lundi 12 octobre 2026

Des femmes mémorables et célèbres par Jean Tixier de Ravisi (1521)

La souscription publique lancée en ce moment par la BNF afin d’acquérir un précieux manuscrit rédigé par Anne de Beaujeu pour l’éducation de sa fille m’a remis en mémoire un ouvrage célèbre du compilateur nivernais Jean Tixier de Ravisi (Alias Ravisius Textor), professeur au collège de Navarre, le De memorabilibus et claris mulieribus aliquot diversorum scriptorum Opera. Cette anthologie humaniste qui s'inspire directement du premier ouvrage du genre dans la littérature occidentale : le De mulieribus claris composé par Boccace vers 1361-1362, rassemble des textes d’auteurs anciens et modernes autour d’un même sujet : les femmes célèbres et vertueuses.

Page de titre aux quatre lapins de Simon de Colines.
 Imprimeur actif depuis 1520, c'est une de ses premières publications.

Souscription de la BNF

Même s’il n’y est pas question directement d’Anne de Beaujeu (connue aussi sous le nom d’Anne de France ou Anne de Bourbon), Ravisius Textor a nécessairement en tête ce modèle de femme de caractère et d’autorité (Elle décèdera l’année suivant la publication du livre). La fille de Louis XI avait hérité de son père d’un redoutable sens politique ; il l’avait d’ailleurs reconnu et aurait lancé cette formule sous forme de boutade : Elle est la moins folle femme de France, car de sage, il n'y en a point.

Anne de Beaujeu prend la régence pendant la minorité de Charles VIII. Elle laisse un texte, rédigé vers 1504-1505, sur l’éducation et les vertus féminines, destiné à sa fille Suzanne de Bourbon. Inspiré par Christine de Pisan, elle y donne des conseils moraux et politiques et propose une réflexion sur la responsabilité et la légitimité des femmes appelées à gouverner, qui s’inscrit dans la même démarche morale et pédagogique que le livre de Ravisius Textor.

1.      Une compilation de traités sur la gent féminine

Celui-ci compose une sorte de bibliothèque des femmes illustres, puisant dans des auteurs allant de l'Antiquité avec Plutarque aux humanistes italiens et français des XVe et XVIe siècles. Il préfère juxtaposer des ouvrages préexistants plutôt que de les fondre dans une œuvre nouvelle.

Nous trouvons ainsi, à la suite :

1.         Plutarque — De virtutibus mulierum (Les Vertus des femmes), dans la traduction latine (14851) de l'humaniste florentin Alamanno Rinuccini (Alamanus Ranutinus dans l'édition). C'est le seul texte du volume tiré d’un auteur de l’Antiquité.

2.         Jacques-Philippe de Bergame (Iacobus Philippus Bergomensis), un moine augustin disparu juste un an avant la publication du livre de Ravisius Textor — De claris mulieribus. C'est l'une des parties les plus importantes de l'anthologie qui adapte et complète Boccace, ouvrage déjà publié pour la première fois en 1497.

3.         Jean des Pins (Joannes Pinus, 1470-1537), humaniste, diplomate et futur évêque de Rieux — Divae Catharinae Senensis vita, une vie de sainte Catherine de Sienne, parue d’abord à Bologne en 1505.

4.         Un texte anonyme — De illustribus foeminis opusculum, petit traité consacré aux femmes illustres classées par grandes typologies : musiciennes, prophétesses, Sibylles, poétesses, philosophes, grammairiennes, médecins, guerrières, etc… dans le genre des énumérations qu’affectionne particulièrement Ravisius Textor, lequel pourrait donc en être l’auteur bien que l’édition donne ce traité pour anonyme (incerto auctore).

5.         Un autre texte hagiographique anonyme sur sainte Monegonde — Vita Monegundis.

6.         Battista Fregoso (Baptista Fulgosius, 1453-1504), ancien doge de Gênes — Quelques chapitres tirés du De dictis factisque memorabilibus collectanea (Milan, 1509), consacrés aux femmes remarquables par leur savoir et leur érudition, sous le titre De foeminis quae doctrina excellerunt. 

7.         Raffaele Maffei, dit Raphaël de Volterra (Raphael Volaterranus, 1451-1522) — des extraits de ses Commentaires, sous le titre De moribus mulierum.

8.         Valerand de La Varanne (Valerandus Varanius) — De gestis Joannae virginis Francae, egregiae bellatricis, libri IV, poème épique en quatre livres et 3000 vers consacré aux exploits de Jeanne d'Arc, déjà paru en 1516, à Paris, chez Jean de la Porte.

9.         Enfin, des textes hagiographiques consacrés à sainte Clotilde et à sainte Geneviève, dont les auteurs ne sont pas indiqués comme tels dans le recueil.

A cet ensemble, Jean Tixier de Ravisy apporte ses propres contributions originales à travers trois articles sur Anne de Bretagne, Charlotte de Bourbon, comtesse de Nevers et Jeanne de Navarre, fondatrice de son collège, outre un catalogue de femmes exemplaires et savantes intitulé Capita quaedam de claris mulieribus, authore Ravisio Textore Nivernensi tiré directement de son Officina paru en 1520.

Page de dédicace à Jeanne de Vuignacourt (Extraits)

2.      La curieuse dédicace à Jeanne de Vuignacourt

La préface datée du 24 juin 1521 est plutôt cocasse puisque l’auteur avoue, après avoir choisi d’écrire ce monument de 400 pages sur les femmes, qu’il n’en connaissait aucune et qu’il ne savait pas à qui dédier son livre. Il tente de se justifier en reconnaissant qu’il passe trop de temps dans les livres de la bibliothèque du collège de Navarre pour avoir le loisir de fréquenter le beau sexe et il doit avoir recours à son ami et collègue Louis Lasseré pour qu’il lui en trouve une !

Comme il (Louis Lasseré) me voyait hésiter sur la femme à laquelle je pourrais consacrer tout cet ouvrage consacré aux femmes, il me proposa aussitôt vous seule et avant toutes les autres [1]

Ce sera donc Jeanne de Vuignacourt, épouse de Charles Guillard, second président au Parlement de Paris, personnage considérable et influent, sans doute lié au collège de Navarre. Louis Lasseré fait valoir les vertus de l’épouse du magistrat dans une argumentation que Ravisius Textor se contente de reproduire et d’approuver entièrement.

 Cette manière de faire un éloge indirectement à travers les propos d’un tiers est peut-être une figure de style permettant à Ravisius Textor de donner des détails très intimes sur une personne qu’il ne connaissait pas très bien.

Le texte insiste sur les vertus de Jeanne, femme sensée, avisée, courageuse, ayant du jugement et du cœur, chose rare pour ce sexe (!) [2] 

Dès le berceau, et dès l'âge le plus tendre, vous avez élevé vos enfants dans la discipline et la sévérité, au lieu de les gâter par les caresses et les flatteries, comme ont coutume de le faire les femmes sottes et dépourvues de jugement…[3]

L’auteur pousse la délicatesse jusqu’à demander à Simon de Colines de faire graver spécialement pour l’édition une initiale Q criblée de grand format (530 x 550 mm) et une lettre O de plus petit format (300 x 300 mm) contenant les armes accolées de deux époux, Guillard à dextre et Vuignacourt à senestre, intégrant ainsi la dédicace au programme typographique.  

3.      Un repentir tardif : Les feuillets ajoutés

L’ouvrage contient une curiosité de composition. La numérotation des feuillets indique 219 alors qu’il en existe réellement 221 dans les exemplaires complets. 2 feuillets ont été ajoutés entre les folios 176 et 177, sans doute à la fin de l’impression du livre [4]. Il ne porte donc pas de numéro de folio mais une signature y9 et y10, plus une réclame pour aider le relieur en indiquant qu’il y a une continuité avec le feuillet suivant, ce qui n’allait pas de soi puisque ces deux feuillets sont insérés en plein milieu du livre intitulé Aliud de illustribus feminis opusculum et non pas entre deux textes, ce qui aurait été plus logique car ils n’ont pas de rapport avec l’opuscule en question.

Tous les exemplaires ne comportent pas ces deux feuillets, ce qui pourrait signifier que le livre était déjà en cours de distribution quand ils ont été ajoutés. Quand ils existent, ils sont parfois insérés dans le mauvais sens, y10 avant y9. C’est le cas des exemplaires de la Folger Shakespeare Library et de l’University of Illinois Library, ou encore de l’exemplaire Arthur Dudley. [5]

Un ajout tardif et certainement précipité qu’il est difficile d’interpréter aujourd’hui. Certes, il était impensable que Textor ne traite pas de Charlotte de Bourbon, comtesse du Nivernais, dont il était le sujet, mais pourquoi a-t-il attendu la fin de l’impression pour remettre son texte ?

Le feuillet y9 sur Anne de Bretagne

L’autre article traite d’Anne de Bretagne et constitue un hommage appuyé à la duchesse dont il résume brièvement la vie, ses deux mariages, ses qualités et vertus et son rôle de protectrice des arts et des lettres. Autant Anne de Beaujeu, qui aurait pu entrer dans le projet éditorial, est passée sous silence, autant Anne de Bretagne est encensée au point que Ravisius Textor s’interrompt pour, dit-il, ne pas tomber dans la louange exagérée qui l‘aurait fait passer pour un courtisan… A noter qu’Anne de Bretagne comme Charlotte de Bourbon avaient disparu récemment (Respectivement en 1514 et 1520).

Anne de Bretagne était souvent dédicataire des livres traitant des femmes célèbres, un genre passé à la mode en cette fin XVème, début du XVIème siècle [6]. Elle avait reçu l’adaptation française du livre de Boccace par Antoine Vérard en 1493, puis le livre sur les Vies des femmes célèbres d’Antoine Dufour en 1504, traduction partielle de l’ouvrage de Jacopo Foresti imprimé à Ferrare en 1497 et repris par Textor [7].

Il était sans doute difficile pour le nivernais de ne pas s’inscrire dans cette tradition.

4.      Jeanne la Pucelle

Le texte de Valerand de La Varanne sur Jeanne d’Arc est sans doute le plus intéressant du recueil car l’auteur suit une démarche d’historien. Il avait eu accès aux actes des deux procès (Celui de 1431 en condamnation et celui de 1455 en réhabilitation) qui étaient conservés à l’abbaye de Saint-Victor, pièces jusqu’alors largement méconnues. Il en remercie le supérieur de l’ordre dans une épitre placée en annexe de son livre.

Le livre de Valerand de la Varanne consacré à la vie de Jeanne d'Arc. 

La dédicace à l’abbé de Saint-Victor, Jean Bordier : Que ne conserve donc votre magnifique bibliothèque, dont la renommée s'étend de l'Orient à l'Occident ?

Valerand de La Varanne nous livre un des premiers récits sur l’héroïne lorraine avant sa transformation en grande figure patriotique au XIXe siècle et sa canonisation en 1920. Il s'attache à suivre les principaux événements de la vie de Jeanne mais les transpose dans le langage de l'épopée antique. Les interventions célestes, les apparitions angéliques, et les références mythologiques se multiplient. Charlemagne lui-même descend du ciel pour conseiller Charles VII.

Jeanne devient ainsi une héroïne chrétienne dont la mission providentielle s'inscrit dans une histoire de France magnifiée par les procédés de la poésie virgilienne. Pour donner plus de crédibilité à son récit, il ajoute à la fin du quatrième livre un complément constitué de passage du procès en réhabilitation [8] si bien que certains épisodes imaginés par Valerand de la Varanne ont été repris ultérieurement comme des faits authentiques, notamment la mort de Jacques d'Arc, père de Jeanne, qui aurait succombé au chagrin après son supplice.

Ravisius Textor n’a pas repris la suite de poèmes qui clôture l’édition de 1516, notamment une épitre qui avait été adressée à Valerand de la Varanne par Jean Salmon Macrin pour louer son poème sur Jeanne d’Arc.

***

On referme cette galerie de portraits féminins sur ce singulier paradoxe : c’est finalement l’homme de la Renaissance qui se dévoile, partagé entre son admiration pour les femmes d’exception et les préjugés de son temps. Ravisius Textor nous dit qu’il fallait beaucoup de talent à une femme pour obtenir une place dans un livre d’histoire écrit par des hommes !

Bonne Journée,

Textor (junior)

Ex-dono inscrit à la fin de la table, d’une écriture fin XVIème non déchiffrée.
( Pour Me Paynaud le Go… ?)



[1] Is autem quum videret me ambigere, cuinam foeminae totum hoc opus de foeminis consecraretur, unicam te, & primam omnium [...] mihi obtulit...

[2] Dicebat inprimis te foeminam (quod in eo sexu rarum est) cordatam...

[3] liberos tuos ab incunabulis [...] fouisses in severitate, non ut facere solent stolidae & imprudentes rerum foeminae, palpo & blandiciis corrupisses.

[4] La collation complète est : a–x⁸ y¹⁰ z⁸ A–E⁶ F⁸, F8 blanc.

[5] Vente du 8 Nov. 2007 chez Swann Galleries Inc. New-York

[6] Dans la même veine, d’autres auteurs s’attacheront à démontrer la noblesse et supériorité des femmes : Symphorien Champier, auteur de la Nef des Dames vertueuses (1503) mais aussi Cornelius Agrippa de Nettesheim, auteur du De Notabilitate & praecelentia foeminei sexus (1509).

[7] Traduire pour la reine. La circulation des traductions autour d’Anne de Bretagne. Paris, Carrefour culturel au tournant de 1500, Cahiers V. L. Saulnier n°33, dir. O. Millet et Luigi Alberto Sanchi, Paris, Presses de la Sorbonne, 2016, p. 119-132.

[8] Sequitur secundus processus post mortem Ioannae sub Calisto… Ce complément existait déjà dans l’édition de Jean de la Porte de 1516.