Guy du Faur, seigneur de Pibrac, est
un magistrat, diplomate et homme de cour qui serait bien oublié aujourd’hui
s’il n’avait écrit un best-seller de la littérature morale intitulé Cinquante
quatrains contenans preceptes & enseignemens utiles pour la vie de l’homme composez
à l'imitation de Phocylides, d'Epicharmus et autres anciens poëtes grecs [1].
L’auteur est né à Pibrac, près de
Toulouse, en 1528 ou 1529, dans une famille appartenant à la noblesse de robe.
Il reçoit une solide formation de juriste dans les universités de Toulouse,
Bourges et Padoue qui le conduit à occuper de hauts postes dans la
magistrature : il devient juge-mage de Toulouse, puis avocat général au
Parlement de Paris. En 1562, il est envoyé au concile de Trente comme
représentant du roi de France et y prononce une harangue latine remarquée. Il
entre ensuite au conseil du roi et remplit plusieurs missions diplomatiques. En
1577, il devient président à mortier au Parlement de Paris.
Après avoir aidé, sous Charles
IX, à la création de l'Académie de poésie et de musique, il devient, sous Henri
III, membre de l'Académie du Palais et s'adonne alors à la poésie. On lui doit les
Plaisirs de la vie rustique (Paris, Mamer Patisson, 1573) dans le genre de
la pastorale, qui est un éloge de la France et des richesses de ses provinces,
dédié à Ronsard [2]. Puis, l’année
suivante, paraît les Cinquante Quatrains, un tout petit livre d’à peine
8 feuillets appelé à un grand succès éditorial.
Il parait successivement 5
éditions en 1574 dont une hypothétique édition originale parue chez Fédéric
Morel dont personne n’a jamais vu un seul exemplaire [3].
Jean-Paul Barbier-Mueller dans une note au début du livre, ainsi que Nicolas
Ducimetière, ne suivent pas l’attribution des bibliographies anciennes et donnent
l’officine parisienne de Gilles Gorbin comme le premier éditeur, édition à
laquelle a succédé rapidement la première édition lyonnaise de Jean de Tournes
ici présentée [4].
Jean de Tournes ajoute aux
cinquante quatrains initiaux deux sonnets de Pibrac : Lucrèce Rommaine déjà
paru en 1572 et Porcie femme de Brutus qui est en édition originale [5].
L’année suivante, Fédéric Morel éditera une Continuation des quatrains avec
cinquante nouvelles pièces puis en 1576 une version consolidée et augmentée, ce
qui porte au total la production de Pibrac à 126 quatrains.
Le succès de ce petit ouvrage est
impressionnant. Après les éditions de Toulouse, Rouen et La Rochelle [6]
qui suivirent celle de Lyon, toutes de 1574, il ne parut pas moins de vingt et
une éditions du vivant de l’auteur dans les dix années qui suivirent la
première puis encore quinze autres jusqu’à la fin du siècle.
Comment expliquer ce
phénomène ? Pibrac a choisi de composer des pièces courtes : une idée
morale en quatre vers, puisée dans les auteurs antiques. Comme l’annonce le
titre, il s’est inspiré de Phocylide et d'Épicharme, auxquels la Renaissance
attribuait des sentences morales grecques. Mais les sources intellectuelles de
Pibrac sont plus larges. On retrouve dans son œuvre l'influence de Sénèque, de
Plutarque et, plus généralement, de la morale stoïcienne réinterprétée par
l'humanisme chrétien. Il y ajoute sa propre expérience de diplomate mettant
ainsi en avant des valeurs telles que le sens du devoir, la fidélité au roi, la
modération et la maitrise des passions, la justice, l'amitié, le rapport à la
richesse, la vieillesse, la mort…
Montaigne aimait beaucoup cet
ouvrage et dira à la mort de l’auteur : Ce bon monsieur de Pibrac, que
nous venons de perdre : un esprit si gentil, les opinions si saines, les mœurs
si douces...[7]
Du côté des opinions saines, il y
aurait beaucoup à dire sur celui qui, par fidélité au roi sans doute, fera
l’apologie du massacre de la saint Barthélemy dans un texte de 1573 intitulé la
Lettre à Elvide [8].
Il est vrai qu’il avait écrit un quatrain ainsi tourné : Il est permis
souhaiter un bon Prince, / Mais tel qu'il est, il le convient porter, / Car il
vaut mieux un tyran supporter. / Que de troubler la paix de sa province [9].
Ce n’est pas la moindre des
contradictions de l’auteur ; l’humaniste prônait la tolérance et figurait
avec son ami Jean Bodin – qui lui dédira Les Six Livres de la République
(1576) - dans le mouvement des Politiques, un parti de catholiques
modérés. Pour autant, il jugeait que la stabilité politique justifiait la
violence d’Etat.
Montaigne et Pibrac ont une
certaine parenté intellectuelle, mais là où le Toulousain condense une règle
catégorique, le Bordelais développe, nuance et se méfie des vérités trop
simples.
Le format court, le style
dépouillé, facile à mémoriser, était particulièrement adapté à l’éducation des
enfants et c’est certainement la raison de cette fortune éditoriale.
Dans ses célèbres Recherches
de la France, Étienne Pasquier fait un éloge appuyé des Quatrains de
Guy de Pibrac. Il y voit un support idéal pour apprendre à lire, à écrire et à
mémoriser en raison de leur concision (le parler bref) et de leur rythme.
Les enfants de l'époque – à commencer par le jeune Louis XIII - apprenaient ces
vers par cœur pour graver la morale dans leur mémoire en même temps qu’ils
s’exerçaient à la lecture. Le quatrain suivant (le tout premier du recueil)
résume parfaitement le projet éducatif basé sur la piété, le respect des lois
et l'amour de la sagesse :
Dieu tout premier, puis père et
mère honnore : / Sois juste et droit, et en toute saison / De l'innocent
pren en main la raison, Car Dieu te doit là-haut juger encore.
La Bibliothèque Virtuelle
Humaniste présente un exemplaire factice conservé à Vendôme dans lequel les Cinquante
Quatrains du Seigneur de Pybrac d’une édition de 1583, chez Léon Cavellat, sont
reliées à d’autres pièces destinées à la pédagogie enfantine, tous imprimés en
caractère de civilité : La Civilité puerile ; La Civilité honneste
pour l'institution des enfans ; Le Miroir des escoliers ; L’Union
des sentences de philosophie ; Les Quatre livres de Cato. Le même site
présente une autre édition de 1645 avec les caractères de civilité de Pierre
Moreau.[10]
Ainsi, le petit recueil de poésie
gnomique devint un manuel scolaire. Preuve de son succès, on le traduit en
latin, et même en grec [11],
avant de le mettre en musique. La structure régulière du quatrain se prêtait
parfaitement aux formes mesurées et aux constructions modales des compositeurs.
Guillaume Boni et Paschal de L’Estocart, les premiers, en firent, dès 1582, une
version musicale intitulée respectivement Cinquante Quatrains du sieur de Pybrac [12] et Cent vingt et six quatrains du sieur de Pibrac [13],
suivie par Jean de Bournonville, chez Pierre Baillard en 1622, tandis que d'autres
compositeurs en donnent des versions polyphoniques.
Guy de Pibrac a du être conscient de cet engouement puisqu'il a très vite doublé le nombre de ses poèmes et il a du être amusé de voir ainsi conciliées la rigueur pédagogique et la légèreté de la musique…
Bonne journée,
Textor
[1] Voir l’édition critique des Quatrains, des Plaisirs de la vie rustique et autres poésies par Loris Petris, parue chez Droz, 2004.
[2] Le tirage de 1573, ad usus amicorum, fut très confidentiel, il fut suivi par une édition de Jean de Tournes de 1574, puis de Fédéric Morel en 1575, dont le titre à encadrement rappelle l’édition lyonnaise des Cinquante Quatrains.
[3] Brunet
(IV, 628) cite une édition in-4 de 1574 par F. Morel, « d’après Goujet et
d’autres bibliographes » mais dit qu'il ne l'a pas vue.
[4] Nicolas
Ducimetière, Mignonne allons voir…. Fleurons de la bibliothèque poétique
Jean-Paul Barbier-Mueller, n°67 p. 248. Hazan, 2007. (Ce qui n’empêche pas
la notice du catalogue de la 4ème vente Barbier-Mueller chez Christie's de maintenir
l’attribution de l’E.O. à F. Morel !)
[5] L'USTC (14201) n’en recense que 6 exemplaires en institutions publiques. Provenance de notre exemplaire : Hector de Backer (1843-1925) dont la bibliothèque fut dispersée en plusieurs vacations - Vente, I, Paris, 17-20 février 1926 lot n°385, le catalogue mentionne "édition très rare... exemplaire grand de marges, avec témoins dans le bas", (vendu 1000 francs) - [d'après MBP : général Jacques Willems (1870-1957)] - Librairie Pierre Berès, Des Valois à Henri IV, 1995, n°275.
[6]
Toulouse : Jacques Colomiès – Rouen : Martin Le Mesgissier - La
Rochelle : Pierre Haultin / Jean Dien.
[7] Les
Essais Chapitre 9 du Livre III (intitulé « De la vanité »)
[8] Ornatissimi
cujusdam viri, De rebus gallicis, Ad Stanislaum Elvidium epistola.
[9] Quatrain
46.
[11] Florent
Chrestien le traduit en latin et en grec (1584), Jacques Guijon en latin la
même année (Paris, Robert Coulombel, 1584), Joshua Sylvester en anglais (1605)
et Martin Opitz en allemand (1626).
[12] Les
Quatrains du sieur de Pybrac mis en musique à 3. 4. 5. et 6. parties par G.
Boni. Paris, Adian Le Roy et Robert. Ballard 1582. Numérisé sur Gallica.
[13] Cent
vingt et six quatrains du sieur de Pibrac... de nouveau mis en musique à deux,
trois, quatre, cinq et six parties. Lyon : Barthélémy Vincent, 1582 (impr.
Genève : Jean II de Laon).





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