Affichage des articles dont le libellé est Livres du XIVème siècle. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Livres du XIVème siècle. Afficher tous les articles

jeudi 9 juillet 2026

Un livre d’heures manuscrit à l’épreuve de l’IA. (XIVème siècle)

Comme il faut bien vivre avec son temps, je fais des essais d’utilisation de I’intelligence artificielle (IA) pour dater certains de mes manuscrits. Oui, je sais, vous allez sourire car ce nouvel outil qui n’existait pas, pour le grand public, il y a moins de 5 ans, est l’objet de moquerie et sa fiabilité est encore douteuse. Mais je me dis que si l’IA est capable d’identifier sans se tromper la salicaire à longue tige par la seule forme de ses étamines, elle doit bien pouvoir me donner la date d’un manuscrit médiéval par l’analyse du style des lettrines et, peut-être, une localisation du diocèse pour lequel il a été fabriqué.

J’ai donc soumis à examen un livre d’Heures dont la datation et la localisation avait été faite en son temps par François Avril, chartiste, conservateur général du département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale et reconnu comme l’un des meilleurs historiens mondiaux des manuscrits médiévaux.

Une page du livre à usage privé 
et très modestement décoré (Psaume 97)

Les conclusions de l’expert avaient été quelques peu ambiguës. Il avait écrit que le calendrier incorporait de nombreux saints locaux et la commémoration d'événements de l'histoire de Paris comme la translation de saint Magloire le 24 Octobre, celle de saint Maclou le 15 novembre, celle de Thomas Becket le 29 décembre, la réception de la Sainte couronne d'épines le 11 août 1239, le miracle de sainte Geneviève des Ardents, en 1130 (26 Nov). Ces éléments laisseraient penser à une origine parisienne de ce livre d'heures. Malgré cela, il pensait que l’origine était plutôt provinciale, du Centre ou du Midi de la France. Effectivement, les parties qui sont en français semblent rédigées en franco-provençal.

S’agissant de la datation, le calendrier donne aux bonnes dates tous les événements du tableau chronologique des fêtes parisiennes établi par Alice Drouin en 1933 jusqu'à la date du 25 novembre 1368 où il a été décidé à Paris d'honorer sainte Catherine d'une double fête. Effectivement cette date est en rouge dans le calendrier signifiant l‘importance de cet évènement, mais on ne trouve pas la célébration de la fête de la Présentation arrêtée le 21 novembre 1374, ni celle de la Visitation arrêtée le 2 juillet en 1389. Autrement dit la fourchette de datation serait 1368-1374 en se fiant à cette méthode. 

Cependant, François Avril pensait que ces fêtes avaient pu être oubliées ou ignorées comme dans certains psautiers et bréviaires de la fin du XIVe siècle, et il proposait, compte tenu de la décoration stylisée de certaines initiales et de la technique des tranchefiles, de dater ce manuscrit de la première partie du XVe siècle et non de la fin du XIVe siècle.

1.      Une approche lunaire.

Que dit l’IA ? Sans se laisser le temps de la moindre réflexion, et sur communication d’une seule page du livre, le petit office de la Vierge, l’outil propose une analyse par la forme des lettres, ce qui donne : Il s’agit d’un manuscrit de la fin XIVᵉ siècle à première moitié du XVᵉ siècle (vers 1380–1450). Pourquoi ? La textura est très régulière et mature. Les grandes initiales rouges et bleues avec filigranes sont typiques de cette période. Les formes des lettres (notamment le m, le n, le u, le a à deux compartiments, le s long) correspondent bien aux manuscrits liturgiques de la fin du Moyen Âge. Je serais moins enclin à la dater du XIIIᵉ siècle (écriture généralement plus lourde) ou de la fin du XVe siècle (où l'on voit souvent apparaître des influences de l'écriture bâtarde ou humanistique)[1].

Cette première fourchette a le mérite de rejoindre l’estimation de François Avril en ce qui concerne la datation.

 


Les Petites Heurs du Saint-Esprit

Il me propose ensuite d’analyser les pages du calendrier pour affiner la localisation en m’expliquant que les principaux saints fêtés révèlent une ville ou un diocèse, saint Denis renvoyant à Paris ; saint Martin à Tours ; saint Lambert à Liège. Jusque-là, l’analyse est plutôt cohérente.

Je lui communique quelques pages du calendrier, dont Novembre, ainsi qu’une liste de toutes les occurrences figurant en rouge qui correspondent aux dates des fêtes les plus importantes du lieu.

Là, surprise, à l’examen du calendrier il oublie de s’intéresser à la localisation pour se lancer dans un calcul savant tiré du cycle lunaire et du nombre d’or. Je n’avais jamais pensé à compter les phases de la lune pour trouver une datation mais la méthode parait intéressante. Il explique :

Je lis notamment « Novembre a xxx jours et la lune xxix » (règle du mois lunaire) ; la colonne des lettres dominicales (a–g) ; une colonne de nombres romains rouges correspondant au cycle lunaire / nombre d’or ; L’élément intéressant est que les chiffres rouges de novembre commencent par 1 nov. : ‘iii’ / 2 nov. : ‘ii’ / 3 nov. : ‘i’ / 4 nov. : ‘xxix’ puis ‘xxviii’, ‘xxvii’, etc.

Cette succession est un cycle lunaire précis ; associée aux lettres dominicales visibles, elle permet une datation beaucoup plus serrée. Cette combinaison correspond à un calendrier julien qui se répète tous les 19 × 28 = 532 ans, donc il faut ensuite croiser avec la paléographie. Or l’écriture (gothique tardive française), les rubriques et l’ornementation indiquent clairement un manuscrit de fin XIVe – première moitié du XVe siècle.

Jusque-là je suis d’accord.

Pour descendre jusqu’à une année précise, il manque encore un élément décisif : une page de janvier ou février (les années bissextiles se distinguent immédiatement) ou le début complet du calendrier avec les lettres dominicales visibles sur tout le mois.

Je m’exécute et là, déception, le singe savant ne lit pas vraiment la page mais part sur une hypothèse tirée d’un autre ouvrage :

Si le 3 février est marqué i, cela signifie que la nouvelle lune ecclésiastique tombe le 3 février.

Dans le comput julien médiéval, cette position correspond à un nombre d’or = 8.

Ensuite on croise avec la structure hebdomadaire (lettres dominicales visibles dans la première colonne). La suite observée correspond à une **lettre dominicale E**.

Le couple :

* Nombre d’or = VIII / * Lettre dominicale = E se répète tous les 532 ans, mais dans l’intervalle compatible avec l’écriture et l’enluminure (fin XIVe–XVe siècle), on obtient essentiellement : 1404 et 1432.

Or je fais remarquer que le 3 février n’est pas marqué d’un i et que 1404 est une année bissextile alors qu’ici le calendrier de février n’a que 28 jours.  Et la machine perd ses certitudes pour changer du tout au tout :

Voilà le point important : la transition mars → avril est parfaitement régulière et confirme que nous sommes devant un calendrier-type calculé une fois pour toutes, fondé sur un nombre d’or fixe, non sur une année historique individualisée. Autrement dit, j’allais dans une mauvaise direction en cherchant une année exacte comme 1404 ou 1432. Dans beaucoup de livres d’heures, le calendrier n’est pas établi pour l’année de copie du manuscrit : il suit un schéma computistique réutilisable car le couple nombre d’or + lettre dominicale revient tous les 28 ans pour les semaines et tous les 19 ans pour le cycle lunaire ; il ne date donc pas à lui seul le manuscrit. La conséquence est importante : On ne peut pas déduire une année précise du manuscrit à partir du calendrier seul.

Après quelques débuts prometteurs, la conclusion est abrupte : Nous ne pouvons rien déduire du calendrier avec cette méthode car le copiste a dû reprendre un modèle sans l’adapter et les nombres lunaires seraient ici être plus décoratifs qu’utiles.

 

Calendrier de Février avec les corrections du Sanctoral

2.  Une origine chartraine ?

Je l’invite alors à se concentrer un peu sur ma requête initiale qui était une demande de localisation par l’analyse des fêtes et des saints locaux. Je lui transmets un tableau excel de tous les saints sur 365 jours avec les mentions des dies eger ou jours égyptiaques et la distinction des fêtes en rouge qui indique une commémoration particulièrement importante pour le diocèse.

L’IA remarque d’abord, fort justement, que la fête de Ste Geneviève (3 janvier) n’est pas inscrite en rouge, ce qui semble impensable à Paris où elle est la patronne de la ville.

Je fais alors remarquer qu’il y a tout de même des éléments qui pointent vers Paris, ceux qu’avaient relevés François Avril, même si la fête de sainte Geneviève n’apparait pas en rouge ce qui est effectivement étonnant. L’IA admet volontiers que le calendrier présente un substrat parisien net, perceptible dans l'inscription de fêtes et commémorations liées à l'histoire cultuelle de Paris ; mais l’outil remarque aussi un élément qui m’avait échappé jusque-là. Plusieurs commémorations concernent des saints peu courants ou locaux dont certains pourraient être chartrains ou rouennais par comparaison avec la liste du calendrier d’un livre d’heures figurant à la vente Robert Hoe (1893).

De surcroit, il ajoute que le calendrier présente, un intérêt codicologique et liturgique particulier en raison du nombre de retouches secondaires qu'il a subies.

Effectivement, le calendrier présente plusieurs corrections visibles à la fin de janvier et début février, concernant notamment saint Polycarpe, saint Julien, sainte Agnès et les Saintes Reliques. D'autres interventions sont repérables en Juin et en Octobre pour signaler le début ou la fin de fêtes agricoles locales, les moissons et les vendanges. Ces modifications suggèrent que le livre a connu une adaptation à un usage diocésain plus précis à partir d'un modèle plus générique ou bien qu’il a changé de diocèse au cours du temps.


Calendrier de fin Août 
avec Lois de Marseille et Loys roys de France

L’IA propose ensuite une analyse croisée des saints locaux avec plusieurs villes plausibles (Paris, Rouen, Evreux, Chartres) mais le résultat est mitigé car comme St Geneviève pour Paris, Un livre d'heures explicitement attribué à l'usage de Chartres est identifié notamment par Chéron, Aignan et Lubin, auxquels s'ajoute la dédicace de Notre-Dame de Chartres. Or mon calendrier contient bien Chéron au 27 mai et Aignan au 17 novembre mais il n'a ni Lubin au 14 mars ni dédicace de Notre-Dame de Chartres au 17 octobre. Même résultat pour Rouen, où les trois saints typique Martial le 3 juillet, Sauveur le 6 août et Romain le 23 octobre ne concordent pas.

Puisque François Avril évoquait le sud de la France, je l’oriente alors vers Marseille car il y a un Saint Louis de Marseille fêté le 23 Aout, deux jours avant la Saint Louis Roy de France, non loin de Saint Victor autre figure de la cité phocéenne. Mais je suis encore contredit par l’IA, St Lois de Marseille au 23 août n'est pas conforme au calendrier marseillais qui le fête le 19 Aout. Par ailleurs, Paul Perdrizet, dans son étude sur le calendrier parisien à la fin du Moyen Âge [2], montre précisément que le culte de saint Louis de Marseille n'est nullement absent des livres parisiens. Ainsi, le bréviaire de Charles V, dont le calendrier est explicitement qualifié de parisien, contenait des prières du roi adressées au roi saint Louis et à saint Louis de Marseille. Autre objection, Saint Victor est fêté le 24 janvier et le 21 juillet à Marseille alors que mon calendrier donne Basile et Praxe à ces dates. Cette absence est très négative ; Il faut oublier Marseille.

3.      Jours néfastes

D’autres indices sont à rechercher ; la clef n'est peut-être pas dans le sanctoral ; Les Dies eger, ces jours néfastes, qui curieusement tombent parfois un jour de grande fête, constituent une autre piste. Les séries de jours égyptiaques sont presque des empreintes digitales des familles de calendriers médiévaux. L’IA les passe dans sa moulinette et conclue : vos “Dies eger” correspondent très fortement à une série parisienne/computistique, beaucoup plus qu’à un marqueur proprement chartrain.

Et là surprise, au cours de cette recherche, l’outil tombe sur un livre d’heures dont le calendrier coïncide à plus de 83% avec l’ouvrage témoin, soit 304 jours sur 365 ! J’aurais pu chercher longtemps dans toutes les bibliothèques d’Europe avant de trouver une telle similitude. C’est le résultat du remarquable travail de la bibliothèque de Copenhagen [3] qui tient un répertoire détaillé de nombreux calendriers classés par usage. Le Thott 113 ‘’matche’’ étonnamment bien : Votre calendrier présente pratiquement la même chaîne de noms rares, dans le même ordre et presque toujours aux mêmes dates. Ce point est capital. Un saint comme Chéron peut voyager ; Aventin aussi. Mais la succession Métran–Aventin–Boutoul–Blanchart–Mondain–Gobert–Chéron–Liephart–Godegran–Prothin–Scire–Presme–Lié–Flamme–Phare constitue quelque chose de très différent : une parenté de modèle calendaire.

Le manuscrit Thott est décrit comme un livre d’Heures à l’usage de Paris (Paris, vers 1400) en 211 feuillets de 145 × 111 mm avec 13 lignes par page rédigé en gothique textura à deux degrés de grosseur. 15 grandes miniatures ; bordures à décor végétal sur toutes les pages, comportant souvent des animaux et des grotesques. Les peintures sont dans le style de l’atelier de Jacquemart de Hesdin (toutes les miniatures sont fondées sur les livres de modèles utilisés dans son atelier).

Ce manuscrit pourrait bien constituer le modèle du mien ou tout au moins s’inscrire dans une même famille de livres d’heures. Pour aller plus loin, il y aurait lieu d’étudier les séquences de prières, notamment celles de la fin du livre en français. Ce genre de livre d’heures, qui n’est pas un livre d’apparat mais qui a été élaboré pour la dévotion d’un particulier se termine souvent par des prières spécifiques, choisies par le commanditaire en fonction de ses affinités.

Cette recherche reste à faire. En attendant, je demande à l’IA de conclure provisoirement sur ce qu’elle ‘’pense’’ de la localisation :

Le livre d’heures ne paraît pas avoir été copié pour Marseille, Rouen, Chartres ou Évreux. Son calendrier appartient très probablement à une famille parisienne composite, très proche du calendrier de Thott 113, avec quelques adaptations particulières.

La meilleure formule serait :

Livre d’heures probablement copié dans l’aire parisienne ou pour un usage parisien élargi, vers la fin du XIVᵉ siècle, avec un calendrier composite où ont été intégrés quelques saints régionaux ou dévotions particulières.

Les raisons principales :

La concordance avec Thott 113 est massive : après correction, plus de 300 jours sur 365 concordent totalement ou partiellement. C’est trop élevé pour être fortuit.

Les saints qui semblaient d’abord locaux — Aventin, Chéron, Aignan, Lazare/Ladre, etc. — se retrouvent dans cette famille parisienne composite. Ils ne suffisent donc pas à attribuer le manuscrit à Troyes, Chartres ou Marseille.

Rouen et Évreux sont affaiblis par l’absence de marqueurs forts : pas de Romain de Rouen au 23 octobre, pas de Martial au 3 juillet, pas de Saint-Sauveur au 6 août, pas de Taurin d’Évreux.

Chartres reste une coloration possible, surtout par Chéron et Aignan, mais l’absence de Lubin et de la dédicace de Notre-Dame de Chartres empêche d’y voir un calendrier strictement chartrain.

Marseille est improbable : Louis de Marseille est très intéressant, mais les grands marqueurs marseillais — Victor, Cassien, Cannat — ne forment pas un faisceau. Son insertion près de saint Louis roi de France paraît plutôt relever d’une dévotion aux deux saints Louis, compatible avec un milieu parisien/royal.

Donc je ne dirais pas : « copié à Paris » avec certitude absolue. Je dirais :

Origine probable : aire parisienne, ou atelier travaillant sur un modèle parisien ; destination possible : milieu français septentrional ou curial, avec coloration chartraine et dévotion particulière aux deux saints Louis.

En définitive, l’usage de l'IA n’a pas permis de trancher définitivement la provenance ou la date du manuscrit, mais l’outil met l’accent sur des éléments qui m’avaient échappés, comme l’existence de saints chartrains, qui avaient échappés aussi au meilleur expert des manuscrits médiévaux, qui ne disposait pas, il y a 15 ans, des ressources actuelles et en cela, l’IA me parait tout de même une aide complémentaire utile à l’examen des textes anciens, à condition de tout vérifier et de faire le tri dans un raisonnement qui reste une suite d’analogies approximatives.

Bonne Journée,

Textor

 

L'incipit de la Vigile des Morts avec sa lettrine filigranée de noir.


[1] Les passages en italique de cet article sont directement transcrits de l’IA sans intervention de l’auteur.   

[2] Paul Perdrizet Le Calendrier parisien à la fin du Moyen Âge d'après le Bréviaire et les livres d'heures, Paris 1933.

[3] CHD Institute for Studies of Illuminated Manuscripts in Denmark

mardi 29 septembre 2020

Fragmentum (14 ème siècle)

Quel relieur-restaurateur n’a pas rêvé, en déposant les plats d’une reliure, de trouver sur les claies de parchemin un fragment de la Bible de Gutenberg sur vélin ? La chose s’est déjà produite. Retrouver ces livres dans les livres constitue véritablement de l’archéologie au sens où l’on met au jour un objet enseveli du passé qui aide à comprendre l’histoire de l’homme et la diffusion des idées.   

Le manque de matière première lors de la création des reliures au XVème siècle ou au début du XVIème a conduit les relieurs de l'époque à utiliser des matériaux de réemploi.  Le plus simple était encore de puiser dans les vieux manuscrits devenus obsolètes, soit parce qu’ils n’étaient plus orthodoxes, soit qu’ils n’étaient plus lisibles.

Un fragment de texte caché dans une reliure du XVIème siècle. 

Je possède ainsi plusieurs livres qui laissent apparaitre – surtout lorsque la reliure est en lambeaux - des textes manuscrits qui sont souvent difficiles à lire. Lorsque c’est possible, si le fragment est assez large pour révéler une ligne entière, la lecture conduit généralement à identifier un texte liturgique banal, un passage de l’évangile ou un psaume.

En examinant de plus près une reliure de ce type, je me suis dit que le texte manuscrit collé sur les contreplats pouvait être bien plus ancien que la date de fabrication de la reliure elle-même et qu’il fallait creuser quelque peu le sujet. Il s’agit de deux pages entières, dont le support est en papier, sur une reliure du premier tiers du XVIème siècle. La reliure avec ses fers est possiblement allemande ou des Pays-Bas, conforme aux descriptions d’Oldham. Cette attribution est renforcée par la présence d’un ex-libris ancien de Thomas Rompserius de Leodio (Liège) [1] sur une garde.  L’ouvrage que la reliure protège est la somme théologique de saint Thomas d’Aquin imprimée par Octaviani Scoti à Venise en 1516. [2]


La reliure avec ses ferrures et ses attaches.

Ex-libris de Thomas Rompserius de Leodio.

A quoi ce texte pouvait-il bien correspondre ? Le style général de l’écriture et des lettrines suggérait une date de rédaction aux alentours du 14ème siècle. Bien que rédigé avec une belle écriture régulière qui parait plus rotunda que textura, il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour comprendre que le texte était très abrégé et donc quasi illisible pour moi. Il y a encore 10 ans, mes recherches se seraient arrêtées là. Toutefois, avec la reconnaissance scripturale, il est possible aujourd’hui d’aller plus loin.

Des médiévalistes passionnés m’orientent tout d’abord vers les écrits d’un théologien français. On me dit qu’il pourrait s’agir des commentaires par Durand de Saint Pourçain des Sentences de Pierre Lombard ou un texte de Pierre Lombard lui-même, les avis sont partagés. Puis un professeur d’études théologiques [3], prestement consulté, laisse tomber un verdict sans appel : Durandus, rédaction A/B, commentaire sur le livre 4 de Lombard, distinction 23, questions 2 et 3.


Les deux feuilles complètes des contreplats.

Mais il ajoute qu’il dirige un centre d’études scolastiques [4] dont la mission consiste à créer un corpus de tous les fragments d’écrits scolastiques médiévaux afin de s’assurer qu’il ne s’agit pas de textes perdus. Ce projet de recherches est baptisé Fragmentarium. Et voilà mes deux pages manuscrites parties pour une analyse approfondie sous microscope à balayage numérique ! Le texte sera intégré aux autres commentaires de Durand de Saint Pourçain existant dans la base puis comparé. Résultat de l’étude, après traitement, dans quelques mois.

Jusqu’à présent, l’étude des textes anciens faisaient l’objet de publications ou de traductions universitaires dispersées. Or, presque chaque texte dépend d'un texte précédent ou d'une tradition textuelle, que ce soit sous forme de commentaire ou de révision, d'expansion ou d'abréviation. Et presque chaque texte est lui-même une composition d'un ensemble élaboré de références et de citations reliant les éléments du corpus entre eux. Ce centre d’études développe et publie des normes pour le codage sémantique des textes liés à la tradition scolastique. Les données collectées sont ainsi interopérables. Pour cela, il est nécessaire de développer des schémas d'encodage spécialisés spécifiquement adaptés audits textes scolastiques.

Ce projet Fragmentarium n’est pas limité aux Etats-Unis mais connait aussi des développements sur le continent européen. Ainsi, un groupe de travail intitulé Ticinensia disiecta s’est proposé d'inventorier, de cataloguer et d'étudier des fragments de codex et d'autres documents médiévaux conservés dans des bibliothèques et des archives situées dans le canton du Tessin (Suisse). L'objectif final est de promouvoir un patrimoine jusqu'à présent presque totalement inconnu.

La recherche prend en compte toutes sortes de réutilisations de fragments : couvertures et revêtements extérieurs adaptés aux livres ou aux matériaux d'archives de toutes les époques, renforts de dos de livres et autres types de fragments de reliure, sans distinction selon qu'ils sont détachés ou encore in situ. Les images des fragments et les données fournissant une nouvelle description scientifique sont publiées en ligne dans le cadre de la base de données internationale fragmentarium.ms

Le projet est conçu par le CCLA, le Centre de compétence pour les livres anciens (Biblioteca Salita dei Frati) de Lugano. Dans sa première phase, il entend se concentrer sur les documents trouvés dans les bibliothèques qui ont déjà fait l'objet de projets de catalogage menés par le CCLA : la bibliothèque du monastère de Madonna del Sasso à Locarno, qui dispose de quelque cent cinquante livres contenant des fragments in situ, celle du monastère de Santa Maria in Bigorio, et la bibliothèque Biblioteca Salita dei Frati à Lugano.

Je saurais ainsi à quoi m’en tenir pour les fragments de mon livre. Au final, mes deux pages manuscrites ne seront peut-être qu’une millième copie des commentaires de Durandus, sans intérêt pour la science ni variante particulière, ou bien, peut-être un écrit inédit, jamais publié. En attendant, le suspense est à son comble et je regarde ce texte illisible comme si j’avais devant les yeux un passage de la Bible copié au premier siècle…



La somme de saint Thomas d’Aquin

Une lettrine historiée du livre

Le plus cocasse de l’histoire c’est la présence dans le même livre d’un écrit de Durand de Saint Pourçain et des œuvres de saint Thomas d’Aquin.

Durand est un dominicain né à Saint-Pourçain-sur-Sioule dans l'Allier vers 1270-75. On ne sait rien de sa formation mais il est présent au Couvent Saint-Jacques à Paris en 1303 et en devient lecteur sententiaire en 1307, puis maître en théologie en 1312 (sous le second Magister de Maître Eckhart). L'année suivante il est nommé Maître du Sacré Palais à la cour pontificale avignonnaise. En 1317, il devient évêque de Limoux, puis évêque du Puy-en-Velay l’année suivante et enfin évêque de Meaux en 1326 où il décède en 1334.

C'est précisément pour son commentaire des Sentences du Lombard que Durand est connu, car elles ont rapidement fait polémique. Surnommé le Doctor resolutissimus à cause du caractère radical de ses opinions, on lui reproche notamment des arguments qui s’opposent à la doctrine commune de l’église et surtout à l'enseignement de Thomas d'Aquin, au moment même où est entamé le procès en béatification du Docteur angélique.

Il lance l’idée, alors novatrice, de distinguer la philosophie, considérée comme une science de la raison, de la théologie, d'ordre spirituel. Au réalisme aristotélicien de Thomas d'Aquin, il oppose le nominalisme et la volonté de nier ou de supprimer de nombreux concepts de la scolastique qui lui paraissent inutiles ou superflus. Ainsi, toute existence étant pour elle-même singulière, il nie l'existence des universaux. Contre Thomas d'Aquin, il combat la distinction réelle de l'essence et de l'existence, etc.

Est-ce que le relieur avait conscience de cette contradiction en collant deux pages de Durandus dans la somme de saint Thomas d’Aquin ? Savait-il seulement lire ? Comment le possesseur du livre a-t-il pu accepter pareille hérésie ? ou bien n’était-ce qu’une pure coïncidence ? Mystère.

Bonne journée

Textor



[1] Il existe un Thomas Rompserius reçu préfet de l'université de Louvain en 1550.  http://opacplus.bsb-muenchen.de/title/4136708/ft/bsb10022965?page=258

[2] Prima pars Summe sacre theologie Angelici Doctoris Sancti Thome de Aquino ...Tertia pars Summe Angelici Doctoris Sancti Thome de Aquino ordinis predicatorij : cum concordantijs marginalibus.

[3] Professor Jeffrey C. Witt (Loyola University of Maryland)

[4] Le centre SCTA pour Scholastic Commentaries and Texts Archive (https://scta.info) basé dans le Maryland (USA)