Un nouvel ouvrage a rejoint récemment ma bibliothèque savoyarde et il n’a pas encore livré tous ses mystères. Il se présente comme une sorte de missel un peu particulier puisqu’il contient des parties qui ne sont pas propres au suivi de la messe et qui relèvent de pratiques d’exorcisme. Un missel contient habituellement un calendrier, l’ordinaire de la messe (Ordo missae) et le propre du temps (ou temporal) c’est-à-dire les prières et lectures de chaque période de l’année ; Il se distingue du bréviaire, livre de la liturgie des heures pour les religieux tenus à l’office divin ou du livre d’heures qui est un bréviaire pour les laïcs.
Ce missel-là est très court (31
ff.) bien qu’apparemment complet de tout ce qu’il contient. Une seule main a
tracé ses lettres avec application, dans un style gothique de belle facture, réservant
des espaces pour le décor constitué de petites initiales rouge vermillon très
sobres [1].
La fiche descriptive de la vente
donnait la date de 1500, sans autre explication, et indiquait écriture
bâtarde, ce qui me parait surprenant. J’aurais dit qu’il est plus ancien et
que l’écriture fait davantage penser à un gothique textura formata pour lequel
les lettres sont très verticales, serrées et les courbes sont systématiquement
brisées, assez éloignées de l’écriture bâtarde.
Les bases des lettres i, u, m, n
se terminent par des empattements anguleux bien marqués (souvent en forme de
losanges), les s de fin de mot sont de type sigmoïde, fermés comme un 8, ceux
du début des mots développent une grande haste verticale avec une attaque
angulaire cassés, la boucle supérieure du d s'incline fortement vers la gauche,
fusionnée parfois avec la lettre suivante ; À la fin du XVe, les pratiques
des copistes avaient évolué sous l’influence de l'imprimerie : le Textura rigide était beaucoup moins utilisée, on lui
préférait une lettre plus cursive, aux contours plus souples, influencée par l'Humanisme italien, le rotunda.
Ici, selon les lignes, on peut y voir un textura formel mélangé à des lettres plus rondes, plus proche du rotunda, une écriture mixte en quelque sorte. Il est vrai que les copistes des livres liturgiques ont pu rester conservateurs très longtemps, ce qui empêche de donner une datation trop précise. Pour autant, j’avance une fourchette autour des années 1380-1450, sans certitude, qui n’est pas incompatible avec ce que nous savons de l’histoire de la congrégation qui abrita l’ouvrage pendant plusieurs siècles. La reliure, quant à elle, est postérieure, début XVIème, avec ses plats décorés de frises estampés à froid typiquement Renaissance et l'attache plus récente encore, sans doute XVIIIème siècle.
Ce qui surprend à l’ouverture du
livre c’est le fait qu’il débute par une messe notée en l’honneur de saint
Barthélémy : In Festo Sancti Bartholomei ap(osto)li missa, là où
l’on s’attendrait à trouver un sanctoral, c’est-à-dire un calendrier des jours
dédiés à chaque saint.
Saint Barthélémy se fête le 24
Aout, ce n’est donc pas une messe qui devrait venir en premier dans l’ordre des
saisons liturgiques. Cette messe de saint Barthélémy est complète : lectures,
chants, oraisons, secrète, préface, Canon abrégé par renvoi, communion et
postcommunion. C’est la seule à contenir une partition musicale constituée de
notes carrées sur quatre lignes. Visiblement une messe solennelle destinée à
être chantée qui pourrait mettre sur la piste de la congrégation ou de la
paroisse pour laquelle elle a été copiée. Cette section a été souvent consultée
si on en juge par les traces de doigts laissées sur les coins des pages
comparées aux autres sections du livre.
Cette messe avec ses deux
lectures extraites de saint Paul aux Corinthiens et de saint Luc constitue un
premier bloc de 5 feuillets car chaque partie du missel est nettement séparée
par des espaces vierges allant d’une demi-page à une double page complète. Ces
feuillets blancs sont réglés comme le reste de l’ouvrage. C’est donc volontairement
que le copiste a choisi de faire des coupures nettes entre les différentes
sections au risque de perdre de la place alors que par ailleurs il était
soucieux d’économiser l’espace en abrégeant considérablement chaque prière tout
au long du livre, au point que les titres rubriqués sont limités à quelques
syllabes comme cette commémoration de tous les saints qui devient 9mi de o̅ibꝰ
s̅c̅t̅is (commemoratio de omnibus sanctis). Parfois la prière se résume
à la première lettre de chaque mot à titre d’aide-mémoire pour un officiant qui
connaissait son texte par cœur.
Le deuxième ensemble de textes
rassemble des exorcismes et des bénédictions du sel et de l’eau, qui sont des
rituels distincts des formulaires de messe. Là encore, l'insertion de ces
rituels montre que le volume dépasse la fonction d'un simple missel plénier.
Nous trouvons ensuite un troisième ensemble, nettement séparé par une page vierge, constitué d’une suite de préfaces pour différents temps de l’année : Nativité, Saint-Esprit, Croix, Apôtres… comme si nous avions affaire à un catalogue de formulaires.
Puis vient le bloc principal,
après une nouvelle page vierge, réglée par le copiste mais non utilisée. Il
aurait pu tout aussi bien commencer son nouveau texte sur ce feuillet. Cette nouvelle
page blanche témoigne d'une organisation réfléchie du manuscrit en sections
pratiques, faciles à retrouver. Ce quatrième ensemble contient une Préface
générale débutant par une grande lettre P et l’ordinaire de la messe (Ordo
missae) traditionnellement entamé par la grande lettre T du Te igitur.
L’ordinaire de la messe est suivi
sans séparation par un ensemble de messes votives de la nativité, de la Saint
Trinité, du Saint-Esprit, de la croix, des Apôtres, martyrs, confesseurs,
Vierges, respectant la hiérarchie traditionnelle des Communs. Il est à noter
que le bloc des préfaces des pp.18-20 et le corpus des messes votives suit
exactement le même ordre. Ce qui signifie que les préfaces ont été
sélectionnées et rangées en fonction du corpus de messes copié après le canon. Ces
messes présentent toujours le même assemblage : Collecte, épître,
évangile, offertoire, alléluia, secrète, communion, postcommunion.
L’ouvrage se termine par un
dernier bloc de 4 feuillets contenant une messe mariale, une suite d’oraisons
météorologiques pour se prémunir des tempêtes, faire venir la pluie ou demander
la sérénité du temps puis par la messe des défunts.
Quelle conclusion tirer de cette composition ? L’ensemble des différents blocs a visiblement été construit sur mesure pour le commanditaire. Puisque la messe de saint Barthélemy fait structurellement partie de la copie d'origine et ouvre le livre, il parait clair que celui-ci a été entièrement conçu pour un lieu spécifiquement placé sous le patronage de saint Barthélemy et plus particulièrement pour le célébrant lui-même puisque les gestes à réaliser sont décrits et rubriqués (Hic mictat salis in aquam, ici il mélange le sel et l’eau – Hic ponat in calicem, ici il place l’hostie dans le calice, etc….) ainsi que les endroits précis du texte où il doit se signer, matérialisé par de petites croix rouges au-dessus des mots.
2. Un missel savoyard
Ce qui m’avait interpellé avant
même de découvrir sa composition originale, c’était sa provenance. Sur le
dernier feuillet blanc de l’ordinaire de la messe figurent plusieurs mentions
d’appartenance anciennes, d’une écriture assez lisible, qui pointent toutes
vers la petite ville de La Rochette, en Savoie (Aujourd’hui Val Gelon- La
Rochette).
La première, datable de la fin
des années 1400, se lit comme suit :
F(rate)r Claudius Jallieti
car(melli)ta C(on)ve(n)t(us Rupe(cule(nsis)
Le mot conventus est
triplement abrégé par un 9 tironien, un tilde de nasalisation et le signe pour
-us. La formule se traduit par Frère Claude Jalliet, carme du couvent
de la Rochette [2].
Le terme Rupecula étant très
abrégé, on ne peut en deviner la signification qu’avec la seconde mention d’un
autre moine carmélitain : Fr(ater) Viallonis Carmellita Ruppeculensis
natione anessiaci veteris Diocesis Gebencis Ms°.v°.42° (Frère Viallon,
carme de La Rochette, natif d’Annecy le vieux, diocèse de Genève, 1542).
L’expert de la vente avait lu le
mot Ruppeenlensis ce qui l’avait conduit à écrire qu’il se pose le
problème de la forme latine ‘’Ruppelensis‘’ qui renvoie habituellement à La
Rochelle ce qui serait difficile à expliquer vu le contexte. Il fallait en réalité lire Ruppeculensis,
c’est-à-dire originaire de Rupecula, la petite roche en latin. La
Rochette est citée dans le pouillé du diocèse de Grenoble de 1497 sous cette
forme ‘’Rupecula’’et les visites diocésaines du XVIIIème siècle
reprennent aussi cette appellation [3].
Voilà de quoi attribuer
définitivement à La Rochette, proche de Montmélian, la provenance du manuscrit,
puisqu’un couvent de Carmes a bien existé dans cette petite ville depuis le
XIVème siècle. Il en reste encore quelques vestiges dans l’église et un
souvenir dans la toponomie des rues (place et rue des Carmes).
Par ailleurs la famille Jalliet
est implantée de longue date à Chateauneuf, tout proche de la Rochette. En
1542, Balthazard Jalliet en est le curé [4] et en 1571 la
chapelle de Saint-Laurent, du patronage des Jalliet de la paroisse possède
trois journaux de terre, 1 sétorée de pré et 3 fosserées de vigne ….
Une troisième inscription dans le
missel vient confirmer cette provenance. C’est une mention de
commémoration : Aujourd'hui,
vingt-quatrième jour d'août de l'année 1680, cet oratoire nouvellement
construit a été béni, avec la permission des supérieurs, par le révérend
seigneur André Blanc, chanoine de Saint-Pierre de Tarentaise, et en outre
prévôt de la paroisse de Saint-Maurice [5].
L’auteur de ces mots – sans doute
un bibliothécaire ou le supérieur du couvent - a bien fait de donner autant de
précisions car il apparait que depuis le début du XVème siècle le couvent des Carmes
est mentionné comme étant situé sur le territoire de la paroisse de Saint-Maurice,
sur la rive gauche d’une ligne constituée par le Joudron et le Gelon, le
premier est un petit torrent affluent du second. Cette ligne constituait au
XVème siècle une frontière naturelle entre les diocèses de Grenoble et de
Maurienne.
L’église de Saint-Maurice était située
sur la rive droite du Gelon, donc dans le diocèse de Maurienne, face au hameau
de St Maurice, rive gauche. Elle est citée dans le pouillé du diocèse de
Grenoble de 1414 : Ce couvent est fondé dans la paroisse Saint-Maurice
de Détrier et dans le diocèse de Grenoble [6].
Et à nouveau dans le Pouillé de 1497 : L'église Saint-Martin de Détrier est du
patronage dudit prieuré d'Hauteville ; elle est annexée et unie à l'église
Saint-Maurice près de La Rochette. Les revenus des deux églises valent trente
florins ; il y a seize feux à Saint-Martin et vingt-cinq à Saint-Maurice. […]
Dans le territoire de ladite paroisse de Saint-Maurice se trouve le couvent des
Carmes de La Rochette, lesquels sont en deçà du ruisseau de Joudron, lequel
forme la limite entre le présent diocèse et celui de Maurienne [7].
André Blanc est bien attesté sur
la liste des seigneurs chanoines [8] de la cathédrale St
Pierre de Tarentaise à Moutiers, depuis 1676 jusqu’à 1707 [9]. Moutiers est le
centre du diocèse de Tarentaise et si André Blanc vient de si loin pour bénir
l’oratoire c’est bien parce qu’il était aussi prévôt de Saint-Maurice dont il
devait toucher les revenus.
C’est aussi une manière
d’affirmer son pouvoir sur les Carmes vis-à-vis du diocèse de Grenoble. Cette
organisation religieuse était complexe et ne recoupait pas l’organisation
politique puisque les Carmes dépendaient d’un diocèse situé en France (Grenoble)
mais sur le territoire d’une paroisse (Saint-Maurice) rattachée à la Savoie.
Depuis plusieurs siècles les autorités religieuses se chicanaient sur ce
découpage incongru et les visites pastorales des évêques ne se passaient pas
toujours très bien [10]. Félix Bernard
relève que lors de la visite pastorale du 9 juin 1437, au cours de laquelle Mgr
Ogier visite l'église paroissiale de La Rochette qui a pour patron saint
Jean-Baptiste [11], il exige que les
Religieux Carmes ne troublent pas les droits de l'église paroissiale, en
n'observant l'interdit ecclésiastique quand l'église elle-même est interdite [12].
Nous pouvons en déduire avec une bonne certitude que notre manuscrit est resté matériellement lié à ce monastère des Carmes de La Rochette, situé sur la paroisse de Saint-Maurice, pendant une période assez longue de près de deux siècles et sans doute plus encore jusqu’à ce que la Révolution ne démantèle la congrégation et ne disperse la bibliothèque monastique.
3. Fondation des Carmes de la Rochette
Le couvent des Carmes de La Rochette est l'un des plus anciens
établissements carmélitains de Savoie. Sa fondation remonte à 1329. Après la
perte définitive des derniers établissements latins de Terre Sainte, les
religieux de l'Ordre de Notre-Dame du Mont Carmel se redéploient en Europe
occidentale. Hugues et Pierre de La Rochette, proche de cette congrégation pour
avoir participé aux croisades [13], leur concèdent les terrains
nécessaires à leur établissement près de l'église Notre-Dame du Pré, déjà
fondée par leur famille à la fin du XIIIᵉ siècle.
Le choix de La Rochette ne doit rien au hasard. Située dans la vallée du
Gelon, sur la route reliant Chambéry à la Maurienne et à l'Italie, la petite
ville constitue alors une place forte stratégique, dominée par la famille de La
Rochette, proche de la maison de Savoie. Le couvent devient rapidement un lieu
de prédication, d'étude et d'accueil des fidèles, conformément à la vocation
des ordres mendiants. Il gère également un petit hopital.
Au cours des XVᵉ et XVIᵉ siècles, le monastère connaît une période de
prospérité. Les seigneurs de Seyssel-La Chambre succédant aux La Rochette
multiplient les fondations de chapelles, les donations de terres et les legs
pieux. Ils font reconstruire l’église de 1466 à 1480. Le lieu leur sert
également de nécropole [14].
La proximité des princes de Savoie explique sans doute l'importance acquise par
cette maison dans la province carmélitaine, qui par ailleurs est assez faiblement implantée dans le duché. Les bâtiments conventuels
s'organisent autour d'une grande cour sur laquelle donne l’église à l’Ouest.
Ses dimensions sont impressionnantes [15].
Le cloître est accolé au sud du chœur, lequel était richement aménagé. Au sud
du cloitre, un grand jardin entouré de murs puis, au-delà une vaste parcelle
cultivée, un pré-verger, des granges….
Dans les siècles suivants, la communauté connait des difficultés, son
effectif s’affaiblit (entre 5 et 10 membres au XVIIIème siècle [16])
et traine derrière elle une mauvaise réputation. [17] Il est même question de supprimer le monastère en 1765-67.
En 1792, lors de l'annexion de la Savoie par la France révolutionnaire, les
ordres religieux sont dissous. Les Carmes sont expulsés, leurs biens vendus
comme biens nationaux. C’est sans doute à cette époque que notre missel quitte
le carmel.
L'église des Carmes devient ensuite l'église paroissiale de La Rochette en
lieu et place de Saint Jean-Baptiste après d'importants travaux de
réaménagement au début du XIXᵉ siècle. Il reste quelques vestiges de sa
grandeur passée, notamment des stalles médiévales, protégées au titre des
Monuments Historiques. Nous trouvons aussi dans l’inventaire patrimonial de la
commune une vieille statue de saint Barthélémy datée du XVIème siècle qui a
toutes les chances d’avoir appartenu à l’ancien oratoire des Carmes….
4. L’Oratoire de saint Barthélémy
Quel est donc cet oratoire nouvellement reconstruit en 1680 ? Cela semblait évident pour le rédacteur de la note mais cela l’est moins pour nous.
La note commémorative contient un indice : il est écrit Hodie
vigesima quarta Augusti anni 1680… c’est-à-dire Aujourd’hui ce 24 Aout
… L’auteur a donc insisté sur le jour de la bénédiction. Il aurait pu
simplement écrire une date en fin de texte, mais en précisant Hodie il
semble signifier que ce jour-là est important pour bénir l’oratoire. Il était
fréquent de choisir comme date de la cérémonie la fête du saint à qui
l’oratoire était dédié. Or le 24 Aout c’est la saint Barthélémy ! Notre
missel commence par une messe solennelle à saint Barthélémy et c’est
précisément le jour choisi pour inaugurer l’oratoire. A cette occasion, le
chanoine a sorti le vieux missel puisqu’il contenait la messe du saint en
question et avant de refermer le livre, il a consigné l’évènement.
L’oratoire de saint Barthélémy ne semble mentionné nulle part. Ni dans les
Pouillés du XVème siècle, ni lors des visites pastorales des XVIème et XVIIème
siècle. Était-ce un bâtiment distinct dans l’enclos du couvent des Carmes, à
l’image de la chapelle de saint Eldrade dans l’abbaye de la Novalaise en
Piémont ? Un oratoire ou une
chapelle intérieure à une église ? Celle des Carmes ? Celle de saint Maurice ?
Mystère [18].
Nous pourrions penser à l’église Saint-Maurice puisque le Révérend André
Blanc en est le prévôt. Ce lieu de culte a connu des hauts et des bas. D’abord
centre d’une paroisse ayant pour annexe St Martin Détrier, la faiblesse de ses
revenus l’a conduit à la ruine si bien qu’elle a fini par devenir l’annexe de Saint-Martin [19]. Pas très étonnant puisque Le
hameau de Saint-Maurice étant sur l’autre rive, les habitants désertaient les
offices et préféraient se rendre aux Carmes, jusqu’à demander de s’y faire
enterrer. Elle aurait fini par être transformée dans les années 1678 en une petite
chapelle rurale, ce qui pourrait coïncider avec la bénédiction mentionnée.
Mais dans la note de notre missel il est question d’un oratoire (Oratorium)
et non d’une chapelle (Capella). De plus cette reconstruction aurait permis
qu’elle survive sans doute plus de 50 ans. Or lorsque nous consultons la mappe
sarde dressée en 1728, la chapelle semble avoir entièrement disparu de la
carte. Il n’en reste qu’une mention dans la liste des parcelles
cadastrales : n°1267 intitulée ‘la chapelle St Maurice et son
cimetière’ et la parcelle n°1268 appartenant à la cure de Détriers. C’est
cohérent avec ce que nous savons du passage sous contrôle de Saint-Martin
Détriers [20].
Mais surtout, les visites pastorales du XVème siècle effectuées par le
diocèse décrivent avec beaucoup de détails les églises paroissiales, les chapelles,
les autels qu’elles contiennent. Or parmi celles relevées par Félix Bernard
aucune mention n'est faite d’une chapelle ou d’un autel de saint Barthélémy à l'église Saint-Maurice,
ni ailleurs. Comme ces descriptifs ne concernent que les paroisses et non les
abbayes et monastères, il faut en conclure que l’oratoire de saint Barthélémy
avait de grande chance d’être dans le carmel, sans doute distinct de l’église
principale.
Saint Barthélémy n’est pas un saint particulièrement honoré par les Carmes qui
se portent plus volontiers vers la Vierge Marie ou les prophètes Elie et Elysée,
en revanche son culte est très développé dans les vallées alpines de Savoie, en
Valais et dans le Val d’Aoste. De
nombreuses églises ou chapelles, sont placées sous son vocable, comme à Granier
(Aime-la-Plagne), où est encore organisé chaque année une Fête de la
Saint-Barthélemy, ou encore à Val d'Isère, à Bonneval-sur-Arc, à Saint-Bon
(Courchevel), à Saint-Jean-de-Maurienne, etc…
Cette ferveur locale ne relève pas du hasard mais s'explique par l’activité
pastorale en montagne. Célébrée le 24 août, la fête de la saint Barthélemy
correspond à la fin de l’été, le moment où les jours raccourcissent nettement
et où les premiers froids peuvent faire leur apparition en altitude. Dans la
tradition alpine, la saint Barthélemy marquait souvent le signal de la fin de
l'estive et la redescente des troupeaux dans la vallée. Invoquer saint
Barthélemy permettait de protéger le cheptel.
En raison de son martyre (Il a été écorché vif), saint Barthélémy est le saint
patron des métiers du cuir, des tanneurs, des cordonniers et des bouchers. En
outre la piété populaire du Moyen Âge attribuait à saint Barthélemy le pouvoir
de délivrer les possédés et de chasser les démons qui peuplaient les montagnes.
Nous le constatons dans le choix des chants du missel ; les carmes psalmodient obmutescunt daemonia, le silence imposé aux démons…
5. Une copie locale ou un produit d’importation ?
Sachant que le livre a passé au
moins 200 ou 300 ans au Carmel de la Rochette, il serait intéressant de savoir
s’il a été copié au sein du monastère pour son propre usage ou bien si
l’ouvrage a été introduit ultérieurement dans l’abbaye, par exemple à
l’occasion d’une donation. Un sanctoral au début du livre ou une mention de
l’usage carmélitain (Missale Ad Usus Carmelitorum) aurait permis de
trancher rapidement. Mais ce missel de Savoie à la composition particulière ne
contient pas de sanctoral ni de rappel de l’usage.
Il nous faut donc trouver
d’autres détails qui signeraient l’origine carmélitaine.
L’ordre du Carmel avait reçu une
tradition liturgique apparentée à l’usage du Saint-Sépulcre de Jérusalem, qui
autorise une comparaison avec l’usage romain classique.
La comparaison avec un missel
connu pour être à l’usage carmélitain comme le manuscrit Lat. 884 de la BNF
ayant appartenu à Colbert, permettrait de le vérifier. Les nuances sont
subtiles et affaire de spécialiste. Les différences les plus caractéristiques
apparaissent principalement dans les gestes du célébrant, (Nombre des signes de
croix, inclinations, déplacements, etc.) notamment dans les rites du bas de
l’autel, c’est-à-dire préparatoires à la messe, dans le De Confiteor que
nous n’avons pas repéré dans ce missel.
Nous avons donc passé en revue tous ces signes matérialisés directement dans le texte pour l’ordinaire de la messe et nous avons relevé 26 croix rouges au-dessus de certaines formules, mais rien de tout cela n’est véritablement probant. La suite des prières semble conforme au rituel romain.
Mais alors pourquoi les carmes de
la Rochette auraient-il utilisé pendant si longtemps un ouvrage qui ne serait
pas conforme à leur usage ? Nouveau mystère.
S’il est difficile de démontrer
que ce missel est adapté au rite carmélitain, il est en revanche quasi certain
qu’il a été copié en Savoie. Ainsi, au début de l’ordo missae dans
lequel l’officiant doit nommer Notre Pape N., notre évêque N., notre roi N.,
il a été ajouté notre Empereur N [21], attestant d’un
livre copié au sein du Saint-Empire romain germanique auquel appartenait la
Savoie, en tant que comté jusqu’en 1416 puis en tant que duché.
La messe votive à saint
Barthélémy signe également une localisation alpine. Le chant de l'Alléluia
utilise un texte relativement rare, absent du Missel romain standard et du
Propre de Paris : Alleluya. Vox sancti bartholomei quasi tuba vehemens est.
ambulant cu[m] eo angeli de[i]. (Alléluia. La voix de saint Barthélemy est
comme une trompette puissante. Les anges de Dieu marchent avec lui.) [22]. L'usage de cette
formule hagiographique et de la prose qui suit (Laudemus omnes inclyta)
est une signature liturgique que l'on ne retrouve que dans un nombre restreint
de manuscrits ; elle s'est diffusée le long des frontières septentrionales
et dans les régions d'influence impériale.
Ailleurs dans l’ouvrage, d’autres prières sont de tradition locale. Par exemple, les vers Felix corpus, felix anima, felix venter Mariae Virginis, inséré dans la messe mariale est aussi un indice d’appartenance à une tradition liturgique alpine. Son histoire et sa diffusion ont pu être retracés [23] : Vers 1253–1270, un texte marial est composé par le dominicain Latino Malabranca dit Frangipane sur la mélodie de l’Alleluia Felix ex fructu triplici, propre de saint Pierre Martyr. La pièce circule rapidement dans les réseaux dominicains et savants, jusqu’en Angleterre, à Trèves et dans les recueils polyphoniques. Au XIVᵉ siècle, le manuscrit de Cividale en conserve l’attribution explicite à Malabranca, puis le chant entre dans les usages diocésains de l’arc alpin occidental : Biella (Missale Burgense) [24], Lausanne, Tarentaise et Savoie.
D’autres indices de vocabulaire [25] incite à penser qu’il a été copié localement.
6. Un ouvrage pratique pour une communauté rurale superstitieuse
En dehors de l’invocation de saint
Barthélémy qui éloigne les démons, d’autres rituels et prières de ce missel
répondent au même objectif et nous renseigne sur les préoccupations de la
communauté de la Rochette. Ainsi le rituel du sel et de l’eau, consistant à
préparer l’eau bénite, symbole de purification contre le péché et de protection
contre les démons, est une référence directe à l'action du prophète Élysée
guérissant les eaux amères de Jéricho avec du sel. Ce prophète Elysée tient une place
particulière dans l’univers carmélitains [26]. L’officiant doit
mélanger le sel à l’eau ; il verse le sel en dessinant une croix au-dessus
du récipient (in modus crucis …). L’eau bénite sera utilisée
ensuite pour purifier les maisons contre le "spiritus pestilens"
(l'esprit de peste / les maladies) et "l'air corrupteur" (les
miasmes morbides). Les formules utilisées sont très vigoureuses, quasi
militaires [27].
La série des messes
météorologiques de la fin de l’ouvrage sont également destinées à écarter les démons
autant que les calamités. La messe Pro tempestate aeris (contre les
tempêtes) est sans ambiguïté : De votre demeure, nous vous en supplions Seigneur, que les méchancetés
spirituelles soient repoussées, et que s'éloigne la malignité des tempêtes de
l'air.
Ce ne sont pas seulement des
prières d'intercession mais un véritable combat spirituel pour purifier l'air
des influences démoniaques qui menacent les récoltes et la vie des fidèles car,
dans la mentalité chrétienne du moyen-âge, l’orage n’est pas qu’un simple
événement physique mais la manifestation concrète de la malice des démons qui
habitent les couches inférieures de l'atmosphère.
Des formules d’exorcisme comme le Domine spirituales nequicie repellantur et aeriam discedat malignitas tempestatum se mêlent donc aux différentes parties de la messe.
7. Conclusions (très provisoires)
La caractéristique la plus
étonnante du volume demeure la présence, au commencement du manuscrit, d’une
messe chantée de saint Barthélemy. Cette position initiale est anormale dans un
missel organisé selon l’année liturgique. En l’état des recherches, il n’est
pas complètement prouvé que le livre ait été copié au carmel pour son propre
usage et rien ne vient corroborer l’existence d’une dévotion particulière à saint
Barthélémy. Des recherches complémentaires restent à faire dans les archives
départementales car il serait bien étonnant que cet oratoire de saint
Barthélémy n’ait laissé aucune trace documentaire en dehors de ce précieux
missel.
Bonne Journée,
Textor
[1] Missel en
latin, sur parchemin réglé, 31 ff., écriture textura à l’encre brune, 20 lignes
par page, (justification: 107x155mm), rubriques en rouge, capitales rehaussées
de rouge, initiales peintes en rouge, musique notée sur des portées de 4 lignes
tracées à l’encre brune (notation carrée).
[2] Merci à Jean-François
Viel du groupe d’entraide paléographique.
[3] Voir Félix
Bernard, Le décanat de La Rochette in Mémoires de l’Académie de Savoie, 6ème
série, tome 3, Chambéry 1954.
[4] Arch.
Dép. de Savoie, B. 1905. Minut. Chapuis, cité par Félix Bernard.
[5] Hodie
vigesima quarta Augusti anni 1680 benedictu(m) fuit hoc oratorium de novo
constructum de licentia superiorum per R(everen)dum Dominum Andream Blanc
canonicum S(anc)ti Petri Tharentasiæ nec non S[anc)ti Mauritii parrochiæ
præpositum.
[6] … Qui
conventus est fundatus infra parrochiam Sancti Mauritii de Destreriis et infra
dyocesim Grationopolis.
[7] Chanoine
François Trépier - Notes et documents de l’étude sur le Décanat de St André, in
Recueil de l’Académie de Savoie 3ème série T VII (1886) pp. 382-383. Infra
dictam parrochiam Sancti Mauricii est conventus Carmelitarum Rupecule, qui sunt
citra rivum de Joudron : qui rivus, ad dictam partem, facit limitem diocesis
presentis a diocesi Maurianensi.
[8] On
disait jusqu’aux 19ème siècle ‘Seigneurs-chanoines’ (Reverendum
Dominum) comme il est écrit dans la mention du missel.
[9] Richermoz,
Frédéric - Le diocèse de Tarentaise, des origines au Concordat de 1802,
Académie de la Val d'Isère, Moutiers 1928. La notice renvoie, pour 1707, à un
acte du notaire Pessy du 12 septembre conservé aux archives du greffe de
Moûtiers. Voir aussi Joseph-Marie Emprin, Les Seigneurs Chanoines de
Tarentaise 1605-1793 in Recueil des Mémoires et Documents de l’Académie de
la Val d’Isère : -pp. 344.
[10] Trépier,
François op.cit.
[11] Les
vestiges de cette église ont été transformés en musée local et l’actuelle
église saint Jean-Baptiste est l’ancienne église ND. des Carmes.
[12] Félix
Bernard, op.cit.
[13] Ou
avoir commercer avec les comptoirs proche-orientaux pendant cette période.
[14] Mausolée
de Louis de Seyssel édifié en 1517.
[15] Au
point qu’elle a été jugée trop grande au XIXème et amputée d’une bonne partie
de sa nef.
[16]
Frederic Meyer, la Foi des Montagnes, culture et religion dans la Savoie d’ancien
régime. Académie Salésienne, 2014.
[17] Rapport
de Michel Savey sur les mœurs des pères de la Rochette cité par F. Meyer op.
cit. et AD73 C741 (2ème dossier, Carmes de La Rochette)
[18] Nous
n’avons pas retrouvé d’étude détaillée, ancienne ou récente, sur l’histoire des
Carmes de la Rochette. Il reste l’écrire.
[19] Parfois
mentionné comme Saint Martin des Déserts.
[20] Arch.
Dép. de la Savoie, Mappe Sarde 4Num241 - La Rochette.
[21] …una cum famulo tuo
Papa nostro [N.] et Antistite nostro [N.] et rege nostro[N.] et imperatore
nostro [N.]
[22] Cette
pièce est répertoriée sous l'identifiant international Cantus ID g02211
[23] Voir
Michel Huglo, Une composition monodique de Latino Frangipane, Revue de
musicologie, 54/1, 1968, p. 96–98 et Karlheinz Schlager, Alleluia-Melodien
II: ab 1100, Monumenta Monodica Medii Aevi, VIII, Cassel, Bärenreiter,
1987, notamment p. 174 et 637.
[25] Le mot Mihi
(pour moi) es systématiquement transformé en Michi. Le copiste
transforme aussi les fins de mots Nequicie pour Nequitiae, etc…
[26] Missel
page 13 : Per deu[m] qui te per Helyseu[m] p[ro]ph[et]am i[n] aqua[m]
micti iussit ut sanaretur sterilitas aque
[27] invicte
virtutis auctor, insuperabilis rex, triumphator, expugnas…
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