mardi 9 juin 2026

L’Histoire Romaine de Dion Cassius de la bibliothèque des Pères Augustins de Barfleur


Mon premier livre datant du XVIème siècle avait été acheté à un libraire de Bécherel (Ille-et-Vilaine) à la fin des années 90. C’est une histoire romaine en latin, dans une édition bâloise de 1558 chez Jean Opporin. Le texte est de Dion Cassius de Nicée, auteur du IIIème siècle de notre ère ; il nous est parvenu sous une forme lacunaire puisque sur les 80 livres rédigés par ce consul romain seulement 25 livres (Les livres 36 à 60) sont quasi complets, ce qui donne néanmoins un récit continu de l'histoire de Rome de Pompée à Néron, c'est à dire de la fin de la République au début de l'Empire.

Une partie des livres manquants, de 60 à 80, nous est connue grâce au très précieux résumé qu’en a fait au XIème siècle le moine Johanes Xiphilin. A l’image de la vie des Douze Césars de Suetone, il voulut écrire la vie des Vingt-cinq Césars, de Pompée à Alexandre Sévère [1].

Dion Cassius 1558, page de titre.

Dion Cassius, 1558, lettrines.

Les différentes éditions et traductions de cet ouvrage sont un peu difficiles à suivre entre les livres de Dion Cassius et le condensé de Xiphilin car elles ne sont pas chronologiques. Curieusement, la première traduction en français imprimée par les Angelier (1542) est parue avant la première traduction latine (Jean Opporin, 1558) et même avant l’édition princeps grecque (Robert Estienne, 1548).

Pour avoir un ensemble cohérent des textes, J’ai donc adjoint, au fil du temps, à la première édition latine de ce titre, l’original en grec de l’épitome de Xiphilin paru chez Robert Estienne en 1551, puis la première traduction française des 25 livres de Dion Cassius par un certain Claude Deroziers (1542). Enfin une seconde édition de la traduction latine parue chez Guillaume Rouillé (1559). Il manque encore à cet ensemble l’édition d’Estienne de 1548.


L’Epitome de Xiphilin, R. Estienne 1551.

Caractères et Lettrines de Garamont


La version grecque de Xiphilin est sans doute la plus esthétique. C’est un exemplaire du premier tirage du dernier livre imprimé par Robert Estienne à Paris, avant son exil à Genève. Sur le second tirage, le nom d'Estienne disparaît du titre. L’imprimeur a utilisé les lettres grecques du Roy dessinées par Claude Garamont et de grandes lettrines à arabesques. Comme les chapitres sont courts, les grandes lettrines sont d’autant plus nombreuses.  

Les 25 livres conservés en entier de Dion Cassius avait été imprimés chez ce même éditeur en 1548, à partir d’un manuscrit rapporté par François 1er et conservé à la Bibliothèque Royale, constituant ainsi l’édition princeps de l’auteur grec, édition reprise avec quelques corrections en 1551, année où Robert Estienne met au jour l’édition princeps de l’Epitome de Xiphilin.

Son fils Henri Estienne publiera à nouveau les 25 livres à partir du même manuscrit, en 1592, mais enrichis de la traduction latine de Xylander.




Dion Cassius, Les Angelier 1542.

Revenons à cette première édition latine qui nous intéresse ici [2]. Elle a l’avantage de contenir à la fois les livres conservés de Dion Cassius et l’Epitome de Xiphilin. C’est un ouvrage savant composé de deux volumes in-folio à pagination continue. Après une longue préface du traducteur Guilielmus Xylander (9 ff.) adressée à Jean Henri Herwart, auguste patricien, nous trouvons les livres de Dion Cassius (pp. 1 à 420) puis la traduction de l’Epitome de Xiphilin par Guillaume Le Blanc d’Albi (pp. 421 à 620), puis des commentaires de Xylander sur sa propre traduction (621à 668) suivi d’un arbre généalogique des Cesars, puis d’un court commentaire de la traduction de l’Epitome de Guillaume Le Blanc (pp. 671- 676). Le tout se terminant par un copieux index de 27 ff.

Dans sa préface, Xylander regrette, comme Robert Estienne, les lacunes du texte, et l’absence d’information sur les circonstances de leur rédaction : 

Louis Socinus, Italien de naissance, homme d'une grande érudition et d'une grande honnêteté, m'avait conseillé avec franchise et bienveillance à ce sujet, mais je n'ai jamais pu avoir la moindre certitude sur l’étendue de leurs ouvrages respectifs (Dion et Xiphilin), ni quant à leur origine ou leur lieu de publication : alors que Merula attribuait à Xiphilin les livres de Nerva, Trajan, Hadrien et à Dion Cassius l'incendie du Vésuve ainsi que le récit de la vie de Titus, j’aurais bien souhaité en savoir plus sur les ouvrages de Dion Cassius que ce qu'il en dit et s'il en existe réellement beaucoup d'autres.

Et il s’excuse presque d’avoir donné une traduction qu’il juge parfois maladroite en raison des défauts de l’original.

J'ai pris soin, autant que faire se peut, de transcrire Dion Cassius en latin avec aisance, afin qu'il puisse exprimer ses pensées aussi clairement que possible (ce que Robert Estienne, l'imprimeur, a cherché à faire aussi). Malheureusement, le texte est déformé, mutilé à de multiples endroits, comme si j'avais été contraint. Car s'il m'était permis de faire autrement, je ne doute pas que, par endroits, je me serais tiré d'affaire plus aisément. Mais, il n'est pas de livre si mauvais qu'il ne puisse être utile. Nicolas Leonicenus avait publié depuis longtemps Dion en italien, et je l'ai également vu traduit en français, mais la fortune m'ayant privé de la connaissance de ces langues, je ne sais si j'aurais pu faire autrement, et assurément, je n'aurais pu être aidé d'aucune manière. J'ai toutefois fait de mon mieux, ayant tout achevé avec la plus grande diligence.

Guilielmus Xylander, de son nom de naissance Wilhelm Holtzman, (1532-1576) était un philologue allemand, né à Augsbourg, qui professa le grec à l'université d'Heidelberg, et fut secrétaire des assemblées convoquées par l'électeur palatin Frédéric III à l'abbaye de Maulbronn pour statuer sur des points controversés entre diverses doctrines protestantes. On a de lui des éditions d'Euripide, de Théocrite, d'Étienne de Byzance, des traductions latines de plusieurs auteurs grecs, dont Tryphiodore (Bâle, 1548), Dion Cassius (1558), Marc-Aurèle (1558), Plutarque (1561-1570), Strabon (1571), Diophante (1575).

Le second traducteur est Guillaume Le Blanc, né à Albi vers 1520 d'une famille d'origine italienne. Il devient le vicaire général du cardinal Georges d'Armagnac qu'il accompagne à Rome. C’est dans cette ville qu’il découvre un exemplaire de l'Histoire de Jean Xiphilin dont il fait la traduction latine.

L’ouvrage était à l’origine protégé par une reliure en veau ou en basane orné d’un médaillon doré au centre des plats ; un décor courant au XVIème siècle. Elle a été rhabillée d’une simple toile au XIXème siècle mais curieusement nous voyons encore les fantômes des médaillons sur les contreplats, et même sur le dernier feuillet blanc, signe sans doute que les cartons ont été conservés. 

Fantôme de médaillon

Filigrane du papier

Sur la page de titre de notre exemplaire figure une marque de possession qui a été effacée, ce qui est regrettable car les bibliophiles aiment généralement savoir par quelles mains sont passés les livres qui finissent – bien provisoirement – par transiter par leur bibliothèque.

Avec quelques efforts, nous devinons bibliotheca et augustina, rendant très probable une provenance monastique. Mais laquelle ? Fort heureusement les moines de cette abbaye avaient eu la bonne idée de cacher ce même ex-libris sur une page intérieure du livre, de manière aléatoire pour déjouer les voleurs, sans doute. Le stratagème a bien fonctionné car, si l’ex-libris de la page de titre a bien été effacé à l’aide d’une bande de papier, qui rend sa lecture quasi impossible, celui du milieu du livre est resté intact et d’une belle écriture très lisible. Il nous donne une indication précieuse sur l’emplacement de l’ouvrage sous l’ancien régime :  ex L(ib)ri(s) Bibliotheca pp. augustin(orum) conventus Barafluctuensis. De la Bibliothèque des Pères augustins de Barfleur.

 

Ex-libris des pères augustins.

Au moyen-âge, Barfleur était un port actif du Cotentin en lien avec l’Angleterre. Le couvent des pères augustins est attesté dès le XIVᵉ siècle. Il prit la suite d’une confrérie dédiée à saint Thomas Becket (évêque de Canterbury) qui était un ordre hospitalier et militaire dont le siège était à Westminster et la règle empruntée à l’ordre teutonique. Après le schisme qui divisa la maison de Londres et celle de Chypre, l’ordre adopta la règle de Saint Augustin. Il reste de cette origine lointaine un manuscrit médiéval qui a trait à la confrérie de Saint Thomas de Canterbury.[3]

Les pères augustins (ou Grands-Augustins jusqu’en 1766) forment un ordre mendiant de droit pontifical suivant la règle de saint Augustin, tourné vers l’enseignement et les missions apostoliques. A Barfleur, son séminaire et sa grande bibliothèque avait une bonne réputation. L’église et les bâtiments abbatiaux ont fait l’objet de différents remaniements au cours des siècles. Les bâtiments conventuels visibles aujourd’hui sont occupés par la mairie et datent en grande partie de 1739, dans un style classique typique du XVIIIᵉ siècle. Ils témoignent d’une période de prospérité et d’embellissement du couvent à la veille de la Révolution.

Batiments actuels transformés en mairie, vus du côté du jardin

Vestige d'un porche surmonté d'une niche.

A la veille de la Révolution, la bibliothèque était supervisée par le sous-prieur et bibliothécaire Grappe qui aide à la rédaction d'un catalogue des ouvrages présents sur place juste avant leur dispersion. Il porte le titre de Catalogus librorum bibliothecae RR. PP. Augustinianorum Barofluctuensium renovatus 1790 et il a été signé par le prieur Knoepffler, par le révérend Grappe ainsi que par le maire Queslin. Il s'agit d'une liste de titres très succincts, classés par taille (in-folio, in-quarto, in-octavo) et vaguement par thèmes (on trouve plusieurs livres d'histoire ancienne à la suite, une section sur les dictionnaires, une autre sur les sermonts des pères de l'église, etc.) mais sans indication sur l'année d'édition, le lieu d'impression ou l'aspect de la reliure. L'inventaire révolutionnaire dénombre 400 ouvrages, qualifiés de dépareillés (?), ce qui largement moins que la bibliothèque du Mont Saint-Michel figurant juste après (4819 entrées) ou celle de l'abbaye de Savigny (3420). Le catalogue ne permet pas davantage de repérer les manuscrits de cette bibliothèque, alors que nous savons qu’ils étaient présents car les auteurs ont certifié qu'ils sont les gardiens des effets, livres et manuscrits mentionnés par l'inventaire.

D'après Charles de Gerville [4], il existait avant la Révolution au couvent des Augustins un registre de la Confrérie de Saint-Thomas de Canterbury. Il identifie ce manuscrit, probablement médiéval, avec le livre décrit comme "La confrérie de S. Thomas, 1 vol. in folio" à la page 8 du catalogue. Curieux pour un ouvrage médiéval de posséder un titre en français et non pas en latin. 

Inventaires révolutionnaires (Arch. Nat.)

Catalogue de la Bibliothèque des Augustins de Barfleur (Arch. Nat.)

Mention du Dion Cassius

Signatures en dernière page du prieur, sous-prieur et maire, 
constitués gardiens des effets, livres et manuscrits.


Les confiscations de la période révolutionnaire vont avoir pour effet disperser les ouvrages de la bibliothèque des Pères Augustins. Certains livres sont passés en mains privées, sans doute vendus par les révolutionnaires, comme notre Don Cassius. Ainsi l’antique registre de la confrérie de saint Thomas fut récupéré par Jean Charles François Ermisse (1764 - 1816), maire de la ville en 1810-1813, mais sa localisation actuelle demeure inconnue.
  Les autres ouvrages ont rejoint la bibliothèque publique de Valognes qui avait été fondée en 1719 par Julien de Laillier par donation de 2000 livres complétée par les apports révolutionnaires des bibliothèques des couvents des Cordeliers et des Capucins de la ville, outre ceux des Augustins de Barfleur. Si bien qu’aujourd’hui, la médiathèque Julien de Laillier possède encore 220 manuscrits médiévaux et autant d’incunables.

Bonne journée,

Textor

Reliure de vélin au titre doré : Nicae Biblio. Regia.



[1] Avec un manque pour les livres 70 et 71. Voir La transmission humaniste de Dion Cassius par Marie-Laure Freyburger, Collection de l'Institut des Sciences et Techniques de l'Antiquité, Année 2017 n°1381 pp. 147-159.

[2] Il y avait eu auparavant quelques traductions latines très partielles de Dion Cassius : Giorgio Merula (1430-1494) avait traduit les règnes de Nerva, Trajan et Hadrien (1490), rééditée en 1519. Il y eut aussi la traduction partielle de Giovanni Aurispa (1376-1459), éditée seulement en 1510.

[3] La rue principale de la ville vers l’ancien couvent porte le nom de saint Thomas Becket.

[4] Charles de Gerville, Mémoires sur les anciens châteaux du département de la Manche in Mémoires de la Société des antiquaires de la Normandie, 1824 (1825), p. 177 - 367. (En ligne),