jeudi 10 juillet 2025

La Maison de Savoie et ses historiographes (1516-1702)

Une bonne bibliothèque consacrée à la Savoie se doit d’avoir une section historique dédiée à la famille princière qui régna sur ce territoire et s’énorgueillissait d’être une dynastie européenne dont l’ancienneté se perd dans les temps obscurs et les légendes. C’était le cas de la grande bibliothèque savoisienne du docteur Bernard Blanc dispersée en 2010 [1], ou encore celle de Jean Faga [2].

L’Historiographe à sa table de travail, 
gravure tirée des Grandes Chroniques de Champier.

Le premier représentant de la Maison de Savoie serait un prince saxon nommé Bérold ou Bérald, fils d'un certain Hugues, duc de Saxe, petit-fils de l'empereur Othon II et neveu d’Othon III.  Les ouvrages consacrés à la famille de Savoie font tous débuter la lignée des Savoie à ce personnage hypothétique dont ils décrivent dans le détail les aventures en Provence puis en Savoie où il mate la révolte des montagnards.

Une autre légende, sans souci de cohérence, fait du fils de Bérold, Humbert dit aux Blanches Mains (Albimanus), un descendant de Widukind, ennemi de Charlemagne. Dans les deux cas, cette source saxonne était nécessaire à la revendication du droit à ceindre, en tant que princes du Saint-Empire, la couronne impériale.

Les travaux les plus récents, tels ceux de Laurent Ripart [3], permettent d’imaginer qu’Humbert, premier comte de Maurienne, ait pu appartenir à une famille de grands propriétaires de la combe de Savoie pendant la période carolingienne et qu'il ait eu pour frère Odon, évêque de Belley. Tous les actes d’époque où il est mentionné rapportent qu’Humbert et sa famille étaient originaires du comté de Vienne. Lui et ses frères Burchard et Odon possédaient des terres et des droits dans le sud de l'évêché de Belley. Aucun acte ne mentionne le nom de leur père.

Quoiqu’il en soit, il est certain que la famille est d’une grande ancienneté et peut revendiquer une longévité exceptionnelle puisque pendant mille ans se succèdent des princes portant le titre de comte de Savoie (1033) [4], puis de duc de Savoie (1416), prince de Piémont (1418), roi de Sicile (1713), roi de Sardaigne (1720) puis finalement roi d'Italie (1861).

Les puissances voisines avaient intérêt à maintenir ce petit Etat occupant une position stratégique sur les routes alpines qui relient le royaume de France aux principautés italiennes et à forger des alliances par le mariage.  

Au fil des siècles, les historiographes se sont plu à faire l’éloge de la famille humbertienne et à en dresser la généalogie. Voici quelques ouvrages représentatifs de ces travaux.

1/ Symphorien Champier, le précurseur (1516)

Symphorien Champier remet son livre au Prince Charles III.

C’est le duc Amédée VIII qui chargea Jean d’Orville dit Cabaret de rédiger la première chronique de sa famille en 1419, alors que la Savoie venait d’être érigée en duché par l’Empereur Sigismond. Ce picard d’origine travaillait à la demande. Il dut être appelé à la cour de Chambéry parce qu’il avait rédigé des chroniques pour d’autres familles princières. C’est Cabaret qui invente le mythe de Bérald et qui relie la famille aux héros des chansons de geste de son époque.  Ce texte fondateur de l’historiographie savoisienne dont il nous reste une bonne trentaine de manuscrits [5], sera repris et décliné par tous ses successeurs, à commencer par Symphorien Champier.

Moitié traité d’histoire, moitié roman de chevalerie, Les Grans croniques des gestes et vertueux faictz des tresexcellens catholicques et illustres ducz et princes des pays de Savoye et Piemont [6] est le premier livre imprimé traitant de manière approfondie de la Maison de Savoie. Son auteur, Symphorien Champier (1472-1539), est un humaniste lyonnais, né à St Symphorien sur Coise, parent de Pierre Terrail, seigneur de Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche [7].

Il est depuis 1506 le médecin du duc Antoine de Lorraine, cousin du futur François Ier. C’est à ce titre qu’il l’accompagne à la bataille d’Agnadel qui a vu la victoire de Louis XII contre les Vénitiens, puis à celle de Marignan dont François Ier revient vainqueur. Champier a publié son Triumphe du treschrestien Roy de France puis ses Grans croniques de Savoye peu après chacune de ces victoires.

Page de titre des Grandes Chroniques de Savoie

C’est un auteur prolixe qui a laissé des ouvrages touchant à la médecine, aux mathématiques, à l'archéologie, à la poésie, à la morale et à la théologie. Aujourd’hui, nous reconnaissons principalement sa qualité de chroniqueur. Son texte sur l’épopée de la Maison de Savoie s’étend de Bérald jusqu’au Duc Charles le Bon, il est dédié à Louise de Savoie, mère de François 1er, et s’inspire largement de la Chronique de Savoie de Jean d’Orville, sans esprit critique, ni originalité particulière. Samuel Guichenon est sévère avec lui en affirmant que l’ouvrage ressent fort la barbarie du siècle.

"L’ouvrage ressent fort la barbarie du siècle"

S’il n’est pas le plus fiable en matière historique, le livre possède un grand mérite pour le bibliophile actuel, celui d’avoir été abondamment illustré pour Jean de la Garde, par Gillet Cousteau, successeur d’Antoine Vérard, dont les éditions sont très recherchées. Il contient trente-cinq belles figures gravées sur bois - trois grandes, huit à mi-page et vingt-quatre petites dont deux sont répétées - et 5 tableaux généalogiques. L’imprimeur a réemployé des bois provenant du fonds de Vérard et plusieurs illustrations tirées de la Mer des Hystoires [8]. Dans une scène de siège, au feuillet fiii, Gillet Cousteau a composé sa gravure en regroupant habilement trois bois de thèmes différents, dont un visiblement tiré d’un livre d’Heures, donnant l’impression qu’il s’agit d’une scène unique.

L’assaut du château figuré par trois bois différents

Un tel ouvrage ne pouvait être qu’onéreux à l’époque. Est-ce pour cela que le Parlement fixa dans le privilège accordé pour trois ans à Jean de la Garde une clause assez rare de prix maximum ? Ouy le rapport de certain commissaire lequel a visité ledict livre, et tout considéré la cour a permis et permet audit de la Garde de faire imprimer et exposer en vente ledict livre pourveu qu’il ne le pourra vendre plus hault de huict soulz parisis.

Espérons que l’imprimeur est rentré dans ses frais …

2/ Guillaume Paradin, historien bourguignon (1552 – 1561 – 1602)

La Chronique de Savoie de Guillaume Paradin, édition de 1552

L’édition des Croniques de Savoye donnée par Guillaume Paradin en 1552, comparée à celle de Symphorien Champier, est plus rigoureuse et se détache davantage de la fable et du merveilleux. Paradin, chanoine de Beaujeu (1510-1590), est un humaniste bourguignon qui se passionne pour l’histoire. Il entame son ouvrage par une description du pays de Savoie et de ses "Glaces prodigieuses", puis recense les sources antiques qui traitent de la peuplade celte des Allobroges, du passage d’Annibal par les Alpes avant de s’attaquer aux origines de la maison de Savoie extraite de Saxonie.

Les aventures mythiques de Berald sont encore complaisamment détaillées sur plusieurs chapitres, puis il décrit dans de courtes sections (ch. 19 à 60) les faits d’armes des Comtes de Savoie avant de passer dans une autre partie, bien plus courte (90 pp. contre 240 pp.) aux Ducs.

Claude Paradin aurait puisé des passages entiers dans Philippe de Commynes et Le Féron.

Suivront deux autres éditions, la seconde de 1561, dont la chronique est continuée jusqu’au duc Emmanuel-Philibert, le vainqueur de la bataille de Saint-Quentin, et l’année 1559. L’ouvrage est divisé en trois livres, ce qui n’était pas le cas de la première édition. Superbe édition, parfaitement imprimée, orné au titre du fameux encadrement à enroulements dit Cadre au Midas de Jean de Tournes.

Page de titre de l'édition de 1561

Premier chapitre de l'édition de 1561 précédé des armes de Savoie

La seconde édition, contrairement à la première, offre un grand nombre de blasons généalogiques de la famille de Savoie, ainsi qu’une planche aux grandes armes de Savoie et 2 planches à double page présentant la descendance du comte Thomas et d’Amé IV, le tout gravé sur bois.

Jean de Tournes écrit : Ceste seconde édition … ayant été encore mieux reçeuë que la première, et ne s’en trouvant plus, j’ay esté sollicité de plusieurs endroits de la remettre sur la presse. Elle sera donc suivie d’une troisième et dernière édition de 1602, toujours de l'imprimerie de Jean de Tournes mais imprimée cette fois sur un mauvais papier. Elle est divisée en trois livres, comme la seconde de 1561, les deux premiers ne sont augmentés que de quelques additions ou corrections à la fin des chapitres, tandis que le troisième livre contient vingt chapitres de plus, renfermant la continuation depuis Emmanuel-Philibert jusqu'à Charles-Emmanuel et la paix de 1601. Ces changements et additions sont dus à Jean de Tournes, comme il l'indique lui-même dans son avis au lecteur. Il a pu puiser dans les ouvrages de Van Derbrucht et Pingon publiés entre temps.

3/ Philibert Pingon, Historiographe ducal (1581)

Le grand tableau généalogique du Pingon

Philibert Pingon (1525-1582) natif de Chambéry est un membre d’une famille de notaires anoblie au XIVème siècle originaire du Bugey. Il fréquenta le milieu littéraire savoisien, comme les frères Piochet ou Louis Milliet qu’il avait côtoyé durant ses études. Il était allié par sa sœur avec la famille de Buttet et Marc-Claude de Buttet le célèbre dans plusieurs de ses poèmes [9]. Après avoir fait son droit à Padoue, il occupa successivement les charges d’avocat au Parlement français de Chambéry (1549), de premier syndic de Chambéry (1551) et de conseiller d'État (1561). Il obtint le titre officiel d’Historiographe du Duc, ce qui l’obligea à se rendre à Turin et à rédiger une généalogie de la Maison de Savoie dans laquelle la partie iconographique de la publication est restée inachevée, sans doute en raison de sa mort prématurée.   

Son traité est publié en 1581 à Turin chez les héritiers de Nicolò Bevilacqua sous le titre Iclytorum Saxoniæ Sabaudiæque principum arbor gentilitia, mettant l’accent sur le fait qu’il s’agit d’une généalogie des maisons princières de Saxe et de Savoie présentées au travers des biographies illustrées de leurs familles.

Le volume contient quarante-trois cartouches gravés sur bois dans le texte, conçus pour recevoir les portraits princiers, ce qui aurait formé une belle galerie d’ancêtres, mais malheureusement seulement quatre ont été imprimés, complétés dans certains exemplaires par des gravures contrecollées. (Nous en comptons neuf dans l’exemplaire Textoriana, les quatre imprimés et cinq contrecollés aux folios 16, 18, 19, 21, 75).

A cette illustration in texto a été ajouté, dans les meilleurs exemplaires, une longue gravure de plus de deux mètres, parfois simplement repliée mais le plus souvent coupées par le relieur en huit gravures doubles montées soigneusement l’une après l’autre. Cet arbre généalogique richement illustré de blasons est d’un style très germanique qui vise à conforter l’idée de l’origine saxonne de la Maison de Savoie.

Malgré sa grande érudition et une recherche dans les chartes, Philibert Pingon n’a pas réussi véritablement à démêler l’origine obscure de la famille de Savoie.

Le tableau généalogique
Les portraits des Princes

4/ Lambert Van Derburcht, historien flamand. (1599)

Page de titre de l'Histoire Généalogique de Van Der Burcht

Les Blasons

L’ouvrage en latin qu’il publia à Leyde chez Plantin en 1599 est intitulé Histoire généalogique des Princes et Ducs de Savoie en deux Livres (Sabaudorum ducum principumq. Historiae gentilitiae libri duo). Son objectif était d’établir les preuves de l’ancienneté et du prestige de la Maison de Savoie, déjà considérée à l'époque comme l'une des plus anciennes d'Europe. Il met l’accent sur les liens généalogiques et sur les blasons de chaque représentant de la famille. C’est le premier à réduire l’importance de Bérald, le sujet est traité en cinq pages et à insérer des preuves sous forme d’extraits d’actes.

C’est un traité important pour l'histoire de la Savoie et de la Bresse et relativement peu courant. Il a précédé le livre de Samuel Guichenon qui dit que l’ouvrage n’a pour seul mérite que la beauté du style.

Lambert Van DerBurch (1542-1617) était le doyen de la collégiale Notre Dame d’Utrecht. Un savant humaniste apprécié notamment de Juste Lipse qui lui enverra une lettre dédicace publiée à la fin du livre. Il appartenait à l’illustre famille flamande des comtes de Rethel qui comptait des souverains de Jérusalem, cette illustre lignée peut expliquer qu’il se soit intéressé à la maison de Savoie qui comptait aussi des membres portant le titre de roi de Jérusalem.

Au titre figure la marque typographique gravée sur bois est celle de Christoffel Van Ravelingen (Christophorus Raphelengius), petit-fils de Christophe Plantin. L’auteur dédia le livre au sénateur vénitien et mécène Domenico Molino (1573-1635) chargé des relations commerciales entre Venise et la Hollande. Chaque membre de la dynastie a droit à son profil biographique accompagné par l'illustration de ses armes et blasons. Le travail n’est pas exempt de critiques compte tenu du nombre d’erreurs et d’omissions. Ainsi, par exemple, Amédée II est dit succéder à Amédée Ier alors qu'il y a eu Othon Ier et Pierre Ier avant lui.

Comme souvent dans les éditions des Plantin, l’impression est soignée et la mise en page agrémentée de 37 vignettes héraldiques dans le texte, gravées sur cuivre, dont une grande à pleine page, au verso du titre, représente l’écu armorié des Savoie avec leur devise F.E.R.T. Ce blason regroupe leurs différents titres et possessions :  Armes de Saxe, de Chablais, de Piémont, de Chypre, de Jérusalem, d’Aoste, de Gênes et sur le tout, de Savoie (de gueules à la croix d’argent).

La devise F.E.R.T. a donné lieu à de multiples interprétations mais son sens est resté caché jusqu’à aujourd’hui. Dans l’ouvrage de Champier une main anonyme de la fin du XVIème siècle a tenté une explication qui s’apparente à une pasquinade : FERT pour Foemina erit ruina tua. La Femme sera ta ruine ! 

Un possesseur du livre au XVIème siècle ou au début du XVIIème siècle a inscrit un petit commentaire sur l’assassinat de Henri III par Jacques Clément et sur le sens de la devise FERT

5/ Jean Frisat, le poète de Tarentaise (1628)

Le Domus Sabaudie de 1638

Nous n’avons que peu de détail sur la vie de ce chanoine de Moutiers qui a écrit une histoire versifiée de la Maison de Savoie des plus originales.

Il s’appelle Jean Frisat (ou Jean Frisatto ou Joannes Frisattus). Nous ne connaissons pas sa date de naissance, sans doute avant 1580, ni son lieu de naissance exact qui pourrait être Aime, non loin de Moutiers. Nous savons par les archives de l’Evêché qu’il est nommé chanoine en 1606, doyen en 1617, de nouveau simple chanoine théologique en 1625 et qu’il se qualifie lui-même de Prieur de Tarentaise (Prior Tharentatiensis).

Comme Jean Frisat est reconnu pour être un lettré éminent et un très bon théologien, l’évêque Germonio, un réformateur qui avait substitué le missel romain au missel de Tarentaise, confie au chanoine le soin de donner au clergé deux à trois leçons par semaine sur l’Ecriture Sainte et le rituel romain. En outre, il est féru de poésies latines, admirateur d’Ovide et c’est donc en vers latins qu’il écrit son Histoire de Savoie, divisée en deux parties, l’une pour les Comtes, l’autre pour les Ducs :  Domus Sabaudiae Duobus Membris divisa. Priore Comitum, Posteriore Ducum, Pars Prima - Secunda. Accesserunt variae diversarum rerum & temporum historiae, praecipuè series Archiepiscoporum Tarentasiensium, & domus Borbonicae.

Le Domus Sabaudiae est une suite de chroniques résumant la vie et les faits d’armes des Comtes puis des Ducs de Savoie concomitamment avec les évêques de Tarentaise. Chaque chapitre débute par un résumé biographique succinct (Argumentum) qui est développé pour chacun d’eux à travers des Elégies ou des Odes qui ne manquent pas de style mais qui sont truffées de références mythologiques et de périphrases.

On croise au détour des pages les noms des principales familles inféodées de Tarentaise, les Villaines, sieurs de Laudes et barons du Bois, les Chabod de Saint-Maurice, les Mareschal de Val d’Isère, etc. ainsi que des détails sur la petite histoire locale, comme dans ce poème dédié à Notre Dame de Briançon où Jean Frisat nous dit que l’église avait miraculeusement échappé aux flammes lors de l’invasion du pays par Henri IV et la vaillante défense de la ville par le Sieur de Laudes [10].

L’ouvrage parût en 1628, à Lyon, chez Scipion Jasserme. Le chanoine Grillet nous dit qu’il y aurait une édition parisienne de 1627, mais elle ne se trouve nulle part [11]. Il a peut-être eu confusion de sa part avec la date de l’épitre dédicatoire de l’édition de 1628. En effet, chacune des deux parties du livre est précédé d’une épitre de Jean Frisat, la première adressée à Charles-Emmanuel duc de Savoie, datée de Décembre 1627 tandis que la seconde dédiée au Prince Victor-Amédée porte la date de Décembre 1626.

Cette première édition (1628) est très rare, absente de la BNF et généralement omise des principales bibliographies. Elle n’est citée ni par Marianne Merland, ni par Gaston Saffroy, qui ne connaissaient que l’édition de 1630, pas plus que par Manno qui écrit :  Rossotto cite une édition de 1628. Manno n'a donc pas vu cette première édition et doute même de son existence [12].

Aujourd’hui les catalogues recensent trois exemplaires en institutions publiques (Chambéry, Maryland, Manheim) plus l’exemplaire du docteur Blanc, dont la bibliothèque savoisienne a été dispersée en 2010, qui a rejoint la Bibliotheca Textoriana après un passage par la librairie Gilibert de Turin.

La deuxième édition de 1630, chez le même éditeur mais partagée avec Claude Cayne, de format in-12, est bien plus facile à trouver. Elle a été augmentée de la vie du Duc Emmanuel-Philibert (pp.417-430) et de plusieurs odes insérées à la fin des chapitres. Enfin une dernière édition est parue en 1650 (in-12 de 462 et (20) pp.) ; elle est identique à celle de 1630 avec une date modifiée.

Les épitres dédicatoires de Jean Frisat qui débutent le volume sont reprises sans changement dans les deux éditions de 1628 et 1630, seule les dates ont été modifiées. Elles sont écrites par l’auteur depuis Monsterii ad forum Claudii, soit de Moûtiers, au forum de Claude. Nous n’avons trouvé aucun forum Claudii à Moûtiers. Ce lieu apparait dans quelques textes pour la ville voisine d’Aime, une petite ville à 14 Km de Moûtiers. (Aujourd’hui Aime-La Plagne). Il y est question d’un Forum Claudii Ceutronum Axima (le forum de Claude des Ceutrons d’Aime) comme il y a un Forum Claudii Vallensium, le forum de Claude du Valais, pour la ville de Martigny en Suisse. Chaque ville de fondation romaine semble avoir eu son Forum de Claude, mais rien n’est dit pour Moûtiers à ce sujet alors que Jean Frisat aurait dû logiquement dater son œuvre de la Collégiale St Pierre.

A la suite des poèmes sur la maison de Savoie figurent différents textes qui constituent la quasi-totalité de l’œuvre que nous a laissé Jean Frisat [13] : (i) une Périégèse en vers de la ville de Genève, [14] qui n’était pas une possession de la maison de Savoie, dans laquelle les pouvoirs temporels et spirituels de la ville sont décrit depuis sa fondation, (ii) l’hymne à la Vierge Marie de Briançon, déjà cité, (iii) Une liste des évêques de Turin, (iv) Une liste des princes de Bourbon mentionnés dans l'ouvrage.    

Jean Frisat meurt de la peste le 10 septembre 1630, comme treize des vingt chanoines de St Pierre de Moutiers, six mois seulement après la parution de la deuxième édition de son Domus Sabaudiae.

6/ Samuel Guichenon (1660)  

L’Histoire Généalogique de la Royale Maison de Savoie est un classique, indispensable à toutes les bibliothèques savoisiennes.

Guichenon, page de titre de l'édition de 1778

Samuel Guichenon, né le 18 août 1607, est le fils cadet de Grégoire Guichenon et de Claudine Chaussat, une famille calviniste originaire des Dombes. Son père était chirurgien à Bourg-en-Bresse et sa mère était fille d'un riche marchand de Bourg-en-Bresse. Il fit ses études de droit à Annonay en Ardèche puis passe son doctorat à Lyon pour devenir avocat à Bourg-en-Bresse, mais sa vraie passion est la recherche historique et généalogique.

En 1650, il est nommé historiographe dynastique de la maison de Savoie sous la régence de la duchesse de Savoie, Christine de France et pour entreprendre l'histoire des États de Savoie, il se rend à Turin et se plonge dans les archives. Il retrouve un grand nombre de manuscrits qu’il énumère dans sa préface et il lit tous les textes de ses prédécesseurs : Champier, Pingon, Van Derburcht, etc. comparant ainsi les différentes versions et relevant les erreurs et les contradictions. 

Ainsi, son ouvrage généalogique sur la Maison de Savoie est rigoureux et détaillé, trop peut-être pour son époque. Il s’affranchit des fables de ses prédécesseurs et il expose avec impartialité les droits héréditaires des Princes de Savoie sur plusieurs territoires passés en d'autres possessions, comme Genève et Chypre, ce qui n’est pas du gout de ses commanditaires.   Finalement sous leur pression, il reconnaît le bien-fondé de l'origine saxonne de la maison de Savoie et entérine la politique d'expansion des Ducs vers l'Italie.

La publication de cet ouvrage lui valut la croix de Saint-Maurice et un titre d’Historiographe de France.

La seconde édition, publiée chez Michel Briolo à Turin en 1778 est la plus complète puisqu’augmentée de suppléments depuis 1660 (date de la première édition) jusqu’à 1778. Elle est abondamment illustrée dans le texte de gravures sur cuivre représentant des portraits et des sépultures gravés par Pitarelli, Valperga et autres, et de gravures sur bois par Cagnoni et Mercorus (sceaux, monnaies, écussons armoriés...).

A la suite de l’ouvrage a été relié, comme dans d’autres exemplaires de cette édition, à la fin du tome lV, du même auteur : la Bibliotheca Sebusiana. Editio nova, Ibid., 1780, en 147 pp.



Quelques pages du Guichenon


7/ Thomas Blanc, l’abbréviateur. (1668) 

Après la somme de Samuel Guichenon, il devenait difficile pour les historiographes de rivaliser en matière de recherche ou d’exposé. Thomas Blanc eut une idée pour remplir sa charge : Faire très court, là où Guichenon avait fait très long.

Cet historiographe officiel du duc Charles-Emmanuel II est né aux Allues [15], en Tarentaise, le 2 août 1637. Son père Nicolas, fils de Claude Blanc, avait été nommé notaire aux Allues par lettre-patentes de Victor-Amédée, duc de Savoie, datées de Turin, le 12 Novembre 1634. L’un de ses frères, Gaspard Blanc, fut aussi fait notaire, dans la même localité, le 30 octobre 1665.

L'Abbrégé de Thomas Blanc (1668)

En publiant l’Abbrégé de l'Histoire de la Royalle Maison de Savoye contenant tout ce qui s'est passé de plus remarquable depuis son origine jusques à Amé VIII, premier Duc de Savoie, l’auteur a puisé dans les chroniques précédentes et il soutient que son ouvrage manquait à la gloire des Princes de Savoie en ce qu’il constitue un résumé qui ne se perd pas dans les détails inutiles, travail difficile à remplir, dit-il, quand on sait le nombre de faits glorieux réalisés par les ancêtres du présent duc.

Il dédit chacun des trois tomes de son abrégé à un membre de la famille régnante : Le duc Charles-Emmanuel, la Duchesse Marie-Jeanne- Baptiste et le jeune prince de Piémont. Ces trois épitres sont particulièrement obséquieuses mais cette excessive flatterie devait être une précaution nécessaire pour ne pas finir en prison. Un autre ouvrage de Thomas Blanc sur l’histoire de Bavière sera sévèrement censuré par le duc de Savoie [16]. Au XVIIème siècle, il ne suffit pas de rapporter des faits historiques, il faut être rompu à la politique.

L’édition originale lyonnaise en trois volumes [17], parue à Lyon chez Jean Girin et Barthélémy Rivière, est difficile à trouver. Elle a été réimprimée en 1677. Ornée d’un titre frontispice et de trois portraits gravés par Audran d’après Lamonce représentant le Prince, son épouse et l’héritier de la dynastie.

A la fin du dernier volume se trouve le précieux Catalogue des chevaliers de l’ordre du Collier de Savoye, dit de l’Annonciade.

8/ Francesco FERRERO DI LAURIANO (1703)

Pour clôturer cet ensemble, voici l’Augustae regiaeque Sabaudae domus arbor gentilitia, publié à Turin chez Jean-Baptiste Zappata en 1703, seule édition de ce rare recueil de portraits des ducs de Savoie.

L’édition est bilingue latin-français. Chaque biographie des princes est présentée en lettre ronde pour le latin puis en lettre italique pour le français.

La Grande Généalogie de l'Auguste Maison de Savoie

Un livre d'apparat

A la manière de ce qu’avait réalisé Philibert Pingon cent vingt ans plus tôt, l’auteur présente un portrait de chacun des membres de la dynastie, dans des encadrements ovales et des contours ornementaux élaborés, sous-titré d’un résumé biographique gravé en latin.

L’impressionnant frontispice a été dessiné par J. C. Granpinus et gravé par G. Tasnière, il est daté de 1703. Tasnière (c. 1632-1704), élève de Claude Mellan, est un illustrateur prolixe de cette période et ses œuvres se retrouvent dans de nombreux livres illustrés publiés à Turin.

Il s’agit d’un ouvrage d’apparat dans un imposant format in-folio (24 x 38 mm) consacré à l'iconographie savoyarde, depuis ses origines antiques jusqu'au règne de Victor-Amédée II. Il comprend dans sa version originale 32 portraits dessinés par J. D. Lange d’Annecy, gravés par Giffart et Bouchet. Les lettrines sont exécutées dans un style typique du baroque turinois.

Par la suite, dans certains exemplaires, le portrait de Charles-Emmanuel III, monté sur le trône en 1730 a été ajouté. (signé par Ph. Allet et daté de 1732), suivis, à l’image du Pingon, de médaillons "muets" pour accueillir les portraits des futurs souverains successifs. L’exemplaire Textoriana contient donc en tout 34 portraits et un médaillon muet.

Portrait gravé

L’ensemble des livres présentés illustre assez bien l’évolution de l’historiographie savoisienne. Il m'en reste néanmoins encore quelques-uns à trouver pour compléter la collection. Guichenon qui les a tous lu cite - outre ceux décrit ici - la Généalogie de Julien Taboué (1560), moitié en prose, moitié en vers, l’Histoire de Charles le Bon d’un auteur anonyme, l’Histoire de Savoie en italien de Dominique Machanée, milanais, Louis de la Chiesa et son Histoire du Piémont, et encore Antoine Delbene, Pierre Monod, jésuite, Pierre-Paul Orengiano, etc…

Bonne journée,

Textor



[1] Alde 17 et 18 Décembre 2010. (782 lots)

[2] Dispersée à l’hôtel des ventes de Lyon du 10 au 18 Mai 1897 en huit vacations (1232 lots)

[3] Laurent Ripart, Les fondements idéologiques du pouvoir des comtes de la maison de Savoie (de la fin du Xe au début du XIIIe siècle), université de Nice, 1999, tome II, p. 496-695.

[4] Amédée III serait le premier à signer par la formule comte de Savoie en 1125. Auparavant ses prédécesseurs se disaient comtes de Maurienne. Ce changement de titre entérine l’extension du territoire qui englobe dès lors la Savoie Propre, la Maurienne et les autres possessions des Humbertiens dans le Royaume de Bourgogne.

[5] Samuel Guichenon en possédait deux manuscrits et il nous dit à la préface de son livre : Le plus ancien M.S. que nous ayons est l’ancienne Chronique de Savoie composée en vieux gaulois en forme de roman, par un auteur incertain qui vivait du temps du Comte Verd (Amédée VI). Jean de Tournes au supplément de l’Histoire de Savoie de Guillaume Paradin l’appelle la Chronique de Monsieur de Langes parce que le Président de Langes de Lyon en avait une. Elle est dans les archives de S.A.R. à Turin et dans plusieurs cabinets. J’en ai deux exemplaires. Cette chronique commence à Bérold et finit au Comte Rouge (Amédée VII) inclusivement.

[6] Paris, Jean de La Garde, 27 mars 1516. In-folio. Bechtel, C-149. - Moreau, 1300. - Brun, p. 152

[7] Sur la vie et les œuvres de Champier, voir P. Allut, Étude biographique et bibliographique sur Symphorien Champier, Lyon, 1859.

[8] Voir John Macfarlane, Antoine Vérard, Londres, Bibliographical society at the Chiswick Press, 1900. Le bois du f. xlviii est reproduit fig. XVI, celui du f. lxxi, reproduit fig. XI.

[9] Voir l’article sur le Premier livre de Vers de Marc-Claude de Buttet in Textoriana Mai 2025.

[10] Ad beatissinam virginem mariam Briansonis, cujus imago inter flammas illoesa remansit….

[11] Grillet, Dictionnaire historique, littéraire et statistique des départemens du Mont Blanc et du Léman, Chambéry, Puthod, 1807, Tome III, p. 142.

[12] Merland, XXV, p. 239. Saffroy, III, 4999. Manno-Promis, I, 19 (Pour l’édition de Lyon, Scipion Lasserme, 1630). Rossotto, p. 329 (Edition de 1628, pour laquelle il écrit : Rare édition originale dont nous connaissons qu’un seul exemplaire conservé à l’Université du Maryland).

[13] La bibliothèque savoisienne de feu Jean Faga de Chambéry contenait une autre publication de Jean Frisat, citée par Grillet, le poème sur l’Isère Isarae fluminis convivium seu vallis Tarentasiae descriptio, Chambéry, 1600.

[14] Periegesis Rerum Genevae, in qua urbis status temporalis & spiritualis à fundamentis exegetice describitur

[15] Grillet nous dit qu’il était de Chambéry mais il s’agit d’une erreur.

[16] Sept lettres adressées à Thomas Blanc, Historiographe de Savoie de l’Abbé Million in Recueil des mémoires et documents de l'Académie de La Val d'Isère. Vol 2 1868 pp. 477 et s.

[17] 3 volumes in-12 de [24]-558-[18] ; [12]-432-[34] ; [12]-372-[100] pp,

mardi 17 juin 2025

Hommage de Noel du Fail à son professeur Eguiner Baron, juriste breton.

Le jour où ce grand in-quarto [1] a croisé ma route, ce n’est pas le sujet du livre qui m’a séduit de prime abord : un austère traité de droit sur le régime des bénéfices féodaux. En revanche, la reliure de vélin cirée, les claies de parchemin enluminées et la mise en page épurée de Sébastien Gryphe méritait bien de débourser quelques livres tournois.

Ensuite, j’ai découvert que l’auteur était un juriste breton, né à Kerlouan dans le Léon, sur la côte sauvage non loin de Lesneven et qu’il était considéré comme un éminent juriste à l’origine de la construction du droit français (Jus Gallica) et de son émancipation - toute relative - du droit romain.

La page de titre des Commentaires sur les Bénéfices d’Eguinaire Baron, juriste léonard,
 édités par Sebastien Gryphe en 1549.

Reliure en vélin ciré… et rapiécé.

La réputation d’Eguiner François Baron (1495-1550) [2] était grande au point que le Parlement de Bretagne lui confia le soin d’écrire l’épitre introductive de la première édition de la Coutume Réformée de Bretagne de 1540 et de rédiger le répertoire qui précède l’ouvrage. Baron exalte avec lyrisme le travail des cinq commissaires royaux qui avaient été chargés de dépoussiérer le vieux texte [3]. Il n'oublie pas, au passage, de louer Philippe Bourguignon, l'imprimeur-libraire qui s'était lancé dans cette aventure éditoriale. La renommée d'Eguiner Baron était telle qu’il avait réussi à attirer dans son auditoire un autre grand réformateur du droit, le futur chancelier Michel de l’Hospital, venu assister aux Grands Jours de Riom en 1546 [4].

Noel du Fail avait suivi les cours d’Eguiner Baron alors qu’il poursuivait sa formation à l’université de Bourges. Peut-être parce qu’il était breton comme son professeur ou bien parce qu’il aimait les facéties et les balivernes, il avait grandement apprécié les cours de ce maitre éminent, à la fois sérieux et blagueur. Ce dernier n’hésitait pas, sans doute pour distraire ses étudiants, à utiliser des formules choc et des images rendant le cours magistral un peu moins ennuyeux. Comparer les docteurs en droit aux chiens qui lèvent la patte avait bien fait rire le jeune du Fail. Avec son sens de l’observation aigu, il avait tout noté : Les exposés limpides, la faconde gravité de cet homme à la barbe grise, les joutes acerbes avec son meilleur ennemi, le professeur Duarenus (Le Douaren, un autre breton).

Noel du Fail avait retenu la leçon. Lorsqu’il écrira son propre traité sur la coutume de Bretagne [5], il ne s’embarrassera pas de gloses et de commentaires mais il donnera avec beaucoup de clarté le résumé des faits et le point de droit de la décision.

Epitre introductive d'Eguiner Baron à la premiere édition
 de la Coutume réformée de Bretagne (1540). Il y évoque les cinq réformateurs de la Coutume et l'éditeur-libraire Philippus Burgondus, bibliopola.


Passage des Contes et Discours d’Eutrapel de Noel du Fail sur son professeur.

Mais le mieux est d’écouter simplement le conteur breton nous parler de son professeur :

Eguinaire Baron, grand et notable enseigneur de loix, s'il en fut onc, lisait en l'université de Bourges avec une telle majesté, dignité, et doctrine, que vous l'eussiez jugé proprement un Scevola, tant il estait sententieux, solide, massif, et de grace paisante et faconde gravité. Et l'ay veu avec son compagnon Duarenus, tous deux Bretons, avoir tiré des universitez et nations, tant de deçà que de là les monts, tous ceux qui voulaient apprendre le droit en sa netteté et splendeur. Il se courrouçait asprement contre ceux qui avaient obscurcy la beauté des loix par une infinie multitude et amas de commentaires : et entre autres un jour que Monsieur L'Hospital, lors conseiller au Parlement de Paris et depuis chancelier de France, allant aux Grands-Jours de Riom, le vint escouter et voir si le bruit et réputation qu'il avait répondait à la vérité. Le bonhomme estant dans sa chaire, accoustré d'une robe de taphetas, avec sa barbe grise, longue et espaisse, voyant qu'en son eschole y avoit des auditeurs non accoustumez, commence à plaindre les deffenses que l'empereur Justinien avoit fait de non escrire et faire commentaires sur le droit civil, disant à ce propos, comme il estoit facétieux et riche en tous ses discours, que si un chien a pissé en quelque lieu que ce soit, il n'y aura mastin, levrier, ni briquet, d'une lieue à la ronde, qui là ne vienne lever la jambe, et pisser comme ses compagnons. Ainsi, si Bartole, Balde ou autre prote-notaire du droit, ait en quelque passage, voire tout esloigné et hors bord qu'il soit, traité un point et disputé, toute la tribale et suite des autres docteurs viendront illec compisser l'œuvre et mesme passage, y escrire par conclusions, limitations, notables raisons de douter et decider, ampliations, intellectes repetitions et autres aparats du mestier.[6]

Les claies de parchemin provenant d’un manuscrit du XIV ou XVème siècle.
 Texte non identifié, il y est question d’Epicure.

La Méthode D’allOrto sur les bénéfices féodaux, ouvrage relié après les Commentaires d’Eguiner-François Baron. Gryphe, 1549.

Le Livre Premier précédé d’une épitre d’Eguiner Baron 
datée à Bourges du 1er Janvier 1548.

L’imprimeur a tenté d’aérer la mise en page de ce texte indigeste.

Eguiner Baron n’aimait donc pas les commentaires et les gloses, pourtant l’ouvrage que j’ai entre les mains contient 154 pages de commentaires sur les Coutumes Féodales d’Oberto Dall’Orto. Le premier livre, relié en seconde position dans mon ouvrage est le traité des bénéfices divisé en quatre livres selon la méthode d’Oberto Dall Orto (Methodus ad Obertum Ortensium de beneficiis, in libros quattuor divisa) précédé du long commentaire d’Eguiner-François Baron sur le même sujet.

Le droit féodal, de formation essentiellement coutumière, fut recueilli à travers des décisions et des opinions exprimées dans les juridictions et formait, vers le XIIe siècle, un ensemble de règles et de principes qu'Oberto Dall'Orto, juge et plusieurs fois consul de Milan, transcrivit dans un texte unique, qu'il envoya dans deux lettres à son fils Anselmo, juriste à Bologne : les consuetudines feudorum (ou coutumes féodales).

Les deux lettres d’Oberto Dall’Orto auront beaucoup de succès chez les juristes jusqu’au XVIème siècle. Il était devenu nécessaire d’accorder ces règles féodales qui régissaient les rapports entre le vassal et son suzerain, règles venues des invasions germaniques du Vème siècle, avec le droit romain qui fonctionnait avec d’autres concepts. Les glosateurs s’en sont donnés à cœur joie pour tenter de concilier les deux systèmes [7].

A n’en pas douter Noel du Fail a dû passer quelques heures palpitantes à écouter Eguiner Baron gloser sur ces vieilles coutumes qui laissaient tant de place à toutes les interprétations.

Bonne Journée,

Textor




[1] 165x240 mm

[2] Orthographié souvent Eguinaire. Pour une raison inconnue les sites anglo-saxons sur internet, dont Wikipédia en anglais, le dénomment Eguinaire François, baron de Kerlouan. Cette erreur est reprise un peu partout. La BNF rejette la forme Eguinaire ou Eguinarius pour Eguiner-François Baron. Le prénom François n'est pas rappelé dans les éditions présentées.

[3] Noel du Fail n’en cite que quatre, dont un seul breton : François Crespin du Pays d’Anjou, Nicole Quelain, manceau, Martin Rusé de Tours et Pierre Marec, gentilhomme de Basse Bretagne. Voir l'article sur la Coutume de Bretagne in Bibliotheca Textoriana Juin 2023.

[4] Les Grands Jours étaient des sessions extraordinaires du Parlement organisées dans des villes de Province pour rendre la justice plus accessible. Elles étaient présidées par des Commissaires du Roi. Une seule eut lieu à Riom, en 1546.

[5] Voir ses Mémoires recueillis et extraicts des plus notables et solennels Arrests du Parlement de Bretagne, divisez en trois livres et l’article qui lui est consacré in Bibliotheca Textoriana du 11 juin 2025

[6] Noël du Fail, Contes et Discours d'Eutrapel, Ch. 4, f°24v de l’édition de 1597.

[7] Difficultés résolues parfois à l’aide du recours à des théories compliquées, comme celle du domaine divisé : en référence au bénéfice et sur la base du principe déjà exprimé du fief comme droit réel, cette théorie utilisait les instruments romains pour concrétiser la protection des droits autonomes du vassal à son propre bénéfice.

mercredi 11 juin 2025

Noël du Fail ou lorsqu’un conteur breton compile les arrêts notables du Parlement de Bretagne (1579)

Noël du Fail, seigneur de la Hérissaye, est un truculant conteur breton, souvent comparé à Rabelais qui l’avait certainement inspiré.  Il n’a pas son pareil pour décrire la vie du petit peuple des campagnes, les fêtes villageoises, les jalousies entre hameaux voisins, quand ceux de Vindelles s’en prennent aux archers de Flameaux.

Au mois de Mai que les ébats amoureux commencent à se remettre aux champs, ceux de Flameaux firent une archerie, où toutes les fêtes s’exerçaient fort, tellement qu’on ne parlait que d’eux dans tout le pays, et à leur grand avantage.

Ceux de Vindelles (comme vous savez prochains voisins), conspirèrent une haine couverte et viennent leur chercher querelle. Ils sont reçus avec des moqueries par ceux de Flameaux : « Allez, allez ; vous êtes ivres de lait caillé » [1] Tout cela ne pouvait finir qu’en bagarre générale, dont le vacarme attira les femmes qui ne furent pas les dernières à rentrer dans la mêlée.

A la nuit tombée, toutes égratignées, les robes défaites et les cheveux Dieu sait comment accoutrés, le conflit se poursuivit à coups de jurons : Par le moyen de la nuit survenue, commencèrent à belles injures, comme putains, vesses, ribaudes, paillardes, prêtresses, bordelières, tripières, lorpidons, vieilles édentées, méchantes, larronesses…. Et tellement criaient et braillaient ces déesses, que tout le bois de la Touche en retentissait.

Page de titre des Mémoires recueillis et extraicts des plus notables 
et solennels Arrests du Parlement de Bretagne

La gravure de la page de titre n’est pas la marque typographique de Julien du Clos
 mais représente sans doute le manoir de Château Létard à Saint Erblon dans la campagne rennaise. Le hérisson entre les chiens est une allusion au domaine de la Hérissaye.

Noël du Fail eut une vie tout aussi agitée. Il naquit vers 1520 dans le manoir familial de Château Létard, à Saint-Erblon (Aujourd'hui en Ille et Vilaine) au sud de Rennes. Il était issu de la petite noblesse de Haute Bretagne. Vers 1540, il quitta sa famille pour entreprendre des études juridiques, la coutume de Bretagne sous un bras et le mousqueton sous l’autre. On le retrouve dans les universités de Poitiers, d'Angers, de Bourges, de Toulouse [2]. Son humeur joyeuse ne parait pas avoir été affectée par ses embarras financiers qui l’obligèrent à entrer dans l’armée. Il participa en 1544 à la bataille de Cerisoles durant les guerres d’Italie. 

Rentré de la guerre, il termina sa formation universitaire à Lyon où il y publia, en 1547, chez Jean de Tournes, ses Propos rustiques de maistre Léon Ladulfi, champenois [3].

Le livre eut un succès certain qui l’incita à lui donner deux suites. Il fit paraitre successivement :

- Les Baliverneries d'Eutrapel (Imprimé à Paris pour Pierre Trepperel. 1548. Trepperel était alors libraire à Orléans)

- Les Contes et Discours d’Eutrapel (Rennes, Noël Glamet de Quinpercorentin [4],1585, in-8°)

Les Propos Rustiques de Léon Ladulfi, Orléans, Eloy Gibier, 1582. 
Rare édition qui contient encore le texte d’origine avant les remaniements de l’édition de 1732.

L’ensemble constitue un témoignage unique sur la société rurale du XVIe siècle. C’est sans doute parce qu’il avait vu tant d’autres régions qu’il sut si bien observer et décrire les petites habitudes des campagnes du pays de Rennes. Ce n’est pas une description de la vie rustique en général, faite d'imagination et ornée de souvenirs classiques, comme on en rencontre souvent au XVIème siècle, mais une suite d’anecdotes d'après nature qui sentent le vécu.

Que racontent les vieux ? Ils regrettent le temps passé et se souviennent des vieilles coutumes du village, quand c’était mieux avant. Au temps ancien, il estoit mal ajsé voir passer une simple feste que quelqu’un du village n’eust invité tout le reste à disner, à manger sa poulie, son oyson, son jambon. Les invités ne venaient point les mains vides, ils apportaient chez leur hôte toutes leurs bribes et les mettaient en commun pour faire le festin plus beau.

Ses pérégrinations universitaires avaient dû le conduire aussi à Paris car il cite les noms de plusieurs libraires chez qui ses maîtres l’envoyaient chercher des ouvrages. Déjà à l’époque, il était difficile de discuter le prix du livre :  Eutrapel dit que, lorsque maistre Jehan Ricaut, Jean Boucher, Jean Reffait, Gaillard, dom Bertrand Touschais, dom Jacques Mellet, tous savans pédagogues, l'envoyaient, et ses compagnons aussi, quérir quelques livres chez Collinet [5], Robert Estienne son gendre, Vascosan, Wechel, libraires de Paris, il ne fallait aucunement disputer ni contester du prix, car autant en avait bon marché l'enfant comme le plus crotté et advisé maistre aux arts de l'Université. Et estre le vray moyen de s'enrichir, gagner petit mais souvent.[6].

Devenu licencié en droit, Noël du Fail rentra en Bretagne et fit un beau mariage, ce qui lui permit de financer l’achat d’une charge au Présidial de Rennes (en 1552) puis au Parlement de Bretagne (en 1572). Parallèlement à ses éditions de Contes et Baliverneries, il publia un recueil de jurisprudence intitulé Mémoires recueillis et extraicts des plus notables et solennels Arrests du Parlement de Bretagne, divisez en trois livres : le premier contient les arrests donnez en l'Audience, le second ceux des Chambres, le tiers les Meslanges, A Rennes, de l'imprimerie de Julien du Clos, imprimeur du Roy. Ce genre de littérature est généralement austère et réservé à un public de juristes avertis. Mais sous la plume de notre conteur, les arrêts du Parlement de Bretagne deviennent des épisodes de la guerre Picrocholine. …

Livre Premier des Mémoires sur les arrêts notables.

Introduction du Livre Second des Mémoires.

Il ne recopie pas les arrêts du Parlement, il en expose les faits dans un résumé à sa manière, souvent très concis en quelques lignes puis il donne le point de droit à trancher, analyse les prétentions et les moyens des parties et finalement la solution retenue. Le tout ne tient souvent qu’en quelques lignes. Il se souvient certainement des cours de son professeur Eguiner-François Baron, à Bourges, qui se plaignait des commentaires sans fin des glossateurs [7].

Parfois, lorsque l’affaire le mérite, il en détaille les circonstances et cela devient un petit tableau qui aurait trouvé toute sa place dans les Baliverneries d’Eutrapel. Par exemple, cette audience du 19 octobre 1566 entre Jean Le Moine et Nicole Tilon. Le mari catholique, la femme huguenote ou quand les dissentions religieuses troublent la paix du ménage :  Le mаrу ne voulait que sa femme allast à l'exhortation mais à la messe. Elle, au contraire. Y a plusieurs débats. II dit qu'elle l’а injurié, qu'elle luy faict mille maux. Elle estoit pauvre, se voyant avec luy homme riche, elle est devenue insolente. Elle va en des lieux qui ne luy sont agréables…  Elle dit que c'est luy qui faict tout le mal. Il l'a battue revenant de la presche, il luy a fermé la porte. Elle luy porte honneur et révérence. Si elle s'est courroucée, il faut qu'il sache formicoe esse suam iram; qu'il excuse l'infirmité du sexe; qu'il se montre le plus parfaict. Ce sont maladies communes des femmes, quarum mores nosse oportet, non odisse. La Court, corrigeant le jugement, ordonne que l'intimée retournera à son Mаrу, auquel ladicte Court enjoinct la bien traicter : et à elle aussi de se comporter avec son mаrу comme une bonne et honneste femme doit faire. Et leur a permis et permet, suyvant l'édict du Roy, de vivre, pour le regard de la religion, chacun d'eux en la liberté de leurs consciences.[8]

Une brouille conjugale, sur fond de guerre de religion, 
tranchée en faveur du mari, l’affaire Jean le Moyne contre Nicole Tilon.

Du Fail s’amuse aussi à relever des décisions qui ne paraissent pas très importantes mais qui en disent long sur les habitudes et comportements des gens de justice : Du 18 Aoust 1572. Defend la Court aux advocats d'icelle d'estre longs, prolixes et superflus en leurs plaidoyez : mais leur enjoinct de les abréger sans user de répétitions et redites, ou dire chose qui ne serve à la cause [9]. L'ouvrage débute sur une affaire tout aussi insignifiante d'un litige du 20 Septembre 1554 entre l'un des quatre notaires de la ville du Grand-Fougeray avec ceux de Nantes. 

Le recueil des arrêts est complété de différentes pièces liminaires et de poèmes de ses amis [10].

Notons, en passant, que, les trois distiques latins placés en tête du volume pourraient donner quelques présomptions sur le lieu de naissance de Noel Du Fail, sur lequel tous les biographes ne s’accordent pas. Ce poème commence ainsi : Natalis Rhedonae decus altum, ingensque Senatus, Et magna Armorici gloria lausque soli, etc. [11]

Chacun des trois livres possède sa préface, la première, dédiée à Louis de Rohan, Prince de Guemené, est datée du 1er février 1576, l’occasion de rappeler que l’idée de rassembler ces décisions judiciaires est née de la réforme de la coutume annoncée pour le 2 Mars de cette même année. Cette préface est très étendue (22 pages) et constitue en elle-même un petit exposé de sa philosophie sociale, que nous pourrions qualifier de très conservatrice. Du Fail fait l’éloge de la Bretagne, la province aussi entière et moins meslée et bigarrée de sang et familles estrangères qu'autre qui soit aux environs d'elle : ayant depuis onze cens ans en çà subsisté et soy tenue debout, sans estre courue ni pillée de ces peuples septentrionaux et Allemans, qui sont venuz habiter et occuper les Gaulles, Hespagnes et Italie, juxtement après la rupture et dissolution de l'Empire Romain.

La préface du second livre est dédiée aux Etats de Bretagne en 1578.

Discours sur la Corruption de notre temps.

Le troisième livre est introduit par un long poème intitulé Discours sur la corruption de notre temps qui porte in fine pour signature Le Fol N'a Dieu, anagramme de Noel Du Fail. Il met en rimes une conversation tenue en sa présence par les deux premiers avocats de Rennes, Maitre Nicolas Bernard et Maitre Pépin de la Barbaie :

Quoy donc, dira quelqu'un, que servira ton livre, / Ton recueil des Arrests, qu'il ne faudra plus suivre / Quand ce beau temps viendra qu'on gardera la foy / Et le noble sera de son subject la loy? / Ce sera un tableau où l'on verra portraitte, / Tandis que nous vivrons, la faulte qu'on a faicte. / Cependant, si ton age à le voir ne suffit, / Pren ce livre tousjours et en fay ton profit.

Il y exprime une certaine critique de la société de son temps, ses principaux défauts et ses aspects les meilleurs. Il s’en dégage une certaine nostalgie du passé, un respect pour les jugements anciens et une fierté de l’œuvre accomplie par les bretons, vertueux et doués de savoir et sagesse

L’ouvrage aura un certain succès et sera réédité à Rennes chez Vatar en 1653, puis encore en 1737 avec une révision de Michel Sauvageau, preuve que son recueil d’arrêts est resté une référence du droit coutumier breton pendant cent cinquante ans.

Bonne Journée,

Textor

 

Filigrane du papier, une main au pouce écarté, avec ligne de vie et un cœur horizontal au centre, surmontée d’une fleur. Non retrouvé à l’identique dans le Briquet.

Concert par une belle soirée d’été au Château Létard.




[1] Le lait ribot est un lait caillé qui est encore bu aujourd’hui dans les campagnes mais qui monte assez peu à la tête…

[2] Ses œuvres citent le nom des professeurs dont il avait suivi les cours et d’autres évènements qui démontrent son séjour dans ces villes.

[3] Une seconde édition fut faite la même année à Paris, par Estienne Groulleau demeurant en la rue neuve Notre Dame, à l’enseigne de Saint Jean Baptiste.

[4] Arthur De la Borderie avait effectué des recherches approfondies sur cet imprimeur tout entier dévoué à la seule impression des 9 éditions des Contes d’Eutrapel. Au final le matériel typographique parait être celui de Jean Richer, imprimeur à Paris, comme l’avait démontré Louis Loviot dans son article l’imprimeur des "Contes d'Eutrapel, 1585 in Revue des livres anciens, T. II, fasc. 3, 1916, p. 313.

[5] Il s’agit de Simon Collines qui mourut en 1546.

[6] Les Contes et Discours d’Eutrapel, f° 177 de l’édition de Quimpercorentin 1597.

[7] Voir l’article à paraitre sur Eguinaire Baron in Bibliotheca Textoriana.

[8] Du Fail, Mémoires… p. 78. Les féministes n'apprécieront sans doute pas les termes 'infirmité du sexe', mais il faut rappeler que nous sommes 450 ans avant le mouvement MeToo.

[9] Du Fail, Mémoires… p. 292.

[10] Dont une épitre de P. Mahé et une ode signée J.D.G.

[11] Ce qui pourrait être traduit librement par : L'honneur de Noel, de Rennes, était grand, et le Sénat était vaste, et la gloire et les louanges de toute l'Armorique étaient grandes.