La souscription publique lancée en ce moment par la BNF afin d’acquérir un précieux manuscrit rédigé par Anne de Beaujeu pour l’éducation de sa fille m’a remis en mémoire un ouvrage célèbre du compilateur nivernais Jean Tixier de Ravisi (Alias Ravisius Textor), professeur au collège de Navarre, le De memorabilibus et claris mulieribus aliquot diversorum scriptorum Opera. Cette anthologie humaniste qui s'inspire directement du premier ouvrage du genre dans la littérature occidentale : le De mulieribus claris composé par Boccace vers 1361-1362, rassemble des textes d’auteurs anciens et modernes autour d’un même sujet : les femmes célèbres et vertueuses.
Même s’il n’y est pas question
directement d’Anne de Beaujeu (connue aussi sous le nom d’Anne de France ou Anne
de Bourbon), Ravisius Textor a nécessairement en tête ce modèle de femme de
caractère et d’autorité (Elle décèdera l’année suivant la publication du
livre). La fille de Louis XI avait hérité de son père d’un redoutable sens
politique ; il l’avait d’ailleurs reconnu et aurait lancé cette formule
sous forme de boutade : Elle est la moins folle femme de France, car de
sage, il n'y en a point.
Anne de Beaujeu prend la
régence pendant la minorité de Charles VIII. Elle laisse un texte, rédigé vers
1504-1505, sur l’éducation et les vertus féminines, destiné à sa fille Suzanne
de Bourbon. Inspiré par Christine de Pisan, elle y donne des conseils moraux et
politiques et propose une réflexion sur la responsabilité et la légitimité des
femmes appelées à gouverner, qui s’inscrit dans la même démarche morale et
pédagogique que le livre de Ravisius Textor.
1.
Une compilation de traités sur la gent féminine
Celui-ci compose une sorte de
bibliothèque des femmes illustres, puisant dans des auteurs allant de
l'Antiquité avec Plutarque aux humanistes italiens et français des XVe et XVIe
siècles. Il préfère juxtaposer des ouvrages préexistants plutôt que de les
fondre dans une œuvre nouvelle.
Nous trouvons ainsi, à la
suite :
1. Plutarque — De virtutibus mulierum (Les Vertus des
femmes), dans la traduction latine (14851) de l'humaniste florentin Alamanno
Rinuccini (Alamanus Ranutinus dans l'édition). C'est le seul texte du
volume tiré d’un auteur de l’Antiquité.
2. Jacques-Philippe de Bergame (Iacobus Philippus Bergomensis),
un moine augustin disparu juste un an avant la publication du livre de Ravisius
Textor — De claris mulieribus. C'est l'une des parties les plus
importantes de l'anthologie qui adapte et complète Boccace, ouvrage déjà publié
pour la première fois en 1497.
3. Jean des Pins (Joannes Pinus, 1470-1537), humaniste,
diplomate et futur évêque de Rieux — Divae Catharinae Senensis vita, une
vie de sainte Catherine de Sienne, parue d’abord à Bologne en 1505.
4. Un texte anonyme — De illustribus foeminis opusculum,
petit traité consacré aux femmes illustres classées par grandes
typologies : musiciennes, prophétesses, Sibylles, poétesses, philosophes,
grammairiennes, médecins, guerrières, etc… dans le genre des énumérations
qu’affectionne particulièrement Ravisius Textor, lequel pourrait donc en être l’auteur
bien que l’édition donne ce traité pour anonyme (incerto auctore).
5. Un autre texte hagiographique anonyme sur sainte Monegonde —
Vita Monegundis.
6. Battista Fregoso (Baptista Fulgosius, 1453-1504), ancien
doge de Gênes — Quelques chapitres tirés du De dictis factisque
memorabilibus collectanea (Milan, 1509), consacrés aux femmes remarquables
par leur savoir et leur érudition, sous le titre De foeminis quae doctrina
excellerunt.
7. Raffaele Maffei, dit Raphaël de Volterra (Raphael
Volaterranus, 1451-1522) — des extraits de ses Commentaires, sous le titre De
moribus mulierum.
8. Valerand de La Varanne (Valerandus Varanius) — De gestis
Joannae virginis Francae, egregiae bellatricis, libri IV, poème épique en
quatre livres et 3000 vers consacré aux exploits de Jeanne d'Arc, déjà paru en
1516, à Paris, chez Jean de la Porte.
9. Enfin, des textes hagiographiques consacrés à sainte
Clotilde et à sainte Geneviève, dont les auteurs ne sont pas indiqués comme
tels dans le recueil.
A cet ensemble, Jean Tixier de
Ravisy apporte ses propres contributions originales à travers trois
articles sur Anne de Bretagne, Charlotte de Bourbon, comtesse de Nevers et Jeanne
de Navarre, fondatrice de son collège, outre un catalogue de femmes exemplaires
et savantes intitulé Capita quaedam de claris mulieribus, authore Ravisio
Textore Nivernensi tiré directement de son Officina paru en 1520.
2.
La curieuse dédicace à Jeanne de Vuignacourt
La préface datée du 24 juin
1521 est plutôt cocasse puisque l’auteur avoue, après avoir choisi d’écrire ce
monument de 400 pages sur les femmes, qu’il n’en connaissait aucune et qu’il ne
savait pas à qui dédier son livre. Il tente de se justifier en
reconnaissant qu’il passe trop de temps dans les livres de la bibliothèque du
collège de Navarre pour avoir le loisir de fréquenter le beau sexe et il doit
avoir recours à son ami et collègue Louis Lasseré pour qu’il lui en trouve
une !
Comme il (Louis Lasseré) me
voyait hésiter sur la femme à laquelle je pourrais consacrer tout cet ouvrage
consacré aux femmes, il me proposa aussitôt vous seule et avant toutes les
autres [1]
Ce sera donc Jeanne de Vuignacourt,
épouse de Charles Guillard, second président au Parlement de Paris, personnage
considérable et influent, sans doute lié au collège de Navarre. Louis Lasseré
fait valoir les vertus de l’épouse du magistrat dans une argumentation que
Ravisius Textor se contente de reproduire et d’approuver entièrement.
Cette manière de faire un éloge indirectement
à travers les propos d’un tiers est peut-être une figure de style permettant à
Ravisius Textor de donner des détails très intimes sur une personne qu’il ne
connaissait pas très bien.
Le texte insiste sur les vertus de Jeanne, femme sensée, avisée, courageuse, ayant du jugement et du cœur, chose rare pour ce sexe (!) [2]
Dès le berceau, et dès l'âge
le plus tendre, vous avez élevé vos enfants dans la discipline et la sévérité,
au lieu de les gâter par les caresses et les flatteries, comme ont coutume de
le faire les femmes sottes et dépourvues de jugement…[3]
L’auteur pousse la délicatesse
jusqu’à demander à Simon de Colines de faire graver spécialement pour l’édition
une initiale Q criblée de grand format (530 x 550 mm) et une lettre O de plus
petit format (300 x 300 mm) contenant les armes accolées de deux époux,
Guillard à dextre et Vuignacourt à senestre, intégrant ainsi la dédicace au
programme typographique.
3.
Un repentir
tardif : Les feuillets ajoutés
L’ouvrage
contient une curiosité de composition. La numérotation des feuillets indique
219 alors qu’il en existe réellement 221 dans les exemplaires complets. 2
feuillets ont été ajoutés entre les folios 176 et 177, sans doute à la fin de
l’impression du livre [4]. Il
ne porte donc pas de numéro de folio mais une signature y9 et y10, plus une
réclame pour aider le relieur en indiquant qu’il y a une continuité avec le
feuillet suivant, ce qui n’allait pas de soi puisque ces deux feuillets sont
insérés en plein milieu du livre intitulé Aliud de illustribus feminis
opusculum et non pas entre deux textes, ce qui aurait été plus logique car
ils n’ont pas de rapport avec l’opuscule en question.
Tous les
exemplaires ne comportent pas ces deux feuillets, ce qui pourrait signifier que
le livre était déjà en cours de distribution quand ils ont été ajoutés. Quand
ils existent, ils sont parfois insérés dans le mauvais sens, y10 avant y9.
C’est le cas des exemplaires de la Folger Shakespeare Library et de
l’University of Illinois Library, ou encore de l’exemplaire Arthur Dudley. [5]
Un ajout
tardif et certainement précipité qu’il est difficile d’interpréter aujourd’hui.
Certes, il était impensable que Textor ne traite pas de Charlotte de Bourbon,
comtesse du Nivernais, dont il était le sujet, mais pourquoi a-t-il attendu la
fin de l’impression pour remettre son texte ?
L’autre article
traite d’Anne de Bretagne et constitue un hommage appuyé à la duchesse dont il
résume brièvement la vie, ses deux mariages, ses qualités et vertus et son rôle
de protectrice des arts et des lettres. Autant Anne de Beaujeu, qui aurait pu
entrer dans le projet éditorial, est passée sous silence, autant Anne de
Bretagne est encensée au point que Ravisius Textor s’interrompt pour, dit-il,
ne pas tomber dans la louange exagérée qui l‘aurait fait passer pour un
courtisan… A noter qu’Anne de Bretagne comme Charlotte de Bourbon avaient
disparu récemment (Respectivement en 1514 et 1520).
Anne de
Bretagne était souvent dédicataire des livres traitant des femmes célèbres, un
genre passé à la mode en cette fin XVème, début du XVIème siècle [6]. Elle
avait reçu l’adaptation française du livre de Boccace par Antoine Vérard en
1493, puis le livre sur les Vies des femmes célèbres d’Antoine Dufour en
1504, traduction partielle de l’ouvrage de Jacopo Foresti imprimé à Ferrare en
1497 et repris par Textor [7].
Il était sans
doute difficile pour le nivernais de ne pas s’inscrire dans cette tradition.
4.
Jeanne la
Pucelle
Le texte de Valerand de La Varanne sur Jeanne d’Arc est sans
doute le plus intéressant du recueil car l’auteur suit une démarche d’historien.
Il avait eu accès aux actes des deux procès (Celui de 1431 en condamnation et
celui de 1455 en réhabilitation) qui étaient conservés à l’abbaye de
Saint-Victor, pièces jusqu’alors largement méconnues. Il en remercie le
supérieur de l’ordre dans une épitre placée en annexe de son livre.
Valerand de La
Varanne nous livre un des premiers récits sur l’héroïne lorraine avant sa
transformation en grande figure patriotique au XIXe siècle et sa canonisation
en 1920. Il s'attache à suivre les principaux événements de la vie de Jeanne
mais les transpose dans le langage de l'épopée antique. Les interventions
célestes, les apparitions angéliques, et les références mythologiques se
multiplient. Charlemagne lui-même descend du ciel pour conseiller Charles VII.
Jeanne devient
ainsi une héroïne chrétienne dont la mission providentielle s'inscrit dans une
histoire de France magnifiée par les procédés de la poésie virgilienne. Pour
donner plus de crédibilité à son récit, il ajoute à la fin du quatrième livre un
complément constitué de passage du procès en réhabilitation [8] si
bien que certains épisodes imaginés par Valerand de la Varanne ont été repris
ultérieurement comme des faits authentiques, notamment la mort de Jacques
d'Arc, père de Jeanne, qui aurait succombé au chagrin après son supplice.
Ravisius Textor n’a pas repris la suite de poèmes qui clôture l’édition de 1516, notamment une épitre qui avait été adressée à Valerand de la Varanne par Jean Salmon Macrin pour louer son poème sur Jeanne d’Arc.
***
On referme
cette galerie de portraits féminins sur ce singulier paradoxe : c’est finalement
l’homme de la Renaissance qui se dévoile, partagé entre son admiration pour les
femmes d’exception et les préjugés de son temps. Ravisius Textor nous dit qu’il
fallait beaucoup de talent à une femme pour obtenir une place dans un livre
d’histoire écrit par des hommes !
Bonne Journée,
Textor
(junior)
[1] Is
autem quum videret me ambigere, cuinam foeminae totum hoc opus de foeminis
consecraretur, unicam te, & primam omnium [...] mihi obtulit...
[2] Dicebat inprimis te foeminam
(quod in eo sexu rarum est) cordatam...
[3] liberos tuos ab incunabulis [...] fouisses in
severitate, non ut facere solent stolidae & imprudentes rerum foeminae,
palpo & blandiciis corrupisses.
[4] La
collation complète est : a–x⁸ y¹⁰ z⁸ A–E⁶ F⁸, F8 blanc.
[5] Vente du
8 Nov. 2007 chez Swann Galleries Inc. New-York
[6] Dans la
même veine, d’autres auteurs s’attacheront à démontrer la noblesse et
supériorité des femmes : Symphorien Champier, auteur de la Nef des
Dames vertueuses (1503) mais aussi Cornelius Agrippa de Nettesheim, auteur
du De Notabilitate & praecelentia foeminei sexus (1509).
[7] Traduire
pour la reine. La circulation des traductions autour d’Anne de Bretagne. Paris,
Carrefour culturel au tournant de 1500, Cahiers V. L. Saulnier n°33, dir. O.
Millet et Luigi Alberto Sanchi, Paris, Presses de la Sorbonne, 2016, p.
119-132.
[8] Sequitur
secundus processus post mortem Ioannae sub Calisto… Ce complément existait
déjà dans l’édition de Jean de la Porte de 1516.






