets, deux autres feuillets ont été placés entre les ff. 208-209 et les deux derniers en fin de volume. De quoi donner quelques frayeurs au moment de la collation.

La typographie est caractéristique de la maturité vénitienne des années 1530 : un caractère italique de corps 10 d’une belle lisibilité, inspiré des modèles aldins. Les entame de chapitres sont agrémentés de lettrines ornées de motifs floraux ou géométriques simples. Le texte est encadré de bonnes marges pour favoriser l’annotation manuscrite.

Trois générations d’imprimeurs originaires de Sessa près de Lugano, se succédèrent à Venise, dont Melchiorre, le père [1]. Puis, ses fils Giovanni Battista et Melchior travaillèrent avec lui. On trouve également la trace d’un autre frère, Giovanni Bernardo, La dynastie des Sessa a utilisé une marque typographique devenue célèbre, celle d’un chat, symbole de vigilance, gardien de la bibliothèque qui comme chacun sait est infestée de souris. A l’origine, la gravure était d’un style maladroit et naïf, un animal plus ou moins reconnaissable tenait une souris dans sa gueule. Cette marque a évolué dans la version que l’on voit sur la page de titre de l’édition de 1535, répétée en fin de volume. Un chat toutes griffes dehors saute sur la souris, accompagné de la devise Dissimulius in Fida Societas (Je feins une sincère compagnie). Par la suite une troisième version de la marque, moins agressive, montrera un chat assis, la queue élégamment enroulée autour de lui.

L’Aigle de l’Arétin, après avoir survolé avec majesté les mythes et les histoires du monde a eu la bonne idée d’atterrir dans les rayonnages de ma bibliothèque. Il trouve sa place à côté d’autres œuvres de Leonardo Bruni que nous évoquerons prochainement.

Bonne journée,

Textor



[1] Voir à son sujet Silvia Curi Nicolardi : Melchiorre Sessa tipografo ed editore (Venezia 1506-1555). Mimesis - octobre 2019

Marque d'appartenance de Théodore de Bauffremont-Courtenay (1793-1853), 
avec sa devise familiale : « Dieu ayde au premier chrestien » et le cri : « Plus de deuil que de joye ».


jeudi 29 janvier 2026

Notes de Lecture : Entre l’Atelier et le Lecteur de Malcolm Walsby.

 

Malcolm Walsby, historien du livre et directeur de la recherche à l’Enssib, nous avait habitué à ses petits articles pittoresques publiés sur le site Hypothèses qu’il tire de ses recherches - que nous imaginons minutieuses - dans les documents d’archives : Le verlan au XVIème siècle, une dispute entre macrelles dans l’Auvergne de 1576, l’épopée d’un navire marchand ou les pratiques déloyales des commerçants de la laine d’autruche en 1571. Il revient cette fois avec un ouvrage de fond qui passionneront nécessairement les bibliophiles : le chemin suivi par le livre de l’atelier au lecteur [1].

 

Le dernier ouvrage de Malcolm Walsby  

L’histoire du livre ne se limite pas à l’étude de la typographie, des gravures et des reliures, elle implique une réflexion plus large sur les conditions matérielles de la diffusion de l’écrit, sous un angle à la fois économique et social.

L’auteur suit donc le livre sur ce chemin complexe depuis sa fabrication dans l’atelier d’imprimerie jusqu’à sa réception par le lecteur, en cherchant à montrer que le livre est le résultat d’un processus collectif et dynamique, dans lequel la production, la circulation et la lecture participent conjointement à la construction du livre-objet que nous aimons en tant que bibliophiles parce que nous nous plaisons à imaginer ce parcours lorsque nous avons un ouvrage entre les mains…

Pour répondre à cette problématique, il analyse d’abord le rôle central de l’atelier et de l’imprimeur dans la fabrication du livre. Il nous emmène dans l’une de ces officines mal éclairées de la rue St Jacques où s’activent pêle-mêle une foule de petites mains, compositeurs, correcteurs, pressiers, l’atelier apparaît comme un espace de travail collectif, organisé et soumis à de nombreuses contraintes techniques et économiques. Nous savions que le papier était cher mais non pas qu’il représentait près des deux tiers du cout de fabrication d’une édition. Mieux valait bien négocier la balle de papier. Bien rodé, un atelier pouvait sortir jusqu’à 1500 feuilles recto-verso par jour pour un in-folio, il fallait donc environ trois mois pour publier 1300 exemplaires d’un bon traité de scolastique de 400 pages.

Il compare les pratiques parfois différentes des imprimeurs parisiens et lyonnais, les premiers étant peut-être plus conservateurs quand les seconds étaient plus innovants.

 

Le mercier-marchand de livres
 tiré du Catalogus Gloriae Mundi de Barthélémy Chasseneux (Lyon, 1546)

Rien ne sert de produire si le livre ne se vend pas. Il faut donc bien calculer son marché. L’auteur insiste particulièrement sur le rôle de l’imprimeur-éditeur, figure centrale du processus. Celui-ci ne se contente pas d’imprimer un texte existant, mais prend des décisions économiques cruciales : il lui faut choisir soigneusement les œuvres à publier, sentir l’air du temps, les idées et les débats du moment, mais aussi le bon format du livre, la qualité du papier ou encore la typographie qui fait mouche dans l’œil du lecteur. Ces choix répondent à des impératifs financiers mais aussi politiques et religieux. La censure, qu’elle soit officielle ou intériorisée, pèse fortement sur la production imprimée et conduit à des choix éditoriaux, voire parfois à des modifications du texte original.

Il ne faut rien négliger, tous les détails comptent comme l’enseigne de la boutique qui doit donner envie d’entrer : le Soleil d’Or, A l’Enseigne de St Christophe, A la Poulle Grasse. Nous avons même le plan détaillé de la librairie idéale, celle de Jean Luquet en 1551 à Nimes avec sa porte en noyer, ses tabliers-présentoirs, ses coudières et ses colonnes toscanes.

La boutique du libraire n’est pas le seul lieu de diffusion du livre. Il existe des circuits de diffusion multiples qui conditionnent son accès au public. L’auteur analyse ces réseaux de circulation, qui incluent les foires du livre et les colporteurs, bien sûr, mais aussi des lieux moins conventionnels comme les bancs ou les colonnes des Cours et Parlements. Ce sont les Parlements eux-mêmes qui affermaient ces espaces pour compléter leurs revenus.

Evidemment, le choix du canal de distribution jouait un rôle essentiel dans la transmission des œuvres, mais aussi dans la sélection des publics auxquels elles étaient destinées.

Plus curieusement encore, vous pouviez acheter des livres chez les merciers. Qui dit livre dit papier et qui dit papier dit chiffon, il y avait donc une certaine logique à les trouver chez les merciers et nul besoin que le livre soit flambant neuf, il existait déjà un marché de la seconde main, et pas seulement chez les chiffonniers.

Il fallait débourser une belle somme, comptée en livre tournois, pour acquérir le livre convoité. Le libraire pouvait faire crédit mais tout dépendait de la bonne mine du client. Le prix, le format et la langue déterminaient l’ampleur du lectorat. Certains genres — religieux, scolaires, pratiques — sont privilégiés car ils assurent des ventes régulières. Les ouvrages de petit format et à faible coût favorisaient une diffusion plus large, tandis que des textes jugés trop spécialisés ou politiquement sensibles étaient plus difficile à écouler.

La distribution dépendait aussi du bon réseau du libraire. Malcolm Walsby étudie dans le détail ces réseaux de diffusion qui s’étendent très loin. Il ne s’agit pas seulement de partager une édition à dix libraires parisiens comme l’édition bon marché du Rommant de la Rose de 1538, mais bien de produire dans une ville et de vendre dans une autre. Les liens entre les libraires de Paris, Rouen et Rennes sont connus [2]. L’analyse du nombre de libraires versus la densité de population dans les centres intellectuels révèle quelques surprises.   

Tous ne réussissaient pas en affaires, loin de là, il y avait beaucoup de libraires pauvres et encore plus de faillites, le cas de Hugues Barbou, libraire à Limoges, qui décrit dans son livre de raison les sommes astronomiques dépensées pour acheter et embellir sa maison montre qu’on pouvait aussi prospérer dans le monde de l’édition.


Le privilège donné à Jehan de Tournes rédigé en caractères de civilité

 

Le privilège accordé à Denys Janot pour l'Histoire de Polybe (1540)

Un chapitre a retenu particulièrement notre attention : la concurrence acharnée de ce trop grand nombre de producteurs-vendeurs qui les obligeait à se prémunir des plagiats et des contrefaçons - car il y avait beaucoup de pratiques déloyales dans ce domaine comme dans celui du commerce de la laine d’autruche – en se faisant délivrer un privilège du roi.  

Le privilège du libraire est un élément qui attire souvent l’œil du bibliophile, non pas tant pour sa rédaction ou pour son style, très juridique et assez standardisé mais parce que l’imprimeur voulant bien attirer l’attention de ses confrères sur le fait qu’il avait obtenu du roi un privilège pour plusieurs années, le faisait apparaitre de manière « voyante » dans le livre. Souvent le privilège se détache sur une seule page encadrée d’une belle marge. La typographie en est différente du reste de l’ouvrage, parfois agrémentée de culs-de-lampe, d’un hedera introductif ou de fleurs de lys comme dans cet exemple de l’imprimeur Denys Janot. Ailleurs, le texte sera rédigé en caractères de civilité, chez Jean de Tournes pour la Chronique de Savoye.

Le texte, souvent un abrégé de l’acte original, peut parait formel mais il est tout de même assez changeant d’un exemple à l’autre et mérite une lecture attentive. Si le détenteur était en général le libraire-éditeur et le roi ou un parlement l'autorité qui décernait l'acte, les autres paramètres variaient beaucoup plus, notamment la motivation donnée par le pétitionnaire : La place accordée aux motifs économiques est frappante, elle met en avant le travail accompli et les dépenses consenties pour transformer un texte en édition imprimée. Jean de Gagny indiquait parfois l'importance des frais de voyage liés à la découverte du manuscrit original qu’il fallait bien aller dénicher dans une bibliothèque monastique. 

Dans sa demande de privilège en 1584, pour un récit d’actualité sur la mort de Guillaume d’Orange, le libraire Pierre Jobert, évoquait ainsi les grands fraiz qu'il avait soutenus pour obtenir un discour fort bref. Il entendait par là le dédommagement de ses informateurs et les frais de traduction qu’il avait dû exposer.

Le privilège accordé à Jehan de la Garde en 1515.

Parfois le privilège dépasse le cadre de la protection du l’édition et se mêle d’encadrer le prix du livre. C’est le cas du privilège de 1516 des Grandes Chroniques de Savoye de Symphorien Champier évoqué dans un post récent de ce site [3] où le Parlement fixa dans le privilège accordé pour trois ans à Jehan de la Garde une clause assez rare de prix maximum : Ouy le rapport de certain commissaire lequel a visité ledict livre, et tout considéré la cour a permis et permet audit de la Garde de faire imprimer et exposer en vente ledict livre pourveu qu’il ne le pourra vendre plus hault de huict soulz parisis.

Dans la dernière partie de son ouvrage, Malcolm Walsby accorde une place à l’influence du pouvoir sur l’édition, obligeant l’éditeur à déjouer les contrôles par de multiples ruses, anonymat, fausses adresses. Le risque était grand et il valait mieux avoir une police typographiques dédiée à ces éditions cachées pour ne pas se faire repérer.

Difficile d’appréhender en trois pages la richesse de la réflexion et la mine d’informations que nous donne Entre l’Atelier et le Lecteur, Malcolm Walsby propose une conception renouvelée de l’histoire du livre vu sous le prisme économique et social où le libraire, ce passeur de textes qui existait bien avant l’imprimerie, est le personnage-clé de la médiation où se construit et se transforme les savoirs.

 Bonne journée,

 Textor



[1] Entre l’Atelier et le Lecteur, le commerce du livre imprimé dans la France de la Renaissance par Malcolm Walsby, collection Histoire, Presses Universitaires de Rennes, sept. 2025.

[2] Voir l’article de ce site sur la coutume de Bretagne, Bibliotheca Textoriana Juin 2023.

[3] Bibliotheca Textoriana, Juillet 2025.