Mon premier livre datant du XVIème siècle avait été acheté à un libraire de Bécherel (Ille-et-Vilaine) à la fin des années 90. C’est une histoire romaine en latin, dans une édition bâloise de 1558 chez Jean Opporin. Le texte est de Dion Cassius de Nicée, auteur du IIIème siècle de notre ère ; il nous est parvenu sous une forme lacunaire puisque sur les 80 livres rédigés par ce consul romain seulement 25 livres (Les livres 36 à 60) sont quasi complets, ce qui donne néanmoins un récit continu de l'histoire de Rome de Pompée à Néron, c'est à dire de la fin de la République au début de l'Empire.
Une partie des livres manquants, de 60 à 80, nous est connue grâce au très précieux résumé qu’en a fait au XIème siècle le moine Johanes Xiphilin. A l’image de la vie des Douze Césars de Suetone, il voulut écrire la vie des Vingt-cinq Césars, de Pompée à Alexandre Sévère [1].
Les différentes éditions et traductions de cet ouvrage sont un peu difficiles à suivre entre les livres de Dion Cassius et le condensé de Xiphilin car elles ne sont pas chronologiques. Curieusement, la première traduction en français imprimée par les Angelier (1542) est parue avant la première traduction latine (Jean Opporin, 1558) et même avant l’édition princeps grecque (Robert Estienne, 1548).
Pour avoir un ensemble
cohérent des textes, J’ai donc adjoint, au fil du temps, à la première édition
latine de ce titre, l’original en grec de l’épitome de Xiphilin paru chez Robert
Estienne en 1551, puis la première traduction française des 25 livres de Dion
Cassius par un certain Claude Deroziers (1542). Enfin une seconde édition de la
traduction latine parue chez Guillaume Rouillé (1559). Il manque encore à cet
ensemble l’édition d’Estienne de 1548.
Les 25 livres conservés en
entier de Dion Cassius avait été imprimés chez ce même éditeur en 1548, à
partir d’un manuscrit rapporté par François 1er et conservé à la
Bibliothèque Royale, constituant ainsi l’édition princeps de l’auteur grec,
édition reprise avec quelques corrections en 1551, année où Robert Estienne met au jour
l’édition princeps de l’Epitome de Xiphilin.
Son fils Henri Estienne publiera à nouveau les 25 livres à partir du même manuscrit, en 1592, mais enrichis de la traduction latine de Xylander.
Revenons à cette première édition
latine qui nous intéresse ici [2]. Elle a l’avantage de
contenir à la fois les livres conservés de Dion Cassius et l’Epitome de
Xiphilin. C’est un ouvrage savant composé de deux volumes in-folio à pagination
continue. Après une longue préface du traducteur Guilielmus Xylander (9 ff.)
adressée à Jean Henri Herwart, auguste patricien, nous trouvons les livres de
Dion Cassius (pp. 1 à 420) puis la traduction de l’Epitome de Xiphilin par
Guillaume Le Blanc d’Albi (pp. 421 à 620), puis des commentaires de Xylander
sur sa propre traduction (621à 668) suivi d’un arbre généalogique des Cesars,
puis d’un court commentaire de la traduction de l’Epitome de Guillaume Le Blanc
(pp. 671- 676). Le tout se terminant par un copieux index de 27 ff.
Dans sa préface, Xylander
regrette, comme Robert Estienne, les lacunes du texte, et l’absence
d’information sur les circonstances de leur rédaction :
Louis Socinus, Italien de
naissance, homme d'une grande érudition et d'une grande honnêteté, m'avait
conseillé avec franchise et bienveillance à ce sujet, mais je n'ai jamais pu
avoir la moindre certitude sur l’étendue de leurs ouvrages respectifs (Dion et
Xiphilin), ni quant à leur origine ou leur lieu de publication : alors que
Merula attribuait à Xiphilin les livres de Nerva, Trajan, Hadrien et à Dion
Cassius l'incendie du Vésuve ainsi que le récit de la vie de Titus, j’aurais
bien souhaité en savoir plus sur les ouvrages de Dion Cassius que ce qu'il en
dit et s'il en existe réellement beaucoup d'autres.
Et il s’excuse presque d’avoir
donné une traduction qu’il juge parfois maladroite en raison des défauts de
l’original.
J'ai pris soin, autant que
faire se peut, de transcrire Dion Cassius en latin avec aisance, afin qu'il
puisse exprimer ses pensées aussi clairement que possible (ce que Robert
Estienne, l'imprimeur, a cherché à faire aussi). Malheureusement, le texte est
déformé, mutilé à de multiples endroits, comme si j'avais été contraint. Car
s'il m'était permis de faire autrement, je ne doute pas que, par endroits, je
me serais tiré d'affaire plus aisément. Mais, il n'est pas de livre si mauvais
qu'il ne puisse être utile. Nicolas Leonicenus avait publié depuis longtemps
Dion en italien, et je l'ai également vu traduit en français, mais la fortune
m'ayant privé de la connaissance de ces langues, je ne sais si j'aurais pu
faire autrement, et assurément, je n'aurais pu être aidé d'aucune manière. J'ai
toutefois fait de mon mieux, ayant tout achevé avec la plus grande diligence.
Guilielmus Xylander, de son
nom de naissance Wilhelm Holtzman, (1532-1576) était un philologue allemand, né
à Augsbourg, qui professa le grec à l'université d'Heidelberg, et fut
secrétaire des assemblées convoquées par l'électeur palatin Frédéric III à l'abbaye
de Maulbronn pour statuer sur des points controversés entre diverses doctrines
protestantes. On a de lui des éditions d'Euripide, de Théocrite, d'Étienne de
Byzance, des traductions latines de plusieurs auteurs grecs, dont Tryphiodore
(Bâle, 1548), Dion Cassius (1558), Marc-Aurèle (1558), Plutarque (1561-1570),
Strabon (1571), Diophante (1575).
Le second traducteur est
Guillaume Le Blanc, né à Albi vers 1520 d'une famille d'origine italienne. Il
devient le vicaire général du cardinal Georges d'Armagnac qu'il accompagne à Rome. C’est dans cette ville qu’il découvre un exemplaire
de l'Histoire de Jean Xiphilin dont il fait la traduction latine.
L’ouvrage était à l’origine
protégé par une reliure en veau ou en basane orné d’un médaillon doré au centre
des plats ; un décor courant au XVIème siècle. Elle a été rhabillée d’une
simple toile au XIXème siècle mais curieusement nous voyons encore les fantômes
des médaillons sur les contreplats, et même sur le dernier feuillet blanc, signe
sans doute que les cartons ont été conservés.
Sur la page de titre de notre
exemplaire figure une marque de possession qui a été effacée, ce qui est regrettable
car les bibliophiles aiment généralement savoir par quelles mains sont passés
les livres qui finissent – bien provisoirement – par transiter par leur
bibliothèque.
Avec quelques efforts, nous
devinons bibliotheca et augustina, rendant très probable une
provenance monastique. Mais laquelle ? Fort heureusement les moines de cette
abbaye avaient eu la bonne idée de cacher ce même ex-libris sur une page intérieure
du livre, de manière aléatoire pour déjouer les voleurs, sans doute. Le
stratagème a bien fonctionné car, si l’ex-libris de la page de titre a bien été
effacé à l’aide d’une bande de papier, qui rend sa lecture quasi impossible,
celui du milieu du livre est resté intact et d’une belle écriture très lisible.
Il nous donne une indication précieuse sur l’emplacement de l’ouvrage sous
l’ancien régime : ex L(ib)ri(s)
Bibliotheca pp. augustin(orum) conventus Barafluctuensis. De la
Bibliothèque des Pères augustins de Barfleur.
Au moyen-âge, Barfleur était
un port actif du Cotentin en lien avec l’Angleterre. Le couvent des pères augustins
est attesté dès le XIVᵉ siècle. Il prit la suite d’une confrérie dédiée à saint
Thomas Becket (évêque de Canterbury) qui était un ordre hospitalier et
militaire dont le siège était à Westminster et la règle empruntée à l’ordre
teutonique. Après le schisme qui divisa la maison de Londres et celle de
Chypre, l’ordre adopta la règle de Saint Augustin. Il reste de cette origine
lointaine un manuscrit médiéval qui a trait à la confrérie de Saint Thomas de
Canterbury.[3]
Les pères augustins (ou
Grands-Augustins jusqu’en 1766) forment un ordre mendiant de droit pontifical
suivant la règle de saint Augustin, tourné vers l’enseignement et les missions
apostoliques. A Barfleur, son séminaire et sa grande bibliothèque avait une
bonne réputation. L’église et les bâtiments abbatiaux ont fait l’objet de
différents remaniements au cours des siècles. Les bâtiments conventuels
visibles aujourd’hui sont occupés par la mairie et datent en grande partie de
1739, dans un style classique typique du XVIIIᵉ siècle. Ils témoignent d’une
période de prospérité et d’embellissement du couvent à la veille de la
Révolution.
A la veille de la Révolution, la bibliothèque était supervisée par le sous-prieur et bibliothécaire Grappe qui aide à la rédaction d'un catalogue des ouvrages présents sur place juste avant leur dispersion. Il porte le titre de Catalogus librorum bibliothecae RR. PP. Augustinianorum Barofluctuensium renovatus 1790 et il a été signé par le prieur Knoepffler, par le révérend Grappe ainsi que par le maire Queslin. Il s'agit d'une liste de titres très succincts, classés par taille (in-folio, in-quarto, in-octavo) et vaguement par thèmes (on trouve plusieurs livres d'histoire ancienne à la suite, une section sur les dictionnaires, une autre sur les sermonts des pères de l'église, etc.) mais sans indication sur l'année d'édition, le lieu d'impression ou l'aspect de la reliure. L'inventaire révolutionnaire dénombre 400 ouvrages, qualifiés de dépareillés (?), ce qui largement moins que la bibliothèque du Mont Saint-Michel figurant juste après (4819 entrées) ou celle de l'abbaye de Savigny (3420). Le catalogue ne permet pas davantage de repérer les manuscrits de cette bibliothèque, alors que nous savons qu’ils étaient présents car les auteurs ont certifié qu'ils sont les gardiens des effets, livres et manuscrits mentionnés par l'inventaire.
D'après Charles de Gerville [4], il existait avant la Révolution au couvent des
Augustins un registre de la Confrérie de Saint-Thomas de Canterbury. Il identifie ce
manuscrit, probablement médiéval, avec le livre décrit
comme "La confrérie de S. Thomas, 1 vol. in folio" à la page 8 du catalogue. Curieux pour un ouvrage médiéval de posséder un titre en français et non pas en latin.
Bonne journée,
Textor
[1] Avec un
manque pour les livres 70 et 71. Voir La transmission humaniste de Dion
Cassius par Marie-Laure Freyburger, Collection de l'Institut des Sciences
et Techniques de l'Antiquité, Année 2017 n°1381 pp. 147-159.
[2] Il y
avait eu auparavant quelques traductions latines très partielles de Dion
Cassius : Giorgio Merula (1430-1494) avait traduit les règnes de Nerva, Trajan
et Hadrien (1490), rééditée en 1519. Il y eut aussi la traduction partielle de
Giovanni Aurispa (1376-1459), éditée seulement en 1510.
[3] La
rue principale de la ville vers l’ancien couvent porte le nom de saint Thomas
Becket.
[4] Charles
de Gerville, Mémoires sur les anciens châteaux du département de la Manche
in Mémoires de la Société des antiquaires de la Normandie, 1824 (1825),
p. 177 - 367. (En ligne),






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